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J-P. SARTRE et J. KRISHNAMURTI, deux « athéismes » pour une morale

lundi 22 décembre 2008, par René Barbier

Il y a dix ans, je participais au jury de thèse de philosophie de madame Fabienne Fauché, sous la direction du Pr. Michel Hulin à la Sorbonne.

Je redonne ici mon intervention pour les internautes intéressés par Krishnamurti

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Rapport sur la thèse de Madame Fabienne FAUCHÉ, intitulée J-P. SARTRE et J. KRISHNAMURTI, deux « athéismes » pour une morale. (UFR de philosophie, sous la direction du Pr. Michel HULIN)

Pr. René BARBIER, Sciences de l’éducation, Université Paris 8

Madame Fabienne Fauché soumet à notre évaluation, sa thèse de doctorat de philosophie de l’Université Paris IV, intitulée "P. SARTRE et J. KRISHNAMURTI, deux « athéismes » pour une morale."

Le document fourni représente un volume de 486 pages, dont 14 pages de bibliographie et un index des noms de personnes et un index analytique, suivies de deux annexes et d’une table des matières.

Madame Fabienne Fauché nous invite à une recherche en philosophie comparée entre ces deux philosophes qui mettent la liberté au centre de leur enseignement. Elle examine minutieusement le parcours de vie de l’un et de l’autre, puis les oeuvres respectives. Elle cherche à établir des points de convergence et de différence entre les auteurs, à partir de ces deux dimensions de la recherche. La question centrale pour l’auteur de la thèse se pose ainsi : existe-t-il une morale possible au coeur de ces deux philosophie athées ?

Les rapports à la religion, à Dieu, donc à l’ « athéisme », sont particuliers pour l’un et pour l’autre et madame Fabienne Fauché nous propose une réflexion tout-à-fait pertinente à ce sujet.

Après une introduction, sa thèse s’ouvre sur une partie consacrée à ces deux « athéismes » (pages 12 à 139). Une deuxième partie s’interroge sur la question de la morale (pages 140 à 369) et une troisième partie aborde plus spécifiquement les perspectives éducatives (pages 370 à 421). La conclusion (pages 422 à 429) fait le point sur cette mise en perspectives dans la vie et l’oeuvre de J-P. Sartre et de J. Krishnamurti.

Au total, la thèse de madame Fabienne Fauché, bien écrite et judicieusement argumentée, apporte un savoir nouveau sur deux penseurs qui ont marqué le XXe siècle, même si J. Krishnamurti semble moins connu du plus grand nombre.
Elle nous invite ainsi à réfléchir sur une morale pour notre temps, c’est-à-dire sur une morale à hauteur d’homme et, en fin de compte, profondément laïque, sans pour autant, nier a priori la dimension d’ homo religiosus de l’être humain.
Ce faisant, la thèse de madame Fabienne Fauché s’inscrit bien dans une perspective post-moderne de la vie intellectuelle dans la mesure où celle-ci, , abandonnant les dogmes institués, cherche à comprendre et à articuler les pensées occidentales et orientales.

Je veux maintenant commencer la disputatio avec l’impétrante.

La première question de fond que je propose demande un petit détour car elle touche un domaine éminemment complexe de la vie intérieure de la personne humaine. Je veux parler de la conscience vécue d’une réalité "autre" que celle habituellement reconnue par le sens commun. Si nous suivons l’épistémologue Ken Wilber, dans les trois yeux de la connaissance, nous accepterons de distinguer trois niveaux de réalité différents : le premier relève de la vie de la matière physique et biologique (oeil de chair), le deuxième de la vie psychologique et social (oeil de raison) et le troisième de la vie spirituelle (oeil de contemplation).

Le premier oeil de chair nous permet de percevoir le monde extérieur de l’espace,du temps et des objets. Le deuxième oeil de raison nous fait acquérir une connaissance de la philosophie, de la logique et du mental. Enfin le troisième oeil de contemplation nous élève jusqu’à la conscience des réalités transcendantales.
La question qui obsède tout chercheur scientifique est celle de la preuve et de la pertinence. Ken Wilber soutient que chaque niveau poursuit une quête de vérité absolument rigoureuse selon sa propre logique. Dans les trois cas, on retrouve une transversalité du processus de l’approche de la pertinence., c’est-à-dire de la vérification contrôlable. En effet dans les trois cas nous passons par trois phases que Ken Wilber nomme injonction, illumination et confirmation. Ainsi nous obtenons à chaque fois :

- une composante instrumentale ou injonctive. Ensemble d’instructions qui peut se formuler ainsi : si vous désirez savoir ceci, faites cela".

- une composante illuminative ou appréhensive qui utilise l’oeil de la connaissance ouvert par la composante précédente.

- une composante collective de confirmation. C’est la vision partagée par la communauté des pairs qui ont vécu le même type d’expérience et qui confirment ou infirment la véracité de la vision.

Vouloir prouver quoi que ce soit en passant d’un registre à l’autre nous fait faire, affirme Ken Wilber, une "erreur catégorielle" particulièrement fallacieuse.
Dans cette optique épistémologique, la question posée à madame Fabienne Fauché est la suivante : si nous pensons que Jean-Paul Sartre s’inscrit dans le registre du mental (Oeil de raison) et Krishnamurti dans celui du spirituel (Oeil de contemplation) vouloir les comparer, n’est-ce pas commettre cette erreur catégorielle dont parlait Ken Wilber ? Que peut-on dire de J-P. Sartre à propos de l’autreté, l’Otherness, décrit par Krishnamurti dans ses Carnets puisqu’il n’a rien vécu de cette épreuve ontologique. Quant à l’expérience purement littéraire de Roquentin dans la Nausée, elle est loin de correspondre au sentiment de plénitude vécue par Krishnamurti qui n’est pas un personnage de roman.

A partir de cette constatation, bien des points de convergences et de divergences retenus par madame Fabienne Fauché semblent en porte à faux. Ainsi la solitude. Elle n’est pas de même nature chez Sartre et Krishnamurti. Chez Sartre c’est une solitude de déréliction face au fait d’être "de trop" sur cette terre et parce qu’il rejette Dieu. D’ailleurs, comme le fait remarquer Madame Fauché, dans son dernier entretien Sartre, pour établir sa morale, sera plus ou moins obligé de revenir à une source transcendantale. Chez Krishnamurti c’est un sentiment d’unicité du vécu dans et par une expérience d’élargissement de la conscience qui le fait disparaître en tant qu’individu séparé. Par la solitude, Krishnamurti approfondit ce que dieu n’est pas.
Il en va de même de la vision pénétrante. Chez Krishnamurti, et malgré la souffrance physique de ce qu’il a nomme "le processus", la vision pénétrante lui fait goûter la joie infinie d’être relié au delà de toute existence. Sartre adolescent, dans son expérience d’insight de La Rochelle où il pense au Tout-puissant et constate que Dieu se volatilise, fait une expérience purement mentale qui ne débouche sur aucune tranquillité joyeuse.

Prenons le cas du conflit. Pour Sartre, il est inéluctable, exprimant la rencontre de sa propre liberté avec la liberté de l’autre qui, dans le meilleur des cas sera dépassé dans un engagement réciproque et complémentaire. Pour Krishnamurti, le conflit est toujours le symptôme d’une vie inaccomplie. Pour l’être relié, en accord avec le monde et ce qu’il nomme "le fondamental", il ne saurait y avoir de conflit car tout s’accomplit d’instant en instant, sans résidu pour les rêves et les fantasmes.

On pourrait s’amuser à revoir ainsi l’autorité, l’amour, la liberté etc. Tous ses termes sont vécus d’une manière radicalement différente par les deux auteurs.

En fait, on voit bien l’erreur catégorielle de Madame Fabienne Fauché. Elle ne peut s’empêcher d’examiner Sartre, subrepticement, à la lumière de Krishnamurti, c’est-à-dire d’une expérience transcendantale. Toute sa recherche transpire de cette comparaison dirigée. Mais pouvait-elle faire autrement ? l’inverse eût été possible : Krishnamurti à la lumière de Jean-Paul Sartre. Ainsi, Sartre peut interpeller Krishnamurti sur le rôle de l’imagination active de l’écrivain, que Krishnamurti a délaissée lorsqu’il a décidé d’arrêter d’écrire des poèmes dans les années trente. A partir de la position ontologique de Sartre, Krishnamurti devient critiquable. J’ai tenté de montrer cet aspect de sa vie et de son oeuvre dans le regard que nous pouvons poser sur lui à partir de la conception fondamentale de l’imaginaire créateur chez Cornelius Castoriadis. Je ne suis pas tombé dans l’erreur catégorielle car mon propos était de maintenir paradoxalement les deux types d’attitude à l’égard de la vie et du monde, sans rien retrancher, sans rien éviter. Car aucune synthèse n’est possible et, dans la recherche de madame Fabienne Fauché, il y a comme une impossibilité à les faire se correspondre l’un à l’autre, sur un pied d’égalité.

On voit bien, dans cette aporie, que madame Fabienne Fauché va gauchir nécessairement sa vision utopique de l’éducation en faveur de Krishnamurti. Sartre semble n’etre là que pour faire valoir la conception éducative de Krishnamurti. Elle intitule d’ailleurs son passage sur Sartre et l’éducation : "les rendez-vous manqués de l’éducation". On pourrait pourtant extraire de la philosophie existentialiste une authentique perspective éducative par les notions de liberté, de responsabilité, d’engagement, de choix et de décision, de création de soi par l’écriture. Visiblement l’auteur de la thèse préfère les vues de Krishnamurti sur l’éducation. Le lien intrinsèque entre apprendre et être libre, le refus de la peur, l’émergence d’un être réellement religieux, c’est-à-dire avant tout relié sans être enfermé dans aucune croyance a priori. Et, avant tout, une éducation qui vise le plein épanouissement de la sensibilité de la personne humaine, en dehors de tout sentimentalisme, et sans nier la dimension sensorielle, corporelle de la vie. Une éducation qui nous fait passer de l’intention à l’attention et qui découvre les pouvoirs subtils de la présence vigilante de chaque instant. Une éducation centrée, en fin de compte, sur la prise en compte de l’intelligence qui n’est pas l’intellect, mais la faculté de comprendre totalement ce qui surgit sans cesse au niveau local, à partir d’une reliance permanente au "fondamental" en soi-même.

Mais cette qualité d’être vécue par Krishnamurti et qu’il nous propose, comment la vivre nous-même ? Krishnamurti refuse la question qui introduit ipso facto à la dualité de celui qui sait et de celui qui ne sait pas. Pour lui, il faut simplement voir, observer, constater, sans effort, par une attention de chaque moment. Aller jusqu’au bout des choses, des situations, des bouleversements intimes et s’apercevoir qu’il n’y a aucune réalité dans le conditionnement.

Mais Krishnamurti n’a jamais été conditionné, semble-t-il, et d’après ses propres dires. Il avait l’esprit vacant depuis son enfance d’une façon permanente et pouvait convoquer la pensée au moment opportun et la laisser au moment suivant. Une question se pose alors à son propos : comment pouvait-il connaître et critiquer un état - le conditionnement - la non-liberté - qu’il n’avait jamais rencontré, si ce n’est par ouï-dire, ou par une représentation imaginaire, c’est à dire par un processus de croyance ? A moins d’accepter le fait que dans l’état d’altérité radicale dont il parle, il existe une connaissance intime de tout ce qui est, y compris la non-connaissance de monsieur tout-le-monde.

Paris, le 11 décembre 1998

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