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Introduction à la thèse L’UNIVERSITE POPULAIRE QUART MONDE, LA CONSTRUCTION DU SAVOIR EMANCIPATOIRE

jeudi 15 novembre 2012, par Tardieu Geneviève

Cette thèse en Sciences de l’éducation e été soutenue le 3 octobre 2009 à 14 heures à l’université Paris 8. Elle a obtenu la mention "très honorable, avec les félicitations du jury". En 2011, elle a été honorée du Prix René Rémond de l’université Paris Ouest-Nanterre et a été publiée en 2012 aux Presses Universitaires de Paris-Ouest

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Jury :Pr Hélène Bézille (université Créteil), Pr. Francis Danvers (université Lille 3), Pr. Jean-Louis Le Grand (université Paris 8), Pr. Pascal Galvani (université Rimouski, Québec), Pr. René Barbier (université Paris 8, directeur de thèse)

« Maintenant, je sais qui je suis » déclarait un membre de l’Université populaire Quart Monde au cours d’un entretien de recherche. La question du savoir en milieu de grande pauvreté est située d’emblée au niveau existentiel par cette réflexion qui a également des dimensions politique et épistémologique. Le savoir est indispensable à l’existence. Il a une dimension politique parce que le citoyen a besoin d’y avoir recours pour exercer ses responsabilités et se situer dans le monde qui l’entoure. Il a une dimension inhérente à « l’unité anthropologique ». L’espèce humaine n’a-t-elle pas fondamentalement besoin de « comprendre » qui sont les différents membres qui la composent ; comment avoir le sentiment d’appartenir à une même humanité sans une véritable compréhension de l’autre ?

Nous allons tenter d’avancer sur cette question en nous référant aux personnes qui sont très éloignées de l’accès au savoir, celles qui sont coupées de la communauté humaine par défaut d’intercompréhension. Nous allons nous interroger sur l’accès au savoir et sur l’intercompréhension qui restent un privilège, ce qui ne devrait pas être. Nous allons nous interroger sur le savoir, détaché de son but idéal de partage et de libération, et qui est réduit à la fabrication de l’inégalité et de l’exclusion.

Quel savoir est accessible ? A qui ? De quelle nature est-il ? Comment est-il produit ? Qui a l’autorité pour le valider ? Est-ce que ce savoir est un privilège qui divise les hommes ou est-ce un savoir qui renforce et qui unit ? Le savoir est-il nécessairement un pouvoir ? Le savoir est un enjeu éminemment politique. Il ne peut rester aux mains de quelques-uns qui se donnent le pouvoir de l’interprétation du monde. L’apport de tous, y compris de ceux qui sont les plus éloignés de l’accès au savoir, est nécessaire pour comprendre et interpréter le monde. La démocratie exige cet apport et cette intercompréhension de tous.

La persistance de l’exclusion, de la pauvreté, et le maintien de la pensée des plus pauvres en dehors de l’histoire des hommes est un véritable gâchis humain. Cette exclusion qui consiste à rester en dehors de l’entendement de la communauté humaine est certainement plus profonde que d’autres.

Ces enjeux montrent l’importance de s’investir tout particulièrement auprès de ceux qui sont le plus éloignés de l’accès au savoir. C’est précisément l’objectif de l’Université populaire Quart Monde qui fonctionne depuis plus de trente-cinq ans. Le milieu de grande pauvreté agit comme un révélateur des fragilités et des limites des projets humains, et l’accès au savoir ne fait pas exception. Il nous a donc semblé opportun de consacrer cette recherche à la pratique de l’Université populaire Quart Monde qui aborde de front ces questions.

Les personnes qui aujourd’hui ne maîtrisent pas ou peu la lecture et l’écriture, ou celles qui ne possèdent pas une bonne maîtrise de la parole, vivent une exclusion intolérable et difficilement imaginable, et de plus en plus pénalisante au fur et à mesure que la société devient sophistiquée et requiert sans cesse de nouveaux savoirs.
L’enjeu de l’Université populaire Quart Monde est de rejoindre ceux qui, tout en ayant fréquenté au moins un moment l’école gratuite, publique et obligatoire, n’ont pas acquis les outils essentiels à la construction d’une existence avec une activité qui permette de subvenir à ses besoins, une possibilité d’agir sur le monde en tant que citoyen, et des outils de réflexion pour maîtriser sa vie.
Il s’agit donc de rejoindre des personnes qui non seulement n’ont pas pu acquérir les outils essentiels de maîtrise du savoir mais qui, de plus, ont profondément intériorisé ceci comme un échec et qui ne se perçoivent pas comme capables de réfléchir, d’échanger avec d’autres, de formuler une pensée, ni d’avoir une quelconque activité intellectuelle digne d’intérêt pour elles ou pour les autres.

L’accès au savoir est considéré dans cette pratique de l’Université populaire Quart Monde comme un outil d’émancipation, voire d’éradication de la pauvreté. C’est un moyen de faire échec à l’exclusion qui est cause et conséquence du non accès au savoir. L’Université populaire est une des actions du Mouvement international ATD Quart Monde . Elle a été fondée par Wresinski en 1972, elle a fonctionné sans interruption depuis et s’est développée en réseau. Elle sera étudiée en tant que moyen d’émancipation. Elle repose fondamentalement sur la reconnaissance du fait que les personnes qui vivent dans la grande pauvreté sont porteuses d’une expérience de vie qui peut être mise au jour et à partir de laquelle peuvent s’élaborer des savoirs. L’Université populaire n’est pas un rassemblement des seules personnes qui connaissent ou qui ont connu la grande pauvreté, mais de celles-ci avec d’autres à leurs côtés dans un mouvement de lutte contre la pauvreté.

L’Université populaire Quart Monde est constituée en réseau en France dans neuf régions, en Belgique, en Suisse et au Canada. Chaque mois, de septembre à juin, un rassemblement régional a lieu, regroupant environ une centaine de personnes issues de milieux socio-économiques et culturels différents mais dont la plupart des personnes vivent dans la grande pauvreté ou l’ont connue par le passé. Il y a également un invité.

Chaque rencontre régionale mensuelle de l’Université populaire Quart Monde résulte d’un long travail de préparation qui comprend la rencontre des personnes défavorisées, là où elles vivent. Des groupes de préparation d’Université populaire sont constitués dans lesquels les participants se retrouvent entre pairs, se trouvent dans de nouvelles relations, et peuvent s’essayer à la pensée et à l’expression personnelle, puis collective. Le thème de la rencontre avec sa problématique est élaboré en amont par des membres de l’Université populaire qui ont une expérience plus ancienne, elle sert de soutien à la réflexion. Les personnes qui n’ont pas l’expérience de la pauvreté pratiquent la même réflexion, l’invité aussi, ceci de façon à favoriser la réflexion commune, la compréhension commune, l’émergence et la convergence des savoirs.

La rencontre régionale est un débat qui dure deux heures sur un thème précis, auquel tous les participants ont préalablement réfléchi. Un(e) animateur(rice) fait progresser l’expression personnelle et collective et la rencontre des différents types d’expériences et enfin favorise l’émergence des savoirs apportés par chacun des participants. Un invité, intervenant spécialiste du thème débattu, entre en dialogue avec l’assemblée. De nombreuses interactions ont lieu : entre les personnes qui vivent dans la grande pauvreté, entre elles et les autres membres de l’Université populaire, entre tous et l’invité. Ces interactions ont pour but d’amener à des prises de conscience, de produire du sens d’où peuvent découler des savoirs. Les expériences et réflexions sur l’expérience se confrontent, s’entrecroisent, se fécondent pour arriver à des savoirs co-produits, de nouveaux savoirs.

Les savoirs ainsi produits seront le terreau de l’action du Mouvement international ATD Quart Monde. Ils apportent une connaissance sans cesse renouvelée qui ne se limite pas d’ailleurs à des questions liées à la pauvreté. Ils développent toutes sortes de réflexions au prisme de la pauvreté. Il s’agit d’un savoir projectif : le savoir nécessaire au projet d’émancipation de la pauvreté au plan individuel et au projet d’éradication de la pauvreté au plan collectif. Ceci passe par la transformation des rapports sociaux.
L’Université populaire Quart Monde forme au militantisme et ouvre ultérieurement sur des actions plus exigeantes en terme de partenariat. Les programmes Quart Monde Université et Quart Monde Partenaire sont des exemples de partenariats très élaborés qui ont été rendus possibles par la formation préalable à l’Université populaire.

L’Université populaire Quart Monde a une dimension éthique puisqu’elle engage à un comportement différent vis-à-vis des personnes qui vivent la pauvreté et l’exclusion. Elle a une dimension politique dans le sens où elle engage à revoir des relations entre les hommes ainsi que leurs contributions à la vie citoyenne et à la démocratie. Elle a une dimension épistémologique dans le sens où elle donne un nouveau statut aux savoirs d’expérience et aux savoirs co-produits.

Ce dispositif de l’Université populaire a été progressivement élaboré au cours des années, avec le concours de ceux qui vivent dans la grande pauvreté. Ceux-ci en sont devenus les acteurs, co-producteurs de nouveaux rapports sociaux et de nouveaux savoirs. Au cours de cette recherche, nous avons souhaité nous interroger avec eux sur l’Université populaire Quart Monde.

Nous souhaitons élucider comment la transformation des rapports sociaux peut conduire à la production d’un nouveau savoir, et symétriquement, comment la production de ce nouveau savoir peut changer les rapports sociaux. Quelle dialectique existe-t-il entre ces deux questions ?

Pour contribuer à cette recherche, les membres de l’Université populaire Quart Monde ont été engagés dans un processus de réflexion, individuel et également en groupe, sur leur participation à cette action. Ils ont réfléchi à leurs représentations de l’Université populaire, au savoir qu’ils ont pu y acquérir et aux changements opérés dans leur vie. Cette recherche est également marquée par le fait que nous avons dû opérer nous-même un changement de posture : la praticienne devenant chercheure. En effet, nous avons choisi de fonder notre recherche sur une période d’exercice de cinq années d’Université populaire pendant laquelle nous avons assumé la responsabilité globale de cette action au sein du Mouvement ATD Quart Monde. C’est une posture qui a des limites en même temps que des avantages. Elle repose sur une méthodologie de plus en plus reconnue : « la Recherche Action Existentielle » où l’implication du chercheur est explicitée et rationalisée. Or nous avons du passer de cette posture de praticienne d’une action émancipatoire d’abord à celle de praticienne chercheure qui s’interroge sur l’action, sur le comment de l’action, et enfin à celle de chercheure qui s’interroge sur le pour-quoi, sur le sens.

Nous espérons tirer de cette recherche une réflexion sur la pratique de l’Université populaire, une réflexion partagée avec ses membres. Eux-mêmes en effet, au cours de cette recherche ont gagné en réflexion, intériorisation et capacité d’expression de leur propre évolution au sein de l’Université populaire et de leur compréhension de cet outil. Ceci revient à un travail de formation qui est lui-même émancipatoire. Cette réflexion, au-delà de la pratique ouvre sur la recherche de sens que le savoir a dans l’existence et permet de comprendre comment le savoir peut agir comme levier de lutte contre la pauvreté, comme levier d’émancipation. L’accès au savoir, revu par le filtre de ceux qui en sont le plus privés et qui en retrouvent le chemin, apparaît avec toute la force d’une signification nouvelle de type existentiel. L’accès et la construction du savoir permettent la production de reconnaissance, d’identité et de sens.

C’est l’élaboration, ou la formulation du sens de l’Université populaire Quart Monde qui est recherchée. Nous avons toujours réfléchi à l’Université populaire en tant que praticienne, mais au-delà de la description des méthodes, la recherche nous permet de nous consacrer davantage à la question du sens et plus important encore, à la production collective du sens avec un groupe de membres de l’Université populaire Quart Monde. Cette démarche est en elle-même de type émancipatoire et contribue aussi aux objectifs de l’Université populaire Quart Monde.
Nous verrons d’ailleurs que ce ne sont pas uniquement les personnes vivant dans la pauvreté qui peuvent accéder à l’émancipation, mais également les autres, les invités, les observateurs et membres du Mouvement. Chacun peut accéder à des prises de conscience qui changent radicalement leur point de vue et éventuellement leur action sur le monde.

Ces années de recherche, dissociées de responsabilité de la pratique de l’animation, nous ont donné la possibilité de revenir aux fondements de l’Université populaire Quart Monde, d’étudier sa filiation et ses originalités. Elles nous ont permis de mettre au jour et d’approfondir des concepts de base : ceux d’expérience, d’interaction, de construction du savoir et d’émancipation. Cette recherche nous a permis de proposer un modèle de fonctionnement de l’Université populaire, non pas un modèle à reproduire, mais un modèle permettant de questionner d’autres actions éducatives, même celles qui se déroulent dans d’autres milieux que celui de la grande pauvreté.
Il y a lieu de rester modeste et de considérer les limites de cette recherche comme celle de toute recherche action ; elle est peu généralisable. Les faits observés sont indéniables, le sens donné par les membres de l’Université populaire ne peut être contesté. Cela dit la recherche ne prouve pas que l’Université populaire soit le seul moyen qui permette aux personnes qui vivent dans la grande pauvreté de s’émanciper ; nous en évoquerons d’autres dans cette recherche. Au sein du Mouvement ATD Quart Monde, d’autres actions utilisant les arts ou les techniques comme media etc. peuvent être extrêmement utiles. Cette recherche permet d’élucider ce qui se passe dans les cas les plus favorables, au sein de l’Université populaire Ile de France. Elle permet de montrer sa pertinence. Cependant, elle met aussi au jour des éléments incontournables à l’émancipation par la construction du savoir qui seront très utiles à considérer dans bien d’autres situations éducatives, bien au-delà des seuls publics défavorisés. C’est aussi là son intérêt.

La première partie de cette recherche, conceptuelle et théorique, a pour objectif d’exposer et de problématiser les rapports que nous venons d’évoquer : dans l’implication du chercheur, dans la pensée de Wresinski et l’action du Mouvement ATD Quart Monde, dans les théories de l’exclusion, dans l’ensemble des Universités populaires, dans les conceptions du savoir et de l’apprendre à travers le concept d’émancipation, dans l’expérience des praticiens de l’émancipation, dans l’auto-formation à partir de l’expérience.
La deuxième partie permettra, avec la recherche de terrain, d’étudier la dialectique entre production de nouveaux rapports sociaux et production de savoir - et inversement - entre production de savoir et production de nouveaux rapports sociaux. Ceci sera appliqué à l’Université populaire Quart Monde en s’appuyant sur les cinq années de référence. Ces rapports vont être examinés finement dans ce contexte.

Cette recherche se situe dans le champ sociologique de l’exclusion et de l’émancipation, dans le champ philosophique de la formation et de la reconnaissance, dans le champ épistémologique de la construction du savoir et des rapports au savoir. La méthodologie est celle de la « Recherche Action Existentielle ».

La démarche exploratoire et l’analyse des données sont multiréférentielles. Elles sont : historiques à travers l’histoire et les enjeux des Universités populaires, sociologiques à travers les théories de l’exclusion, conceptuelles et pragmatiques à travers la pensée et l’action de Wresinski, pragmatiques à travers l’analyse de l’action des praticiens de l’émancipation – (Freire, Alinsky, Dolci)- épistémologiques à travers l’analyse de la production de savoirs.

La démarche exploratoire nous a permis de déconstruire l’objet de recherche par l’analyse contextuelle et l’analyse des champs concernés. Elle nous a permis l’immersion dans l’objet de recherche et la prise de distance théorique. L’auto-réflexion a permis la distanciation dédoublante décrit par Pineau et l’accession à une nouvelle compréhension de l’expérience, à une nouvelle compréhension de sa propre action et de sa propre vie.

La première partie de cet ouvrage est composée des chapitres un à huit.
Dans le premier chapitre, nous exposerons l’implication du chercheur avec les forces et les limites d’une telle posture. L’implication du chercheur peut permettre de faire face à la recherche sur un objet éminemment complexe comme l’exclusion et la grande pauvreté et la production de savoir avec les personnes qui la vivent. Elle permet d’aborder une approche compréhensive qui mettra au jour différentes subjectivités. Selon la théorie de l’intersubjectivité, plusieurs subjectivités provenant de différentes sources pourront produire dans leurs recoupements, dans leurs diversités et dissonances, un aspect recevable de la réalité.

Dans le deuxième chapitre, nous aborderons les apports théoriques et pragmatiques de Wresinski : apport épistémologique, anthropologique, juridique et politique. Nous verrons comment sa pensée est née de l’action, bâtie au fil des années par et avec les familles qui ont l’expérience de la grande pauvreté, rassemblées au sein du Mouvement Quart Monde. Wresinski fait un lien très fort entre l’accès au savoir et l’émancipation. L’exclusion de la pensée et de l’histoire des hommes est la plus grave qui puisse exister. Il interpelle sur la production de savoir qui introduise la pensée des plus pauvres. Nous verrons comment naît l’expression « Quart Monde », synonyme de la naissance d’une identité et d’une conscience collectives.

Dans le troisième chapitre, nous apporterons des éléments théoriques sur la notion d’exclusion, de pauvreté et grande pauvreté et de misère. Nous verrons que la catégorie de l’exclusion est toujours débattue par les sociologues mais a permis un changement de paradigme pour penser la pauvreté. Nous verrons comment la catégorie de l’exclusion a été produite dans les années soixante et comment elle a évolué. Enfin nous verrons quelle réalité elle recouvre : la privation de relations sociales, la privation de l’accès aux droits économiques sociaux et culturels, la privation de droits civils et politiques. La privation de ces droits étant cause et conséquence de l’exclusion.

Dans le quatrième chapitre, nous évoquerons l’histoire et les enjeux des Universités populaires depuis le XIXe siècle, ainsi que ses formes contemporaines. Nous situerons les unes par rapport aux autres et aussi par rapport à l’Université : institution de production et de validation des savoirs. L’Université populaire Quart Monde se situe dans cette lignée mais opère une double rupture par rapport à elles. Elle est orientée avant tout vers les publics défavorisés et leur émancipation, elle est dirigée également vers la production du savoir. Ceci la distingue nettement des Université populaires et de l’Université.

Dans le cinquième chapitre, nous explorerons les concepts centraux d’apprendre, de rapports au savoir et d’émancipation. Après avoir passé en revue les différentes approches du concept de savoir, nous privilégierons la construction du savoir et le concept d’apprendre issu du constructivisme. A travers une critique de la reproduction de la pauvreté notamment par l’éducation - développée par Charlot - , nous verrons l’importance de considérer les rapports au savoir . Les rapports au savoir sont un levier dans l’émancipation par le savoir. Ces rapports aux savoirs peuvent être modifiés et doivent être l’objet d’une recherche approfondie. Nous explorerons le concept d’émancipation qui comprend une dimension politique, sociale et ontologique. Au plan politique et social, nous verrons les approches de Castoriadis et Habermas. Castoriadis appelle les hommes à devenir maîtres de leur vie, de leur société et de leurs institutions, à être entièrement conscients et responsables de ce qui leur arrive et de ce qu’ils construisent. Cette maîtrise peut être gagnée par paideia. Pour Habermas, l’autonomie peut être gagnée par une nouvelle rationalité, celle de « l’agir communicationnel ». Enfin l’émancipation de la pauvreté comprend une dimension ontologique : la nécessaire libération de la honte et de la culpabilité et l’accès à la résilience.

Dans le sixième chapitre, nous aborderons l’analyse d’actions de praticiens de l’émancipation. En effet, la question de l’émancipation de la pauvreté par l’éducation a déjà été abordée et mise en œuvre par des praticiens éminents. Les pratiques de Paulo Freire, Saül Alinsky et Danilo Dolci, seront analysées pour situer notre objet de notre recherche et dégager quels sont les différents rapports au savoir : le rapport au monde, le rapport à l’éducateur et à la personne qui s’éduque. L’analyse de ces pratiques permettra de faire émerger des questions sur notre objet de recherche, notamment la pratique de la conscientisation et la production de savoir à partir de l’expérience.

Dans le septième chapitre, nous étudierons les travaux de Mezirow qui a théorisé l’auto-formation à partir de l’expérience à la suite de la pédagogie de la libération de Freire. Mezirow s’appuie sur la théorie de l’agir communicationnel de Habermas et démontre comment une « auto-analyse de son expérience » permet de produire de nouveaux schèmes de sens et donc du savoir. Nous aborderons ensuite d’autres auteurs qui se sont inspirés de ces théories et qui ont situé l’auto-formation dans un contexte plus large, celui tripolaire de l’auto-éco-hétéro formation. Nous verrons que l’Université populaire Quart monde est un lieu « d’auto-formation en collectivité ».

Dans le huitième chapitre, nous formulerons la problématique de la recherche et la méthodologie. Notre recherche consiste à savoir qu’est-ce qui - au sein de l’Université populaire Quart Monde - permet aux personnes qui vivent dans la grande pauvreté et qui ont connu des échecs à l’école de se remettre à apprendre, de comprendre pour mieux maîtriser leur vie, de se situer dans le monde qui les entoure et d’avoir un impact sur lui afin d’agir à leur libération.
Les questions de recherche pour jalonner la réflexion sont les suivantes : Quel est le processus de construction du savoir ? Comment est construit le savoir libérateur ou émancipatoire ? Comment est construit ce lieu de citoyenneté, de démocratie délibérative, d’action sur le monde ? Quels sont les changements produits ?

L’hypothèse de recherche est la suivante : la mise en œuvre de nouveaux rapports sociaux comprenant une relation éthique, un engagement réciproque et collectif permettrait de créer au sein de l’Université populaire Quart Monde les conditions de la production du savoir émancipatoire. Cette relation inclut la reconnaissance, la réciprocité et l’engagement au changement. Inversement, la production de savoir émancipatoire engendre de nouveaux rapports sociaux.

Habermas et la théorie de « l’agir communicationnel » - avec son application par Mezirow- nous permet d’éclairer cette hypothèse de recherche qui semble très adaptée pour analyser les intuitions pragmatiques que Wresinski a mises en œuvre en fondant l’Université populaire Quart Monde.

Dans le même chapitre, nous développerons la méthodologie élaborée pour cette recherche. Nous discuterons la méthodologie adéquate pour la recherche concernant la grande pauvreté, Nous discuterons l’approche de Bourdieu dans La Misère du monde et nous opterons pour une « Recherche Action Existentielle ». Elle est particulièrement intéressante et pertinente en ce qui concerne la grande pauvreté et l’exclusion. Elle donne la place d’acteurs aux membres de l’Université populaire pour élucider eux-mêmes le sens qu’ils donnent à cette action.
Cette recherche est conçue pour multiplier les approches : approche historique à partir des archives, sociologique à partir des entretiens, approche psychologique, approche réflexive individuelle puis collective avec le groupe de recherche.
Vingt cinq entretiens semi-directifs, d’une à deux heures, ont été réalisés auprès des membres de l’Université populaire Quart Monde qui ont l’expérience de la pauvreté. Un groupe de recherche a ensuite travaillé collectivement à l’interprétation d’extraits d’entretiens reflétant les thèmes centraux émergeants : la rencontre, les interactions, le passage de la honte à la dignité, la construction du savoir, la libération. Cette interprétation collective a été ensuite restituée et validée par l’ensemble des membres concernés. Notre pratique sera illustrée par des exemples de déroulement d’Université populaire Quart Monde mettant en évidence les interactions, de type « flash existentiel » selon l’expression de Barbier montrant les moments émancipatoires. Des entretiens de participants à l’Université populaire qui n’ont pas l’expérience de la pauvreté ont été aussi réalisés – huit membres du Mouvement (alliés et volontaires ) et huit invités intervenants- . Cette multiplicité des points de vue et subjectivités permettra de croiser les apports et d’élucider le sens de l’Université populaire.

La deuxième partie de cet ouvrage, composée des chapitres neuf à seize, sera consacrée à la recherche de terrain à partir d’archives, d’entretiens et des travaux du chercheur collectif, qui sont autant de données. Elle sera consacrée également à leur analyse et interprétation.

Le neuvième chapitre fera état de l’histoire de l’Université populaire Quart Monde à partir des nombreuses archives, et nous verrons ses évolutions depuis sa fondation, avec les moments de passage et le contexte socio-historique de sa naissance.

Dans le dixième chapitre, nous mettrons au jour des éléments théoriques déterminant le projet de l’Université populaire Quart Monde. S’il n’y a pas eu de théorie préétablie, il y a cependant eu régulièrement des réflexions sur l’action et une recherche de sens exprimées par le fondateur au cours des séances d’Université populaire qu’il a animées pendant plus de dix ans. Nous avons utilisé ces éléments relevés dans les retranscriptions d’enregistrement, pour énoncer les objectifs théoriques : créer le dialogue social, développer l’expression personnelle réciproque et collective, produire des apprentissages et opérer une transformation sociale. Nous avons également exploré l’imaginaire dans le Mouvement ATD Quart Monde et à l’Université populaire, le récit fondateur de l’enfance de Wresinski, les débuts du camp des sans logis de Noisy-le-Grand, l’utopie d’un monde dans lequel le plus exclu devient le centre pour agir sur la transformation du monde.

Le chapitre onze rendra compte de la mise en œuvre de l’Université populaire durant les cinq années de référence pour la recherche de terrain, les années 2002 à 2006 incluses. Nous indiquerons qui sont les membres de l’Université populaire et quel est leur rapport au savoir. Nous décrirons l’ingénierie globale de l’Université populaire en montrant quelles sont les pratiques émancipatoires. Nous étudierons les temporalités de l’Université populaire, c’est à dire les travaux réalisés sur les cinq ans, puis sur une année, sur un mois et sur deux heures : durée d’une rencontre régionale. Nous verrons que l’ingénierie globale est conçue point par point pour dépasser toutes les difficultés éventuelles liées à l’apprendre. Nous verrons que l’Université populaire fonctionne comme un lieu « d’agir communicationnel ».

Dans le chapitre douze nous verrons quelles sont les interactions dialogiques pendant les rencontres régionales de l’Université populaire. Nous utiliserons comme source les transcriptions des rencontres. Nous évoquerons six séances régionales pour montrer la teneur des échanges. Ils seront analysés en montrant l’articulation entre les interactions et les savoirs produits : instrumentaux, communicationnels et émancipatoires. Les thèmes des rencontres régionales se situent dans la sphère existentielle, dans la sphère du droit et dans la sphère du monde. Un tableau systématique des thèmes des Universités populaires pour les cinq années de référence se trouve à la fin de ce chapitre.

Dans les chapitre treize, quatorze et quinze, les sources seront les entretiens de recherche et les travaux du chercheur collectif afin d’élucider quelles sont les conditions de mise en œuvre de l’Université populaire : l’éthique de la rencontre et de la reconnaissance, la médiation avec le dépassement des blessures et des blocages, le surgissement de l’expérience et la création du dialogue. Puis nous verrons quels sont les processus en œuvre : la production d’identité, de sens et de savoir, le passage de la honte à la fierté, la naissance de la parole, la production du savoir à partir de l’expérience. Enfin nous verrons quelles sont les effets transformateurs de l’Université populaire : les savoirs produits, les nouvelles relations socialesetles émancipations.
Le chapitre seize d’interprétation donnera lieu à la discussion théorique des concepts fondamentaux mis au jour par la recherche et leur articulation : l’éthique de la reconnaissance et de la réciprocité, la production d’identité et de sens qui accompagnent la production du savoir, la construction du savoir émancipatoire, la construction de la démocratie cognitive, le savoir de résilience.

Le postulat de base sera discuté : Dans quelle mesure ce sont les interactions entre les différents membres de l’Université Populaire qui produisent la construction du savoir et l’émancipation et inversement comment la construction du savoir produit de nouveaux rapports sociaux.

Un modèle théorique de l’Université populaire Quart Monde sera proposé. Pour finir nous préciserons quelles sont les réserves ou limites de la recherche et quelle est la pertinence de son application au delà du champ précis évoqué.


En novembre 2012, Geneviève Tardieu a présenté l’ouvrage publié à partir de sa thèse, devant les chercheurs du CIRPP. Vous trouverez ici deux exposés oraux :

- celui de Geneviève Tardieu

- celui de René Barbier, en retentissement

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