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L’Ouvrance poétique

samedi 10 novembre 2012, par René Barbier

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La poésie est d’abord une expérience. L’expérience de l’éternité de l’instant présent et de l’universalité de l’endroit où l’on est, ici-partout et maintenant-toujours

"365 poèmes de sagesse chinoise", poèmes traduits et présentés par Hervé Collet et Cheng Wing fun (Albin Michel, novembre 2012, 419 pages.

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Par ce terme d’ouvrance poétique, je signifie que pratiquer la poésie, à la fois comme lecteur assidu et comme écrivain régulier, n’est pas simplement une ouverture mais une action permanente de découverte d’un Sans-Fond dans l’existence. Sous cet angle, l’ouvrance poétique s’intéresse à la poétique philosophique, tendue vers le silence, de l’approche apophatique des mystiques rhénans, mais dans l’esprit d’une spiritualité laïque de penseurs athées et non-dualistes. En cela elle tisse le paradoxe avec la nécessité du verbe dans le christianisme.

L’Ouvrance commence par l’Ouvrir.

S’agit-il d’une porte intérieure à la psyché qui s ’ouvre comme le pensait le poète argentin Antonio Porchia, sur cent portes fermées ?

Sans doute, car ouvrir est un acte qui semble bien s’en tenir à un fait enseveli dans le passé dès qu’il est accompli. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.
Une fois la porte ouverte, elle l’est pour toujours.

L’existence réelle est une telle porte. Naître est un fait que jamais plus personne ne pourra contester, même si la naissance ne dure qu’une minute.

Mais la véritable naissance est celle de l’ouverture à son ipséité, au fait d’être là, dans sa singularité, ici et maintenant, pour le meilleur et pour le pire.

Dans un premier moment, l’Ouvrance poétique est de cet ordre. Elle nous fait passer par une ouverture - un "Ouvert" dont nous parlait Rainer Maria Rilke, qui nous change radicalement à l’intérieur de nous-mêmes.

Pendant longtemps nous écrivons de la poésie sans être ouverts. Nous circulons dans un espace clos, celui de nos rêves liés à tous nos conditionnements passés et à nos impuissances d’agir. Krishnamurti, (comme d’autres sages), affirme qu’il ne rêve pas. Le spécialiste des rêves et du cerveau en doutera certainement.

Dans cet espace-temps les mots sortent de nos lèvres, gonflés de regrets, d’échecs inconscients, d’espoirs déçus.

La poésie qui en résulte , souvent encore très juvénile, demeure tirée vers le passé par la mémoire et porteuse d’avenir par une espérance incompréhensible.

L’ouverture ne constitue pas encore l’Ouvrance et même à ce moment, la vie poétique n’a pas encore rencontré l’Ouvert. Elle s’inscrit plutôt dans un manque à être comme expression d’un élan vers un plus être englué dans les pesanteurs d’un plus avoir.

Un jour pourtant un poème jaillit comme un craquement dans l’être-soi, derrière le moi aux mille facettes. Moment de retournement où un gouffre se dessine et un horizon inconnu apparaît. Un sens s’affirme et se donne à voir dans un regard intérieur, par le biais d’une image, d’un son, d’un rythme, d’un geste, de la couleur d’un mot surpris dans sa fraîcheur native. Ce peut être le mot "brindille", "jonquille", "crépuscule", "girouette", "frondaison", "coquelicot", "peuplier"...

Parfois c’est tout une suite sémantique qui surgit comme un courant d’air dans les feuilles mortes de nos représentations et les éparpille tout à coup. Le vers d’un poète, par exemple. "Mon amour si léger prend le poids d’un supplice" dit Paul Éluard à la mort soudaine de sa femme Nush.

Nous voilà emportés pour toujours par l’image qui s’infiltre à notre insu dans notre existence. Une image qui fait des vagues dans notre être. Elle fut là au moment même où ma compagne disparut en quelques instants, dans mes bras, au petit matin, un jour d’hiver.

Un chemin nous saisit mais nous ne savons pas où il nous conduit. L’Ouvert nous entraîne dans un "entre deux" qui n’est ni notre réalité quotidienne ni une réalité qui serait déjà reconnue. Un "no-man’s land" de l’esprit. Un brouillard qui s’appesantit. C’est l’instant de la Brêche dans le monde des certitudes de notre moi superbe. Jamais plus la porte ne se refermera. Nous restons immobiles sur le seuil, entre l’acceptation de ce qui advient et le repli frileux de ce qui a été.

L’Ouverture est de cet ordre. Être sur le seuil sans savoir ni quoi faire, ni que dire,
Notre comportement peut paraître complètement étrange, comme ce fut le cas pour Krishnamurti à la mort de son frère Nitya ou comme celui de son homonyme UG Krishnamurti déambulant sans but, loin de sa famille, dans les rues d’une ville anglaise. Le grand sage Ramana Maharshi, à 16 ans, après un "Ouvert" sans pareil, pris trois sous et partit pour toujours vers la montagne d’Arounacha où il devait aller. Shri Aurobindo fut transformé dans sa prison de révolutionnaire. Paul Claudel vacilla sur son être contre une colonne de Notre-Dame de Paris.

Je me souviens de l’effet bouleversant pour moi à la lecture d’un vers de René Char, à propos de la chute d’un poème l’Alouette : "Fascinante on la tue en l’émerveillant". ou encore de ce mot de ma petite fille de quatre ans, sur le bord de la mer en Bretagne : "Regarde papa, il n’y a plus d’eau dans la mer !".

Moment qui peut se vivre dans l’émerveillement si bien décrit par le philosophe Bertrand Vergely mais aussi dans l’acédie, la déréliction la plus complète. Tous nos repères s’évanouissent dans la brume. Un néant s’ouvre sous nos pas.

À moins que le contraire ne s’affirme péremptoirement. C’est le règne de la toute-puissance de la croyance à la parousie enfin réalisée au coeur d’une imagination débordante qui déguise si bien ses leurres en fantômes miroitants.

L’Ouvrance est un dépassement de cette ouverture impromptue par la reconnaissance de l’élan de la vie en nous-mêmes, non comme un fait qui s’est produit et dont on ressasserait le souvenir, mais comme un fait très simple, en permanent jaillissement. René Char l’a magnifiquement écrit : "Etre du bond. Ne pas être du festin, son épilogue". Un élan vers le rien, dans le rien, pour le rien, pour de rien. Le coeur même de l’élan sans cause, sans justification, sans interprétation, et sans finalité. La joie d’être en vie, d’être dans le jaillissement, même au sein de la plus contraignante immobilité.

Puissance d’agir "en esprit" reconnue paradoxalement dans la réalisation la plus impossible. Ce fut le cas de mon amie Danielle Legros immobilisée totalement et à l"agonie après une maladie invalidante, qui impressionna si fort le président François Mitterand venu la voir sur son lit d’hôpital dans le service des soins palliatifs de la psychologue Marie de Hennezel. Cet état d’être fait dérailler toutes les logiques les plus assurées.

L’Ouvrance est cet élan qui ouvre les portes au fur et à mesure qu’elles apparaissent tout en sachant que la porte existe et n’existe pas.

L’Ouvrance poétique se constitue comme l’expression de cet élan vital, existentiel, dans les mots, les images, les rythmes au fond d’un silence qui cherche son nom et qui reste à découvrir et à approfondir jusqu’au dernier souffle de notre vie. Dans cette perspective peut-on reprendre alors l’interpellation du philosophe chrétien Maurice Zundel : "l’homme peut-il se faire homme ?" en dépassant la jungle de ce qui, en son for intérieur, est barbarie toujours possible. A la question : « Croyez-vous en Dieu ? » Maurice Zundel répondait simplement : « Et vous, croyez-vous en l’homme ? »


Illustration : "Dislocation 41", dessin numétique de René Barbier, 2012

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