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Lettre à Lara n°11 : Naître

dimanche 1er janvier 2012, par René Barbier

Avant-propos

Je veux poursuivre, en cette année 2011, une nouvelle série de réflexions intitulée "Lettres à Lara sur l’éducation" commencée en 1998. Chaque "lettre" devait paraître régulièrement. Pour des raisons personnelles, il n’en a pas été ainsi. Je me propose aujourd’hui de poursuivre cette entreprise et de communiquer sur le mode d’un "dialogue", mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, une jeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que je nommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j’entretiendrai un rapport de tutoiement. J’ai besoin de ce rapport à la fois affectif et imaginaire pour écrire sur le thème de l’éducation. J’espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sa compréhension des idées, parfois difficiles, que je pourrai développer. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pas très éloignés de ce que je pourrais dire à ma propre fille.

Ce type de rapport pédagogique m’oblige à revoir ma façon de communiquer, de parler, de présenter les théories qui me semblent importantes en éducation. J’envisage ces textes comme susceptibles également d’intéresser d’autres étudiants, des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernés par la connaissance de soi en liaison avec l’éducation. J’ai le sentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repères quant au sens de la vie.

Maintenant bien inscrit dans l’âge de la retraite, et avec près de quarante ans dans d’enseignement supérieur, je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "chemin de l’intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d’une longue expérience personnelle, sans prétendre pour autant, que c’est le chemin de la vérité pour autrui. Simplement une confrontation de valeurs et de pratiques, d’intelligibilité et de mise en ordre symbolique qui me semble être l’essentiel de l’éducation. Si l’expérience porte ses fruits, j’espère pouvoir l’ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs, à partir des thèmes développés dans cette publication.

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Lara : J’ai toujours eu le sentiment que "naître" était un mystère. Pourquoi naît-on ? Quel sens cela a-t-il ?

- Je pense que tu soulèves un vrai problème philosophique. C’est celui de Leibniz ou de Heidegger lorsqu’ils s’interrogeaient sur le pourquoi de ce qui existe ? "Pourquoi y-a-t-il l’étant et non pas plutôt rien" écrivait Heidegger. Cette question demeure peut-être l’essentiel de l’ouverture métaphysique comme le remarquent les membres du groupe "Métaphysique de l’École Normale Supérieure" (MENS). [1]

Avec la mort, dont elle est l’opposée, la naissance continue à être la grande inconnue pour l’être humain. Mais si on a beaucoup parlé de la mort, peu de choses ont été écrites sur la naissance et surtout sur l’éducation prénatale en France. D’autres pays, surtout asiatiques, sont plus prolixe à cet égard. Bientôt une doctorante coréenne de Nantes va soutenir une thèse en Sciences de l’éducation sur cette question dans son pays [2]. Pour moi la naissance est un avénement radical dans l’existence humaine.

Lara : tu dis avènement et pourquoi pas événement ?

- C’est une distinction que je fais entre les deux concepts. Michel Maffesoli distingue lui aussi ces deux concepts [3]. Contrairement à certains collègues qui placent l’événement comme du radicalement nouveau, ma position est plutôt de resituer l’événement comme un "accroc" dans la trame d’un sens de la vie relativement établi.

L’avènement, par contre, relève du tout autre - dont la mort comme la naissance sont les parangons. Un maître zen du XXe siècle, Taisen Deshimaru, avait coutume de dire "L’homme vient d’un trou et à la fin il entre dans un trou. Il va de trou en trou. Il est donc enclin à la nostalgie. C’est très profond. C’est le sûtra véritable." [4]

L’événement ne déroge pas à la logique d’un système vivant, elle l’anime plutôt. Sur le plan de sa définition, l’événement est un fait auquel aboutit une situation et tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée et auquel on accorde une attention par son caractère exceptionnel. L’événement est un point d’orgue dans le sens d’un système, une sorte de feu de joie ou de désespoir dans la morosité et la banalité linéaire du quotidien. Edgar Morin en avait déjà pressenti les limites en fonction du système de référence dans un article sur "l’événement-sphinx" d’un numéro spécial sur l’événement de la revue Communication en 1972. [5]

De fait, l’avènement est d’un tout autre ordre. Il s’agit d’une véritable émergence impromptue, totalement originale. Une déconstruction absolue d’une structure et invention d’une autre structuration potentielle à venir. L’avènement résulte de la dynamique d’une complexité croissante du réel inconnaissable dans sa radicalité. À un niveau de complexité, dans la dynamique du réel-monde, une émergence inimaginable surgit et produit une forme nouvelle aux qualités inconnues à découvrir ou à élaborer dans la conscience, souvent d’une manière apophatique.

Lara : mais en quoi la naissance est un avènement ?

- Pour moi, la naissance est un passage absolument unique et radical pour une personne singulière. C’est un passage qui est de l’ordre de l’émergence dans un autre état d’être, dans un monde absolument inconnu en même temps que la fin tout aussi absolue de l’univers précédent (la gestation). La naissance confirme à la fois la réalité de la finitude et l’ouverture vers un "tout autre" inconnu. Elle constitue le paradigme de la vie humaine dans son processus dès lors que la peur de vivre ne l’emporte pas sur la confiance d’une vie à vivre dans le non-savoir essentiel du Devenir. Une existence humaine est constituée à chaque instant de naissances et de morts de formes physiques et symboliques en permanente structuration, destructuration et restructuration, tant que le plan individuel, voire microindividuel que sur le plan collectif et planétaire.

Lara : N’est-ce pas une vision un peu tragique de la vie ?

- Je ne sais pas si on peut la considérer comme tragique, mais certainement comme inéluctable. La naissance est un passage dont les phases sont déterminées et correspondantes à une kyrielle de fantasmes imaginaires qui vont de la paix la plus profonde à des ressentis complètement catastrophiques d’anéantissement, comme l’a bien démontré le psychiatre Stanislav Grof dans ses travaux de recherche trop méconnus sur les "matrices périnatales" [6].

Lara : on a parlé du traumatisme de naissance ?

- Oui, c’est le psychanalyste autrichien Otto Rank (1884-1939) qui a nommé ainsi en 1924 un traumatisme fondamental, avant le complexe d’oedipe, qui marque définitivement l’existence humaine. Ce postulat le fera prendre des distances avec Freud. L’être humain portera toute sa vie la marque douloureuse de cette séparation principielle d’avec la mère. Des techniques dites de "rebirthing" visent à faire "revivre" symboliquement cet état d’une façon plus consciente afin d’en discerner tous les aspects positifs et négatifs pour le devenir psychique d’un sujet [7].

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe proche de Heidegger, a théorisé la problématique de la naissance dans la condition de l’homme moderne. Elle en fait une catégorie essentielle de sa philosophie politique. Elle écrit ainsi : "« C’est l’action qui est le plus étroitement liée à la condition humaine de natalité ; le commencement inhérent à la naissance ne peut se faire sentir dans le monde que parce que le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre du neuf, c’est-à-dire d’agir. En ce sens d’initiative un élément d’action, et donc de natalité, est inhérent à toutes les activités humaines. De plus, l’action étant l’activité politique par excellence, la natalité, par opposition à la mortalité, est sans doute la catégorie centrale de la pensée politique, par opposition à la pensée métaphysique. » [8]

Julia Kristeva, dans son livre Génie féminin [9] soulève l’originalité d’Hannah Arendt sur cette question de la natalité. Hannah Arendt parle du miracle de la natalité qu’elle oppose au fait d’être "jeté là" chez Heidegger. La natalité engendre la capacité de faire entrer du neuf, une vraie révolution en soi, de la liberté, mais aussi du risque, de l’altération. Elle préfigure un sens du politique comme suite infinie de naissances survenant dans un vivre-ensemble où n’est déniée à personne cette capacité de renouvellement, de commencement, d’introduire autre chose, et de remettre en question un ordre établi cimenté par l’habitude. Julia Kristeva écrit lors de l’attribution d’un prix "Hannah Arendt pour la pensée politique" qui lui a été décerné en 2006 "c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autre termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance […] que l’antiquité grecque a complètement méconnues.[…] C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né »" [10],

Le philosophe et psychanalyste Cornelius Castoriadis, dans sa conception de l’imaginaire social, analyse les significations imaginaires sociales qui en résultent comme des avènements fondamentaux qui bouleversent l’ordre même d’une culture dans son historicité. [11]. Ainsi, comme le rappelle le philosophe Ernst Bloch, la Renaissance fut une période exceptionnelle, non en tant qu’événement mais bien en tant qu’avènement. Ce fut un tournant culturel profond. Il écrit : "cette renaissance n’était pas la réapparition d’une chose passée, de l’Antiquité, selon un interprétation fort répandue : c’était la naissance de quelque chose qui n’avait encore jamais été conçu par l’homme, l’apparition de figures qu’on n’avaient jamais vues sur terre. Elles surgirent et accomplirent leur oeuvre ;" [12]


Illustration : "Naissance", dessin numérique, 2011


[1Francis Wolff (s/dir), Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ?, éditons rue d’Ulm, PUF, 2007, 223 p.

[2Estelle Cheon-Pavageau, thèse de doctorat L’éducation prénatale : Tradition et pratiques actuelles dans la culture coréenne, Université de Nantes, dir. Pr. Martine Lani-Bayle, 2 décembre 2011, voir son article dans le "journal des chercheurs.

[3Michel Maffesoli, Matrimonium Petit traité d’écosophie, Paris, CNRS, 2010, 79 pages ; p.62

[4Dominique Blain, Sensei, Taisen Deshimaru, maître zen, Paris, Albin Michel, 2011, 368 pages, p.149

[5Il écrivait en effet : "la notion d’événement ne prend son sens que par rapport au système qu’elle affecte. Cela veut dire qu’il faut un minimum systémologique pourque notre poisson trouve son eau. C’est ici qu’il y a lacune irrémédiable : le problème systémique ne peut être introduit rapidement, non seulement parce qu’il s’agit d’un problème de base pour toutes sciences et qu’il met en question des fondements épistémologiques, mais aussi parce qu’il émerge à peine. La théorie des systèmes (General Systems Theory ou Modem Systems Theory) commence à se diffuser dans les sciences sociales, et encore sous ses formes les moins intéressantes (théorie des organisations, analyse systémique des systèmes politiques).

Ladite théorie n’est elle-même qu’un rameau d’une recherche théorique zigza
guant entre cybernétique, axiomatique, biologie, sociologie, dont les multiples
visages signalent qu’elle n’a pas encore trouvé son visage.
Ainsi, privée de systémologie, la théorie de l’événement flotte encore. Au moins
permet-elle d’introduire directement dans la bouche d’ombre."

L’événement-Sphinx In : Communications, 18, 1972. pp. 173-192.

[6Stanislav Grof, Joan Halifax, La rencontre de l’homme avec sa mort, Monaco, éditions du Rocher, 1982 ; S.Grof, Royaumes de l’inconscient humain, Monaco, éditions du Rocher, 1983 ; S.Grof, Psychologie transpersonnelle, Monaco, éditions du Rocher, 1984

[7Jacques de Panafieu, La Rebirth-Thérapie, Paris, Retz, 1989

[8Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. Pocket Agora, Paris, 1983, p.43

[9Julia Kristeva, Le génie féminin, 1 Hannah Arendt,folio essais, n°432, (1999), Gallimard (2003), 412 pages

[11Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, point-essais 1999, 540 p. (1ere éd.1975)

[12Ernst Bloch, La philosophie de la Renaissance, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2007 (1972 en Allemand), 216 pages, page 9

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