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Histoire de Jean Perceval de 60 à 75 ans, le scénario narratif : (1989-2004)

mercredi 16 mai 2007, par René BARBIER


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Histoire de Jean Perceval de 45 à 60 ans

Transcription de l'oral : Eloïse Garnier

« Alors vous vous souvenez, il y a deux personnages principaux : Jean et le narrateur qui l'accompagne. Le narrateur c'est moi et puis il y a Jean, donc parfois c'est Jean qui parle et qui emploie le « je », mais parfois c'est moi et je dis « je » aussi naturellement. Donc on est dans cette phase qui va historiquement de 1989 à 2004. On est dans cette période pour vous resituez la place de cette narration.

Ça faisait un certain temps que je n'avais pas vu Jean et je le retrouve après un long séjour qu'il a fait en Chine. Il a fait ce long séjour où il a décidé de partir pour préparer sa thèse d'Histoire culturelle. J'avais dit qu'il s'était faire inscrire en thèse dans une autre université, ici, à Paris 8, après avoir fait une Maîtrise d'Histoire à la Sorbonne, après avoir passé le CAPES ( vous savez qu'il est professeur d'Histoire ) et il décide de faire une thèse et pour ça, il va effectivement faire un long séjour en Chine.

Pendant tout ce temps où il a fait ce séjour en Chine, je n'ai pas correspondu avec lui , ou plutôt si, j'ai correspondu avec lui par lettres, puisque c'est comme ça qu'on fait, mais je n'ai pas pu le rencontrer car je n'ai pas pu aller en Chine malheureusement, à cette époque. Toutefois, il faut dire quand même que par ces lettres, on s'est quand même rapproché, on a beaucoup discuté . On est arrivé à une sorte de complicité qui fait que nous nous tutoyons. C'est une phase un peu différente, on se tutoie.

Quand je rencontre Jean, il me dit :


- « Voilà, j'ai passé mon doctorat mais je n'ai malheureusement pas pu te joindre, tu étais peut-être ailleurs… ? Je pense que tu étais ailleurs et puis tu vois j'arrive à 60 ans et je vais prendre ma retraite de professeur cette année (on est en 89) ; oui je vais prendre ma retraite… »

Alors je lui dis, car ça m'avait toujours questionné :
- « Pourquoi avoir fait ce doctorat ? »


- « Oui, tu as raison, me répond-il, je me demande moi aussi encore pourquoi j'ai bien voulu faire ce doctorat ? ». (Il réfléchit un instant.) « Sans doute pour me prouver quelque chose à moi-même et peut-être pour avancer dans un questionnement critique intérieur que j'ai depuis longtemps et qui de plus en plus, prend sa source dans la pensée chinoise. C'est pourquoi je l'ai fait en relation avec cette pensée chinoise. Tu vois, la pensée chinoise conjugue trois grandes orientations philosophiques qui m'intéressent vraiment. D'abord le Taoïsme . Le Taoïsme et son sens de la Nature, de l'Harmonie cosmique, de la Vie comme processus ; un processus qui est sans commencement ni fin. Le deuxième élément, c'est le Confucianisme. Le Confucianisme avec son sens de l'éthique, son sens de la responsabilité collective, du rituel qui garantit en quelque sorte, cette responsabilité, son sens de l'autre, de la vie en société et de l'organisation de la vie en société. Et puis le Bouddhisme. Le Bouddhisme qui est introduit tardivement en Chine mais qui a été complètement repris par la culture chinoise, le Bouddhisme avec son ouverture sur le vide, sur l'illusion du mental, l'ego mais aussi sur la valeur de la compassion.

Le professeur Kim, que je revois toujours et qui est d'un grand âge maintenant, m'a profondément influencé. Mais, en fait, si je réfléchis bien, ce doctorat ne me sert à rien, il n'a aucune utilité ou rentabilité universitaire. Je suis trop vieux et j'avoue, je n'ai aucun désir sur ce plan-là. »

Je réfléchis un instant et je regarde cet homme dont les cheveux commencent à blanchir sérieusement et je lui dis :

-« Comment conçois-tu ta vie maintenant que tu vas prendre ta retraite ? »

Jean réfléchit un instant et me dit :

-« Je vais continuer à approfondir les rapports des valeurs entre l'Orient et l'Occident. Tu sais, c'est l'un des points clés chez moi en termes de réflexion : je pense vraiment en termes de Métissage. Je crois vraiment que l'avenir est au Métissage des valeurs dans le Monde entier et que toutes les grandes civilisations font parvenir des valeurs et qu'elles vont s'interroger et s'interpénétrer. On va aller vers un grand Métissage qui ne sera d'ailleurs pas sans conflits. En même temps, mettre des valeurs appartenant à des cultures différentes, c'est nécessairement déconstruire ses propres valeurs. C'est être parfois dans un no man's land qui fait peur, d'où les demandes de sécurité, les demandes de garantie par rapport à l 'Autre, à l'Etranger . Donc ça ne va pas être sans conflits, pourtant, je pense que c'est inéluctable. On va vers une société métisse ou on va vers la barbarie. Voilà ce que je pense et que j ai envie d'approfondir…Et peut-être aurai-je un peu plus de temps pour le faire car je n'aurai plus de cours à donner, plus de copies à corriger, ce sera peut-être pour moi un peu plus facile. D'ailleurs, j'ai prévu de repartir en Chine. Avec mon doctorat, on m'invite à donner quelques cours là-bas, en anglais. Je parle assez bien anglais. Le mieux serait que je parle chinois, bien que je l'ai appris en étant en Chine, j'avoue que je n'ai pas encore une langue fluide dans ce domaine et je ne peux vraiment pas faire un cours en chinois ! AU fait, ma fille a grandi. Elle a maintenant 23 ans et elle vit dans un appartement, indépendant, non loin de chez sa mère. Ça me paraît extraordinaire qu'elle soit devenue une belle jeune femme. Mais on se voit encore très souvent. »

Il s'arrête, ( il y aura beaucoup de silences durant notre entretien) et j'attends un peu et je lui demande avec une certaine gravité :

-« Ne sens-tu pas le poids des années ? ». J'essaie de l'interroger sans trop de tragédie car j'ai quand même envie de savoir ce qu'il pense du vieillissement.

-« Oui, je sens le poids des années, en particulier sur le plan physique. Je ne cours plus aussi vite, c'est un fait. Mais je marche régulièrement une heure par jour, je marche assez vite et c'est dans le fond là toute mon activité physique. Et puis, tant d'amis ont disparu autour de moi. De plus en plus d'amis décèdent chaque année et plusieurs de mon âge sont morts. Je sens que ça se resserre . Cela donne un coup de vieux et, surtout, relativise toutes nos sacrées petites vanités. L'autre jour, j'ai fait un rêve étrange et en même temps lumineux pour moi. Tu sais, un de ces rêves dont Jung dit qu'ils sont de "grands rêves", révélant et manifestant des archétypes et, peut-être, des bribes de connaissance spirituelles.

C'était la nuit dans un pays lointain et inconnu que je n'arrivais pas à situer. C'était ailleurs, loin, j'étais un peu perdu. J'étais dans une chambre, tout seul. Dans mon rêve je n'étais pas endormi, je somnolais. On frappe à la porte. J'écoute. Je ne connaissais personne…Puis soudain la porte s'ouvre toute grande. Un flot de lumière illumine le palier, contrastant avec la pénombre qui régnait de la chambre. Sur le seuil de la porte, se dessine une ombre gigantesque, une sorte de forme énorme, qui se profile. Elle fait au moins une dizaine de mètres de haut. Une sorte de chevalier de l'ancien temps tout habillé d'une armure noire, sans rien, mais vraiment c'est un homme blindé qui brandit une énorme épée au-dessus de sa tête. Il scrute à l'intérieur de la chambre. Je sais que c'est la Mort qui est là et me cherche. Mon sang se glace dans mes veines. Je me recroqueville, me fais tout petit, me dissimule et tente de me glisser sous le lit. En même temps, je sais que tout cela ne sert à rien et n'a pas de sens. Quand l'heure est venue, il faut assumer. La mort, de toute façon, me trouvera où que je me cache. Alors, recroquevillé, presque sous le lit ,je me détends et tout à coup, je décide de l'affronter. D'un bond, je lui saute à la gorge. SHOU ! La Mort est décontenancée. Elle ne s'attendait pas du tout à cela, que l'on puisse lui résister ou l'affronter.

A l'instant même où j'atteins sa gorge, je me retrouve dans les étoiles, dans le cosmos. Ce n'est pas tout à fait ça, en fait je suis le cosmos. il n'y a pas de séparation entre le cosmos et moi. Je suis le cosmos tout entier. Je suis, j'ai la conscience d'être , et je ne suis pas, au sens habituel du terme, au sens cartésien. Je ne pense plus. J'existe simplement dans l'être même, dans la présence. Une joie incommensurable m'envahit. Je suis la joie ! Non pas une joie exubérante, je ne suis pas partie dans un rire hystérique, non, c'est une joie tranquille et profonde. Une joie pour rien. Une tranquillité d'une profondeur inconnue me surprend. Tout sentiment de mort ou de vie disparaît. Seule, la présence d'être résiste, rien d'autre.

Drôle de sentiment…ça a dû être trop fort pour moi. Je ne sais pas combien de temps ça a duré car je n'en ai aucune conscience. Je me réveille alors et un poème me vient subitement. D'un coup, je me mets à ma table de travail et je l'écris d'une seule traite. Je te le lis car je le crois significatif de ce que j'ai vécu. Il s'appelle Univers :

UNIVERS

.

Roulement presque nu à l'intérieur de soi.

Petite bête de lumière.

Tempête de seconde en seconde.

.

Univers,

D'abord une étendue d'eau et de nuitée.

Écho venu d'un coquillage

qui ne dira jamais son nom.

.

Profondeur du printemps.

Silence de l'hiver.

Univers,

.

Un jour je m'habillai de toi-même

derrière l'Homme noir démantelé.

.

Beauté en chaque région.

Bonté en toute chose.

.

Immensité de la quiétude posée là

sur un seul point.

.

Vieillesse et Jeunesse à jamais réunies

sous la vague.

.

Univers,

Presque une bulle d'air à la surface

de l'Ailleurs.

.

Changements et chaos, mouvances et stabilités

dérisoires.

.

Tout est Rien.

.

Les siècles passent comme des éponges.

.

Le feu se nourrit de l'eau.

La terre n'est qu'une branche de l'air.

.

Univers,

.

Inutile de te parler.

Tu es la porte derrière chaque mot,

l'imperceptible frontière, le vol d'un papillon.

.

Univers

dans une poignée de mains

quand vient la longue douleur de ne plus rien savoir.

.

Quand le dernier être aimé a disparu dans tes sillons.

.

Quand la solitude arrache le bleu des images.

.

Univers impensé et pourtant perçu

comme une trappe dans le futur.

.

A mi-chemin de toute trace.

Derrière le bruit.

Au coeur de l'élan.

.

Univers

pareil à l'enfant qui danse

au son d'un pipeau.

.

Univers,

Confiance

dans ce qui nous arrive.

.

Je suis toi à même le jour.

Tant d'ombres font des pirouettes

dans l'espace d'une vision.

.

Je pars à l'aventure avec en guise d'oranges

le mot Amour et l'Invisible.

.

(Long silence)

.

Depuis que j'ai fait ce rêve, je me sens beaucoup plus calme. J'ai l'impression d'avoir laissé de côté l'angoisse de mort pour être passé du côté du sentiment de la mort. Passage essentiel, incompréhensible et déterminant. Là où l'individu humain séparé devient vraiment une personne reliée, partie prenante, au grand procès du monde dont parle la sagesse chinoise.

Le sentiment de la mort est lié au sentiment de la vie. C'est l'autre face d'une même médaille. La mort est conjointe à la vie et réciproquement. On ne peut prendre l'une sans prendre l'autre. Pas de vie sans mort et pas de mort sans vie. Mourir de vivre et vivre de mort comme dit Héraclite. On ne peut prendre l'une sans prendre de l'autre. C'est alors que l'on dépasse et la mort et la vie. Je veux dire que l'on dépasse l'angoisse de finir radicalement et le tout-puissant désir de survivre. Lorsque vie et mort sont perçues comme complémentaires, non intellectuellement, mais ontologiquement et existentiellement, en profondeur, nous entrons dans une autre réalité qui nous fait comprendre le sens radical de notre présence au monde. »

Jean regarde sa montre et doit partir. Nous devons nous séparer sur ces paroles que je vais longuement méditer, mais avant de me quitter, il veut me dire un poème qui exprime sa vision du monde aujourd'hui :

Tout passera

.

Même Homère et Li Po

Même Shakespeare et Khalil Gibran

Même Lorca et Octavio Paz

Même Eluard et René Char

. . Flot de la nuit serrée

Sur le murmure des hommes

. . Immobile opacité

Dans la glace des jours

. . Plus aucun souffle

Dans notre constellation

. . Tout passera

.

Dans le rire infini

Du Tao-la-Beauté

Demeuré légions .

( Silence)

.

Je lui demande :


- « Encore un moment, si tu le peux. J'ai l'impression que tu es entré de plus en plus dans le mystère de la poésie. Peux-tu me dire ce que veux dire pour toi un poète ? »

Il me répond :


- « Oui, j'ai beaucoup réfléchi à cela quand j'étais en Chine. En ces jours où seules les ombres gardiennes semblent proliférer dans nos sociétés sécuritaires, je veux célébrer le poète, ce libertaire, cet homme sans qualités, et non pratique, dirait Robert Musil, mais qui aurait atteint l'âge de la tranquillité, c'est à dire le temps de l'impatience éthique de la plus haute intensité.

Le poète ne se résigne jamais. Il est le Bond par excellence, mais jamais du festin, comme l'écrivait René Char :

Fauve, l'amour est sa tanière. Moine, il connaît les turbulences de la chair. Politique, il crache sur les miroirs. Savant, il brandit son ignorance. Militant, il n'est pas encarté .

Il contemple le monde dans un regard qui l'engloutit. Il est le monde et le monde est lui. Il ne cherche aucun Dieu, il ne révère aucune idole. Il se contente d'être dans le buisson ardent de la Présence humaine.

Il croque la vie et la Vie le dévore.

Mortel, il court vers l'abîme dans "une sérénité crispée" (R.Char). Eternel, mais non immortel, il en fait l'épreuve tous les jours dans l'obscur noyau de ses images, dans les ondulations vipérines de ses rythmes, dans les harmoniques d'infini de ses rimes.

Le poésie est une voie spirituelle - la seule qui soit digne de notre temps, comme le pensait Octavio Paz.

Avec la poésie, plus besoin de livres sacrés ! Finis tous les fanatismes meurtriers ! Une culture qui ignore ses poètes est déjà à l'agonie sans le savoir.

Une société marchande qui transforme ses poètes en petits arrangeurs énervés pour ses publicités, perd le sens de l'Ouvert (Rainer-Maria Rilke) et devient la Désespérance même.

Sans relâche, il faut parler "poésie" à tous les enfants de l'univers, car "c'est en poète que l'homme demeure sur cette terre" (F.Hölderlin).

Dis-moi, papa, qu'est-ce qu'un poète ? me demandait naguère ma petite fille, lorsqu'elle avait 8 ans.

Je prenais mon temps et je lui répondais avec un air très mystérieux .

Un poète, c'est une luciole dans les noires broussailles de la cité. C'est une éponge pour les souvenirs qui viennent du ciel et de la terre. C'est un arbre-pluie dans le désert. C'est un feu dans les papiers froissés

Un poète, c'est la mer quand elle s'éveille. C'est le vent quand il change de saison. Un poète fait clignoter l'avenir. Il grignote le passé. Le présent est sa gourmandise. Rien ne l'obsède que la vie.

Un poète c'est une cavalcade de chevaux fous. Une lave qui court vers la rivière. Un poète, c'est une aile. Pour planer vers d'autres régions de l'être. C'est une image qui se joue des images.

Un poète, c'est une inquiétante étrangeté. Une touffe de fils de fer barbelés qui ressemble à une fleur sauvage.

Un poète, c'est un poing levé dans tous les paradis du Sage. C'est une chanson aussi qui dissout toutes les ombres. Un regard qui va au cœur .Un mot qui sauve la vie.

Un poète, c'est l'opacité dans la plus grande transparence. C'est l'ouverture dans tous les murs. C'est la clé de sol de toute musique. C'est ce qui dit oui dans ce qui dit non.

Un poète, c'est un tas de pierres qui dévalent la pente du grand âge pour retrouver l'enfance.

Un poète est un homme qui finit chaque jour mais qui revit chaque nuit.

Un poète, c'est l'amour en plein centre de la mort.

Maintenant, je dois absolument partir - dit Jean.

Nous nous quittâmes dans la rue, après une brève poignée de mains. Pendant plusieurs années, je n'ai pas revu Jean. J'ai su qu'il était reparti en Chine pour un long séjour. C'est en 2000 que j'ai eu l'occasion de m'entretenir de nouveau avec lui. Je suis allé le voir, toujours dans son appartement de la rue de Belleville. J'ai été frappé quand je suis entré chez lui. Son appartement était encore plus nu qu'avant. Presque qu'aucun objet, pas de livres alors que je lui connaissais une bibliothèque extraordinaire. Où étaient passés ses livres ? Des coussins par terre. Une sorte de tatami où il m'invite à nous asseoir pour prendre un thé. Son visage est très apaisé. Son regard noyé dans les lointains, mais extrêmement présent, en même temps. Et je lui pose la question :


- « Et alors, qu'es-tu devenu, pendant tout ce temps ? »

Il reste silencieux pendant une dizaine de minutes ou plus, en tout cas, ça me paraît une éternité . Il reste en silence comme si la question me concernait avant tout. Il me regarde en me dévisageant droit dans les yeux, avec le sourire d'un bouddha un peu narquois.


- « J'ai vécu - dit-il - en essayant d'être à cheval sur l'instant. »


- « Tu fais du cheval sur le temps aujourd'hui ? »


- « Oui, j'habite le présent et ma maison repose dans chaque geste, chaque regard, chaque souffle. C'est venu de mon long séjour en Chine.

J'ai appris la calligraphie chinoise là-bas, avec un Maître que m'a fait rencontrer Françoise, cette jeune calligraphe française dont je t'ai déjà parlé.

J'ai dû aller au fond de la Chine pour le trouver. Je suis resté trois ans avec lui. Quand je suis arrivé, il m'a laissé, là. Il ne m'a pas dit de partir mais il ne m'a pas dit de rester. Il m'a mis devant un bambou droit comme un I et m'a demandé de le contempler, pendant des mois, avant de commencer à le dessiner. Au début je n'ai pas compris. J'avais envie de créer, J'avais envie de peindre ! Puis, peu à peu, parce que j'avais toute confiance en lui, je suis resté devant ce bambou. J'ai pensé à ce qu'a écrit René Daumal sur la création dans la tradition poétique de l'Inde (- « Pour approcher l'art poétique hindou », in bharata, Gallimard, Paris, 1970). J'ai laissé ma fébrilité au vestiaire et nous avons, en quelque sorte, commencé un dialogue secret entre nous. Au fur et à mesure que j'avançai dans la relation avec le bambou, ce qui nous séparait, disparaissait. Un jour, longtemps après, je fus le bambou. Je pénétrai sa structure intime. Je comprenais la dynamique interne de ses atomes. J'avais l'impression de vivre en tant que bambou. J'étais Monsieur Bambou ! Mon regard avait dû changer parce que c'est alors que mon maître m'autorisa à dessiner le bambou. J'en ai dessiné des milliers d'exemplaires ; sous tous les aspects, en fonction de la nuit et du jour. Puis j'ai continué à dessiner d'autres végétaux, des coins dans la nature, des oiseaux. »

Jean s'arrêta de parler et rentra dans un silence sans fond.


- « C'est bizarre, lui dis-je, j'ai l'impression que tu as changé ta façon de voir les choses, le monde ? »


- « Vois-tu, il y a deux manières de donner du sens au monde.

La première nous est habituelle en Occident. Elle provient du Logos, de la pensée aristotélicienne par laquelle ce qui est A est A, A n'est pas non-A, et il n'existe aucun terme qui puisse réconcilier, inclure, A et non-A. Cette pensée identitaire, constitue notre pensée héritée, celle que l'école nous inculque depuis notre enfance, de la maternelle jusqu'à l'université. C'est une pensée qui nous enferme même si elle nous permet, malgré tout , de nommer les choses, de classer, d'agir sur les êtres et les choses pour le meilleur et pour le pire. C'est la pensée de nos philosophes et de nos théoriciens scientifiques, au moins jusqu'à l'événement de la Mécanique quantique. C'est une pensée qui convient à nos hommes politiques parce qu'elle est rassurante. Elle implique un début et une fin précise, une trajectoire repérable. Elle exclut l'ambivalence, l'équivocité, la contradiction dont toutes les formes sont traquées et éliminées si possible. Pour la pensée du Logos, l'homo demens, l'homme fou, celui de la démesure, doit être cerné et conduit à l'asile. Malheureusement, cet homo demens fait partie intrinsèquement du genre humain, de chaque être sur cette terre.

La deuxième manière de donner sens au monde nous vient de la pensée chinoise, notamment du taoïsme. Je l'ai vraiment apprise en profondeur pendant mon séjour en Chine. Dans ce cas, on ne cherche pas le sens des choses mais simplement leur cohérence avec l'énergie fondamentale de l'univers. Il s'agit plus de « nourrir sa vie » que de la penser en fonction d'un but. Nourrir sa vie, dans le sens de prendre soin de soi, veut dire que notre énergie vitale fait partie de l'énergie du cosmos et se doit d'être en harmonie avec elle. François Jullien, un philosophe-sinologue contemporain, s'attache à nous faire comprendre ce point de vue ex-topique, comme il le nomme. On ne pose plus d'emblée un début et une fin. Ce qui compte c'est le processus et la relation dans une totalité dynamique. La notion de projet perd de sa signifiance pour une vie d'homme. Elle est remplacée par celle d'assomption avec ce qui est et dont chaque être fait partie intégrante et active. Dans cette conception de la vision du monde, la prépondérance du langage perd de sa force, de sa violence symbolique. Le corps retrouve sa place, avec la sensation, le vécu sensible, la vie affective et imaginaire. La manière même de s'exprimer est plus métaphorique, en images et symboles, ponctuée par de nombreux silences. L'expression est souvent faite d'anecdotes, de petites fables ou contes, d'aphorismes abrupts, comme on en rencontre chez Lao Tseu (Laozi) ou Tchouang Tseu (Zhuangzi), deux grands penseurs de la Chine ancienne, que Jean-François Billeter ou Jean Lévi, deux sinologues contemporains, commentent si bien. Le silence, dans la peinture chinoise traditionnelle, c'est le vide dans la page peinte qui s'harmonise avec le plein nécessaire à la forme. »

Nous avons ainsi discuté longtemps ce jour-là. Puis nous nous sommes quittés en nous promettant de ne pas attendre des années avant de nous revoir. Le soir tombait sur Paris. Les ombres disparaissaient, furtives, au coin des rues. Le temps, lui-même, semblait s'appesantir. J'ai eu le sentiment que quelque chose prenait fin dans notre rencontre. Peut-être était-ce un pressentiment.

Depuis cette année 2000, je n'ai pas revu Jean Perceval. On m'a dit qu'il était parti sans laisser d'adresse. Je suis sûr que ce n'est pas possible ! sa fille a nécessairement son adresse, je n'imagine pas qu'il ait pu partir comme ça , sans laisser d'adresse. Mais, sait-on jamais ? Est-il loin à l'étranger ? Est-ce en Chine ? en Inde ? en Afrique, au Brésil ? ou tout simplement dans sa Bretagne d'élection , vous savez, là où il avait vécu quelques temps, dont il aurait fait un territoire secret pour la fin de sa vie ? »

FIN

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8 jusqu'en fin 2012, honoraire depuis) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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