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Lettre à Lara sur l'éducation n°6 : De la sagesse laïque mardi 16 mai 2006, par René BARBIER |
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Avant-propos Je veux poursuivre, en cette année 2006, une série de réflexions intitulée Lettres à Lara sur l'éducation commencée en 1998. Chaque "lettre" devait paraître régulièrement. Pour des raisons personnelles, il n'en a pas été ainsi. Je me propose aujourd'hui de poursuivre cette entreprise et de communiquer sur le mode d'un "dialogue", mi-imaginaire, mi-réel, avec une personne singulière, une jeune fille, étudiante en lettres et sciences humaines, et que je nommerai Lara pour la circonstance et avec laquelle j'entretiendrai un rapport de tutoiement. J'ai besoin de ce rapport à la fois affectif et imaginaire pour écrire sur le thème de l'éducation. J'espère pouvoir ainsi tenir compte de son point de vue et de sa compréhension des idées, parfois difficiles, que je pourrai développer. Il se peut que mes propos à Lara ne soient pas très éloignés de ce que je pourrais dire à ma propre fille. Ce type de rapport pédagogique m'oblige à revoir ma façon de communiquer, de parler, de présenter les théories qui me semblent importantes en éducation. J'envisage ces textes comme susceptibles également d'intéresser d'autres étudiants, des jeunes gens, et peut-être des moins jeunes, concernés par la connaissance de soi en liaison avec l'éducation. J'ai le sentiment que beaucoup de ceux-ci sont en recherche de points de repères quant au sens de la vie. A presque l'âge de la retraite, et avec plus de trente ans dans d'enseignement supérieur, je pense pouvoir commencer à proposer un dialogue sur ce "chemin de l'intérieur" dont parlait Novalis, qui résulte d'une longue expérience personnelle, sans prétendre pour autant, que c'est le chemin de la vérité pour autrui. Simplement une confrontation de valeurs et de pratiques, d'intelligibilité et de mise en ordre symbolique qui me semble être l'essentiel de l'éducation. Si l'expérience porte ses fruits, j'espère pouvoir l'ouvrir sur des rencontres régulières avec les lecteurs, à partir des thèmes développés dans cette publication. ![]()
L'expérience spirituelle et la sagesse laïque Lara : Tu parles de plus en plus d'expérience spirituelle et de "sagesse laïque". Peux-tu m'éclairer un peu sur ce que tu entends par là ? Bien volontiers, encore que, sur ces mots, la prudence et l'humilité soient de mise. L'expérience spirituelle est la base de toute évolution personnelle dans le domaine des rapports entre le sujet et le monde. Depuis la Renaissance, où l'experimentum à de plus en plus supplanté l'experientia, c'est à dire que l'expérience scientifique supposée objective a submergé l'expérience affective, intuitive et personnelle, la connaissance spirituelle a cru trouver sa source dans l'étude des théories, livres et des gloses. Mais, l'Asie et toutes les grandes mystiques de l'humanité, nous montrent que celle-ci s'enracine dans un bouleversement psychique lié au vécu d' un "moment" exceptionnel par le sujet. Je fais partie d'un laboratoire - EXPERICE (universités Paris 8-Paris 13) - qui revendique l'importance de l'expérience humaine dans le domaine de la recherche. Pour ma part, dans le domaine de connaissance qui m'intéresse (la sagesse laïque et l'éducation), l'expérience humaine, que je nomme plus volontiers l'expérientialité, est essentielle. Lara : Oui, mais qu'est-ce qui caractérise alors l'expérience spirituelle ? L'expérience spirituelle est très différente de l'expérience scientifique. En effet, elle est, pratiquement, unique ou, en tout cas, plutôt rare comme fait bouleversant. L'expérience scientifique, qui vise à démontrer le bien-fondé d'une hypothèse, se doit d'être reproductible, multiple, précise, déterminée, contrôlable par tous, pour permettre d'en dégager des régularités voire des lois. Elle est fondée sur une logique de l'identité, de la non-contradiction et du tiers exclu. Elle est, avant tout, du domaine de la "raison" raisonnante. L'expérience spirituelle est d'un autre ordre. Elle est plus intuitive, paradoxale, contradictoire, imprévue, non déterminée, non reproductible. Il faut se méfier des "gourous" qui prétendraient entrer en "expérience spirituelle" à tout bout de champ. Les "miracles" et les tours de prestidigitation des charlatans du sacré ne sont, en rien, des preuves de quoi que ce soit. Lara : Mais comment parler de ce type d'expérience si l'on n'a pas de preuve ? Il faut distinguer la "preuve" (scientifique) du "témoignage" (spirituel). Ce dernier s'appuie sur une expression humaine d'un niveau de réalité que seuls ceux qui ont vécu le même type de parcours singulier peuvent comprendre (et non expliquer). La "preuve" scientifique, chacun peut l'expliquer, en suivant un raisonnement logique. Encore que, parfois, des "faits" scientifiques peuvent être mis au jour, et répétés, sans qu'aucun raisonnement probant puisse être réellement apporté. C'est ainsi que ce qu'on a nommé "la mémoire de l'eau" proposée par Benveniste, récemment décédé, demeure une énigme controversée. D'un autre côté, des savants sont capables, par l'exercice de leur imagination, de prévoir les effets d'une expérimentation qui, pourtant, ne peut être encore réalisée dans les conditions technologiques de leur temps. C'est ce qu'on appelle des "expériences de pensée", comme celle dite du paradoxe EPR (Einstein, Podolsky, Rosen) [1] qui visait a contrario, à réfuter une théorie de la non-séparabilité de l'univers, et que le Français Alain Aspect a réussi à mettre en oeuvre réellement, dans les années récentes, confirmant ainsi la réalité de la non-séparabilité. Lara : Je vois, mais dans le cas de l'expérience spirituelle, n'y a -t-il jamais de "reproduction" ? Comme je l'ai dit, il faut rester très critique à l'égard de ce d'aucuns prétendent vivre à cet égard. Néanmoins, être critique ne veut pas dire fermé et obtus. Nous ne savons presque rien de ce qu'est, véritablement, un être vivant, et surtout, un être humain. Des études récentes sur le cerveau montrent que nous avons des possibilités non encore explorées d'entrer en résonance avec des niveaux de réalité inconnue de la plupart, par la méditation, en produisant des ondes particulières (onde alpha). Des parties spéciales du cerveau seraient activées à ce moment. Un grand mystique de l'Inde, Ramakrishna, était capable d'entrer en extase presque toujours. On a dit de Krishnamurti qu'il était, en permanence, dans un état d'esprit "vacant", sans pensée ni image. Ce qui demeure incompréhensible et "impossible" pour un philosophe comme Cornelius Castoriadis pour qui le flux mental est, sans cesse, tissé d'images, de symboles, de pensées. Je parie plutôt pour le caractère exceptionnel de l'expérience spirituelle. Un peu à ce qu'a vécu le grand sage non-dualiste Ramana Maharshi (mort en 1950) qui, à l'âge de 16 ans, a eu l'expérience psychique de la mort physique. Cette expérientialité l'a conduit directement à une connaissance ultime de la réalité non duelle. Il est alors parti vers la montagne d'Arounachala et y est demeuré, seul, de nombreuses années, avant de descendre et de rester au pied d'un arbre dans le village de Tirunimavalai. Il était profondément ancré dans la non-dualité à la suite de cette expérience humaine. Il n'avait plus besoin d'aucune autre "expérience". D'ailleurs Krishnamurti se méfiait de "faire des expériences". Il pensait que cela relevait de "méthodes" plus ou moins maîtrisées et aux effets attendus, à partir desquelles aucune véritable connaissance ne saurait naître. On sait que l'Eglise catholique est également très prudente sur ce type de démonstrations spirituelles. Elle mène une enquête approfondie avant de déclarer q'une personne a eu des "visions" à dominante spirituelle. Dans les années soixante-dix, quand j'ai fait partie de groupes de bio-énergie, j'ai vu à quel point certains habitués étaient capables de s'autoconditionner pour entrer régulièrement dans des sortes d' "extase" bioénergétique. Lara : Tu restes donc en alerte, par rapport à ces phénomènes. Tu l'as bien dit : "en alerte", c'est à dire à la fois ouvert et circonspect. C'est pourquoi je parle plutôt de "sagesse laïque" que de "spiritualité laïque". La spiritualité laïque renvoie, malgré tout, à un imaginaire d'un Dieu pour la plupart. Certes, le Dalaï-Lama parle de "spiritualité laïque" alors que dans le bouddhisme, s'il y a des "dieux", il n'y a pas de Dieu créateur. Le terme de "sagesse laïque" me semble plus pertinent pour celui qui demeure dans un questionnement sur la relation à l'Inconnu (au sens d'un être qui ne serait ni"nommable" ni "représentable"). La sagesse, sous ce vocable, demande une ouverture à l'altérité radicale, à l'impossibilité de connaître l'essentiel du Réel, une "non-maîtrise" absolue sur un "sens" logique de ce qui est. Mais ce n'est pas une impossibilité de vivre, en des moments exceptionnels, des "pans" de ce Réel et, du même coup, d'en rester enrichi et complètement transformé en profondeur, quand bien même on ne revivrait plus de tels "moments". La sagesse laîque n'affirme rien : ni que Dieu existe, ni qu'il n'existe pas. Elle affirme que ce type d'interrogation est un faux problème. Le vrai problème, c'est le sentiment de VIVRE pleinement, dans la non-dualité, à chaque instant de son existence, toutes les dimensions de ce Réel que l'on rencontre à l'extérieur (apparemment) et à l'intérieur de nous-même. Cela exige une attention vigilante et permanente qui n'a rien à voir avec une "extase" exubérante. Mais c'est, à coup sûr, un sentiment de "dépassement" de soi-même et de "reliance" à la totalité du monde et des autres formes de vie, en tout premier lieu les êtres humains, qui s'accomplit dans une éthique de vie humainement vérifiable. Cette éthique de vie peut s'inspirer de l'"octuple voie" du bouddhisme traditionnel, notamment de l'esprit de compassion ou de l'amour chrétien, sans s'y inféoder. Elle a tout à gagner à explorer les sagesses de la Grèce antique, si bien mises en lumière par l'oeuvre du philosophe Pierre Hadot ou encore par Maria Daraki dans son "Une religiosité sans Dieu : essai sur les stoïciens d'Athènes et Saint Augustin" (La Découverte, 1989). Car l'éthique doit être, en permanence, en liaison avec la complexité de la modernité. Lara : Il me semble que la sagesse laïque dont tu parles, s'accompagne d'une certaine joie ? Tu as raison. Je ne conçois pas de sagesse laïque sans le sens de la Profondeur, et, du même coup, de la joie sans objet. C'est pourquoi la reconnaissance de la sagesse laïque en soi-même va de pair avec celle d'un "clair-joyeux" psychique et dans la vie quotidienne de la personne. Il s'agit bien de "joie" et non de "plaisir". La joie n'a pas de contraire, comme l'amour. Le plaisir impose la souffrance. La passion, la haine. La joie fait partie d'un autre niveau de réalité non duelle. Elle est intense mais non passionnelle. Elle est simple comme bonjour. Elle s'étaye sur les moindres choses du monde : une herbe folle, un sourire d'enfant, un reflet dans une rivière, un nuage qui se défait, l'envol d'une hirondelle, une main tendue par un ami, un travail bien exécuté, un sens de l'union.Il est devenu difficile pour beaucoup de reconnaître la valeur de ce type de joie. Il faut, à la plupart des gens, une joie spectaculaire, tonitruande, explosive, de multitude, à l'image des films à gros budget d'Hollywood. La joie dont je parle est plutôt intime, secrète, sans fracas, quasiment imperceptible à autui.Elle rayonne à l'intérieur. Elle éclaire le regard d'un humour subtil, d'une malice subliminale. Lara : Mais comment cette joie peut-elle se conjuguer avec le Mal ? Tu soulèves une question radicale. Le Mal existe et nous surprend à chaque instant. Mais puisqu'il est habituel autour de nous, ne lui donnons aucune apparence de majesté et retirons le "L" majuscule. Inutile de faire semblant de ne pas le voir. Tôt ou tard, il nous rejoindra et nous prendra dans sa destructivité maligne. Le mal ne vient pas d'une entité mystérieuse. Il arrive directement de l'homme encore non-né. Dans son dernier ouvrage sur la Beauté, le sage poète contemporain François Cheng nous rappelle comment, durant sa jeunesse, lui est apparu clairement, et d'une façon conjointe, le sens même d'une immense beauté, par la vue magnifique des montagnes chinoises, et, en considérant le massacre de Nankin (en Chine) pendant la guerre sino-japonaise, la toute puissance du mal. Dans la sagesse laïque, on reconnaît pleinement la question du mal. Mais on y répond pas par les arguments habituels aux grandes religions du Livre. Le mal n'est pas le fait d'un "diable" quelconque et le coupable n'ira pas en "enfer", ce lieu imaginaire destiné à soumettre les êtres humains, par le truchement de la peur. Le mal, dans la sagesse laïque, correspond à une ignorance : celle de la plénitude de la vie dans une réalité non-duelle. Dès lors qu'il peut être dans une situation d'éducation sagement humaine, il est dans la nature de l'être humain de se développer selon une tendance lui permettant d'aller vers la vérité. Cette vérité n'est pas dans un livre - fût-il "sacré" - mais dans l'épreuve d'une expérience fondamentale de l'unité du Réel. Dans cette épreuve, le regard sur le monde se métamorphose et les ressources du mal se délitent. L'éthique qui en découle n'est en rien une "morale" extérieure au sujet, mais une nécessaire injonction venant du plus profond de lui-même. Il est remarquable qu'un des moines bouddhistes tibétains, torturés par les militaires chinois, ait répondu ceci, à la question suivante : quel a été le plus grand risque pour vous durant toutes ces épreuves ? "La crainte de perdre la compassion pour mes tortionnaires." Quelles que soient les haines développées contre lui par des personnes mal intentionnées, le Dalaï Lama demeure dans une sorte d'amitié conflictuelle avec le gouvernement chinois. Ce que les tenants de la pensée dichotomique du Bien ou du Mal aux USA (ici il faut rétablir les majuscules !), ne peuvent comprendre. Le sens de la vie internationale dans la sagesse laïque, c'est le contraire d'une politique extérieure bushienne depuis des années.
Frise à Marieke, peinture de GORE [1] Le paradoxe EPR tire son nom d'une expérience conçue par la pensée qui fut proposée en 1935 par Einstein, Podolsky et Rosen et qui était censée démontrer que la mécanique quantique était incomplète. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_EPR, |
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René BARBIER Entretien sur le CIRPP avec F.Fourcade Les six valeurs de l'engagement éducatif du CIRPP |
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