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Le management émancipant

vendredi 20 février 2015, par René Barbier

Si le "management" est un concept que l’on ne peut gommer aujourd’hui, pour le moins, peut-on le revoir et le soumettre à une critique rigoureuse en fonction d’une conception du monde qui interroge le fond du libéralisme économique et bancaire, sous les feux d’une éthique interculturelle.

François Fourcade, Christian Verrier et moi-même nous publions en février 2015 un ouvrage-clé sur la question intitulé "Pour en finir avec le management efficace" [1] Nous l’avons écrit a trois voix http://barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php ?article1914


Introduction : Position du problème

Comme l’analyse d’une façon très critique Jacques Ardoino, dès 1970 et aujourd’hui sur son site (http://jacques.ardoino.perso.sfr.fr/pdf/MANAGEMENT.pdf ) "L’étymologie des mots management et manager est incontestablement révélatrice. Elle semble se rattacher à l’italien maneggiare (mane-ggiare) qui signifie manoeuvrer, manier (maneggiaresco, ca : qui a la main leste ; maneggiaretta : poignée ; manegiarettas : menottes). Le verbe français : manier est formé de la même manière, ainsi que les termes d’équitation : manège (qui a pris rapidement des sens plus étendus), et le verbe manéger (employé au XVe siècle). Il est à noter que le sens " possession " ou " autorité " est déjà attribué au mot main dans le latin juridique. Contrairement aux apparences, le vieux français manage donnant ensuite les formes : maisnage, mesnage et ménage d’où viendront ménagement, ménager, et ménagerie ont une autre origine : mansionata, latin populaire de mansio, ionis (dérivé de manere, demeurer) et signifiant : maison, demeure, et par extension : prendre soin, économiser, épargner, administrer, conduire, faire adroitement quelque chose, se montrer habile. Il n’en demeure pas moins que, dans l’usage, ces différents sens auront tendance à se contaminer. Littré rattache ainsi le français " ménage " au wallon " manege ". Tout cela donne une assez lourde hérédité au management. La manœuvre et le modèle, le " manège ", l’emporteront souvent sur d’autres possibilités. C’est justement l’orientation que nous redoutons. Le ménagement et, bien entendu, le management, peuvent être, à la rigueur, traduits en termes d’égards et de respect visà-vis d’autres personnes, mais, plus souvent encore en termes de ruse et de manipulation". J. Ardoino, Management ou commandement, participation et contestation. Paris, Fayard-Mame, 1970. 2ème édition Paris, Epi, 1975, 242 p, pp 15 et 16.

Lire l’intégralité de la réflexion sur le "management émancipant" (150 pages) en pdf et la présentation en vidéo de Dimitri Sandler https://vimeo.com/144827780

Vers un Mouvement international de Management émancipant (MiMé)

La théorisation sur le « management émancipant » s’inscrit en partie dans le champ des recherches récentes sur les approches critiques en management (Critical Management Studies - CMS) . Nées en Grande-Bretagne et institutionnalisées plus activement dans le monde au début du XXIe siècle, cette théorie critique des organisations, les CMS remettent en question l’ordre établi et les modes organisationnels à l’origine des phénomènes de domination sociale, économique, idéologique et symbolique. Prenant leur origine dans les réflexions de l’École de Francfort (Horkheimer,Marcuse, Adorno, Habermas, Beck, Honneth) et dans la sociologie et la philosophie critiques françaises (Michel Foucauld, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Jacques Derrida).

Ces recherches sont à la fois classiques en tant que critiques de l’économie capitaliste et plus novatrices en insistant sur les phénomènes de domination et de pouvoir idéologiques ou culturels, en relevant des études sur le genre, l’environnement et l’ethnicité. Elles insistent sur l’importance du rôle encerclant du langage et des discours sur les sujets. Elles mettent en lumière la « complicité ontologique » inconsciente entre dominants et dominés dans les institutions. Elles insistent sur l’éthique qui vise à dénoncer l’injustice sociale et la destructivité humaine de certaines formes de vivre-ensemble sous l’égide de l’intérêt personnel. Les thèmes d’étude spécifiques sont plus de l’ordre du pouvoir, du contrôle, des inégalités, de la domination que de l’efficience et de la compétitivité. Elles n’hésitent pas à reconnaître l’engagement politique et idéologique et l’implication personnelle du chercheur en soulignant l’inéluctabilité du « marquage » idéologique du management.

Vers un Mouvement international de Management émancipant (MiMé)

Proche des théoriciens du management alternatif d’HEC par certains côtés, les différents travaux de recherches du CIRPP et les apports théoriques de René Barbier, François Fourcade, Nicolas Go, Christian Verrier et des membres chercheurs actifs du CIRPP, autour de la thématique du « management émancipant » constituent les premières marches d’un Mouvement international de Management émancipant (MiMé).

On a vu qu’il s’inscrit en partie dans le champ des théories critiques des organisations.

Mais plus encore, et plus spécifiquement, il s’appuie sur les théories psychosociologiques des chercheurs français, de la sociologie clinique et de l’analyse institutionnelle, de la sociologie du « retour du sujet » proche de Alain Touraine, de l’approche transdisciplinaire et des philosophes radicaux du XXe siècle qui ouvrent les portes de la réflexion critique comme Michel Onfray, Cornelius Castoriadis, Dany-Robert Dufour, Toni Negri, Bernard Stiegler, Jean-Claude Guillebaud, Michel Maffesoli, Gilbert Durand, Jiddu Krishnamurti et quelques autres. Du côté de l’économie politique, nous pensons à René Passet, Henri Bartoli, Muhammad Yunus, Jacques T. Godbout, Joseph Stiglitz, , Amartya Sen, Patrick Viveret, Hervé Kempf. Du côté de l’écologie, comme axe central, René Dubost, René Dumont, Pierre Rahbi, Jean-Marie Pelt, Nicolas Hulot, Alain Lipietz, Félix Guattari.

Mais, plus encore, une référence majeure pour nous est Edgar Morin et son approche de la complexité de l’existence humaine individuelle et collective, comme du monde naturel et symbolique qui s’exprime magistralement dans les 6 tomes de « La Méthode ». Dans cette foulée les travaux des chercheurs transdisciplinaires du CIRET sont également à considérer.

Ce MiMé aura à analyser de plus près les apports au management émancipant des investigations liées à la gestion des établissements publics comme les universités ( comment concilier la gestion d’une université de gauche comme Paris 8 et sa nécessaire insertion dans une économie de marché qui exerce sa violence symbolique en profondeur), les associations (comment gérer des Mouvements caritatifs aujourd’hui sans tomber dans les rets de la toute puissance du libéralisme sans foi ni loi).

Son regard devrait porter sur les interpellations d’un management interculturel qui ne se borne pas à reproduire à l’échelon mondial l’idéologie et les pratiques d’un management dominé par l’Occident capitaliste dont la tumeur économique de la financiarisation contribue à l’essor du catastrophisme généralisé au détriment d’une authentique créativité entrepreneuriale. En quoi des systèmes de pensées, de croire, d’agir des cultures « autres » africaines, chinoises, hindoues, amérindiennes, aborigènes etc. nous concernent et nous provoquent par un sens de l’humain plus solidaire et relié ? Sur le plan international, quels sont les systèmes actuels de management des autre pays riches, mais plus soucieux de Bonheur intérieur brut que de Produit intérieur brut, en Amérique ou en France, par exemple dans les pays nordiques ?

Enfin le MiMé aura pour tâche importante de réfléchir à une éducation et à une pédagogie appropriées à l’établissement et au développement de son noyau paradigmatique auprès des étudiants des grandes écoles et des universités, comme auprès des cadres dirigeants des entreprises dans des formations continues.

Notes

[1] François Fourcade, René Barbier, Christian Verrier, Pour un finir avec le management efficace, Pearson, 2015, 218 pages, voir http://www.pearson.fr/livre/ ?GCOI=27440100593760.

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