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Lou ou la puissance d’agir

lundi 20 juin 2011, par René Barbier

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Et si ce texte pouvait constituer l’essentiel de la conclusion du livre en cours de rédaction sur "la joie d’être grand-père". Voir le site spécialisé "la joie d’être grand-père", 2012.


Ton sourire, un paratonnerre

Contre tous les orages

Ma petite fille chérie, en guise de conclusion, je veux te parler de ce qui me fascine le plus chez toi aujourd’hui : ta puissance de vivre qui s’ouvre sur la joie !
Tu n’as pas besoin d’avoir lu Baruch Spinoza pour saisir, dans ton corps même, ce qu’il formule si justement en philosophie. Ta joie de vivre éclate comme des ballons rouges dans une fête foraine.

Je suis devant tes conquêtes d’un instant proprement arrêté de penser. Je m’éblouis de tes improvisations, de tes trouvailles, de tes métamorphoses. Je ne cherche pas à comprendre, encore moins à expliquer. Je me contente d’être dans la présence à toi et à tes jeux, à toi et à l’expression de tout ton être, à toi et à ta relation si chaleureuse à "Mimi", celle qui sait si bien entrer et vivre dans ton univers sans effraction.

La vraie rencontre est aussi fragile et aussi secrète dans son intimité qu’un oeuf de Pâques. Ainsi de celles qui, en ces moments souverains, unissent Lou et Mimi - comme tu aimes la nommer - une petite fille d’à peine deux ans et une femme dans sa maturité.

Je suis devant cette rencontre comme devant un paysage sous-marin.

Je retiens mon souffle.

Je laisse mon regard dériver vers les grands fonds.

Elle regarde l’enfant

Et l’enfant contemple la mer

L’enfant la touche légère

Elle ferme les yeux pour connaître

Elle ne brusque rien ni personne

L’enfant lui tend les rivières de ses mains

Elle s’émerveille d’un seul de ses clins d’oeil

L’enfant lui conte ses aventures

Elle se donne si bien à l’enfant

Comme la brise à l’envolée

Dans le rire de l’enfant

Elle nourrit les hirondelles

Dans le jeu de l’enfant

Elle monte et elle descend

Dans un petit mot de l’enfant

Elle dévoile une Tour de Pise

L’enfant sait toujours quand elle vient

Du plus obscur de la Cité

Sa joie toute buissonnière

L’accueille et la prolonge

La femme transformera

Les larmes en tapis volant

L’enfant lui offrira

Le pollen de son amour

Lou, je voudrais tant que tu conserves ce sens de la puissance d’agir qui t’entraîne vers ces éclats de rires comme autant de boules de neige qui s’éparpillent dans les tempêtes d’enfance immergées dans le plaisir du jeu gratuit.

Ton corps, tu en éprouves tous les contours, toutes les possibilités dans tes expériences de vie les plus simples. Monter sur une chaise, descendre un talus un peu trop haut, toucher un cheval, humer une fleur, embrasser un arbre, courir, sauter, chanter, crier. Tu exprimes au plus juste ce que la philosophe Annie Leclerc a su si bien raconter dans son livre "Épousailles" (Grasset, 1976), qui m’avait tant séduit à la fin des années soixante-dix de l’autre siècle. Corps de femme déjà sous celui de la petite fille. Corps d’exubérance, corps de jouissance si l’adulte masculin ne vient pas le casser avant l’heure, ouvertement ou plus subtilement. Corps fait pour sentir, goûter, entrer dans le soleil des feuilles, des oiseaux et, en fin de. compte, des mots pour le dire. C’est là toute la graine de ton hédonisme solaire dont parle Michel Onfray

Aucune honte chez toi, simplement l’expression de ce qui est à vivre, la plénitude de l’élan, liée à la puissance non ravagée par les gardiens du pouvoir. Ma petite fille adorée, conserve cette puissance au fond de ton coeur, ne la laisse jamais s’échapper ou être encasernée par un esprit chagrin, une institution mortifère. Refuse les personnes violentes, aigries, avides de pouvoir, humiliantes à plaisir, fussent-elles considérées comme des mentors ou des amants. Méfie-toi des enjeux de la famille que tu vas sans doute créer. La famille, c’est toi mais aussi les autres. Contrairement à ce que pense Luc Ferry, elle n’est pas la voie exclusive d’une vie réussie. Peu de familles sont réellement ouvertes sur la joie d’être, engoncée qu’elles sont dans des dogmes religieux ou idéologiques draconiens, des rapports de force entre ses membres, des contraintes matérielles et institutionnelles où l’État veille au grain et à son profit. Apprends la liberté dans le conflit s’il le faut. Ne reste jamais interdite de parole. Assume ta solitude pour aller vers la rencontre humaine.

Tu me fais penser à ta mère et à ton arrière-grand mère, ma propre mère.
Je me souviens de ta mère, alors âgée de cinq ans, toute nue dans un coin perdu de l’Ardèche, en train de grimper sur un rocher et moi, en dessous, attentif à son moindre faux-pas. Et elle rieuse, éclatante de bonheur, aussi lorsqu’elle nageait accrochée au cou de ma compagne, dans cette rivière sauvage où circulaient des vipères d’eau. Me vient également le souvenir de ma mère tel qu’elle me l’a raconté. À 16 ans et demi, jeune mariée déjà, et mère de ma demi-soeur, elle décide de quitter son mari d’un seul coup parce que celui-ci lui a manqué de respect. Il lui faudra beaucoup de ruse pour qu’elle revienne sur sa décision. Jamais plus un homme n’osera l’avilir dans l’avenir. Femme d’envergure et de décision sans être une femme de pouvoir. Femme d’avenir engagée dans le présent de l’histoire collective, ton arrière grand-mère qui disait à ta propre mère adolescente de ne jamais être dépendante d’un homme, de gagner sa vie en toute autonomie, de savoir dire non quand il le fallait sans refuser, pour autant, de dire oui à la tendresse, à la sexualité, à la passion, à la relation aux autres et au monde. Femme qui n’a jamais eu peur de décider de ce qu’elle voulait faire de son corps, qui n’a pas hésité à réguler les naissances comme elle l’entendait, bien avant la loi Veil, à une époque où le risque physique et juridique était au plus haut point.

Ta grand-mère maternelle a été également une femme qui a su se dégager des emprises de son éducation d’origine indienne et réunionnaise, non sans difficulté. Face à l’adversité, au désir de l’autre, elle a compris que son élan de vie lui revenait en propre et lui ouvrait une route imprévue mais riche de sens. Tu sais à quel point elle t’a donné de l’amour, du don de soi, dans toute ton enfance.

Oui, ma petite fille, tu hérites d’un passé de femmes "rebelles" qui ne se sont pas laissées marcher sur les pieds par des êtres obtus, recroquevillés dans leur médiocrité moralisante. De femmes qui ont su saisir à bras le corps l’ouragan de la puissance du vivre. Tu es du côté des Louise Michel, des Lou Andréas Salomé, des Emma Jung, des Rosa Luxembourg, des Alexandra David-Neel, des Annie Leclerc, des Julia Kristeva, des Juliette Binoche et de tant d’autres... Ta joie de vivre, du haut de tes deux ans, annonce l’acmé de ta puissance de femme. D’une femme qui s’autorise à dire, à faire, à rencontrer, à changer, à créer, à diriger, à engendrer, à contempler. Qu’elle soit ton horizon à jamais neuf, à jamais effervescent pour te sauvegarder de l’indifférence et de la morosité monstrueuse du quotidien, embaumées par les hommes de pouvoir. Les poètes l’ont crié : la femme est l’avenir de l’homme. Sois cette femme au firmament du futur, une femme libre, une femme responsable de sa vie, de ses enfants et de celle de l’humanité.


"Pluie", dessin numérique de René Barbier, 2011

En retentissement à ce texte, celui de Khalil Gibran "Les enfants"

et "Vivre" (pour ouvrir l’année 2007 et en l’honneur d’une classe d’enfants)

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