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Méditation évangélique 5 : Les limites et l’Illimité

jeudi 30 juin 2011, par René Barbier

Ces "méditations évangéliques" me sont venues en relisant et méditant les quatre évangiles avec un sens du sacré proprement lié à la spiritualité laïque, c’est à dire d’un sacré sans Dieu, comme le pensaient les stoïciens d’Athènes ou encore tel qu’on le trouve dans la pensée asiatique (bouddhisme, taoïsme, confucianisme). C’est dire qu’il ne s’agit pas d’une suite dithyrambique et chrétienne, mais plutôt d’un retentissement philosophique à partir d’une récit enraciné dans ma propre culture occidentale, d’une existence tragique d’un grand sage nommé Christ dont la voix se confond avec le mystère de l’être au monde.

Les thèmes inducteurs que j’ai retenus sont les suivants : Toucher, argent, confiance, juger/comparer, souffrance, mort, enfance, pratique, ferveur/foi, amour/compassion, résurrection, pardon, disciple, violence, structure, miracles, trahison, prière, doute, sadisme, parabole/métaphore, hypocrisie, baptême/rituel, comprendre/voir, apocalypse, éthique.

Pourtant c’est le thème de la limite et de l’Illimité que je traiterai aujourd’hui.

Je traiterai d’un thème à chaque fois bien que tous les thèmes se tiennent ensemble. J’en parlerai en retentissement, c’est à dire à partir de ma propre culture philosophique et nourrie de sciences humaines, de poésie, mais aussi d’expériences de vie nécessairement singulières. Toutefois il ne s’agit pas pour moi de polémiquer d’une manière universitaire. Peut-être plus me laisser porter par un ressenti affectueux à l’égard de ce que j’ai lu chez Matthieu, Marc, Luc, ou Jean mais sans oublier les Evangiles apocryphes de Philippe, de Pierre, de Barthélemy, de Marie-Madeleine, de Thomas ou encore de Judas.

Comment comprendre le Monde ?

Quatre capacités à mettre en oeuvre

- la raison (R)

- L’imagination (Im)

- la sensibilité (S)

- l’intuition (In)

R+Im+In = Science ou Philo catégorie majeure : le concept

S+Im+In = art et poésie : catégorie majeure : l’affect mais aussi le percept

Ce qui oppose le poète ou l’artiste au philosophe c’est l’usage préférentiel (actualisation) de la Raison et du concept chez ce dernier. C’est la position de Gilles Deleuze et Félix Guattari, mais aussi d’André Comte-Sponville ou de Luc Ferry.

La Raison c’est le tissage du sens pour comprendre le monde par le moyen du concept avant tout, suivant une argumentation le plus souvent linéaire, identitaire, de non contradiction et de tiers exclu (Aristote).

Mais d’autres logiques sont possibles : dialectique avec ou sans synthèse, ou encore tetralemme bouddhique ou de certaines sagesses grecques.

Par exemple dieu est bon et/ou mal (c f Thucydide). L’imperfection du monde des formes existe par un acte volontaire de Dieu qui accepte de ne pas être tout puissant pour laisser être le monde (thèse de Simone Weil à partir de la sagesse juive).

Selon une perspective plus orientale qu’occidentale concernant le Mal : le tétralemme et son questionnement.

Dieu est à la fois bon et mal (double face, incompréhension par rapport à une logique formelle)

Dieu est bon sans mal (mai pourquoi le Mal existe-il alors comme un fait évident ?)

Dieu est le mal sans être bon (alors il n’est pas Dieu mais le Diable)

Dieu est ni bon ni mal (indifférent à notre sort, exilé dans un ailleurs inimaginable)

Le poète ou l’artiste privilégie l’imagination et potentialise la raison.

Peut-être faut-il revenir à Baruch Spinoza et à son "conatus" (maintien ou la persévérance dans le vouloir être) et à son sens de la puissance d’être qui actualise la Joie d’exister ?

Par rapport au Mal quatre positions pour Comte-Sponville

- le méchant (aime faire le mal pour le mal)

- le pervers (aime le mal pour la jouissance qu’il en tire)

- le médiocre (nous tous) Nous savons ce qu’il faut faire pour le bien mais nous nous arrangeons avec notre conscience en mettant en oeuvre un bien relatif à notre confort

- le salaud (mauvaise foi car connaît qu’il fait le mal et dit qu’il fait le bien)

La problématique du Mal nous plonge dans la question du sens de la limite (de la loi, de la règle, du rituel) et de l’Illimité (l’au-delà de toute limite parce que nous considérons le fond de ce qui est)

De la limite et de l’Illimité

La problématisation de la dialogique entre les limites et l’Illimité demeure, sans aucun doute, une des clés de développement du potentiel humain.

Les limites renvoient à tout ce qui vient poser une frontière entre un objet matériel, imaginaire ou symbolique et une totalité sans limite, sans commencement ni fin.

L’illimité peut correspondre à ce Réel inconnu et "voilé" en dernière instance, innommable, dynamique, en création permanente tout en restant lui-même comme totalité non close. L’illimité engendre sans cesse des formes multiples en se constituant comme monde (la "réalité"). Cette réalité est nommée par les êtres parlants que nous sommes au sein d’un champ symbolique (langage) et exprimée sur le plan affectif et symbolique par l’art, la poésie et les diverses spiritualités ritualisées.

Toute limite appelle en contre-jour l’Illimité et tout l’Illimité exige les formes limitées pour apparaître aux yeux et à l’esprit des humains.

Ces derniers n’arrêtent pas d’entrer dans une dialogique incessante entre la limite et l’Illimité de tout objet réel ou symbolique. En particulier les objets les plus subtils comme l’amour, la beauté, le Mal, la bonté, la vérité etc. relèvent de cette activité dialogique pour tenter de les comprendre.

Les cultures, en particulier les religions, ont créé des rituels pour canaliser l’insertion de l’Illimité dans le monde des êtres humains. Ce faisant elles ont réduit le caractère incompréhensible de l’Illimité dans une rassurante frontière de repérage pour communiquer, comprendre ou expliquer.

Mais l’Illimité demeure dans le fond des choses et des êtres et apparaît comme instituant, dionysiaque, rebelle, dans toute incarcération dans les formes que les cultures lui imposent.

Le Mal est du ressort du monde des formes et non de l’Illimité. Il est inéluctable dans le monde humain et naturel. C’est la raison pour laquelle André Comte-Sponville voit la vie comme à la fois tragique et dérisoire. Tragique parce que rien ne peut nous assurer d’une vérité au dehors des formes relatives. Dérisoires parce que toute forme, quelle qu’elle soit, est destinée à disparaître et exprime la vanité de toute quête d’Absolu et de tout avatar de cette quête.

Les rituels humains dans les religions, tentent de faire passer cette réassurance pour comprendre ce qui est incompréhensible. Dans la Chine traditionnelle, le lettré était censé vivre le plus sincèrement possible ces rituels dans son existence concrète, notamment dans l’option confucianiste de la culture chinoise. Les rituels étaient à la fois complètement obéis et respectés comme exprimant l’ordre cosmique dans l’ordre des choses humaines, mais ils commandaient également la nécessité des "remontrances" des mandarins à l’égard de l’Empereur qui n’était plus digne d’être le mandataire du Ciel.

Rares sont les spiritualités qui prennent des distances à l’égard des rituels portés par des organisations. Même dans le bouddhisme zen ou le Chan, les rituels existent encore, certes, moins prégnants que dans le bouddhisme tantrique du Tibet ou le catholicisme apostolique et romain.

C’est du côté des sagesses et non des spiritualités codées en religions que nous devons aller pour rencontrer une quasi disparition des rituels au profit d’un libre cheminement de chaque être en questionnement spirituel. "La vérité est un pays sans chemin" comme Krishnamurti résume ainsi cet élan.

La spiritualité laïque correspond à cette ouverture vers la sagesse vivante.

Elle comprend la nécessité de la limite inhérente à la notion même de forme. Mais elle met en dialogue ce sens de la limite avec l’appel de l’Illimité structurant la conscience humaine que Mircea Eliade nomme "l’homo religiosus" et que Raimon Panikkar esquisse sous le nom de "l’éloge du simple" en proposant une sorte d’archétype du moine dans l’esprit humain.

Tout ce qui est dans le monde ne peut être que sous l’angle des formes plus ou moins élaborées. Non seulement les objets physiques mais également les objets symboliques et les chimères de l’imaginaire le plus délirant. Ce qui s’exprime par la parole ou le langage artistique, prosaïque, scientifique s’inscrit dans le monde des formes.

En tant qu’être humain, nous devons assumer cette réalité. Le tragique réside sous cette nécessité car toute forme est relative et circonscrite à son contexte dans le temps et l’espace. Mais le tragique n’existe que parce qu’on sent bien qu’une autre chose est possible même si "cette chose" demeure à jamais inachevée.

Le monde des formes et de la limite peut s’ouvrir sur le plaisir et, parfois, sur une joie relative, mais également sur la souffrance inéluctable en fonction du caractère éphémère de tout événement heureux et de tout désir.

Si je veux communiquer ma pensée ou ma joie d’exister, je dois passer par le langage, l’expression artistique, et j’admets que les limites inhérentes à ce passage laisseront sans doute de côté l’essentiel de ce que je vis. Toute communication, sur ce plan, est un échec et nous entraîne vers le sens de la solitude à la fois horizontale (entre les humains) et verticale (entre l’individu et l’Illimité). Dans les Évangiles nous en avons deux exemples éclairants.

La double solitude, liée à la question des formes, nous conduit-elle au nihilisme et à la désespérance totale ?

Je ne le crois pas mais elle aboutit à un au delà du sens et du non-sens. Il s’agit d’un lâcher-prise qui accepte de ne pas comprendre comment l’Illimité vient jouer avec la limite.

Une fois de plus les Évangiles nous donnent à réfléchir. L’expérience humaine du Christ nous interpelle sur le sens des limites et de leur transgression.

Les limites culturelles et la transgression

L’épisode de la "femme adultère" qui est condamnée à être lapidée au nom d’un rituel ancré dans l’ère du temps biblique nous montre comment Jésus sait passer au dessus des limites officielles pour nous faire entrer dans le sens du juste et de l’injuste.

À suivre les règles à la lettre, rien ne pouvait empêcher la lapidation de cette femme. Elle avait commis un péché. Elle avait été condamnée selon la loi de l’époque. Elle devait subir son châtiment. Aujourd’hui encore dans certains pays musulmans rigides de telles lois existent. Loin d’abonder dans leur sens l’attitude de Jésus est tout autre. Il décide de soulever le voile de l’hypocrisie cachée à leur application en dévoilant le non-dit : "pas vu, pas pris" et pourtant si courant hier comme aujourd’hui. "Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre". Personne n’ose lever la main... car, en fin de compte, sur le plan moral, qui peut se déclarer totalement innocent ?

Ainsi toute règle doit être appréciée en fonction d’une juste considération du contexte et jamais de manière absolue et abstraite. En droit, c’est la part d’appréciation du juge en fonction de son intime conviction qui constitue la jurisprudence et le droit positif, C’est la raison pour laquelle la peine de mort - qui cimente la sanction dans un absolu irréversible - est absolument contraire au sens le plus élaboré de la justice et ne saurait constituer une limite sanctionnant une faute humaine même la plus horrible dans une société démocratique.

Les limites existentielles et la transgression

Il s’agit maintenant d’un autre moment de la vie du Christ lorsqu’il accepte de ressusciter Lazare.

Tout être humain doit mourir. C’est la règle inéluctable qui donne tant de prix à la vie. Même le Christ devra passer sous ces fourches caudines.

Lazare meurt, Lazare est mort. C’est la loi de l’existence. Mais Jésus va transgresser cette loi au mépris de l’égalité fondamentale entre les êtres humains. Il déroge à la loi et redonne la vie à Lazare. Au nom de quoi ? De la charité et de la détresse qu’il constate et qui le touche dans sa sensibilité. Ainsi l’amour est plus fort que la mort.

Une fois de plus, et sur l’essentiel, la limite peut être levée. Mais au nom de quoi ?
Non seulement de la charité mais plus encore de l’Illimité.

Car la finitude de la forme humaine, quoique radicale, n’est qu’un des modes d’être relatif de l’Illimité. Le Christ le signifie dans cet épisode. Si toute forme doit pouvoir finir, l’Illimité, par nature, qui l’anime et la constitue, est sans frontière parce qu’il est sans forme, sans naissance, sans fin et sans nom dans son essence. Dans l’Évangile, c’est l’amour qui en révèle la nature profonde. Dans le bouddhisme, plus athée, c’est la compassion pour tout ce qui vit. En spiritualité laïque, c’est la pleine conscience du fond de l’énergie-matière au delà de toute description et compréhension.

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