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Le "Matin déboutonné" ou l'aventure d'une jeune revue de poésie en France

jeudi 31 août 2006, par Forgeot Christophe


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Témoignage paru dans l'ouvrage Etre de la revue éditions Clapàs, 2002, 93 pages (avec 42 poèmes). A commander aux éditions Clapàs, 10, boulevard Sadi Carnot ; 12100 Millau ; ou à l'auteur par l'intermédiaire du site.

Ça te grattouille la citrouille, ça te triture les méninges, ça te titille depuis belle lurette dans le cervelet ! Et puis un jour tu passes à l'acte. Tu commets le crime de lèse-poésie sans trop prévoir les conséquences, sur ta vie, ton entourage, ton écriture. Tu te sens la vocation d'un géniteur de journal. Et comme t'es soi-disant poète, ben tu crées une revue poétique ! Tu accouches d'un canard boiteux. Sans savoir où il va te mener. Tu entres dans la grande famille des inconscients, des doux dingues : les revuistes.

Pierre Vaast

Lettres à un jeune revuiste, éd. P.V.1994.

Le projet

En 1993, cela faisait déjà une année que je désirais créer une revue de poésie avec le souci d'apporter quelque chose de nouveau au monde des revues déjà existant. Au printemps de l'année 1992, je parlais de mon projet à Myriam Lemonchois, rencontrée dans le cours de René Barbier, à l'Université Paris 8 - Saint-Denis (93). Myriam avait le même désir. Par ailleurs, je fis connaissance de Mina El Hassouni qui fut aussi désireuse de se lancer dans une telle aventure.

Après quelques réunions durant lesquelles nous aiguisâmes nos souhaits et nos réflexions sur l'originalité que nous voulions présenter au travers d'une revue, chacun d'entre nous écrivit un texte devant servir de base, de "plate-forme", au projet. Nous échangeâmes ces textes puis leur métissage servit de texte fondateur au dessein commun (les passages en italiques qui suivent sont extraits de ce texte fondateur). Ce texte regroupait quelques idées phares : rencontre interculturelle par la poésie, traduction des images poétiques et non traduction dite "de mot à mot", traduction des poèmes par leur auteur.

Rencontre interculturelle par la poésie

"Rencontre interculturelle par la poésie" parce que nous voulions une revue qui permette la rencontre de poètes et de lecteurs, nous voulions que la revue soit un banc où ces êtres s'assoient pour vivre les images du monde, les cueillir et les déguster. […] Si l'interculturalité est une ronde qui fait peur à certains, car toutes les mains ne se ressemblent pas, elle peut être comme l'enfant qui découvre ses capacités à s'intégrer dans un lieu qui le mettait en danger. L'être humain s'autorisant cette rencontre est un aventurier : ce qu'il connaît déjà ne lui suffit pas et il n'a pas peur de ce qu'il ne connaît pas encore. Il sait que les richesses sont aussi celles qui sont à venir. C'est un être sensible qui rejoint le poète dans sa vision de l'autre ; il reçoit la différence comme un présent et sait ce que donner veut dire. […] L'interculturalité commence avec son premier voisin et ne connaît pas de limites, la Terre étant un centre interculturel à elle seule. Pour Mina, Myriam et moi, créer cette revue de poésie interculturelle, cela voulait dire mettre en mouvement un métier à tisser qui voit s'entrelacer des fils de couleurs différentes pour devenir un patchwork. […] L'image poétique comme carte d'embarquement. Les mots passeports. Ainsi, nous avons présenté à nos lecteurs des textes en fon (langue du bénin), en ajukru (langue de Côte d'Ivoire – prononcer adjukru), en espagnol, en anglais, en italien, en sarde...

Traduction des images poétiques et non traduction dite de mot à mot"

Traduction des images poétiques et non traduction dite "de mot à mot" parce que plusieurs questions nous venaient à l'esprit : Peut-on traduire un poème ? Dans quelle mesure la poésie peut-elle se traduire quelle que soit la langue ? Que devient-elle transvasée dans une autre langue ? Les mots traduits gardent-ils le même impact, la même source d'images ? En créant Le Matin déboutonné, nous ne souhaitions rien d'autre que montrer des expériences, partager un espace avec des poètes de divers horizons, sans prétendre apporter des réponses à l'éternelle question de la traduction de la poésie1. L'intention de ne montrer que des traductions des images nous paraissait cependant essentiel car nous étions généralement déçus des traductions littérales. Nous ferons pourtant deux "entorses" à cette règle mais, et je le pense encore, "le jeu en valait la chandelle". La première est le texte de Rabah Belamri retranscrit mot à mot en braille, dans le numéro 4 de la revue (avec l'aide de l'imprimerie de la Fondation Valentin Haüy, à Paris). La seconde est la traduction des poèmes singes en français par André Mathieu, dans le numéro 11. Ces deux fois, j'ai personnellement pensé que l'originalité de ce que nous pouvions présenter dépassait notre "consigne" de départ. Ne pas accepter ces textes aurait été une fermeture de notre part. Aussi, afin d'être le plus ouvert possible, nous choisissions de ne pas nous contenter de textes traduits d'une langue à une autre mais d'accepter les transpositions d'une langue à un autre mode d'expressions : une reproduction de peinture, de dessin, de photographie, de poème visuel, de collage, de calligraphie, etc. Mais nous recevions tant de textes qui ne répondaient pas à nos attentes que nous avions décidé de sortir un numéro qui prendrait le contre-pied de nos habitudes éditoriales, qui proposerait le contraire de ce pour quoi nous avions créé la revue ; c'est ainsi que le numéro 8 vit le jour.

Traduction des poèmes par leur auteur

"Traduction des poèmes par leur auteur" parce que la lecture des poèmes traduits dans notre langue nous posait quelques problèmes en suspens : Est-ce vraiment l'image que le poète a voulu exprimer ? Comment un autre poète peut-il connaître et manifester la sensibilité de l'auteur ? La lecture d'un Rilke ou d'un Lorca me laisse parfois un doute... Lorsque le poète se traduit lui-même, il choisit les mots et les images qui recomposent son poème initial, écrivant (presque ?) un second poème. Il s'agit peut-être d'une (ré)écriture à laquelle il n'avait pas songé. Le poète laisse alors transparaître, d'une langue maternelle vers une langue d'adoption, ou vice-versa, le passage d'une culture à une autre. L'auteur qui maîtrise deux langues n'est-il pas le plus apte à traduire ses poèmes ? Bien sûr, pour cela, nous devions trouver des poètes qui "jouent le jeu", qui "se jettent à l'eau"... et la chose ne fut pas si simple.

Le lieu de naissance

Depuis plusieurs années je faisais partie du Centre Interculturel de Vincennes à Saint-Denis, le C.I.V.D., dont l'objectif est le dialogue des cultures. Cette association gérée par des étudiants, à laquelle je suis toujours très attaché, fut fondée par Annie Couedel (maître de conférence) en 1984 afin, à nos yeux, de mettre en place un dispositif permettant un enrichissement humain, une incitation à la création, une incitation à créer ensemble (comme nous l'avons écrit dans chaque numéro du Matin déboutonné). Il n'en est toujours pas moins un centre qui offre la possibilité aux différentes composantes de la fac [Paris 8-Saint-Denis], habituellement cloisonnées (étudiants, personnel administratif et technique, enseignants) de se retrouver pour la mise en œuvre de projets. C'est par cette dynamique de création collective que se développe une véritable interculturalité nous dit une des autoprésentations de l'association... Favoriser, dans cette université déracinée, une ambiance et une énergie créatrice proches de celles connues à Vincennes était également la volonté de la fondatrice du Centre.

Cependant, bien qu'ayant participé activement à l'association (notamment en filmant des Festivals Interculturels) en 1985 et 1986, je ne pouvais plus m'y investir, pour des raisons de disponibilité, pendant plusieurs années. La création du Matin déboutonné était une excellente occasion de renouer des liens avec cette association porteuse d'espoir. De plus, je pensais qu'une revue de poésie interculturelle ne pouvait trouver mieux pour naître qu'une association pour qui l'interculturalité était au centre de ses préoccupations. Je proposais alors notre projet et accepta, par la suite, le poste de trésorier du C.I.V.D. (j'en fus le trésorier jusqu'en 1997).

La naissance du titre

Après avoir construit notre projet et trouver l'association qui pouvait l'accueillir, il nous fallait trouver un titre qui représentait au mieux notre vision de la poésie et de l'ouverture que nous souhaitions vivre ensemble, ouverture interculturelle, ouverture poétique, ouverture pour un meilleur partage. Mina, Myriam et moi avions bien dénicher quelques titres s'accordant avec nos désirs mais rien n'était vraiment concluant. Nous décidâmes alors de proposer à René Barbier de procéder à un "brainstorming" avec ses étudiants ("Tempête sous le crâne" : technique qui consiste à dire sans réfléchir tout ce qui passe par la tête à partir d'un sujet précis. Quelqu'un écrit, de préférence sur un tableau bien en vue, tous les mots cités.) Au total, près de deux cents titres furent ainsi trouvés. Ultérieurement, nous nous réunissâmes pour nous concentrer sur ces abondantes propositions et Le Matin déboutonné fit peu à peu surface... jusqu'à ce qu'aucun autre titre ne put l'égaler. Nous nous rendîmes compte que c'était René Barbier lui-même qui avait proposé ce titre lors du "brainstorming". Pour ma part, ce titre représentait des volets qui, un beau matin, s'ouvrent sur le monde, ou encore un corsage de femme qui se déboutonne un beau matin... Nul doute que pour Mina et Myriam d'autres images venaient entourer cette trouvaille ! En tout cas, celle-ci symbolisait pour tous trois l'ouverture, le partage, l'espace, le départ vers l'Autre... De plus, ces deux mots, qui, a priori, n'avaient rien à voir ensemble, créaient de nouvelles images et reflétaient le mieux du monde ce que représentait, pour nous, le poème : […] essentiellement une aspiration à des images nouvelles3.

Un démarrage laborieux

Forts de ce grand projet, mais n'ayant pas d'argent pour le lancer, nous avons décidé d'aller trouver le service de l'Université Paris VIII chargé d'aider, de promouvoir et de coordonner les actions culturelles sur le campus. Lors de l'entretien avec l'un des représentants de ce service ("Action Culturelle et Artistique", service désigné sous les abréviations "ACA"), on nous proposa de prendre en charge la sortie du premier numéro. Nous remerciâmes l'interlocutrice mais lui expliquâmes cependant que seule la prise en charge des trois premiers numéros assurerait le lancement de la revue ; le temps d'avoir suffisamment d'abonnés pour "voler de nos propres ailes". La prise en charge d'un seul numéro, à nos yeux, vouait, le projet à un échec certain. Cette dame nous dit alors qu'elle en parlerait aux autres coresponsables du service avant de prendre une telle décision. Nous attendîmes plusieurs mois une réponse. Après maintes tentatives pour en obtenir une (appels téléphoniques, déplacements, etc.), Cette responsable nous signala que ses collègues du service en question s'étaient réunis et avaient décidé, malgré nos arguments, de prendre en charge uniquement la sortie du premier numéro de la revue. Déception. Tristesse. Abattement. Puis persévérance : convaincus que nous avions raison, nous prîmes le parti de constituer un comité de patronage pour "forcer" l'écoute, pour pouvoir dire que la revue de poésie interculturelle intéressait beaucoup de personnes dans et hors l'Université, que des personnalités du monde universitaire et de la recherche, du monde de la poésie, du théâtre, de l'écriture en général et des arts plastiques... se mobilisaient pour elle.

Des témoignages de sympathie (écrits et verbaux) venant des membres de ce comité, comme d'autres personnes, arrivèrent ; ceux notamment de Hervé Bazin, Christian Bobin, Jean Cathelin, Michel Chaillou, Michel Deguy, Mohammed Dib, Guy Foissy, Christian Grente, Guillevic, Victor Haïm, Émile Hemmen, Gaspard Hons, Anise Koltz, Henri Meschonnic, Claude Pujade-Renaud, Robert Sabatier, Philippe Tancelin, Daniel Zimmermann... (que les autres me pardonnent de ne pouvoir citer tout le monde). Je pris alors la résolution de rencontrer la Présidente de l'Université de l'époque, Madame Irène Sokologorsky, afin de lui expliquer notre cas particulier. Là encore, plusieurs mois furent nécessaires avant d'obtenir une réponse. Mes coups de fil répétés et mes visites hebdomadaires finirent par avoir raison des réticences (je remercie au passage le secrétaire de la Présidente, Monsieur Daniel Mohn, pour sa courtoisie durant tous ces mois "d'acharnement revuistique") : Madame la Présidente accepta de soutenir la revue jusqu'à la hauteur de 2.500 francs, c'est-à-dire trois numéros imprimés sur les presses de l'Université. Nous avions obtenu gain de cause ! Enfin, nous croyions. Car lorsque nous sommes retournés voir le service ACA (par lequel il était impératif de passer pour faire imprimer la revue), nous eûmes à faire à un autre responsable qui, par son air désagréablement surpris, nous indiqua de manière implicite qu'il n'avait jamais été au courant du projet de la revue... Il était fort à parier que la responsable rencontrée, il y avait presqu'un an, nous avait menti.

Confrontés à cette situation pénible pour nous, qui nous sentions floués, comme pour le responsable qui devait "tomber des nues" et se sentir "court-circuité", les choses s'engagèrent très mal : le monsieur nous dit qu'il allait rencontrer la Présidente pour mettre les choses au clair... Nouvelle désillusion, nouvelle attente... Quelque temps plus tard, en janvier 1993, le monsieur, un peu obligé de reconnaître l'accord déjà passé, prit du bout des doigts notre premier numéro pour l'apporter à l'imprimerie de l'Université. Enfin, nous pouvions dire que la revue était née... Il en aura fallu du courage !

Deux sacrés coups de pouce

Pendant ces longs mois d'attente et de ténacité, je ne perdis pas mon temps : j'entrepris de présenter le projet de la revue au Prix Culture-Action organisé par le C.R.O.U.S. (Centre Régional des Oeuvres Universitaires et Scolaires) de l'Académie de Créteil (regroupant à l'époque 75.000 étudiants). Ce prix était destiné (il existe toujours) à encourager la création, à aider à la réalisation des projets d'étudiants et à accompagner les projets les plus intéressants sur le plan culturel et humanitaire.

Pendant près d'un an, je me rendis donc plusieurs fois à Créteil pour présenter et soutenir le projet de la revue. Je me souviens avoir lu des poèmes à Mlle Aucone et Mme Schiavi qui me recevaient avec beaucoup de cordialité dans leur bureau ! Parmi de très nombreux projets, trente furent sélectionnés et, le 10 mai 1993, chaque représentant des projets vint défendre le sien, sans dépasser deux minutes de parole, devant un jury composé d'une dizaine de personnes et les 29 autres participants sélectionnés. De cette séance, le jury, réuni à huis clos, retint 6 projets. Les 6 finalistes concernés développèrent chacun encore quelques minutes leur projet et une nouvelle délibération à huis clos déterminèrent les quatre lauréats.

C'est ainsi que Le Matin déboutonné reçut le "1er Prix Culture-Action 1993". 12.000 francs dans l'escarcelle de la revue, ce n'était pas superflu... (surtout qu'il n'y avait rien avant !). Une autre bonne nouvelle suivit : le C.N.O.U.S. (Centre National des Oeuvres...) remit quelques prix également à certains projets jugés les plus intéressants parmi ceux de tous les C.R.O.U.S. de France... La encore, Le Matin déboutonné fut couronné et reçut 12 autres milliers de francs ! Quel triomphe pour la poésie ! Heureux, Mina, Myriam et moi-même, accompagnés par l'équipe du C.I.V.D., avons reçu ces deux prix des mains du poète et chercheur Henri Meschonnic, lors d'une soirée au "CROUS Club" organisée par le C.R.O.U.S. de Créteil et son directeur Jean-Francis Dauriac. Folle soirée mémorable pendant laquelle poèmes, chansons, danses, mets et vins furent partagés avec une bonne centaine de personnes.

Développement et progression

Sans vouloir détailler chaque numéro (les lire serait la meilleure façon de se rendre compte), je peux tracer de manière assez brève l'évolution de la revue : en 1993, 3 numéros virent le jour. Le premier numéro fut de 20 pages car peu de textes nous étaient parvenus. Ce numéro accueillit, entre autres choses, des textes de René Welter (de la revue Estuaires, Luxembourg), Jean Cathelin (de la revue L'Iris Espace, Paris), Patrick Devaux (Belgique), Sabine Sicaud (par l'intermédiaire de Guy Foissy)... Des tentatives vinrent enrichir le thème principal de la revue, à savoir la traduction des images poétiques : dessins à l'ordinateur de René Barbier et jeux d'écriture de Myriam Lemonchois. Et déjà les autres revues saluaient ce prmier numéro et lui tendaient la main : notamment Froissart et l'ami bienveillant Jean Dauby, Le Journal des poètes avec un article de Claude Raynaud, L'Écho du C.A.L.C.R.E. (ancêtre d'Écrire et éditer) avec Roger Gaillard, Françoise Valencien et toute l'équipe, Les Cahiers luxembourgeois avec Nic Weber et Bernard Georges, L'Arbre à paroles grâce à Agnès Henrard (Roland Counard par la suite). Des journaux comme Le Parisien et le Courrier de l'Escaut (Belgique) parlaient des prix reçus et du lancement du premier numéro, la revue Écrire aujourd'hui fit part de la nouvelle et la revue Regards, de l'Université de Paris XIII-Val de Marne, accepta un de mes articles présentant notre "bébé". Marie-Andrée Balbastre nous permis de présenter la revue sur les ondes de la radio Vexin Val-de-Seine –96.2 F.M.– (Fatima El Hassouni lut quelques poèmes du Matin déboutonné et d'Emmanuel Berland à qui nous avions proposé de partager l'antenne. Ce fut ce jour où nous rencontrâmes Susana Licheri qui devint par la suite correspondante de la revue en Italie).

Le deuxième numéro, toujours de 20 pages, ouvrit ses pages en avril, et Emmanuel Berland, Émile Hemmen, Gaspard Hons, Jean Rousselot et Colette Nys-Mazure (qui s'avéra une fidèle et précieuse compagne de la revue) furent du voyage. Yvon Josse (avec un jeu de noir et blanc sur dessins et textes), Jean-Pierre Hurel (avec un dessin), Mina El Hassouni (avec une calligraphie en arabe) proposèrent d'alimenter l'aspect interculturel et original de la revue. Quelques commentaires, en dernière page, vinrent agrémenter l'ensemble. Ces commentaires étaient les prémices des rubriques qui se développèrent par la suite : Quelques informations, Nous avons aimé des revues et Entrelignes. En mai, je présentais la revue au Centre Culturel Français de N'Djaména, sur les ondes de la Radio National du Tchad et rencontrais le poète Samafou Diguilou.

L'équipe de la rédaction s'affermit au fur et à mesure des numéros parus et le troisième numéro gagna 8 pages de plus : Françoise Lison-Leroy allia dessin et texte, Claude Hamelin nous offrit nos premières traductions des images poétiques d'une langue à une autre (français-anglais). Maya Laure-Lecca, Myriam Lemonchois et moi-même contribuèrent au numéro avec des dessins et des textes. Hervé Bazin, Jean Portante, Chantal Couliou et quelques autres partagèrent nos pages. Des discussions, au sein de l'équipe animatrice de la revue, naissaient de nouvelles initiatives : par exemple, celle de demander à chaque auteur de se présenter lui-même ou de présenter son ou ses œuvre(s) dans le style qui lui convenait ; celle de partager le numéro avec une maison d'édition ou une revue en insérant dans chaque exemplaire de la revue un tract les présentant (et nous commencions avec les éditions le Dé bleu de Louis Dubost) ; l'initiative aussi de la rubrique "Nous avons aimé" dans laquelle quelques recensions de recueils et de revues n'avaient pas encore de réelle consistance. Les textes reçus étaient en nette augmentation, le nombre d'abonnés augmentait lui aussi (jusqu'à 120). Comme nous le souhaitions, la revue accueillait aussi bien des auteurs connus qu'inconnus (un nombre important d'entre eux publiaient même pour la première fois). Le courrier arrivait maintenant de manière plus significative et les articles parlant de la revue étaient réguliers et abondants (et pas tous consentant d'ailleurs : Jacques Simonomis du Cri d'os fit quelques critiques pertinentes et Jacmo, de Décharge (si, si !), en fit quelques autres plus rêches et plus difficiles à avaler lorsqu'on s'échine à faire du mieux qu'on peut sans expérience2. Mais nous les avons reçues quand même, ces critiques, car elles étaient constructives et elles m'ont servi, personnellement, à recadrer le tir et, pour notre équipe, à ajuster ses souhaits et ses volontés avec ses réalisations (et ce n'est pas une mince affaire lorsqu'on est plusieurs sur le coup...). Avec tout ça, la tâche de l'équipe animatrice grandissait...

Ayant encaissé l'argent des deux prix dans le courant de l'année 1993, 1994 vit apparaître un Matin déboutonné n°4 doté de 40 pages ! Entre autres poèmes, deux beaux textes (un d'Abdellatif Laâbi et un autre de Patrick Coppens – du Canada), à la mémoire du poète assassiné en Algérie, Tahar Djaout, un autre de Guillevic, des expériences de traductions entreprises par Yves-Ferdinand Bouvier, Mina El Hassouni et Suzana Licheri vinrent accompagner le poème en braille et "en noir" (comme disent les non-voyants) du poète Rabah Belamri. L'insertion du texte en braille de Rabah put se faire grâce à la collaboration de Mlle Sophie Braun et de M. Barbier de l'imprimerie de la Fondation Valentin Haüy, à Paris. En effet, j'avais personnellement le désir d'ouvrir les pages à ce qui pouvait être de l'ordre de l'inconnu pour nos lecteurs. J'entrepris aussi de publier des textes traduits en langage des signes, mais plusieurs visites au Château de Vincennes (où un centre de sourds et malentendants existe) ne purent aboutir à une publication.

Prenant en compte les critiques constructives des amis revuistes, nous avions déjà développé les rubriques existantes ("Quelques informations" et "Nous avons aimé des revues...") et désirions maintenant créer deux autres rubriques : "Paroles" et "Entrelignes". "Paroles" se destinait à accueillir toutes les réflexions sur la traduction en poésie, comme un espace ouvert à autre chose qu'aux poèmes eux-mêmes. Par la suite, cette rubrique servit aussi à rendre quelques hommages (Hervé Bazin qui soutenait la revue, Léo Ferré qu'avait connu notre ami et parrain Christian Grente et Guillevic que j'avais moi-même rencontré et apprécié à plusieurs reprises). "Entrelignes" ouvrait la revue aux commentaires des recueils qui arrivaient de plus en plus nombreux dans la boîte aux lettres du C.I.V.D.. Le travail commençait à prendre une envergure à laquelle nous n'étions pas préparés. Par nécessité, et par plaisir aussi, je pris seul en charge plusieurs domaines.

Satisfaction et turbulences

L'une de mes plus grandes satisfactions concernant notre expérience est que Le Matin déboutonné a touché beaucoup de personnes qui ne font pas partie du milieu (assez restreint) de la poésie. Certes, j'ai conscience que de nombreuses personnes se sont abonnées, au démarrage de la revue, par amitié, par simple désir de soutenir une démarche d'amis ou de parents que nous étions (et je leur suis toujours très reconnaissant) et une majorité de ces personnes ont préféré ne pas poursuivre le chemin avec nous. Je regrette que Le Matin déboutonné n'ait pas su faire plus et mieux pour les attirer vers la poésie. Cependant, il faut bien reconnaître que la revue est ainsi entrée chez elles, elles qui n'avaient pas un seul recueil de poème dans leur bibliothèque (et parfois même pas de bibliothèque, voire pas ou très peu de livres), et ça, c'est important. D'ailleurs, de nombreuses personnes m'ont confié qu'elles avaient découvert la poésie grâce au Matin déboutonné et qu'elles avaient aimé ! Ces personnes (du monde rural, comme du monde urbain) ont continué ensuite à s'abonner à la revue non plus seulement par sympathie pour l'un des membres de l'équipe, mais aussi par intérêt, par simple plaisir de lire des poèmes. C'est une très grande satisfaction pour moi car, toute proportion gardée, notre travail a vraiment contribué à l'élargissement du lectorat de la poésie (qui a tendance à n'être plus constitué que par les auteurs eux-mêmes). Par ailleurs, en même temps que certains abonnés de la première heure nous quittaient (et à notre grand plaisir aussi car cela prouvait que les critiques à l'égard de la revue poussaient les "initiés" à se rapprocher d'elle), les auteurs et les lecteurs habituels de la poésie vinrent compenser leur départ : peu à peu, un "glissement" sensible du lectorat s'opérait tout en conservant de nombreux fidèles.

Devant l'affluence des textes et des nouveaux contacts que suscitait la revue et devant le retard que nous avions pris dans la régularité des parutions, nous décidâmes de sortir un ouvrage plus épais comprenant deux numéros : le 5 et le 6 (68 pages). Mohammed Dib et Philippe Tancelin vinrent rejoindre une photo prise en Andalousie et sa traduction de Colette Nys-Mazure, une traduction des images poétiques en fon (langue du Bénin) de Florent Eustache Hessou, une aventure de Régis Nivelle, une expérience en couleurs de Jean-François Ramolino de Coll'Alto, mais aussi des textes de Patrick Joquel, Jacques Brossard, René Barbier, Thierry Marc Didier Manyach...

Devant la responsabilité et le travail grandissants, l'investissement de chacun des membres de l'équipe aurait dû croître en conséquence. Mais, la plupart du temps par empêchement, il n'en n'était rien. Je pris donc personnellement une part de travail de plus en plus importante. Cette période (1er trimestre 1995) correspond aussi au désengagement de Myriam Lemonchois qui ne pouvait plus assumer sa part et qui, peut-être, connut une certaine lassitude devant les efforts à fournir et/ou une certaine gêne devant mon ardeur et ma détermination en augmentation constante afin d'assurer le développement de la revue et les devoirs que celui-ci impliquait (mais ceci ne demeure que pure supposition car rien ne me permet d'être affirmatif à ce sujet). Le départ de notre amie Myriam compromettait la parution de la revue car en plus de notre charge de travail (lecture et choix des textes de plus en plus nombreux, courrier volumineux auquel il fallait répondre, gestion des abonnements, préparation des différentes rubriques, démarches de promotion et de diffusion, etc.), il fallait maintenant en assurer la mise en page. Je pensais, à l'époque, que malgré notre passion et notre énergie, il serait difficile de maintenir en vie, à deux, le Matin déboutonné. Heureusement que la famille et les amis redoublèrent de solidarité : Mon père, Jacky, ma compagne, Béatrice Bélard, firent les corrections, Susanna Licheri et Clément Gnagne (dont je parle plus loin) participèrent également activement à l'élaboration, enfin mon vieil ami rencontré grâce au C.I.V.D. près de dix ans plus tôt, Sami Melayah, assura une grande partie de la maquette. Alors que le numéro 7 venait de paraître (avec au sommaire, David Dumortier, Samafou Diguilou – du Tchad –, Chantal Couliou, un collage traduit par Jean Rousselot, une traduction de l'italien par Yves-Ferdinand Bouvier, des calligraphies en arabe de Mina...), et avec cette aide substantielle, Mina et moi-même tentions de relever le défi et préparions avec dynamisme le n°8. Mais notre dynamisme ne pouvait rien face au déroulement du temps et nous savions que nous ne pourrions faire un numéro 9 cette année. Cela ferait immanquablement deux numéros en 95, au lieu de trois...

C'est peu de temps avant, et au plus grand soulagement de Mina et de moi, que Clément Gnagne nous contacta par courrier. Tant elle représentait d'espoirs, je conserve sa lettre, du 7 février 1995 : elle le présente (étudiant en licence de Droit à Paris 8), raconte comment il a connu les coordonnées de la revue (pendant la conférence, à l'Université, sur la culture caraïbéenne, avec Edouard Glissant) et annonce son désir de nous rencontrer. La rencontre se fit sur le campus. Elle fut riche et sympathique. Je sentis Clément passionné de poésie. Je me souviens qu'il déplorait le fait de n'avoir rencontré personne, jusqu'à ce jour, d'aussi passionné que lui. Je me rendis compte également qu'il connaissait relativement peu le monde de l'édition et des revues de poésie et notre proposition de collaboration à la revue l'enchanta, lui qui voulait partager ses écrits et œuvrer pour la poésie. Notre amitié naquit aussitôt et les séances de travail furent productives.

Vitesse de croisière et nouveautés

De cette nouvellealliance, et de l'aide précieuse de Susanna, Béatrice, Sami, Jacky, Josette Forgeot (belle solidarité familiale ! heureusement que c'était du bénévolat !), Marie Ulysse (la compagne de Clément) et Jérémie Dobiecky (pour la couverture), le numéro 8 vit le jour en décembre 95 (72 pages). Recevant beaucoup de choses qui ne correspondaient pas à nos attentes, ce numéro avait pour but de présenter tout ce que nous ne présentions pas habituellement : "La revue change, se dégourdit les pages, évite de se prendre trop au sérieux : vous y trouverez des choses que vous ne reverrez pas de sitôt. Vous y apprécierez tout le contraire de ce pour quoi nous l'avons créée !" annonce l'éditorial. C'est ainsi qu'à côté des hommages rendus à des amis disparus (Giselle Dauby et Rabah Belamri), de textes uniquement en français de May Waggoner (États-Unis), Michèle Caussat et de la présentation d'une revue récente, Poésie terrestre d'Emmanuel Berland, nous accueillions une traduction du tableau "Le Cri" de Munch, par Jean Rousselot, et une autre d'une sculpture de Béatrice Bélard, par moi-même. Les pages de ce numéro 8 s'ouvraient également sur une traduction littérale en italien de Susanna Licheri, en sarde, en italien, en espagnol et en anglais par Arnaldo Pontis (de Cagliari), ainsi qu'en espagnol par Mélanie Lafonteyn. Elles s'ouvraient également sur deux écritures "à quatre mains" : la première par Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, et la seconde par Alain Tailly et Olivier Bleys... Afin d'assurer une meilleure diffusion de la revue, je la déposais à la librairie de l'Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et à la Maison de la presse de la ville de Descartes (Indre-et-Loire).

Mina proposa à une amie, Laurence Konieczny, de venir compléter le noyau du Matin déboutonné (désormais composé de Mina, Clément et moi). Malheureusement, l'expérience ne dura que le temps du numéro 9 (90 pages). Susanna Licheri, depuis le numéro 8, devenait notre correspondante en Italie et Sami Melayah effectua la mise en page de la revue. Participèrent aussi à ce numéro 9, Béatrice Bélard et Christiane Laïfaoui. Il nous a semblé intéressant, en effet, de permettre à des personnes extérieures à la revue, comme à Christiane Laïfaoui par exemple, de contribuer de manière ponctuelle à sa réalisation en apportant des articles ou des notes de lecture. Cet apport enrichissant ne pouvait être que bénéfique, et, si nous atteignions alors une sorte de "vitesse de croisière", nous pensions, grâce aux "interventions extérieures", pouvoir éviter une certaine routine.

Par ailleurs, ce numéro fut aussi l'occasion d'accueillir d'autres auteurs : Michel Manoll (avec deux inédits offerts par Thérèse Manoll), Jean-Luc Lamouille, Jean-Michel Bongiraud, Zebeida Chergui, Andrée Chedid, Jacques Taurand, Saïd Mohamed, Philippe Caquant, l'ami canadien Claude Hamelin, Mélanie Lafonteyn (avec un superbe "triptyque" comprenant un texte en français sur Hydra – village grec – sa traduction par une photo en couleurs puis par un texte en espagnol)... La couverture de ce numéro (que l'on doit à Mina El Hassouni) traduit l'idée d'ouverture en langue arabe. Sachant qu'elle allait en étonner plus d'un, elle fut choisie parce qu'elle exprimait, parce qu'elle exprime, l'orientation de la revue et, au-delà d'elle-même, l'orientation de l'association : l'interculturalité comme véhicule d'une vie meilleure, l'interculturalité comme début d'un métissage prometteur, bien qu'encore trop frileux.

Dans le même temps, grâce à l'action d'Annie Couedel (la fondatrice du C.I.V.D.), d'autres librairies accueillaient la revue : les librairies Épigramme, rue Saint-Antoine et rue de la Roquette, à Paris. Le C.A.L.C.R.E. fut invité à présenter ses annuaires qui aident à lutter "contre le racket de l'édition" et à mieux connaître les salons et les foires, les revues et les maisons d'édition de tous les genres littéraires. Approchait maintenant à grand pas le numéro 10... l'occasion de faire le point !

Faire le point, cela voulait dire, pour nous, 106 poètes et artistes connus, méconnus et inconnus publiés. Cela voulait dire confirmer nos choix, avancer de nouvelles propositions, réfléchir à une meilleure répartition des tâches... Au chômage et père d'une merveilleuse petite fille depuis quelques mois, je désirais quitter la région parisienne pour la province avec ma petite famille et m'assurer également un meilleur avenir professionnel. Je ne pouvais donc plus me consacrer autant à la revue. (Toute proportion gardée, pour connaître ce qu'est la vie d'un revuiste, je conseille la lecture du très bon livre de Pierre Vaast : "Lettres à un jeune revuiste", éditions P.V. ; 240, rue Victor Hugo ; 62221 Noyelles-sous-Lens). Le bénévolat, quand on ne gagne presque rien, c'est "courageux" de la part du bénévole et c'est une sacrée "preuve d'amour" de la part de la compagne ou du compagnon qui accepte et soutient ! Je devais m'activer pour retrouver un emploi très vite. Dégager du temps et de l'énergie devenait vital pour moi ; pour retrouver un emploi mais aussi pour terminer mon mémoire de D.E.A. de Sciences de l'éducation (260 pages, sur la poésie et l'éducation) avant la fin de l'année 96 (dernière année qui m'était accordée). Mina, Clément et moi décidâmes alors de mieux se répartir le travail. Compréhensifs, ils s'engagèrent tous deux dans la réalisation de ce numéro 10 mais c'était sans compter sur leurs conditions qui ressemblaient un peu aux miennes : petits boulots ou emplois peu stables, pas beaucoup d'argent... Le numéro 10 mit du temps à naître et je dus, après la soutenance de mon D.E.A., terminer le travail pour que le numéro sorte avant la fin de l'année civile. Solidaire, Sami Melayah vint prêter main forte, Jean-Claude Rossignol, en collaborateur ponctuel, participa au numéro et de nombreux auteurs purent ainsi s'exprimer dans un ouvrage, me semble-t-il, de qualité : Michel Manoll, Thierry Cazals, Delacroix, Laurence Lamiable, Alain Guillard, Christian Grenouillet, Béatrice Machet, Loriola (avec deux magnifiques collages qui feront par la suite partie d'un recueil publié aux éditions du C.I.V.D.), José de Almeida Monteiro, Stéphane Julien, Roger Lahu, Daniel Tornare, Xavier Martin, Gérard Lemaire, Gilles Cheval, accompagnés des "habitués" de la revue : Yves-Ferdinand Bouvier (avec une très belle traduction d'images, d'abord sous forme de négatifs puis "développées" comme si le lecteur se trouvait dans une chambre noire d'un labo photo), Chantal Couliou, Patrick Joquel...

La couverture, un dessin de Pauline Noubel (13 ans), prenait l'allure d'un soleil déboutonné et rappelait aussi notre souhait d'être toujours accessible aux jeunes : le numéro 1 de la revue avait accueilli Sabine Sicaud (décédée à l'âge de 15 ans, en 1928). Le numéro 2 comportait un poème d'un jeune écolier de 10 ans, Cyril Néroli, et la quatrième de couverture du numéro 8 proposait un autre dessin de Pauline Noubel (12 ans à l'époque) ainsi qu'un texte de Hamit Bogar Wahali, élève en classe de 5e au C.E.G. de Farcha, à N'Djamena, au Tchad. Anissa El Hassouni (13 ans) composa la couverture du numéro 11.

Ce numéro 10 (90 pages) était aussi l'occasion de donner la parole à l'ami Christian Grente, pour un hommage, sans date anniversaire, à Léo Ferré et de présenter L'édition Fer de Chances, maison d'édition et de diffusion animée par Gilles Cheval. Pour notre plus grande satisfaction, 19 pages d'articles, d'informations et de notes de lecture donnaient de la crédibilité à l'appellation "revue" du Matin déboutonné (une revue n'est pas une anthologie) – crédibilité qui, nous en avions conscience, pouvait faire défaut à cause du manque de rigueur dans la régularité des parutions !

Mina et Clément acceptèrent de réitérer leurs efforts et de prendre en charge, avec mon aide, le numéro suivant...

Le déclin et la fin

1997 allait bon train. Les semaines passaient et, manifestement, Mina et Clément ne purent pas coordonner leur travail comme ils l'auraient souhaité. Ne voyant rien venir au mois de juillet (alors que nous devions sortir 3 numéros dans l'année !), je conclus qu'il serait, comme pour moi, très difficile à mes deux amis de concilier l'énorme travail que nécessite la naissance d'un numéro avec leur vie personnelle et professionnelle. De plus, j'avais appris que Mina voulaient également quitter l'Ile-de-France pour la Bourgogne (son pays d'enfance), voire même l'étranger, et que Clément, seul, ne pourrait pas s'occuper de tout, d'autant plus qu'il venait de créer sa propre revue (désireux de s'ouvrir sur le conte et la nouvelle). Résigné, je repris le numéro en main et proposa à mes deux acolytes d'arrêter là notre belle aventure, par respect des abonnés et de tous ceux qui soutenaient la revue. Sans un minimum de rigueur, ce n'était pas la peine de continuer. De trois numéros par an, nous serions passé à deux puis à un... cela n'avait plus de sens et les abonnés auraient eu raison de se sentir délaissés. Nous ne pouvions plus assurer. Il ne fallait surtout pas tenter de porter la revue à bout de bras plus longtemps et risquer une fin brutale, sans pouvoir prévenir les parrains, les lecteurs, les auteurs, les confrères et, surtout, sans prévenir et rembourser les abonnés. Trop de revues s'éteignent sans un signe, sans "tirer la révérence" et remercier ceux qui ont donné de leur temps et de leur argent. Nous décidâmes alors de sortir le dernier numéro de la revue en s'expliquant dans l'éditorial : "[…] Aujourd'hui, nous, fondateurs et animateurs du Matin déboutonné, accusant des retards dans la conception et la sortie des numéros et sentant ne plus pouvoir servir au mieux ses abonnés, préférons arrêter sa parution "dans de bonnes conditions" plutôt que d'attendre une interruption encore plus brutale et incorrecte. En effet, l'interruption est programmée à plus ou moins court terme pour diverses raisons : recherches d'emploi pour une construction d'avenir plus stable vers d'autres horizons, disponibilité de plus en plus réduite..."

Je pris soin de rembourser chaque abonné(e) selon la situation de son abonnement et m'appliqua avec passion à "fabriquer" ce dernier numéro. Celui-ci voulait présenter un hommage à Agnès Prévost (elle aussi, partie trop brutalement (hommage rendu par son compagnon René Barbier, Alexandre Lhotellier et moi) et un autre (par Mina et moi) à Irène Sokologorsky, Présidente sortante de l'Université Paris 8 sans qui, je l'ai déjà dit, la revue n'aurait pas pu voir le jour en 1993. Dans ses pages, également, des textes traduits de l'ajukru (langue de Côte d'Ivoire) et du singe (oui, du singe !) par André Mathieu (qui signe aussi un texte présentant son travail, à découvrir !) font équipe avec des poèmes de Françoise Urban-Menninger, Hubert Guillaud et Jean-Luc Lamouille (de L'Arme de l'écriture), Danielle Terrien, Pierre Maubé (de Poésie sur Seine), Michel Saint-Luc, Jacques Taurand (avec un long poème dédié à Jean Rousselot). Quelques auteurs fidèles sont aussi de la partie, Patrick Devaux, Chantal Couliou, Mélanie Lafonteyn et, comme un clin d'œil, Guillevic, avec un court poème : "L'épopée est quotidienne. // Tous les jours / Elle nous défie / de vaincre // La vieillesse / Qui nous propose / Son à quoi bon ?" (p.41). Ce numéro 11, après la rubrique Paroles (qui évoque notamment des expériences à propos de la traduction), laisse "traditionnellement" la place à la rubrique de présentation des auteurs par eux-mêmes, puis aux informations et à la volonté de laisser Jacques Taurand s'exprimer sur son excellent livre sur la vie et l'œuvre de Michel Manoll (préfacé par Jean Rousselot et publié par l'Harmattan). Ensuite, les notes de lecture (Pierre Maubé, Jean-Luc Lamouille et Régis Nivelle deviennent pour l'occasion nos collaborateurs) sont suivies, et c'est la dernière page du Matin déboutonné, par des extraits de textes imprimés sous forme de messages brefs d'auteurs récemment disparus : Rabah Belamri, Hervé Bazin, Guillevic, Jean Dauby et Agnès Prévost (sculpteuse et chercheuse en Sciences de l'éducation, à Paris 8).

Il me semble que ces messages d'amis, et le fait que les trois animateurs soient présents dans leur revue, donnent à l'ensemble de l'ouvrage une sorte d'épilogue sympathique. Mais le cœur est gros. Et le dernier envoi, s'il est le présage d'un "soulagement" est difficile à vivre. Le Matin déboutonné a refermé ses volets, comme la guinguette, après une fête passée trop vite. Puis un grand vide. Et des articles et des lettres amicales d'interrogations, de soutien moral, de reconnaissance qui réchauffent (merci notamment aux abonnés et aux revuistes qui se sont manifestés, touchés par cette disparition). Et puis le temps passe... et les onze numéros sortis me parlaient et m'interrogeaient bientôt : "pourquoi, toi qui nous a donné la vie, qui t'est tant battu pour nous faire naître, pourquoi nous supprimes-tu ? pourquoi nous fauches-tu en si belle croissance ? Pourquoi n'as-tu pas fait en sorte pour que d'autres petits frères, d'autres petites sœurs viennent agrandir la famille ? A cette mitraille de questions qui suscitent encore autant de pincements au cœur, je répondais que lorsqu'on ne peut plus assurer une régularité de parution, lorsque le respect des abonnés est atteint, lorsqu'aucune condition n'est réunie pour permettre un travail rigoureux, il ne sert à rien de s'entêter, de vouloir, à tout prix, faire perdurer ce que l'environnement, dans son ensemble, pousse à la fin. Et puis, lorsque la passion et le plaisir sont altérés et s'effacent peu à peu au profit de l'angoisse (devant l'ampleur de la tâche et d'être en retard dans la parution), au profit de la précipitation (pour boucler les numéros), le bénévolat contracte un goût amer dont il est sain de se débarrasser. La décision d'arrêter fut évaluée, mesurée, soupesée et rien ne me permettait d'envisager une amélioration des conditions de réalisation de la revue : sans parler des situations professionnelles et personnelles de chacun, le départ programmé à plus ou moins brève échéance de Mina et de moi-même, pour l'étranger ou la province, compromettaient de manière significative tout espoir de renversement de situation et aggravaient, au contraire, les risques d'une chute brutale et âpre, sans possibilité alors d'avertir les abonnés, les lecteurs... chose que je refusais absolument.

Cependant, de manière tout à fait personnelle, le fait d'arrêter tout ouvrage au sein du C.I.V.D. ne me paraissait pas non plus envisageable. Le désir de garder une activité, moins exigeante qu'une revue et pouvant s'adapter à ma situation, se fit ressentir assez rapidement. Aussi, l'idée de créer un petit secteur éditorial dans l'association avait déjà fait son chemin puisque j'avais fait paraître en 1996 un recueil de 5 pièces de théâtre en un acte aux éditions du C.I.V.D. (parrainé par l'auteur dramatique Guy Foissy). La rencontre avec Loriola, auteur des deux collages en couleur, accompagnés de textes, dans le numéro 10, permit de concrétiser ce désir, à la fin de 1997, grâce à la publication de son recueil L'Invisible bleu. Avec une micro-édition, une équipe de travail et la régularité des parutions n'avaient plus de raison vitale d'être. Seul et avec un rythme de travail devenu libre, je pouvais désormais continuer d'accomplir ma petite part de labeur en faveur de la diffusion de la poésie. Dans ce sens, ma "contribution", très modeste il est vrai, pouvait se réaliser, même si, pour moi, cela sonnait la fin, prématurée et définitive, de cette matinée d'encre et de papier. Pas d'inquiétude : si une matinée meurt, le matin naît toujours.


(1) Lire à ce sujet deux ouvrages passionnant : Un art en crise d'Efim Etkind aux éditions L'Age d'Homme et le numéro 23 de la revue Parterre verbal qui s'intitule : Poésie et traduction (3, impasse du Poirier ; 39700 Rochefort-sur-Nenon).

(2) Pour ceux qui veulent se lancer dans l'aventure ou qui désirent en savoir un peu plus sur le revuisme, qu'ils me permettent de leur conseiller un excellent livre sur la question : Lettres à un jeune revuiste de Pierre Vaast, Editions P.V., 1994, 175 pages, 70FF (240, rue Victor Hugo, 62221 Noyelles-sous-Lens, France).

(3) Gaston Bachelard. L'Air et les songes. Paris : Le livre de poche, rééd. 1992.., p.6.

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Forgeot Christophe
écrivain et poète. Formateur d'adultes, doctorant en Sciences de l'éducation (université Paris 8)







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