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Relier, ce mot clé du vivant

lundi 16 octobre 2006, par Hélène Trocmé-Fabre


Au commencement était la reliance…

L’acte de relier est le fondement même du vivant. Sans l’action de reliance des premières cellules vivantes, nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui, des organismes complexes, « tissés ensemble » comme le rappelle Edgar Morin. La survie de toute espèce vivante dépend étroitement de la qualité de reliance qu’elle établit avec son environnement, avec les autres et avec elle-même.

La reliance est l’outil de la complexité, que ce soit celle de l’Univers ou celle de notre cerveau. Dans notre vie cognitive, parce que tout est reliance, tout est pluriel : nos intelligences (le mot vient de inter-legere, « lier, lire entre »), nos mémoires, nos apprentissages, nos langages…S’en convaincre éviterait bien des jugements inutilement définitifs sur nous-même, sur les évènements et sur l’Autre. Accepter que l’erreur résulte d’une mise en relation inappropriée permettrait d’ouvrir un immense espace d’exploration et de mise en œuvre de possibilités nouvelles.

Relier évite d’exclure. Aujourd’hui, pour comprendre les processus mentaux, en particulier le travail cognitif de celui qui apprend, nous avons besoin de relier les apports de nombreux domaines trop longtemps cloisonnés. Sciences cognitives, linguistique, neurosciences, informatique, approche systémique, sémantique générale, science de la nature, science de la vie, science de la terre…doivent entrer en dialogue, œuvrer ensemble pour faciliter l’accès de celui qui apprend (c’est-à-dire chacun de nous, tout au long de notre vie) à sa capacité infinie d’organiser, de créer du sens, de choisir, d’innover, d’entrer en réciprocité, et de construire la reliance du vivant.

La violence naît de la non-reliance

L’absence de reliance fait naître la violence. Une violence souvent « blanche », sous-jacente, insidieuse, vient d’un besoin existentiel ignoré, de liens affectifs absents, de projets inexistants, de l’absence d’ancrage dans une histoire vécue, d’une image fossilisée de Soi-même ou de l’Autre, figée sous une étiquette définitive, ou encore de l’interdiction de créer (véritable chômage cognitif). Autres sources générant la violence : l’impossibilité d’imaginer, la désertification de notre imaginaire, comme celle imposée par les images de certains films, les enfermements de toutes sortes, physiques, affectifs, mentaux, cognitifs…

La violence naît aussi de vraies-fausses reliances : je me relie à toi pour te soumettre ; je me relie à toi pour me soumettre ; je me relie à sens unique (je ne te demande pas de réciprocité, tu n’as pas de visage) ; je me relie à toi pour passer le temps, pour occuper l’espace (tu n’existes pas dans mon projet) ; je me relie n’importe où, à n’importe quoi, à n’importe qui (je me sers de toi comme d’un instrument pour ne pas être face à moi-même).

La plus belle histoire de reliance est celle de notre cerveau

Rappelons quelques données disponibles aujourd’hui.

-  L’influx nerveux se propage, nuit et jour, d’un neurone à l’autre, d’une aire cérébrale à une autre, grâce à quelques 16000 kms de fibres nerveuses ! L’espace synaptique est franchi grâce à l’action de neurotransmetteurs, par un processus de nature chimique qui s’allie à des actions d’autre nature (électrique, magnétique, effets « tunnel »…).

-  Nos deux hémisphères cérébraux sont reliés par 300 millions de fibres nerveuses. Nos trois cerveaux, selon la théorie de Paul MacLean, dans leur complémentarité nous relient à l’environnement, aux autres et à nous-même.

-  Nos organes des sens, en couplant notre perception et nos actions dans et sur l’environnement, construisent notre vision du monde, elle-même profondément reliée à nos croyances, à nos représentations et à nos expériences. Comme l’a clairement démontré Francisco Varela, notre fonctionnement de base s’élabore dans et par un couplage sensori-moteur : nos actions motrices ont des conséquences sensorielles, et nos actions sensorielles ont des conséquences motrices. Sensorialité et motricité ne fonctionnent pas indépendamment.

- Notre mémoire, contrairement à ce que nous pensons volontiers, n’est pas une affaire de stockage. Elle n’est pas quelque chose qu’on « a », ou qu’on « perd » et elle n’est en rien isolée de notre vie mentale. La mémoire est essentiellement une mise en relation et la reconstruction, dans le présent, d’évènements passés. Elle est à la fois le moteur et le résultat des capacités de reliance de notre cerveau.

- Nos langages sont nés de notre désir et de notre besoin de relier le réel à nos pensées, de raconter l’histoire de nos interactions, individuelles ou collectives, et de coordonner nos actions. Nos syntaxes sont l’expression de notre capacité de relier nos idées entre elles. Nos mots ont toujours une histoire : la nôtre reliée à celle de notre culture .

Les apprentissages réussis sont des apprentissages reliés

Les apprentissages qui n’aboutissent pas sont des apprentissages déconnectés, « flottants », non reliés à un contexte, à une histoire personnelle ou à un objectif connu. Les problèmes signalés par les éducateurs ne diffèrent pas d’une discipline à l’autre, d’une situation à l’autre : il s’agit toujours de difficultés de mémorisation, de motivation, de manque d’attention et de concentration, de non respect des consignes, de la peur du regard des autres, d’image négative de soi… Tout ceci revient à constater l’absence de reliance entre celui qui apprend et l’activité demandée, entre l’activité et l’objectif poursuivi, entre la durée de l’entraînement et la mesure du savoir-faire à un moment donné, entre le degré de compréhension et le niveau d’expression, entre ce qui est connu (c’est-à-dire déjà organisé) et ce qui est nouveau (c’est-à-dire qui exige la réorganisation du savoir), entre le niveau de compétence exigé par la tâche et les pré-requis nécessaires pour accomplir la tâche.

Relier la démarche éducative aux lois du vivant s’impose.

Quelle que soit notre relation d’aide : éducative, thérapeutique, sociale, culturelle, il nous revient de l’inscrire dans le rythme du vivant dans lequel il y a toujours un avant, un pendant et un après. En aménageant une démarche ternaire, nous faisons œuvre de reliance. On ne construit pas un édifice sans avoir auparavant déblayé le terrain, creusé les fondations, puis apporté les matériaux convenant au terrain et au plan de l’édifice.

Relier, en éducation, signifie donc faire au préalable un état des lieux (reliance proactive) dont l’immense intérêt est de faire prendre conscience des ressources dont on dispose, moment précieux entre tous pour établir les liens indispensables avec l’environnement, avec les autres, et avec soi-même . Le deuxième temps, l’activité elle-même, est trop souvent la seule prise en compte dans nos pratiques pédagogiques : l’heure de cours, l’exercice, l’interrogation, l’échange du « savoir » sont les uniques buts recherchés. Pourtant, l’activité prendra d’autant plus de signification et d’ancrage qu’elle sera suivie d’un troisième temps de reliance rétroactive, où un bilan sera fait de ce qui a été découvert, décidé, changé, et où la question essentielle sera posée, celle de la mise en mouvement et de la mise en perspective de ce qui a été appris : « et maintenant ? ».

Savoir apprendre c’est savoir se relier

Les actes cognitifs qui ont permis au vivant de se diversifier et de se complexifier sont les savoir-faire fondamentaux qui ont précédé de plusieurs millions d’années les savoir-faire de base enseignés à l’école (lire, écrire, compter) .Ces savoir-faire fondamentaux sont ceux qui répondent aux besoins d’équilibre de l’organisme-dans-son-environnement, au désir d’entrer en relation avec les autres et avec soi-même, à la quête de sens que tout être humain héberge en lui, qu’il en soit conscient ou non. Ils correspondent à des aptitudes potentielles présentes chez tout être humain dès sa naissance. Ces aptitudes demandent à être actualisées, c’est-à-dire reliées à un parcours de vie. Le rôle des éducateurs n’est autre que de créer les conditions favorables et d’accompagner l’actualisation de ces aptitudes en devenir, dans un travail de reliance patient et continu..

Pour mémoire, rappelons que, pour survivre, l’être humain a besoin de se relier à son contexte, d’en reconnaître les contraintes, de mettre de l’ordre dans la complexité qui l’entoure, de relier ce qui lui arrive à sa propre histoire. Pour s’adapter, il doit sélectionner et choisir ce qui est important, créer (c’est-à-dire se relier à ce qui est autre), entrer en réciprocité avec autre que lui. Pour devenir autonome, il lui revient de faire ce que personne ne peut faire à sa place, c’est-à-dire entrer en reliance avec les choses, avec les autres et avec lui-même. Il lui revient de rendre cette reliance unique et personnelle, et, aussi, de contribuer à la réalisation ou à l’accomplissement de l’œuvre commune, dans un espace-temps également commun et en devenir.

C’est donc un programme inépuisable de reliance qui attend les partenaires des situations éducatives, chaque étape demandant à être adaptée au contexte, au public et à un domaine spécifique. L’éventail des outils, démarches, activités de reliance est infiniment vaste, comme est vaste celui qu’on accompagne, puisqu’il est un être en devenir. Mieux, en advenir.

P.-S.

Voir aussi "Intuition et reliance en éducation" , communication de René Barbier au Congrès KOLISKO, UNESCO août 2006

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1 Message

  • > Relier, ce mot clé du vivant

    28 octobre 2006 12:13, par eugene onteniente
    Anthropo et reliance :J’adopte sans pb votre jargon(pas parisien pas francais d’origine)ca m’est d’autant plus facile,de laisser dans mon cerveau des cases pour la translinguistique,c’est insuffisant,faut -il que je prepare mon corps :je dois apprendre a vivre dans chaque culture,SACREE ANTHROPO,mais je ne relie pas les cultures,ni les humains,leurs particularismes sont trop vitaux. EUGENE

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