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LA VOIE DU CALME DANS LA PENSÉE CHINOISE

vendredi 21 juin 2013, par René Barbier

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En 2012, lors de la Biennale de l’éducation et de la formation au CNAM, nous avons animé une réflexion sur la sagesse chinoise. Pour nous aider nous avons fait appel entre autres à Madame Ke Wen, un maître réputé de Qi Gong, créatrice depuis vingt ans d’un important centre de culture chinoise à Paris "Les temps du corps".

Depuis les années soixante-dix de l’autre siècle, je me suis penché un peu sérieusement sur l’apport de la pensée chinoise en éducation, sans devenir pour autant un spécialiste et un sinologue. Tout juste un amateur éclairé. Nous avons, en effet, aujourd’hui la chance de bénéficier de l’édition d’ouvrages multiples et de bonne tenue intellectuelle sur les fondements de ce type de pensée.

J’ai tenté d’en donner ma vision en tant qu’éducateur dans un texte récent

Mais nous avons maintenant la possibilité de lire l’ouvrage de deux Chinois spécialistes de l’approche du Tao et de son inscription corporelle, madame Ke Wen et son compatriote Zhang Ming Liang, La voie du calme, [1]

Le livre "La voie du calme" me semble être celui qui rassemble toutes les qualités requises pour comprendre la pensée chinoise dans ses quatre fondamentaux : les voies taoïste, confucianiste, bouddhiste et médicale. Bien que très heureusement informé de la pensée chinoise, il ne s’adresse pas à des spécialistes mais à des hommes et des femmes soucieux de leur développement corporel et spirituel et ouverts à cette culture si particulière de l’Asie.

On trouvera dans cet ouvrage un développement approfondi des quatre approches envisagées non seulement dans leur fondement mais également dans leur caractère expérientiel et corporel pour aller vers l’essentiel, la méditation facteur de calme de la totalité de l’être.

La vision chinoise de Cyrille Javary, sinologue réputé qui nous a appris à penser chinois à partir des idéogrammes et qui travaille de concert depuis longtemps avec Ke Wen, transparaît dans la richesse spirituelle de l’ ouvrage. La connaissance subtile et pratique de Dominique Casaÿs, le compagnon de route et de vie de Ke Wen, n’est pas absente, sans compter de nombreux auteurs et sages chinois et français.

L’ouvrage s’ouvre sur quatre petites anecdotes reflétant les quatre voies choisies et complémentaires, et dès les premiers chapitres, c’est à la compréhension de Qi, l’énergie, le soufle, en liaison étroite avec Xing (le corps), et Shen (l’esprit) issus du Tao (Dao) que s’attachent les auteurs.

Dès le chapitre trois ils nous ouvrent la porte d’entrée à la voie de l’union du ciel et de l’homme, c’est à dire à une philosophie vivante de l’univers et de la vie. Elle nous permet d’aller vers la connaissance de soi et vers le monde du calme essentiel (chapitres 4 et 5). La description précise des postures de méditation nous informe dans l’importance d’une attitude juste du corps et de l’esprit. La pratique des automassages et des mouvements du corps après la méditation n’est pas oubliée.

Le chapitre 6 aborde très sérieusement l’école de la médecine chinoise pour régulariser le Qi et le sang afin de trouver la santé, de prévenir des maladies mais aussi de guérir et de retrouver l’équilibre et l’harmonie du corps et du coeur.

Chaque point est détaillé avec ses transcriptions en chinois. JINGLUO (les méridiens), DANTIAN (le centre énergétique), MINGMEN (la porte de la vie), DAOYIN ’diriger et conduire l’énergie), YI (l’intention), YINIAN ((l’intention dirigée), YISHOU (porter intention), ZHENGOI XIEQI (l’énergie véritable et l’énergie perverses), WUZANG (les cinq organes ou principes) avec ses correspondants corporels précis : GAN (Foie), XIN (Coeur), PI (Rate), FEI (Poumons), SHEN (Reins) et le jeu de SANJIAO ’Le Triple réchauffeur).

Par le Qi Gong la méditation de santé aboutit à la relaxation et au calme.

Les chapitres 7, 8 et 9 décrivent très précisément et avec beaucoup de profondeur les écoles confucianiste, taoïste et bouddhiste.

L’école confucianiste vise à éduquer le corps et connaître sa nature profonde en insistant sur l’harmonie de soi et du monde..

Les notions-clés sont proposées : TIANDI (Ciel-terre), XIUSHEN (Raffiner son corps et son être), JUNZI (l’être accompli,l’homme de bien), REN (l’amour, la bienveillance, "la vertu d’humanité" de Anne Cheng dans son livre sur "l’histoire de la pensée chinoise").ZHANG (la voie du juste milieu). Cet ensemble conduit le méditant confucéen vers la nécessité de la rectitude du corps et du coeur, vers les nouvelles connaissances, le courage lucide et le sens de l’harmonie en acte.

L’école taoïste s’appuie sur le corps pris dans une totalité universelle. Dans cette voie l’harmonie joue un rôle essentielle également en relation avec les relations entre l’homme, le ciel et la terre.

Les notions importantes sont : TAIJI (harmonie du YIN et du YANG), SHUIHUO (l’eau et le feu) KANLI, QUIANKUN, QIMAI (les canaux de l’énergie), QING JING (le calme dans la pureté), WUWEI (non-agir comme agir autrement), FANGUAN NEISHI ’contempler en retournant son regard vers l’intérieur), FU LU SHOU (bonheur, prospérité, longévité), XIUXING (s’éjuster à l’action), ZHOUTIAN (le cercle de la circulation céleste), SANGUAN (les trois barrières : Weilü, Jiaji, Yuzhen).

Le Qi Gong anime la méditation taoïste et aboutit à l’unité entre le Shen et le Qi, puis le Shen et le Mai pour vivre la circulation céleste de l’énergie. Les cinq énergies retournent alors à leur source.

L’école bouddhiste, en Chine - le CHAN, s’est instaurée plus tardivement (entre le premier siècle avant jésus-Christ, lors de la mission diplomatique menée par Zhang Qian, en ouvrant la route de la soie entre -138 et -126) et le VIe siècle après), principalement après l’arrivée en Chine de Bodhidharma (420-479). D’après la légende, Bodhidharma encore très jeune aurait évalué la préciosité d’une pierre offerte par Prajñātara, son précepteur, en affirmant : " cette pierre n’a pas de grande valeur car finalement la seule chose qui ait de la valeur c’est l’esprit, c’est l’esprit qui est capable de comprendre la valeur de l’existence, la valeur des choses, la valeur des êtres, la pierre en elle-même ne vaut rien sans l’esprit, c’est l’esprit qui est important ".

Les auteurs nous renseignent également sur les notions importantes à retenir : SI DA JIE KO,G (les quatre grands éléments sont dans le vide), SE KO,G BU ER (la forme et la vacuité ne sont pas deux), YIN YUAN (Cause - condition - affinité prédestinée), JIE DING HUI (les principes, la stabilité du coeur, la sagesse), ZHIGUAN (s’arrêter et contempler), JUEWU ’l’éveil), CHAN (le Zen), XIUXIN (raffiner le coeur), ANXIAQNG et ZIZAI (être soi-même dans une paiux profonde).

C’est sans doute par notre connaissance du bouddhisme zen (le Chan passé au Japon) que nous nous faisons une idée de cette voie chinoise en Occident. Les auteurs nous montrent que la voie Chan est tissée en Chine par des expressions poétiques qui empruntent à la nature (l’eau, la fleur de lotus, la pluie, la rosée). Elle s’ouvre sur la joie d’être, l’aisance qui s’installe à l’intérieur de soi lorsqu’on trouve la paix, dans la marche silencieuse par exemple que le moine zen contemporain Thich Nhat Hanh propose si souvent.

Au total, le livre de Ke Wen et de Zhang Ming Liang me paraît un des meilleurs ouvrages que j’ai lu depuis des années à la fois pas son référentiel typiquement chinois et son esprit pragmatique indispensable pour saisir l’essence de la pensée chinoise. Nous ne sommes pas là dans la création de concepts charnières entre sagesse chinoise et philosophie occidentale à la manière de François Jullien, que je n’exclue pas pour mon propre sens de la vie. Nous sommes au coeur de l’approche chinoise de la réalité.

Il est patent que le sociologue qui est en moi pose des questions à la pensée chinoise si complète ainsi décrite. Tout semble partir du corps énergétique de l’être humain inscrit dans l’énergétique universelle. L’interprétation du monde, et du monde social notamment, reflète ce parti pris. La physiologie et l’anatomie associées à la psychologie vécue en constituent le fondement. Le social en tant que spécificité fait partie de cette totalité et reflète son dynamisme. Certes l’école confucianiste pointe la difficile question de la réalisation de l’harmonie dans les rapports sociaux, mais reste sous l’égide de sa conception du Tao. On sait que la problématique du conflit n’est pas la tasse de thé de la convivialité chinoise. Tous les rites et manières d’être policées en société sont faits pour l’éviter, la détourner, la sublimer. Les Occidentaux, si habitués à vivre dans et avec le conflit, en renfonçant sans cesse l’esprit compétitif et la pléonexie, se cassent souvent les dents sur le processus de détournement des Chinois, qu’ils interprètent suivant leur ethnocentrisme peu questionné. L’ouvrage en question nous permet d’entrer un peu plus dans le vif du sujet, à partir du point de vue de "l’autre". Nous avons tout à gagner à mieux comprendre le sens du "calme" méditatif offert par la pensée chinoise véritable, au delà de sa gadgétisation mercantile si spectaculaire en Occident, pour nous acheminer, sans nier notre apport inscrit dans notre aire culturelle, vers un métissage généralisé des valeurs proprement humaines dans notre devenir éducatif.


[1Ke Wen et Zhang Ming Liang, La voie du calme. Éveillez-vous à la méditation... et à la sagesse chinoise, Paris, Le Courrier du Livre (Guy Trédaniel), préface de Cyrille Javary, 315 pages, 2012, abondamment illustré. 22,90 euros

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