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Un petit matin de printemps

mardi 14 mai 2013, par René Barbier

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Ce matin, comme d’habitude, je suis revenu tranquille de mon passage dans ce parc silencieux du Père Lachaise.

En sortant, au coin de la rue des Pyrénées, j’ ai eu la joie de revoir ce très vieux musulman SDF qui s’était absenté pendant plusieurs mois. Il était là, assis comme à l’accoutumée, sur le seuil d’une porte cochère. Un peu amaigri.

Je lui ai dit bonjour. Je lui ai serré les mains qui étaient si froides.

Je lui ai dit que j’étais heureux de le revoir et je lui ai souhaité une très bonne santé, en lui glissant un billet pour qu’il puisse prendre un vrai repas aujourd’hui. Il m’a souri en me glissant une parole presqu’inaudible.

Il y a tant de misère en ce monde. Je ne le supporte que très difficilement. Loin de m’endurcir, la vie m’attendrit de mieux en mieux. Je me sens de plus en plus concerné par la reliance fraternelle avec tout le Vivant.

Est-ce un signe de vieillissement ?

Dans mon geste spontané à l’égard de ce vieil homme, une vague de compassion m’a envahi qui dépassait cet acte si simple et me reliait à l’essentiel.

Pourquoi aller chercher l’extase au bout du monde et dans des rites abscons, des postures corporelles extraordinaires, des prières dorées par l’imaginaire ? Elle est présente dans l’immédiat, à côté de chez nous, dans "l’entre-nous", dans ce que François Jullien nomme très justement "l’intime" [1].

Plusieurs témoignages de personnes ayant vécu des expériences de mort imminente ou provisoire de "ressuscitation" (60 millions dans le monde, 4% de la population générale) selon le médecin anesthésiste réanimateur Jean Jack Charbonier [2] affirment qu’une entité spirituelle leur a demandé, au seuil du Grand Passage, "qu’as-tu fait de ta vie pour les autres ?". C’est une question radicale qui anime toutes les spiritualités authentiques.

La spiritualité laïque reçoit cette question en plein coeur.

Qu’ai-je fait pour les autres ? Pour mes parents, ma famille, ma fille et sa mère, ma petite fille, mon épouse étrangère, mes amis, mes étudiants ? Pour ceux qui sont moins proches apparemment ?

Pour tous ceux qui sont sur cette terre-patrie et dans la détresse provoquée par les plus avides et les plus pléonexes toujours aux aguets ?

Qu’ai-je dit, qu’ai-je pensé, qu’ai-je écrit, qu’ai-je fait pour aller de l’avant, et refuser la victoire des petits horizons du moi-je, du "après moi le déluge" de tant de "bonnes consciences" ?

Sommes-nous porteurs - innés - de cette compassion pour aller un peu dans le sens de l’historienne des religions Karen Armstrong ? [3] Il ne s’agit pas de "l’homme compassionnel" de la société du spectacle décrit par Myriam Revault d’Allonnes qui l’oppose à la véritable compassion de l’homme compatissant [4]. Le penseurs chinois confucéen Mencius le reconnaissait déjà quatre siècle avant Jésus-Christ et je ne sais pas pourquoi car rien ne me prouve rationnellement que c’est bien ainsi, mais je ressens que cela semble être tout simplement la vérité étrange de l’être humain réconcilié, sans haine et sans reproche, le temps de son séjour sur cette planète, le temps d’une rose égarée dans l’ouragan.


[1François Jullien, De l’intime. Loin du bruyant amour, Paris, Grasset, 2013, 253 p.

[3Karen Armstrong, Compassion, manifeste révolutionnaire pour un monde meilleur, Paris, Belfond, 2013, 150 p.

[4[Myriam Revault d’Allonnes, L’homme compassionnel, Paris, Seuil, 2008, 102 pages

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