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POURQUOI ? Lettre à ma petite fille Lou

vendredi 14 septembre 2012, par René Barbier

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Le mercredi 8 mai 1974, c’est le jour de la proclamation du premier tour des élections présidentielles. François Mitterand arrive en tête mais on sait qu’il perdra les élections au second tour.

J’ai trente-cinq ans et j’anime une session de formation de psychosociologie en province, à 50 kilomètres de Paris, lorsque je reçois un coup de téléphone de l’hôpital où ta mère Laurianne vient de naître.

Je laisse mes collaborateurs poursuivre l’animation du stage et je prends ma voiture pour venir voir ma fille et sa mère.

Je roule vite sur l’autoroute et j’arrive au début de l’après-midi. Je gare ma voiture dans l’hôpital et je cours vers la maternité.

Sa mère Eliette, ta future grand-mère, se remet, radieuse, de son accouchement.

Une jeune infirmière arrive alors avec un tout petit bébé dans ses bras. C’est Laurianne, ma fille, qui, trente-cinq ans plus tard deviendra ta mère.

Je la prends délicatement dans mes bras. Elle est si petite, si fragile. J’ose à peine la toucher. Je l’embrasse et une larme de joie, je crois bien, la baptise.
Mais l’infirmière vient rechercher le nourrisson pour qu’il se repose car l’accouchement a été fait sous césarienne, au moment propice, comme le chirurgien nous en avait prévenu, compte-tenu du danger physique qu’encourrait sa mère, à la naissance de sa fille.

Après avoir embrasser sa mère, je repars travailler en province.

Je prends ma voiture et je sors de l’hôpital, en roulant au pas. Au carrefour à trente mètres, un feu rouge. Je ralentis encore et soudain, ma voiture se bloque et ma direction casse. Impossible de bouger les roues. Elles restent bloquées. Je vais devoir faire appel à un garagiste pour la remorquer.

Je pense rétroactivement que deux heures auparavant je roulais à plus de cent kilomètres à l’heure sur l’autoroute pour venir à la maternité. Si cela s’était passé à ce moment, ma voiture aurait été projetée dans les décors et il est probable que je serais mort.

Pourquoi ? pourquoi ai-je eu cette chance inouïe de rester en vie et de ne pas avoir d’accident ce jour là, le jour de la naissance de ma fille ? Cette enfant que nous avions tant attendue sa mère et moi ?

Me revient alors un souvenir : celui de mes parents pendant la Libération de Paris, sur un boulevard, devant une auto-mitrailleuse. Le soldat allemand pourtant apeuré par l’insurrection parisienne n’a pas tiré. Il aurait pu car ma mère affolée s’était mise à courir, malgré les cris de mon père lui disant de marcher tranquillement à son bras.

J’avais alors à peine quelques années. Je serai devenu orphelin tout à coup.

Pourquoi ?

Dans les profondeurs de la nuit, est-ce le film profond que je viens d’aller voir hier soir ( "Camille redouble" de Noémie Lvovsky) qui me tire vers les tremblements de la mémoire et me fait écrire ce passage d’existence ?

La vie humaine - oui - est un cadeau que l’Univers se fait à lui-même.


"Vrillance", dessin numérique de René Barbier

Voir le livre "la joie d’être grand-père" de René Barbier et Christian Verrier

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