Le Journal des Chercheurs

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Conscience et activation sous bénéfice d’inventaire au XXIe siècle : la société infiltrée

mardi 12 mars 2013, par René Barbier

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La notion d’ "infiltration" en anthropologie religieuse, telle que je veux la développer dans ce texte, se trouve déjà dans le premier livre publié par Roger Bastide, en 1931, lorsqu’il était encore professeur de lycée. [1] L’auteur écrit en effet : à partir de remarques sur la diffusion des idées religieuses à travers le monde antique liées à la vie mystique ""influence des solitaires chrétiens de Syrie et Mésopotamie, surtout en ce qui concerne l’ascétisme ; persistance de la tradition manichéenne ; rôle des philosophies helléniques, néo-platonicienne ou aristotélicienne ; infiltrations syriaques et peut-être également, venues de l’Inde, infiltrations des doctrines védiques" (p.44). Certes le jeune Roger Bastide ne développe pas cette notion d’infiltration. Il me semble qu’aujourd’hui nous avons intérêt à en comprendre un peu mieux la valeur et l’efficience au sein de notre société mondialisée.

L’infiltration, au sens du dictionnaire est la "pénétration d’une substance liquide à travers les interstices d’un corps solide" En médecine, c’est une pénétration d’une sérosité d’origine organique dans le tissu cellulaire. Infiltration inflammatoire, pigmentaire, tuberculeuse, urineuse. Au figuré, en parlant d’une opinion, c’est la pénétration lente. Infiltrations chrétiennes, littéraires ; infiltration de vices, du crime, de la modernité (Trésor de la Langue Française Informatisée).

En géologie, une infiltration désigne l’entrée de l’eau dans les couches rocheuses constituant le sol et le sous-sol, synonyme de percolation ;

En politique, le mot infiltration est employé au sens de noyautage ;

En espionnage, une opération d’infiltration a pour but l’obtention de renseignement ;

Dans le domaine des jeux vidéo, un jeu d’infiltration est un jeu vidéo basé sur ce type d’opération.

Dans notre conception, on retiendra avant tout la métaphore de l’eau, avec son effet de lenteur, de capillarité, de pourrissement/destruction, de diffusion ici et là (rhizomatique), de force invisible, d’imprévisibilité, et en fin de compte de transformation

Mais ce n’est pas un tsunami, on ne suppose pas un barrage. C’est une lutte difficile et lente contre la temporalité, contraire au surgissement mais plutôt une action permanente et imperceptible.

Le fait de s’en apercevoir lucidement c’est déjà avoir perdu la partie dans le jeu des forces en présence conflictuelle.

Sur le plan destructif, en fonction de la métaphore médicale, le terme est proche de la métastase. Sur le plan positif, il renvoie à la métamorphose.

1. Activation : il s’agit « d’en faire » !

En Occident, il s’agit avant tout « d’en faire » toujours plus, par désir d’accaparement des biens, des services, des personnes (appelé « pléonexie » depuis la Grèce antique, terme repris par Marcel Mauss) pour trouver du sens à la vie en prétendant le construire selon un libre-arbitre.

Mais « d’en faire » s’écrit aussi « d’enfer », ce qui devrait nous mettre la puce à l’oreille.

N’est-ce pas un « rythme d’enfer » que l’on impose aux travailleurs d’entreprise contemporaine au point que certains – les cadres parfois – s’y engouffrent jusqu’à la mort par burning out. Le néo-capitalisme d’aujourd’hui qu’il faut bien, de nouveau, appeler par son nom de combat et éviter une nomination passe-partout dite néo-libérale, structure un cheminement de travail que personne ne peut facilement éviter ou contester tant la vie sociale est enfermée dans l’économisme comme idéologie dominante.

Une autre perspective de vie est cependant possible, relative à l’Asie et à son principe vécu de « non agir » et nous conduit vers un autre univers de sens.

1.1. En faire ou comment l’agir mène à l’enfer en Occident ?

Tout le monde est d’accord : l’Occident capitaliste a permis à la pauvreté mondiale généralisée de régresser. Dans le monde, la pauvreté absolue tend à diminuer, notamment dans les pays émergents comme la Chine depuis la fin du XXe siècle où elle s’est mise sur les rangs du libéralisme dans un « socialisme de marché ». Mais on oublie de dire qu’en même temps les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres ont augmenté de manière considérable à l’intérieur de chaque nation et que les conditions de vie sont devenues de plus en plus stressantes et contrôlées jusqu’en dans la vie privée, intime, des personnes.

Le processus d’enfermement dans l’inégalité sociale remonte loin.

- L’agir, la Chute et l’enfer à l’origine

Dans la pensée chrétienne dualiste pour laquelle un Dieu omnipotent a créé le monde et l’Homme (la femme dans sa foulée) l’agir est contaminé dès le commencement des temps par le désir de transgression (croquer la pomme de la connaissance). On connaît la suite tragique : la Chute et l’exclusion du paradis terrestre, la dure nécessité de travailler pour se nourrir, l’inéluctabilité de la souffrance et de la mort en bout de course.

Mais heureusement la sotériologie chrétienne nous a envoyé un Sauveur, le Christ, ou Dieu en personne qui mourra sur la croix pour racheter nos fautes et nous permettre l’ouverture d’une issue de secours, une porte dérobée, vers le paradis de l’autre monde à la fin des temps.

Ainsi la puissance d’agir de l’être humain, si chère au conatus de Spinoza, est marquée dès le commencement par la faille, le manque et l’échec.

- L’autre, le monde et l’agir

Dès qu’il s’agit d’en faire (d’enfer), l’individu rencontre l’autre et le monde. Il est remarquable que cette perspective existentielle nous ait conduits à l’affirmation de Jean-Paul Sartre « l’enfer, c’est les autres », parachevée par les philosophes de la déconstruction de la « french théory » (Derrida, Deleuze, Lyotard, Foucault, Bourdieu, etc.) comme disent les Américains. Il n’y a plus d’Homme, ni de sens. La seule rencontre avec l’autre et le monde est celle de la manifestation sempiternelle de son désir de pléonexie.

D’emblée je sais par intuition que l’autre cherche, par tous les moyens, des plus grossiers aux plus subtils, à combler son manque à être, sa néoténie spirituelle autant que biologique de naissance, par l’accaparement de ce que je désire. Évidemment, la réciproque est vraie. Nous sommes face à face, non comme des frères en fait, mais comme des rivaux mimétiques dont René Girard a souligné la portée. Hegel nous l’affirme : la qualité de « maître » dominant, son « autorité », par rapport à l’ « esclave » dominé relève de l’assomption du risque de mourir pour satisfaire son désir de pléonexe. L’agir diffuse ainsi nécessairement la haine, l’inégalité, la hiérarchisation sociales. Notre monde est construit comme l’œuvre d’un sous-monde par un dieu de seconde zone, que le vrai dieu regarde avec détachement, sans rien dire n’y faire, et que certains privilégiés – le élus – les Gnostiques – connaissent comme par miracle, disent les penseurs manichéens.

- L’agir comme maîtrise du monde détruit la nature

On le sait aujourd’hui, la nature maîtrisée est une nature méprisée à partir de la sainte affirmation : « l’homme doit maîtriser et se servir de la nature ».

À commencer par tout être vivant qui entre dans notre sphère d’action de pléonexe. La diversité des espèces est ravagée. Le monde végétal est pollué et cette pollution s’inscrit dans les chairs de la vie animale et humaine. L’animal est pensé comme esclave par excellence sur lequel on a droit de vie et de mort. Pas étonnant que notre alter ego, notre soi-disant frère, soit considéré comme un objet d’accaparement sans limite.

Aujourd’hui, cependant, il devient évident que les ressources naturelles objet du désir d’accaparement, ne sont plus illimitées. Il va falloir choisir entre mourir collectivement tôt ou tard malgré des poches de résistances armées par les puissants, étouffés par un air plombé, affamés par une terre moribonde, violentés et assassinés par de nouvelles barbaries privées, ou changer de paradigme, de vision du monde, et agir en conséquence.

« Après moi le déluge » pensent en douce ceux qui ont le pouvoir et qui continuent sans vergogne leur action d’accaparement et de destruction de la vie.

Comme Dieu n’existe plus et que l’homme est régi par son désir de maîtrise et de toute puissance, à qui rendre des comptes ?

La question du Mal est dans l’impasse. Le cynisme règne en maître chez les puissants en économie et en politique. La « fable des abeilles » de Bernard de Mandeville est exhumée par les philosophes contemporains (Dany-Robert Dufour dans ces derniers ouvrages) [2] pour trouver une « justification » (Luc Boltanski, Laurent Thevenot) [3] au capitalisme grandissant dans le monde entier, avec son "nouvel esprit" [4] qui confirme la tendance à concevoir la gestion comme une maladie de la société capitaliste mondialisée [5]. Mais le capitalisme se moque de la morale. Il est essentiellement amoral comme le rappelle André Comte-Sponville [6].

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible. C’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages de pub. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. »

A partir de cette citation de Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004, tout est dit, ou presque. La publicité dans les médias serait l’art de rendre perméable le cerveau humain. Depuis Le Lay s’est tourné vers les jeux en ligne, sans doute plus profitables dans son univers mental.

Même les actions plus ou moins désintéressées engendrées par un humanisme chrétien de rédemption sombrent trop souvent dans un sens de l’humanitaire envahi par l’air du temps néolibéral. Mais certains résistent et ouvrent des brèches dans l’injustice et l’inégalité [7]. Ils développent l’ « empowerment » des plus pauvres, comme par exemple l’action du mouvement d’ ATD Quart-Monde institué en 1957 par le Père Wresinski et l’université populaire ATD-Quart-Monde que Geneviève Tardieu à bien étudié dans sa thèse. En fin de compte, le désir d’en faire devient synonyme du désir d’enfer, sous le règne d’une « montée de l’insignifiance » (Cornelius Castoriadis).

- Changer sa vie pour changer le monde

Comment passer du désir d’en faire/enfer à l’agir d’harmonie ? Est-ce possible si l’être humain demeure plombé par l’influence conjuguée de la néoténie et de la pléonexie ?

Des personnes à travers le monde ont pourtant réussi à vivre autrement. Les sagesses du monde nous offrent des exemples de vies différentes, des communautés beaucoup plus ouvertes sur l’humain requalifié.

Un philosophe contemporain Alain Durel, écrit, non sans humour et profondeur, sur ce thème et sur le bonheur, un étrange livre de correspondance imaginaire avec "Dieu" animé subtilement par les sagesses d’ici et d’ailleurs [8]

Les sagesses d’Asie, en particulier, nous concernent aujourd’hui par leur nature non-duelle.

Déjà à la fin du XIXe siècle le grand sage de l’Inde Vivekananda, disciple de Ramakrishna, nous proposait une vision non-dualiste d’un humanisme tolérant et universel.

Il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or largement imaginaire où l’homme était en accord avec les lois du cosmos. Une fois ouverte, la boite de Pandore ne peut être refermée. Le désir de connaissance inscrit sa marque à jamais dans l’avenir imprévisible. La puissance d’agir mortifère se trouve désormais bien instillée dans les cœurs et dans les banques. Il faut faire avec, d’une façon réaliste. C’est à dire en prendre conscience et agir en conséquence.

Tout commence en soi-même par un « moment de retournement », un éveil créateur qui éteint notre désir d’en faire/enfer.

Ce moment de retournement constitue un passage comme un retour à notre condition humaine radicale, sans artifice, au sein d’une totalité dynamique de ce qui est et advient.

Notre regard sur les phénomènes du monde extérieur et intérieur est transformé par la pleine conscience de la non-séparabilité des éléments du monde. Tout devient, ni un, ni deux mais non-duel. Le sens apparaît à la fois paradoxal et cohérent mais sans s’arrêter à celui de la pensée aristotélicienne de l’identité, de la non contradiction et du tiers exclu. On peut dire que le sens transparaît dans l’opacité du monde. La beauté s’y révèle au cœur même des choses difformes. Le Mal devient poudroiement d’étoiles filantes et le Bien son double inéluctable dans le jeu de ce qui survient en ligne de mire. Le vouloir agir intentionnel s’estompe dans le non-agir agissant, pour rien, de rien, en rien. Il ne s’agit plus "d’en faire" mais de "laisser faire" au delà des mots, des images et des actions volontaires. C’est la rencontre sans parole et incompréhensible pour la raison avec l’innommable qu’on ne peut plus désigner. Ni dieu, ni même sa trame subtile comme déité si nous suivons Maître Eckhart car ce ne sont là que des mots, en dernière instance.

Rencontre de métamorphose sans doute au sein même des cent milliards de neurones et de leurs innombrables interconnexions renouvelées. Un cerveau dont toute la complexité inconnue nous apparaît comme « machine désirante » dirait Deleuze, activée comme organe destiné au retentissement sensible. Cette hypersensibilité s’immerge dans tout le corps, jusqu’au bout des doigts qui savent voir si les yeux sont fermés.

Il suffit d’entrer dans le silence propice, au petit matin, dans le cimetière du Père Lachaise à Paris, seul avec le croassement des corbeaux, pour ressentir ce lâcher-prise. Cornelius Castoriadis semblait ne pas avoir connu ce bien-être mais il l’appréhendait peut-être par l’écoute sensible de la musique comme il nous l’a soutenu dans un entretien où je lui parlais de Krishnamurti et de la pensée asiatique.

Il est vrai que les philosophes occidentaux répugnent en général à s’ouvrir à la richesse spirituelle cachée dans la phénoménologie mystique de l’Orient. Je suis frappé par le silence quasi total à ce propos dans les œuvres de nos penseurs occidentaux contemporains, à l’exception de quelques uns, très rares, comme André Comte-Sponville, qui osent écrire avec sympathie sur un sage non dualiste de l’Inde du XXe siècle, swâmi Prajnânpad. Lisez toute l’œuvre de son ami Luc Ferry par exemple qui nous propose une sotériologie fondée sur la « révolution de l’amour » dans sa spiritualité laïque, vous ne trouverez aucun développement sérieux en retentissement avec la pensée asiatique.

1.2. La pensée chinoise et le non-agir

En Chine depuis des millénaires, le wu-wei (non-agir) est au cœur de la possibilité de comprendre ce qui est et devient. Malgré une activité débordante et laborieuse, il ne s’agit plus là-bas, au sujet du monde, « d’en faire/enfer » quelque chose sans, pour autant, renoncer à agir.

La Chine traditionnelle, notamment taoïste, parlait d’agir sans intention de faire qui s’appuyait sur une croyance en un libre-arbitre de l’être humain.

Certes, la société chinoise du XXIe siècle gagnée au capitalisme le plus dur, risque fort de perdre le fond ancestral de sa culture, à moins que ce ne soit l’inverse. Il se pourrait que ce fond culturel persistant révolutionne la pensée occidentale et, du même coup, les genres et les modes d’agir dans le monde.

Considérons d’un peu plus près ce Wei-Wu-Wei (agir par le non-agir).

Dans la pensée chinoise, compréhension du monde , art pictural et musical, poésie, éveil de la conscience, vont de pair.Yang Wang-li au XIIe siècle par exemple pense que le processus par lequel le poète acquiert son style propre est comparable à celui par lequel un disciple du zen atteint l’éveil [9]) et le 4e patriarche du zen, Tao Lisin (579-651) affirmait cette parole typique du non-agir : « La méthode authentique consiste à ne rien faire de spécial » (p.15)

Le wu-wei est toujours synonyme d’un accord complet avec la nature, ce que la poésie chinoise traditionnelle exprime simplement et avec profondeur.

Krishnamurti à la fin du XXe siècle, un an avant son décès est revenu sur la plage d’Adyar en Inde où on l’avait découvert au début du siècle. Il s’est incliné pour une dernière fois aux quatre coins de l’horizon en signe de gratitude.

Le poète chinois Po Chi-yi (772-846) écrit un poème « contemplant les abricotiers en fleurs au village de Chao »

« au village de Chao chaque année les abricotiers épanouissent leur fleur rouges.

Ces quinze dernières années combien de fois suis-je venu Les contempler ?

J’ai soixante treize ans, il est improbable que je revienne

Ce printemps je suis venu dire adieu aux fleurs »

(p.57 des 365 poèmes)

Dans son ouvrage très riche en réflexion sur l’agir et le non-agir dans la pensée chinoise et en Occident, Yvon P. Kamenarovic nous fournit les clés de compréhension [10] : « Dans notre langue, action et progrès sont proches sémantiquement et expriment une vision du monde déterminée socialement » (p.16 de son livre) mais que l’on veut universels en toute inconscience, notamment dans l’acception du mot liberté.

Dans notre philosophie, le monde a nécessairement une origine et a été créé par une volonté surplombante ou par le jeu du hasard et de la nécessité. Cette conception fonde notre dualisme radical. L’usage de la raison consiste comme le voulait Spinoza à réaliser la compréhension de ce qui est, en aboutissant, en fin de compte, au troisième genre de connaissance, à une Cause première dépourvue elle-même de cause : Dieu ou la Nature, acmé de la sagesse réalisée.

Le découpage de la réalité qui résulte de notre pensée analytique est à l’opposé de la pensée chinoise qui s’achemine vers le Tout, ce qui conduit à un relativisme absolu que Zhuangzi exprime très bien (Kamenerovic p. 25) et que Luc Ferry condamne avec vigueur en critiquant Baruch Spinoza.

Dès lors que la pensée chinoise soutient le non-agir comme principe fondamental, ainsi que l’écrivait Xunzi (310-230 Av-J-C) « ne rien faire et que les choses s’accomplissent, ne rien demander et que les choses viennent, tel est ce que j’appellerai le mode d’activité du ciel. Quelque profonde que soit la pensée de l’homme, elle n’a pas à s’exercer là-dessus » (Kamenarovic, p.25-26)

La séparation kantienne entre noumènes et phénomènes n’existe pas en Chine. Il n’y a qu’un seul monde où l’homme n’a pas un statut supérieur doté d’une âme surnaturelle. Le monde chinois est à la fois visible et invisible. L’homme peut rendre habitable le monde dans lequel il vit, dans le respect des lois de la Nature et non de la maîtriser ou de la connaître. C’est là son sens de l’efficacité liée au wu-wei.

Dans cette sphère d’interprétation de l’action, c’est le tout qui fait sens et pertinence en fonction des éléments qui le composent. Cette totalité en mouvement permanent qui introduit le changement inéluctable dans l’ordre des phénomènes, n’est pas l’être au sens occidental, platonicien, que chacun posséderait.

Le mot "être" n’a pas d’existence dans la Chine ancienne, pas plus que celui de logique au sens du déroulement de notre raison aristotélicienne. En Chine traditionnelle, on parle du LI (avec majuscule nous propose Anne Cheng dans son ouvrage sur "l’histoire de la la pensée chinoise") au sens profond des choses que le boucher Ding de Zhuangzi sait si bien respecter en se conformant à la structure naturelle de ce qui est. C’est l’esprit-coeur, le xin, l’esprit de la Voie (Dao) en nous comme dans le monde sans séparation. Le LI est la veinure même des choses dit Anne Cheng dans son Histoire de la pensée chinoise (p.566) repérée par le lapidaire lors de son travail attentionné.

2 Capitalisme contemporain et société infiltrée

J’ai particulièrement bien étudié, en détail, le gros livre de Luc Boltanski et Eve Chiapello "le nouvel esprit du capitalisme" trop souvent cité mais ignoré en fait par les intellectuels d’aujourd’hui .

À partir de ce livre de plus de 960 pages et d’autres ouvrages contemporains (Z.Bauman, B.Stiegler, H.Kempf, DR Dufour, F.Lenoir, JC Guillebaud etc.) et l’évolution de la psychosociologie clinique française (voir mon article dans "le journal des chercheurs"), je me trouve orienté vers une nouvelle réflexion de dépassement : le "continuum noétique révolutionnaire" dans la société que je nomme "société infiltrée".

C’est à cette réflexion construite que je veux me consacrer désormais.

Il s’agit de montrer que nous assistons dans la foulée de l’esprit du capitalisme à un continuum souterrain de changement de paradigme concernant notre façon de donner du sens au monde et au vivre ensemble.

Ce changement s’infiltre subrepticement mais sûrement dans les interstices des formes de socialités contemporaines. Il est révolutionnaire dans l’optique des "transformations silencieuses" (F.Jullien). et manifeste la double circulation inversée des valeurs dans la mondialisation : de l’Occident vers l’Orient par la rationalisation et la montée de la pléonexie financière et, au contraire, de l’Orient vers l’Occident par la reconnaissance expérientielle et singulière de la pensée spirituelle centrée sur le face à face interpersonnel et l’interrelation avec le monde en liaison avec la non-dualité de plus en plus et de mieux en mieux vécue de l’intérieur de la psyché.

On peut parler d’invagination du sens en Occident avec Michel Maffesoli à condition d’élargir son concept [11] : il ne s’agit pas simplement d’un retour à la vie de Dionysos, lié au territoire et aux "tribus", dont on semblait avoir perdu l’ombre souveraine, mais d’un appel existentiel à quelque chose de l’ordre d’un dépassement noétique expérimenté d’une façon singulière dans le cours de l’existence. On peut se rappeler la notion proposée par Raimon Panikkar quand il fait l’éloge de la simplicité : un avènement de plus en plus manifeste de l’archétype du moine que j’imagine d’une façon complétement séculière et laïque.

La reconnaissance de ce nouveau paradigme mettrait fin à l’omnipotence de l’éducation scolaire instituée dans la méconnaissance, que Jean-Pierre Lepri définit comme étant la substantifique nature de l’éducation imposée à tous nos enfants et reproduisant l’échec social et moral de nos sociétés néolibérales [12] Je pense alors que le sens véritable du mot "éducation" pourrait, enfin, être compris, notamment par le truchement de son axe directeur : l’Apprendre.

Cette émergence de la "société infiltrée" (avec un nouveau concept : l’infiltration comme mode d’agir/non-agir lié à l’efficience des modes d’action de l’eau ou encore des "infiltrés" pour déjouer les stratégies maffieuses des bandes criminelles organisées) demande à être éclaircie.

La problématique de la "société infiltrée" ne peut être élaborée sans une pleine reconnaissance de l’action d’une spiritualité laïque en plein élargissement à l’heure actuelle, mais qui prend ses racines dans une phénoménologie mystique liée aux sagesses millénaires dans l’histoire de l’humanité, que peu de sociologues ou de psychosociologues ont exploré dans leurs dimensions variées, et non circonscrites à celles des religions monothéistes comme on le constate dans les recherches en sociologie religieuse. On attend beaucoup plus de recherches en interculturalité spirituelle et ouverte sur notre modernité. Un jeune professeur de lycée à l’époque tentait l’aventure dans les années 1930, comme par exemple le travail de Roger Bastide « Les problèmes de la vie mystique », Armand Colin, 1931, 216 pages. Plus récemment Michel Hulin écrivait une réflexion sur l’élargissement de la mystique dans le monde moderne dans son livre sur « la mystique sauvage » (PUF ; Quadrige, 2008, 368 pages), ce dont les auteurs contemporains critiques du capitalisme, comme aussi les psychosociologues cliniciens français ne parlent jamais (c’est leur "point aveugle"). J’ai tenté d’en voir les conséquences et les lacunes dans mon texte sur ce Journal

Un jeune chercheur Philippe Filliot a osé braver le tabou de ce genre d’objet de recherche en sciences de l’éducation dans une thèse récente. Son livre issu de cette recherche fait le point sur les lignes de sens issues du métissage des valeurs qui résultent de la confrontation Orient-Occident et qui fécondent ce que je nomme « la société infiltrée ».

à suivre...

Frédéric Lenoir, spiritualité sans dieu, entretien pour la revue CLES (9 minutes)

P.-S.

Illustration : "Moine2", dessin numérique, René Barbier, 2013

Notes

[1] Roger Bastide, Les problèmes de la vie mystique, Armand Colin, 1931, 216 pages

[2] Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Le marché de droit divin : Capitalisme sauvage et populisme de marché, Denoel, 2007, 357 pages et L’individu qui vient...après le libéralisme, Denoel, 2011, 388 pages

[3] Luc Boltanski, Laurent Thevenot, De la justification : les économies de la grandeur, Gallimard, NRF, 1991, 483 pages

[4] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, coll TEL, 2011, (1999), 971 pages

[5] Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement moral, Seuil, Points, nouvelle édition 2009 (2005), 300 pages

[6] André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004, 240 pages

[7] Les économistes attérés, Changer d’économie, nos propositions pour 2012, Les liens qui libèrent, 2011, 246 pages

[8] Alain Durel, Petits conseils célestes sur le bonheur, Paris, François Bourin, 249 pages

[9] dans 365 poèmes de sagesse chinoise, Albin Michel, poèmes traduits et présentés par Hervé Collet et Cheng Wing fun, 419 pages, p.1

[10] Ivan P Kamenarovic, 2005, Agir, non-agir en Chine et en Occident. Du Sage immobile à l’homme d’action, Paris, CERF, La nuit surveillée, 148 p.

[11] Michel Maffesoli, Homo eroticus. Des communions émotionnelles, CNRS Éditions, 2012, p.83, 300 pages

[12] Jean-Pierre Lepri, La fin de l’éducation ? Commencements...., Édiitons L’instant présent, 2012, 140 pages

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