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Histoire de Jean perceval. Le scénario narratif. De 30 à 45 ans vendredi 11 mai 2007, par René BARBIER |
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Transcription de l'histoire orale : Eloïse Garnier et Yves Delair
Fragment précédent d'histoire de vie de Jean Perceval Le Narrateur a de nouveau rendez-vous avec Jean et il va le voir dans son appartement de Belleville. Il s'est un peu préparé parce qu'il sait maintenant qu'il va discuter de cette période où on va ,en général, s'établir, comme on dit dans la vie. Donc il s'est un peu préparé aux questions qu'il pourrait lui poser. Il arrive chez lui, Jean lui ouvre la porte et il le fait entrer dans cet appartement, clean, zen…vous savez. Et Jean lui offre un thé. Il fait le thé très bien, il fait le thé suivant la tradition zen. Il prend vraiment le temps, il y a tout une période de silence, le thé a le temps d'infuser. En général on parle très peu pendant cette période. On contemple beaucoup plus ce qui est en train de se faire plutôt que de discourir. Une fois que le thé est bu, effectivement, Jean va continuer son discours, son histoire. Le narrateur lui dit : « Bon, donc vous en étiez resté à cette période où vous atteignez la trentaine, donc on est en 1959 à ce moment là, puisqu'il est né en 1929. Et qu'est ce qui se passe pour toi ? » Alors Jean réfléchi un moment et puis il dit : « 1959, j'avais 30 ans effectivement, ça a été une période… très mouvementée pour moi. Très mouvementée parce que cette période est liée à l'histoire aussi. 1959…on est en pleine guerre d'Algérie. On est en pleine guerre d'Algérie et les mouvements étudiants…ça bouge beaucoup, et même si j'ai pris un peu de recul, même si à un certain moment j'ai arrêté même mes études etc.…,je suis complètement concerné. Je suis impliqué à la fois en tant qu'étudiant en Droit et en Sciences Économiques, en tant que poète, en tant que fréquentant les artistes dans la capitale à l'époque et bien des gens sont pris au piège de cette guerre, puisqu'il n'y a pas que les engagés à aller en Algérie. Toute la classe d'âge est mobilisée pour aller en Algérie et c'est très difficile d'y échapper…et des mouvements très durs, Pratiquement, les gens qui sont pour l'Algérie Française etc.…et puis d'autres qui contestent complètement ce colonialisme qui existe et moi je fais partie des gens qui contestent très fort pendant cette période. Je n'ai plus ce problème d'aller en Algérie, puisque j'ai déjà fait mon service militaire mais je suis vraiment concerné et très souvent il y a des meetings, il y a des rassemblements qui font qu'on discute vigoureusement. C'est une époque où la jeunesse est très politisée. La jeunesse ne peut pas rester en dehors, elle est complètement concernée par ce qui se passe, justement, durant cette époque. Il y a souvent des bagarres à la sortie des lycées, à la sortie des universités, à la fac de droit de Paris. Le Pen joue en rôle très important, il est l'un des leaders d'extrême droite, déjà à l'époque. Et donc, il y a souvent des bagarres, des discussions très vives, qui vont beaucoup plus loin. L'époque est dure. En 1961 je me souviens très bien, c'était en octobre, le 17 octobre 1961, le FLN décide de faire une manifestation pacifique pour discuter et pour, un peu, se révolter contre un certain nombre de décisions qui ont été prises et il rassemble ses militants à Paris, plusieurs dizaines de milliers de participants et le préfet de police de l'époque, c'est le préfet Papon… Papon ! Papon, ça vous dit peut-être quelque chose ? C'est quelqu'un, qui, plus tard, aura de gros problèmes avec la justice française. Mais à cette époque, il est préfet de police et c'est lui qui dirige les troupes de police. Il dirige les troupes de police aussi avec la police supplétive qui est composée de harkis et qui luttent contre le FLN, enfin contre les gens qui étaient pour la libération de l'Algérie. Donc à cette époque on va vivre ce 17 octobre….il y a cette manifestation qui malheureusement dégénère en tragédie parce que la police va effectivement emprisonner des milliers d'individus et va commettre quelques exactions qu'on découvrira beaucoup plus tard (parce qu'elles seront révélées que nettement plus tard), Mais malheureusement il y a des gens qui vont être pendus, il y a des gens qui vont être… bousculés, qui vont se noyer et on va en retrouver comme ça, de nombreux, flottants au fil de l'eau. Ca va être quelque chose, c'est une des périodes noires de l'Histoire française qu'on a un peu écrasée, qu'on n'a pas voulu voir. Ca a été vu beaucoup plus tard et ça a été quelque chose d'important. En tout cas, pour ceux qui étaient un peu au courant, et moi je l'étais. Je faisais partie de ceux qui étaient au courant, parce qu'on était quand même des milliers, qui réfléchissaient politiquement, c'est quelque chose qui nous a profondément emportés et qui nous a engagés un peu plus politiquement dans notre conviction qu'il fallait arrêter…arrêter ce colonialisme, arrêter ce qui se passait actuellement en Algérie. Donc ça nous a renforcés encore dans notre dans notre conviction politique. Et cette période est une période difficile. Pour moi aussi personnellement. Il faut quand même que je me décide à trouver un boulot, à travailler. J'ai fait des études d'Histoire, j'ai passé une Licence d'Histoire à la Sorbonne et bon ! Ça a bien marché parce que j'étais passionné par cette discipline. L'Histoire c'est ce qui permet de comprendre le présent. Dans l'Histoire on voit les forces en fin de compte qui nous ont conditionnés, qui nous ont engendrés, les forces sociales, les forces économiques, les forces politiques, les forces culturelles et on comprend mieux ce qui s'est passé pour nous et dans le présent. ça nous permet d'y voir un peu plus clair. Je suis assez passionné par l'Histoire et j'ai décidé de passer le concours de CAPES que j'ai eu quand même la chance de réussir assez rapidement. Donc je suis devenu professeur. Je suis devenu professeur au lycée Voltaire. Le lycée Voltaire, c'est un lycée qui se trouve dans le 11ème arrondissement. C'est donc un lycée qui est dans un quartier relativement populaire et on pouvait voir des enfants de classes populaires, pas nombreux à cette époque, parce qu'il n'y en avait pas encore beaucoup qui allaient au lycée, mais, enfin, un peu plus peut-être qu'à Janson de Sailly. Effectivement je suis professeur d'Histoire au lycée Voltaire et je vais développer, avec mes élèves, une pédagogie active. J'ai toujours été sensible au fait de faire participer mes élèves. J'étais très intéressé par différents mouvements pédagogiques, notamment par la pédagogie Freinet et je m'inspire de cette pédagogie pour essayer de rendre la classe un peu vivante. Alors je faisais beaucoup travailler en petits groupes, autour de l'Histoire. Je donne des sujets, des thèmes, comme ça, historiques et puis les élèves doivent essayer, en petits groupes, de constituer un dossier sur différents sujets. Souvent, j'aime bien les faire travailler aussi sur des sujets un peu difficiles, un peu brûlants, les faire entrer en dialectique, c'est-à-dire pour et contre. Donc je demande souvent à mes élèves de se séparer en deux groupes et puis un groupe va être pour un événement et l'autre groupe va être contre et chacun doit trouver des arguments, des faits, des ouvrages, qui effectivement traitent de ces différents aspects d'un même fait. Alors ça, on voit, ça plaît beaucoup parce que ça rend le cours dynamique. C'est pas toujours facile à gérer - me dit-il - j'ai eu des moments où ça pouvait être difficile, mais en général c'est quelque chose qui plaît assez. Un autre aspect de mon cours lorsque je suis professeur d'Histoire au lycée Voltaire : je décide d'emmener mes élèves dans un camp de concentration. Déjà ça avait été fait par un de mes prédécesseurs, un professeur d'Allemand. Il avait créé ça dans les années 50, et là, dans les années 60, je continue et je décide d'emmener mes élèves dans un camp de concentration, là aussi, par souci historique, pour leur montrer à quel point des choses se sont jouées à une certaine époque et que ces choses ne doivent pas être oubliées et comment ne pas les oublier ? C'est pas tellement en lisant des livres, c'est vraiment en vivant quelque chose qui a trait à cette période d'Histoire et je me souviens très bien que lorsque je suis parti avec mes élèves de 4ème, on est allé à Buchenwald, en Allemagne, et quand on est arrivé là-bas et qu'on a vu ce camp, on a visité les différents baraquements, on a vu les restes, les savons, les cheveux, les bagues, les choses qui restaient comme souvenirs de cette époque et souvenirs terribles, terrifiants, on est allé ensuite devant le monument, on a fait une minute de silence. Ca a été vraiment quelque chose de très prenant, très prégnant, comme si d'un seul coup le ciel nous tombait sur la tête. J'ai vu plusieurs de mes élèves pleurer à ce moment là, ils étaient jeunes…4ème, ils avaient 13 ans, 14 ans, même pas et ils étaient…ils étaient vraiment très touchés. D'ailleurs ensuite quand on est revenu, on en a beaucoup parlé. Ils ont écrit une rédaction sur ce thème là, on en a parlé, on a fait toute une recherche historique sur ce qui s'était passé dans les camps, pas simplement d'ailleurs, sur ce qui avait été terrifiant, sur le processus d'anéantissement qu'il y avait dans les camps, mais aussi sur les processus de révoltes, de partages, de solidarités, qui existaient aussi dans ces camps pour, en quelque sorte…résister…résister à cette oppression. Ca a été très important pour eux et pour moi aussi en tant que professeur, ça m'a aussi beaucoup appris de ce que je pouvais faire avec des élèves, quelque chose qui dépassait très largement l'enseignement proprement dit, quelque chose qui était de l'ordre affectif, de l'ordre imaginaire, de l'ordre de l'accompagnement. Cette idée d'accompagnement, c'était une idée clé pour moi à cette époque. L'enseignement, ce n'est pas simplement diffuser un savoir, L'enseignement c'est avant tout d'accompagner quelqu'un dans son rapport au savoir, c'est-à-dire dans quelque chose qui lui appartient en propre dans la manière dont il s'approprie le savoir et on l'accompagne dans cette acquisition. Il faut se donner les moyens, une pédagogie différente, une pédagogie active pour qu'il puisse lui-même, cet élève, avancer dans cette acquisition du savoir. Et, donc, ce n'est pas un refus de savoir mais c'est une contestation d'une manière traditionnelle de dispenser un savoir de haut en bas, c'est une autre façon en quelque sorte d'avoir un rapport au savoir ! Ça m'a beaucoup, beaucoup intéressé. Comme je disais cette période était vraiment une période difficile. Bon, j'arrive maintenant un peu à me stabiliser, effectivement j'ai cette stabilité d'emploi. Je fais de la pédagogie active et j'aime beaucoup etc. ...Mon rapport avec les élèves est très bon, mais la vie, la vie politique, est très difficile à cette époque : on est en pleine période de transformation. De Gaulle est allé en Algérie, il a dit : « je vous ai compris » aux Algérois, eux ils avaient compris que naturellement il allait conserver l'Algérie et puis en fait il s'est aperçu que ce n'était pas possible et donc il y a eu des accords qui ont été entamés avec les représentants de FLN et en fin de compte on arrive à un point où la France va se dégager de l'Algérie. A ce moment, je ne sais pas si vous le savez mais il y a eu un mouvement, pratiquement de sédition, dans l'armée. Les généraux ont pris le pouvoir en Algérie. Essentiellement des généraux autour des parachutistes de l'armée…on pourrait dire de l'armée régulière, de l'armée engagée. Mais il y avait toute l'armée française qui était là-bas, il n'y avait pas seulement que des engagés, il y avait aussi des gens qui faisaient leur service militaire, tout simplement. Et la tendance était de vouloir faire en sorte que cette sédition gagne tous les rangs de l'armée. En France, on était très conscient de cela, c'était un enjeu considérable, il faut dire que si ça ne s'est pas fait, c'est en grande partie parce qu'il y avait la radio, il y avait les transistors. On pouvait écouter la radio, dans les djebels,…Les soldats du contingent qui étaient là-bas ont pu écouter que c'était pas toute l'armée française qui était d'accord avec les généraux séditieux. Ce n'était pas la France qui était d'accord avec ça ! et ils se sont rendus compte qu'ils n'avaient pas nécessairement à marcher derrière les généraux de l'époque, dont je ne me souviens plus très bien du nom d'ailleurs, Salan…je ne sais plus qui encore,un certain nombre de généraux comme ça. En tout cas, en France, on était sur le qui vive, d'autant qu'on a appris que les parachutistes étaient en Corse et qu'une rumeur circulait que les parachutistes allaient être parachutés sur l'Assemblée Nationale à Paris et qu'ils allaient faire un coup de force, un coup d'Etat, pratiquement un coup d'Etat en France ! Par rapport donc toujours à l'Algérie, à l'Algérie Française ! Autant vous dire que les factions, pour l'Algérie Française, jouent un rôle très important. Et c'est à cette époque que Debré, Michel Debré, a appelé les jeunes, la jeunesse à se réunir pour lutter contre ce risque de guerre civile et je me souviens que j'y suis allé, bon ! Moi j'étais un peu plus vieux que la plupart des gens qui étaient là, enfin on était… :ça allait de 20 ans à 50 ans et on s'est réuni, on était vraiment très nombreux mais on s'est en même temps rendu compte à quel point on ne pouvait rien faire ! On n'avait rien, on n'avait pas d'armes, on n'avait rien du tout et on a pris conscience qu'il y avait quelque chose qui ne marchait pas là dedans, enfin qu'est ce que ça voulait dire ? Est-ce qu'on allait être de la chair à canon devant les parachutistes entraînés et ça a été un grand moment de réflexion politique face à ce gouvernement, face à ces gens qui ne savaient pas très bien où ils étaient en fin de compte et moi ça m'a renforcé dans mes convictions politiques. Je suis devenu encore un peu plus dur comme la France est devenue dure, car dans la mesure où, en Algérie, on s'est aperçu que effectivement il y avait une marche arrière maintenant et qu'on allait carrément laisser tomber l'Algérie Française. Ceux qui étaient pour l'Algérie Française, en France, se sont mis à commettre des attentats et ça a été très dur. C'est une période…, je m'en souviens très bien…c'est vraiment une période difficile, où rien…enfin l'avenir était compromis, voila, l'avenir été compromis, on ne savait pas très bien ce qu'on allait devenir, ce qui allait se passer, c'était très politisé, il y avait beaucoup de bagarres, beaucoup de violences. Je suis pris là dedans mais en même temps je suis toujours passionné par l'Histoire et je commence à écrire des livres. Je commence à écrire des livres. Mon premier livre je m'en souviens très bien. Mon premier livre s'appelait : « la vie d'Héloise, disciple amoureuse d'Abélard », oui ! Effectivement ce couple…ce couple d'Héloise et Abélard, ce couple du Moyen Age m'avait complètement fasciné en tant qu' historien. Il faut dire que j'habitais Belleville et que très souvent j'allais au Père Lachaise et au Père Lachaise comme vous le savez sans doute, il y a la tombe d'Héloise et Abélard qui s'y trouve. Vous entrez par la Place Gambetta et vous allez complètement de l'autre coté, toujours tout droit, complètement de l'autre coté, et, sur la gauche, vous allez trouver effectivement un carré où il y a ce tombeau, parce que c'est un tombeau, d'Héloise et Abélard qui sont couchés là. Très souvent j'allais là-bas et je réfléchissais à ce couple et j'ai eu envie d'approfondir un peu…donc pourquoi Héloise… ? C'est Héloise qui m'a un peu fasciné : Abélard c'était effectivement le professeur mais Héloise était son élève, enfin son étudiante, beaucoup plus jeune que lui et c'était une femme remarquable, Héloise, vraiment une femme d'une grande intelligence et elle est vraiment tombée amoureuse de son professeur, voyez, déjà au Moyen Age, Héloise (1101-1164), c'est sa période de vie, donc on est au 12ème siècle…et c'était une femme…une femme remarquable qui par exemple :Alors qu'elle était chaperonnée par son oncle, l'abbé Fulbert, qui était draconien, qui était d'une exigence terrible, mais elle a quand même bravé les tabous à cette époque, en devenant l'amante de son professeur, Abélard, qui était un homme très connu, qui était un érudit de l'époque et elle s'est même mariée avec lui. Enfin, elle a eu un enfant avec lui, qui s'est nommé Astrolabe. Et l'abbé Fulbert a voulu qu'ils se marient. IL se sont mariés mais elle ne voulait pas embêter Abélard et elle a fait comme si, en fin de compte, elle ne s'était pas mariée ! Le fameux Fulbert a cru que Abélard avait renié sa parole de se marier parce que, pendant un temps, Héloise est partie vivre au couvent et vous savez ce qu'il a fait ce religieux ? Et bien il a émasculé Abélard, il a châtré Abélard…donc voilà comment ça se passait à l'époque. Mais c'est pas parce qu'il s'est passé ça qu' il ne s'est plus rien passé entre les amants. Héloise est toujours restée fidèle, dans son cœur, à Abélard, c'est devenu un couple mythique de l'Histoire française, de l'Histoire spirituelle, on pourrait dire. Ils sont restés toujours ensemble. J'ai noté un passage du carnet d'Héloise, je voulais vous en lire un passage, parce que c'est très beau cet amour d'Héloise à Abélard. Voilà ce qu'elle disait Héloise, Vous savez que j'ai écrit ce livre, donc je l'ai noté dans mon livre ce passage, je vous le lis parce que, vraiment, il est intéressant. Voilà ce qu'elle disait à propos de ce qu'on pourrait dire de la soumission amoureuse d'Héloise à l'égard d'Abélard : « Plutôt que de te contrarier, sur un mot de toi j'ai eu le courage de me perdre moi-même. Mon amour s'est transformé en délire, il a, sans espoir de jamais le recouvrer, sacrifié le seul objet de ses vœux. Sur ton ordre donné, comme en te jouant, je t'ai montré que tu étais l'unique maître de mon cœur aussi bien que de mon corps. Jamais je n'ai cherché autre chose que toi en toi-même. Le titre d'épouse a été jugé plus sacré, plus fort, pourtant c'est celui de maîtresse qui m'a toujours été plus doux et si cela ne te choque pas, celui de concubine ou fille de joie, pour mieux aimer de taire presque toutes les raisons qui me faisaient préférer l'amour au mariage. La liberté a une chaîne, j'en prends Dieu à témoin, Auguste Maître des Enfers m'eût-il offert l'honneur de son alliance et assuré, à jamais, l'Empire du Monde, le nom de courtisane avec toi m'aurait été plus doux que celui d'impératrice avec lui. Ce n'est pas la vocation, c'est la volonté seule qui a jeté ma jeunesse dans les rigueurs de la vie monastique. Je n'ai point de récompenses à attendre de Dieu. Il est certain que je n'ai rien fait pour l'amour de lui, tandis que je goûtais avec toi les plaisirs de la chair. On a pu se demander si je suivais l'impulsion de l'amour où celle du plaisir, maintenant, la fin explique le début, j'en suis arrivée à renoncer à tous les plaisirs pour obéir à ta volonté. Je ne me suis rien réservée de moi-même, si ce n'est le droit de devenir avant tout ta propriété. » Vous voyez à quel point Héloise était amoureuse d'Abélard ! C'est un amour proprement romantique, on pourrait dire, avant la lettre, au 12ème siècle. Et bien c'est ça qui m'a fasciné un petit peu en tant qu'historien et donc j'ai écrit ce livre que vous pouvez d'ailleurs vous procurer, ça a été publié chez Gallimard, vous pouvez vous procurer ce livre, malheureusement je n'en ai plus d'exemplaire maintenant, mais je pense que vraisemblablement…enfin, non ! vous ne pourrez peut-être pas vous le procurer…encore que…je crois qu'il a été tiré en livre de poche, je ne suis pas sûr, enfin,vous pouvez essayer de voir…ça s'appelle : « la vie d'Héloise, disciple amoureuse d'Abélard » par Jean Perceval aux éditions Gallimard. Donc un autre moment très important c'est justement lorsque j'ai publié ce livre. Lorsque j'ai publié ce livre, j'ai fais des dédicaces, enfin j'ai fais la présentation de ce livre au Procope. A cette époque, au Procope, je ne sais pas si vous connaissez, c'est un café littéraire très connu, pas loin de l'Odéon, et où se réunissent…se réunissaient des artistes. Il y avait des prix littéraires etc. …Et là mon éditeur avait effectivement fait une réception pour la sortie du livre et donc j'étais là, et je signais les livres comme tout écrivain. Je signais les livres et donc j'étais à ma table, j'avais toute une pile de livres sur la vie d'Héloise…Et des gens arrivaient, bon ! Je signais. Et quelqu'un arrive, je prends un livre et je demande : « Oui ! Comment vous appelez-vous ? » Et elle me dit : « Lili ! » D'un seul coup je sursaute, parce que, bon ! Je faisais ça un petit peu rapidement, et d'un seul coup je relève la tête !…Et c'est Lili qui était là ! Lili que je n'avais pas vue depuis longtemps, qui était partie. Alors vous pouvez vous imaginer, ce qui s'est passé pour moi à cette époque où je l'ai revue : Ca a été la décharge…Heuuuu, oui ! Elle est là devant moi, alors du coup on se dit : « Alors, qu'est ce que t'es devenue… ? » Bon moi j'ai pas trop le temps non plus de discuter (parce qu'il y avait quand même toute une queue pour que j'écrive les dédicaces) alors je lui mets une dédicace…Je lui mets : « à Lili, où le pont suspendu entre deux femmes dans l'éternité. ». Je me souviens très bien de cette dédicace. Elle regarde et je vois immédiatement sur son visage qu'elle est touchée. Alors je lui dis : « écoute, heu…bon ! Là je suis pris mais on essaie de se voir ! » Et elle me dit d'accord . Elle me donne son téléphone et elle s'en va. Autant vous dire que dès que j'ai terminé la réception, je prends mon téléphone et je l'appelle. Elle me répond et on se voit, on va continuer à se voir et on va se voir d'autant plus qu'elle est très engagée, vous vous souvenez qu'elle était philosophe, et elle est très engagée politiquement, plus que moi encore et surtout elle est plus…On peut dire elle est plus mûre, peut-être elle a une capacité de voir les choses dans leur dynamique et dans leur contradiction dialectique, elle est assez engagée…Il faut dire, elle est marxiste…Enfin elle est marxiste mais avec une tendance un peu libertaire malgré tout. En tout cas on va beaucoup discuter ensemble, on va se voir plusieurs fois, on va naturellement vivre ensemble. On pourrait dire que, ensemble, on va se former mutuellement, on va se former mutuellement à la politique… et par rapport à toute cette guerre d'Algérie. Ce qui se passe à ce moment-là, toute cette réaction, ces dimensions réactionnaires de guerre civile etc. Tout ça va nous unir, on va s'engager même dans certains partis politiques, enfin on est très concerné par les événements. Ce qui devait arriver arriva et un bébé débarque à la maison, ça va être une fille qu'on va nommer Isis. Donc on nomme notre fille Isis et on se marie en 1965. On a une fille en 1966 et on commence une vie ensemble comme je vous le dis donc, très engagée politiquement, très concernée… Moi je suis professeur d'Histoire, c'est vrai que ça m'entraîne à réfléchir sur tous les événements et elle, elle est philosophe et fait des piges dans les journaux de gauche et d'extrême gauche. On connaît beaucoup de gens à cette époque, des tas de gens qui vont avoir des situations après ou qui vont retourner leur veste comme ça arrive ! Je me souviens que c'est une époque tourmentée mais qui s'est un peu apaisée car il n'y avait plus la fougue et la violence du début des années soixante. Dans mon lycée, comme j'aime beaucoup la poésie, j'avais créé un club de poésie avec mes élèves. Il marchait pas mal mais je trouvais qu'il aurait pu marcher mieux et un peu avant les événements de mai 68, dans ce lycée j'avais proposé avec les élèves de seconde de faire un travail autour du thème de « l'enfant d'une autre part ». Ensemble nous avions vu ce qu'on pouvait faire et nous avions trouvé des textes, dans la poésie contemporaine autour de l'enfant, non seulement de l'enfance en France mais aussi ailleurs, dans d'autres cultures et parties du monde. On avait réuni tous les textes qu'on avait de poètes internationaux et on avait fait un montage poétique, les élèves se sont répartis les textes et les avaient appris par cœur. Ils ont constitué un récital assez dynamique pour la partie poétique, mais il y avait en même temps une partie historique et économique parce que dans ma classe on avait travaillé la question économique, sociologique et historique de l'Enfance dans d'autres pays que les pays riches. Ce travail avait bouleversé et étonné mes élèves par la recherchequ'ils avaient faite sur la condition de l'Enfance en Afrique, Asie et Amérique du Sud, notamment l'Enfance des rues qui existait déjà à cette époque. Ils avaient travaillé avec des documents de l'UNICEF et avaient rencontré et fait des entretiens avec des gens ayant vécu dans ces pays là. Ils avaient fait un très beau travail théorique, plutôt documentaire et ils avaient présenté cet ensemble avec un film, je me souviens qu'on avait été chercher un film de Luis Bunuel : « Los Olvidados », je ne sais pas si vous connaissez ce film ? Mais on avait pris ce film pour illustrer cette problématique de l'Enfance d'autre part, l'Enfance d'une Autre Part ! Ils avaient fait ce montage et on avait présenté un mini colloque d'une journée, on pourrait dire ça , au lycée, avec des élèves, autour de l'Enfance d'une Autre Part ! Moi j'avais présenté historiquement, sociologiquement et eux ils avaient fait leur recherche documentaire. Ensuite, on avait passé le film puis on avait réalisé cette présentation poétique et ça faisait un ensemble qui se tenait, à la fois poétique, littéraire, économique et sociologique, qui formait un tout et faisait prendre un peu conscience de cette condition de l'enfance dans d'autres pays du monde. L'enfant qui n'a pas toujours la chance d'être dans des pays où il peut vivre et manger à sa faim ! En même temps, j'étais très engagé politiquement, comme je vous l'ai dit et on avait mis le paquet sur le pourquoi de ces conditions de l'Enfance dans certains pays et on avait quand même montré comment économiquement le jeu des forces sociales, le jeu du capitalisme avaient fait que certaines conditions sociales et économiques existaient, entraînant la condition de l'Enfance malheureuse dans ces pays. Ça se passait en 1967 et ça avait été important mais on n'avait pas eu le monde qu'on aurait pu espérer durant cette journée, comme si la poésie , ça n'était pas plus que ça même si bon , c'était pas mal ! J'étais un petit peu étonné car en même temps je voyais des élèves qui s'y intéressaient et ça n'avait pas donné l'audience qu'on aurait pu attendre. Arrivent les événement de 68 ; Vous vous souvenez des événements qui ont démarré à Nanterre pour des questions apparemment de blocages de rencontres entre étudiants etc.. , la participation de Cohn-Bendit, qui était tout jeune à l'époque, et ça s'enflamme ! Non seulement en France mais dans toute l'Europe, les universités se révoltent, il y a une grève générale, des barricades, tout le monde est dans la rue ! Mon lycée est occupé naturellement, la Sorbonne occupée, une effervescence comme on en avait jamais eu ! Et ce qui m'a frappé c'est à quel point toute la France état devenue poétique ; ça se parlait dans les rues, on discutait sur ce qui se passait ; il y avait des affiches innombrables avec des poèmes, avec des dessins, avec des phrases lapidaires qui étaient d'une poésie remarquable : « Sous les pavés, la plage » par exemple ! Et dans mon lycée, il y avait des poèmes sur tous les murs ! Moi ,qui une année avant avais eu un peu de mal à réunir des lycéens autour de ce qu'on avait appelé une rencontre poétique et là, d'un seul coup, des poèmes partout ! Je me suis dit qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas car comment se faisait-il que toute cette poésie qui était là, on ne réussissait pas à la soulever et une révolution, événement historique, événement chaud de l'histoire et personnel et ça éclate d'un seul coup et on voit de la poésie partout, sur tous les murs ! Les gens se parlent, les vieux discutent avec les jeunes, les gens de toutes les couleurs font des choses ensemble et le gouvernement est pris de panique, à tel point que De Gaulle s'en va à Colombey-les-deux-Eglises, on ne sait pas s' il va revenir : C'est la panique générale et pour nous autres qui étions vraiment dans le mouvement général, on se dit que quelque chose va changer en France, peut-être dans le monde ! Peut-être qu'on va prendre conscience qu'il faut changer cette structure économique pour en faire une beaucoup plus juste ! Alors on est pris là-dedanset Lili en particulier, ma femme, à cette époque, est vraiment en avant ; on pourrait dire, plus que moi même, et d'ailleurs elle est sur les barricades. Je ne sais pas si vous vous souvenez mais un photographe a pris des photos, à un certain moment, d'une jeune femme qui est sur les épaules d'un jeune homme, ce n'était pas moi d'ailleurs, et bien cette jeune femme, c'était ma femme ! Elle était sur l'épaule de ce garçon en brandissant un drapeau rouge, vous voyez un peu ! C'était une époque difficile mais elle y allait ! Plus que moi ! Mais sur les barricades, malheureusement, les forces de l'ordre attaquent et elle résiste, elle résiste mais elle se fait matraquer et va rester inconsciente et va être hospitalisée pendant un mois, et ça va être un coup dur pour nous, qui va provoquer une interrogation sur toute cette époque. Ça nous arrête et on réfléchit sur tout ce qui se passe. Ensuite il y a la descente, la retombée, la peur, on vote à droite…tout redevient dans l'ordre, l'hypersécurité. Ceux qui étaient à la pointe sont traqués, il y a des listes rouges, ils ne peuvent plus trouver de boulot. Je me souviens d'un ami qui était photograveur, qui allait passer cadre dans son entreprise au moment de mai 68, mais il devient leader de la contestation dans son entreprise , elle est en grève et occupée pendant toute cette période et quand ça revient et qu'il y a reflux, lui qui était un leader est viré alors que c'est un très bon ouvrier. Son nom est en rouge et il ne retrouvera plus de travail pendant des années ! Fini !Impossible de retrouver du travail à tel point qu'il finira dans l'alcool et mourra d'une crise cardiaque dans une chambre de bonne…C'est ce qui arrive à plusieurs militants à l'époque. Donc c'est la retombée et on arrive aux années 70, où deux universités sont créées : l'Université de Dauphine pour ceux qui voulaient devenir des cadres bien établis, de gestion et l'Université de Paris 8, Vincennes à Vincennes, qui est fondée autour des Sciences Humaines avec des professeurs qui viennent vraiment par militance, des grands noms de la pensée de l'époque ! Et j'avoue que je suis vraiment très intéressé par cette université qui est ouvertement à dominante de gauche, ouvertement interculturelle. A l'époque , c'est ouvert à tous les gens y compris à ceux qui n'avaient pas le bac, et c'était la première fois qu'une université s'ouvrait à ceux qui ne l'avaient pas, donc avec des professeurs prestigieux et une pédagogie d'avant garde (il n'y avait pas de notes à l'époque), c'était assez extraordinaire ! Une chaleur humaine fantastique, un bric-à-brac interculturel considérable, je me souviens c'était dans le bois de Vincennes ! A l'entrée il y avait un marché qu'on appelait "le souk", tous les gens du Sud venaient vendre des affaires, des bricoles, c'était assez extraordinaire ! dans les cours il y avait sans cesse du dialogue, de la participation ! c'était assez vif parfois au début des années soixante-dix, au début de l'émergence de cette université et je décide de m'inscrire. J'avais passé une maîtrise d'histoire dans la foulée de mes études sur Héloïse et je me fais inscrire en doctorat d'Histoire dans cette université. Voilà un petit peu ce qu'il se passe dans cette époque du reflux, mais en même temps, c'est aussi l'époque d'un renouveau qu'on pourrait dire écologique. On commence à prendre conscience de l'Ecologie, d'une autre façon de vivre, de vivre dans la Nature, de vivre d'une manière autre, avec beaucoup plus de partage ,beaucoup plus de relations au Monde naturel, au Monde des autres. Inventer une autre façon d'être politique, non pas au sens des grands partis politiques mais être politique entre nous c'est à dire organiser la vie : c'est le mouvement communautaire. Moi, je suis complètement gagné par ce mouvement communautaire qui touchait ma sensibilité poétique. J'ai vraiment envie d'aller dans ce sens et je commence à rencontrer des gens qui vivent en communauté. Beaucoup partent en Inde, à Katmandou , c'est la route de Katmandou : à ce moment, on voit beaucoup de gens partir. Et beaucoup aussi s'engagent et créent des communautés avec presque rien ou sinon une méconnaissance totale de la vie agricole, de la nature : ils rachètent des villages en ruines au fond de la France, ils veulent devenir paysans mais ils n'y connaissent vraiment rien et c'est épouvantable ! En tout cas, ils essaient de créer quelque chose et moi je suis très sensible à cela mais comme je suis professeur et que je ne peux pas me dégager complètement je vais dans ces différentes communautés quand j'en ai l'occasion, pendant les vacances et je m'imprègne. L'esprit est totalement différent : cet esprit n'est plus aussi cloisonné que dans les partis politiques. Il est beaucoup plus libertaire, libertaire aussi au niveau sexuel, il faut le dire ! Il y un brassage considérable ! Lili et moi , on y participe mais elle est quand même très marquée par son empreinte politique et elle est extrêmement critique à l'égard de la tendance trop libertaire dans ces communautés. Elle voit tout de suite les enjeux et a un regard décapant,ça ne lui plaît pas trop de s'engager. Moi ça me plaît beaucoup et on commence à avoir certaines divergences parce que notre fille Isis participe à tout cela. On l'emmène , elle est très heureuse, ça lui plaît beaucoup. Il y a plein d'enfants, elle est très libre : ils font ce qu'ils veulent, c'est LA LIBERTE. On y va, mais ça commence à être plus difficile et dans cette communauté, je me souviens notamment à celle à laquelle je participe vraiment , dans le nord de la banlieue parisienne, à Saintines, à côté de Senlis. C'est une communauté où des gens avaient acheté une maison d'une dizaine de pièces, non ils l'avaient louée, avec un grand terrain qui donnait sur la forêt de Senlis. Ils avaient créé ce qu'ils appelaient un « réseau de vie » : il y avait un petit noyau de résidents, ils étaient 4 ou 5 qui habitaient cette grande maison et autour, et puis autour, il y avait une cinquantaine de personnes qui venaient régulièrement, qui participaient aussi financièrement pour maintenir ce réseau de vie. Dans ce réseau de vie, on travaillait, « on se travaillait » comme on disait. On faisait des tas de choses autour de la vie affective, les contradictions, la vie politique. il y avait des groupes qui discutaient ou qui venaient, ce n'était pas seulement intellectuel. Il y avait des éléments qu'on pourrait appeler psychothérapiques, des psychodrames, de la bioénergie…Il y avait des choses qui se jouaient intensément et là aussi une grande liberté. » (Aux étudiants) Ici, Jean Perceval a des difficultés à continuer, il est silencieux et le narrateur sent qu'il arrive à des moments difficiles. Le narrateur le laisse car il a l'habitude de laisser les gens avancer à leur rythme lors des entretiens, pour ne pas les forcer, il est simplement très attentif. A un moment, il lui dit seulement : « C'était un moment très difficile pour vous… » et Jean lui répond que "oui ça a été très difficile". Suit un silence que le narrateur interrompt en demandant : « Très difficile ? » Et Jean reprend son récit en expliquant que oui , ça avait été le bouleversement car dans cette communauté, il avait rencontré Annabelle, oui Annabelle… « C'était une femme extraordinaire, c'était une libertaire complète ! On pourrait dire La liberté faite femme ! Ah ! ça vous fait rire (face au rire prudent du narrateur) mais vous savez quand vous rencontrez la liberté faite femme, ça bouleverse toutes vos idées et toute votre vie ! C'est Lilith, non pas Lili mais Lilith ! C'est la femme, le contraire d'Eve ! Eve, c'est la femme instituée mais Lilith, c'est la femme qui explose ! Oui… Annabelle , c'est Lilith ! C'est une fille qui avait déjà vécu bien avant les années 70 en communauté ; Elle avait vécu une vie communautaire dans toutes sortes de communautés, y compris en Allemagne, dans des communautés sexuelles. Elle était douée en tout : elle était douée en dessin, elle connaissait toute la naturopathie, elle se soignait par les plantes, c'était un peu la sorcière ! Elle savait masser ! Elle était belle, extraordinairement belle, tout le monde était amoureux d'elle et ..voilà, que voulez vous j'ai succombé. Il se passe quelque chose entre Annabelle et moi. On était à une époque où on ne se mentait pas : on avait fait le point sur ce qu'on voulait et ce qu'on ne voulait pas et on n'était pas, avec Lili, dans ces couples bourgeois où on reste ensemble en se trompant royalement, sans rien se dire, en ayant sa petite vie bien rangée. Non, nous , on était vraiment avec Lili…je crois qu'on s'aimait vraiment et on avait pas envie d'être comme ces couples-là. Et moi, je lui ai dit que j'étais tombé amoureux. Bon. D'accord. C'est dur. On a une fille et tout ça c'est dur. On se sépare. Et moi, je m'engage avec Annabelle. Mais Annabelle, elle , ne vit pas avec un seul homme, ne vit pas en couple dans un appartement de trois pièces avec le chien, le chat, non !. Elle vit en communauté , elle vit d'une façon effervescente, elle vit la nuit…Moi j'ai toujours eu du mal à vivre la nuit, j'ai besoin de repos, de dormir, j'aime bien écouter de la musique tranquille mais elle, elle aimait la musique BROUM ! ! Donc ce sont des choses qui ne sont pas très faciles, mais malgré tout, on vit ensemble. Je vais m'engager dans cette communauté de Saintines et vivre avec elle. Mais quand je dis avec elle, je veux dire avec tous car tout le monde est là !Et puis, je vois vite qu'elle n'est pas toute seule. Je le savais ou peut-être que je ne voulais pas le voir mais c'est une femme qui a plusieurs enfants d'hommes différents. Ils sont trois, entre 6 et 10 ans et tout ce petit monde vit là. Avec d'autres personnes, ceux qui arrivent, dès qu'un ami routard arrive, on l'accueille naturellement, on ne le met pas à la porte. Il y a une effervescence ! Et ce n'est pas très facile pour travailler, je dois le reconnaître et moi qui habite la-bas , je suis toujours prof au lycée Voltaire ! Vous voyez, je fais le trajet Senlis-Paris tous les jours, ce qui est vraiment assez prenant. En même temps tout ce travail, toutes ces préoccupations, J'ai un peu des difficultés, je suis un peu fatigué et …là, je vis aussi au quotidien ce qu'on appelle posséder ou ne pas posséder l'autre…Je me confronte très concrètement à la jalousie. Un jour, j'arrive un peu plus tôt que prévu et je m'aperçois qu'Annabelle n'est pas toute seule dans le lit. Je constate. Ça faisait partie des règles du jeu : on n'était pas dans des règles, je veux dire qu'il y avait quand même une dimension libertaire mais je me retrouve pris au piège de mes propres convictions et ça va m'obliger à mieux savoir dans le fond ce que je veux et ce qui est important pour moi. Commencent les difficultés dans cette communauté et je me demande si je vais rester car elle tombe amoureuse d'un autre homme de la communauté. Il était plus jeune que moi et de plus…c'était un artiste, un musicien. Donc on vit ensemble, tous ensemble, elle est amoureuse d'un autre homme mais vit quand même avec moi. Je fais l'apprentissage d'un amour partagé. Ce qui est très intéressant c'est que je m'aperçois que là où j'avais des convictions et que je me disais : « Jamais ça, jamais ça ! », et bien , après tout, les règles peuvent se reculer, peuvent être plus élastiques que je ne croyais et que ce n'est qu'une question de circonstances, de rapports de sens, de relations, de communautés. Tout dépend si ça peut être parlé ou pas, si on estime ou pas . Des choses qui étaient pour moi avant extrêmement claires, deviennent un peu plus floues et je perds mes repères. J'arrive à un moment de ma vie où je me demande où je suis vraiment et ce que je veux vraiment. A ce moment-là, j'écris d'ailleurs un roman intitulé « La Fille sans Terre » publié aux éditions du Seuil. Ce roman est l'histoire transposée , une sorte de mixte d'Annabelle et de Lili. Je crée un personnage plein de contradictions, c'est pour cela que je l'appelle « la fille sans terre », c'est à dire la fille qui n'a pas réussi à trouver son enracinement. Je vous le prêterai, si vous voulez. En fin de compte, j'étais un peu perdu pendant cette période-là et je décide de partir. Je demande un congé sabbatique, plutôt pour convenance personnelle, on a le droit en tant que fonctionnaire. Je décide de partir en Bretagne pour y vivre. Je vais vivre à Tréguier, dans les Côtes du Nord, petite ville vraiment sympathique avec une belle cathédrale. Je me prends un petit appartement. Je donne quelques cours pour survivre dans un collège privé même si j'avais mis un peu d'argent de côté. Je vais vivre là et je retrouve un rythme personnel. J'avais été très perturbé et très fatigué pendant cette phase de vie communautaire et donc je retrouve une sorte de vie personnelle. Je reprends des contacts, même si je n'avais jamais perdu le contact avec ma fille et Lili et j'assurais aussi financièrement, mais là, je recontactais de façon sérieuse des gens. Je prenais un peu de distance à l'égard de cette vie communautaire : je pesais le pour et le contre. Je voulais conserver certains aspects comme les notions de partage, d'hospitalité qu'on avait eues dans cette vie communautaire, ou le sens de la fête, pas la fête organisée où il est dit comme aujourd'hui, il faut mettre les petits plats dans les grands, prévenir les gens à l'avance etc.. non ! on ouvre la porte et on fait la fête, pas besoin de prévoir : ça arrive, le fête arrive ! J'aimais beaucoup ce côté spontané, j'aimais beaucoup la poésie qui se dégageait de tout cela : faire la bouffe ensemble, faire ce qu'il y avait à faire, des discussions tard dans la nuit ! Et l'hospitalité, accueillir des gens un peu paumés ! je me souviens, ça me fait penser à une fois , c'était à un réveillon du jour de l'an , on était une vingtaine, à Saintines justement. Et arrive un type, c'était plus ou moins une relation d'une fille qui vivait dans cette communauté. Et donc ce type était vraiment très perturbé, il arrive et il voulait tout casser dans la maison. Alors ils m'appellent car moi j'étais un peu plus vieux que les autres, et le type était excité car la fille en question l'avait trompé, et comme lui était dans un truc assez classique, il voulait tout casser dans la baraque car il disait que c'était à cause de cette communauté. Alors on était le jour de l'an , on venait de faire la fête , de s'embrasser et lui, il arrive ! pendant deux heures, j'ai dû l'écouter tranquillement, sans le brusquer et il a fallu vraiment le faire. Je l'ai fait sans un grand plaisir, je l'avoue, mais c'était l'inconvénient de l'ouverture des portes à tout le monde car c'est ouvrir à tous, y compris à des gens qui peuvent être à un moment de leur vie très en difficulté. C'était aussi très fatiguant et donc je suis arrivé à un moment de ma vie où j'ai eu besoin de me retrouver et c'est en Bretagne que je l'ai fait. J'ai pris un petit appartement, je pouvais aller me balader tranquillement. Je me suis replongé dans une sorte d'âme intérieure. Je me suis retrouvé dans tout, en conservant des contacts mais n'étant plus immergé dans une vie communautaire. Voilà, un peu comment ça s'est passé . » Histoire de Jean Perceval de 45 à 60 ans |
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René BARBIER Entretien sur le CIRPP avec F.Fourcade Les six valeurs de l'engagement éducatif du CIRPP |
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