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Heisenberg et les niveaux de réalité mercredi 18 janvier 2006, par NICOLESCU Basarab |
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1. Introduction L'idée de " niveaux de Réalité " s'est imposée à moi lors d'un séjour à Lawrence Berkeley Laboratory, en 1976, parce que je ne comprenais pas d'où venait la résistance de l'unification entre la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Tel a été le point de départ de ma réflexion. Je travaillais à l'époque avec Geoffrey Chew, le fondateur de la théorie du bootstrap. Les discussions que j'ai eues avec lui et avec d'autres collègues de Berkeley m'ont beaucoup stimulé pour arriver à formuler cette idée. C'est à Berkeley que j'ai commencé la rédaction d'un livre concernant les prolongements épistémologiques et philosophiques de la physique quantique. En 1981, je fus intrigué par la notion de " réel voilé " de Bernard d'Espagnat [1] , qui ne me semblait pas être une solution satisfaisante au problème qui me préoccupait et j'ai décidé de rendre publique ma notion de " niveaux de Réalité ". J'ai introduit ainsi cette notion dans un article publié en 1982 [2] . La formulation de ce concept a été reprise dans la première édition de mon livre Nous, la particule et le monde [3] . Puis, au fil des années, j'ai développé cette idée dans des livres, articles et conférences. En 1992 j'ai été invité en tant qu'expert à une session de l'Académie Pontificale des Sciences dédiée à l'étude de la complexité dans les sciences. J'ai parlé sur la Nature considérée du point de vue de la physique quantique et j'ai présenté mon approche concernant les niveaux de Réalité [4] . Le grand physicien autrichien Walter Thirring, présent au congrès de Rome, a tenu à me communiquer un petit article, encore inédit, où j'ai découvert ses considérations importantes sur la nature des lois physiques, dans le cas de niveaux différents de réalité [5] . Peu de temps après j'ai eu connaissance des travaux de Laurent Nottale [6], physicien théoricien à L'Ecole Normale Supérieure de Paris, qui se posait la même question que moi - c'est-à-dire : " d'où vient l'apparente impossibilité d'unification entre la théorie de la relativité et la mécanique quantique ? ". Nottale ne se propose pas d'établir des passerelles entre les deux théories de la relativité et de la mécanique quantique. Il veut une théorie qui n'est ni la physique classique ni la physique quantique, une théorie tierce, dont on retrouve, comme cas particuliers, à certaines échelles, la mécanique quantique et la mécanique classique. Il s'agit d'un programme, bien entendu, et non d'une théorie qui est arrivée à son aboutissement. J'ai retrouvé chez lui l'idée de niveaux, d'une manière implicite et très subtile, c'est-à-dire par les fractales. L'idée que l'espace-temps doit être lui-même soumis à la relativisation d'échelle est tout à fait en accord mon point de vue. Mais la grande surprise est arrivée en 1998, lorsque j'ai découvert l'ouvrage de Werner Heisenberg, Philosophie - Le manuscrit de 1942 [7] . Ce livre a provoqué en moi un véritable éblouissement parce que j'y retrouvais la même idée de niveaux de réalité, sous une forme différente, certes, mais très féconde. Le livre de Heisenberg a eu une histoire étonnante : il a été écrit en 1942, mais il n'a été publié en allemand qu'en 1984. Il a été traduit en français en 1998. Il n y a pas encore, à ma connaissance, une traduction en anglais de cet ouvrage. Le point de vue que je vais exprimer dans ce texte est en accord total avec celui des fondateurs de la mécanique quantique : Werner Heisenberg, Wolfgang Pauli et Niels Bohr. Mais, pour des raisons d'espace, je ne peux aborder, dans cette étude, que les idées philosophiques de Heisenberg. Je vais commencer par exposer mes propres idées pour ensuite étudier la correspondance entre mes idées et celles de Heisenberg. 2. Réalisme classique et réalisme quantique La science moderne est fondée sur l'idée d'une séparation totale entre le sujet-connaisseur et la Réalité, supposée être complètement indépendante du sujet qui l'observe. Mais, en même temps, la science moderne se donnait trois postulats fondamentaux, qui prolongeaient, à un degré suprême, sur le plan de la raison, la quête de lois et de l'ordre : 1. L'existence des lois universelles, de caractère mathématique. 2. La découverte de ces lois par l'expérience scientifique. 3. La reproductibilité parfaite des données expérimentales. Les succès extraordinaires de la physique classique, de Galilée, Kepler et Newton jusqu'à Einstein, ont confirmé la justesse de ces trois postulats. En même temps, ils ont contribué à l'instauration d'un paradigme de simplicité, qui est devenu prédominant au seuil du XIXe siècle. La physique classique est fondée sur l'idée de continuité, en accord avec l'évidence fournie par les organes des sens : on ne peut pas passer d'un point à l'autre de l'espace et du temps sans passer par tous les points intermédiaires. L'idée de continuité est intimement liée à un concept-clé de la physique classique : la causalité locale. Tout phénomène physique pouvait être compris par un enchaînement continu de causes et d'effets : à chaque cause à un point donné correspond un effet à un point infiniment proche et à chaque effet à un point donné correspond une cause à un point infiniment proche. On n'a point besoin d'une quelconque action directe à distance. Le concept de déterminisme est central dans la physique classique. Les équations de la physique classique sont telles que, si on connaît les positions et les vitesses des objets physiques à un moment donné, on peut prédire leurs positions et leurs vitesses à n'importe quel autre moment du temps. Les lois de la physique classique sont des lois déterministes. Les états physiques étant des fonctions de positions et de vitesses, il en résulte que si l'on précise les conditions initiales (l'état physique à un moment donné du temps) on peut prédire complètement l'état physique à n'importe quel autre moment donné du temps. L'objectivité de la physique classique est fondamentalement liée à la connaissance d'un objet évoluant dans le temps à une dimension et dans l'espace à trois dimensions. Le rôle central de l'espace-temps à quatre dimensions n'a pas été altéré par les deux théories de la relativité, restreinte et générale, d'Einstein, qui constituent l'apogée de la physique classique. La mécanique quantique est en rupture totale avec la mécanique classique. Selon la découverte de Planck, l'énergie a une structure discrète, discontinue. La discontinuité signifie qu'entre deux points il n'y a rien, ni objets, ni atomes, ni molécules, ni particules, juste rien. Et même le mot " rien " est de trop. Une quantité physique a, selon la mécanique quantique, plusieurs valeurs possibles, affectées de probabilités bien déterminées. Mais dans une mesure expérimentale on obtient, bien évidemment, un seul résultat pour la quantité physique en question. Cette abolition brusque de la pluralité des valeurs possibles d'une " observable " physique, par l'acte de mesure, avait une nature obscure, mais elle indiquait clairement l'existence d'un nouveau type de causalité. Sept décennies après la naissance de la mécanique quantique, la nature de ce nouveau type de causalité a été éclaircie grâce à un résultat théorique rigoureux - le théorème de Bell - et à des expériences d'une grande précision. Un nouveau concept faisait ainsi son entrée dans la physique : la non-séparabilité. Les entités quantiques continuent d'interagir quel que soit leur éloignement. Un nouveau type de causalité apparaît ainsi - une causalité globale qui concerne le système de toutes les entités physiques, dans leur ensemble. Les entités quantiques - les " quantons " - sont à la fois corpuscules et ondes ou, plus précisément, ils ne sont ni particules ni ondes. Les célèbres relations de Heisenberg montrent, sans aucune ambiguïté, qu'il est impossible de localiser un quanton dans un point précis de l'espace et dans un point précis du temps. Autrement dit, il est impossible d'assigner une trajectoire bien déterminée à une particule quantique. L'indéterminisme régnant à l'échelle quantique est un indéterminisme constitutif, fondamental, irréductible qui ne signifie nullement hasard ou imprécision. Les soi-disant paradoxes quantiques (comme, par exemple, le fameux paradoxe du " chat de Schrödinger ") sont de faux paradoxes, car ils révèlent des contradictions exclusivement par rapport au langage naturel, ordinaire, qui est celui du réalisme classique ; ils cessent d'être des paradoxes quand le langage propre à la mécanique quantique est utilisé. S'ils sont instructifs quand l'on désire montrer l'incompatibilité entre le réalisme classique et le réalisme quantique, ces paradoxes deviennent inutiles dans le contexte des idées quantiques. La vraie question est l'incompatibilité entre le réalisme classique et le réalisme quantique. L'objet classique est localisé dans l'espace-temps tandis que l'objet quantique n'est pas localisé dans l'espace-temps. Il évolue dans un espace mathématique abstrait, régi par l'algèbre des opérateurs et non pas par l'algèbre des nombres. Dans la physique quantique, l'abstraction n'est plus un simple moyen de description de la réalité mais une partie constitutive de la réalité elle-même. L'objet classique se soumet à la causalité locale, tandis que l'objet quantique ne se soumet pas à cette causalité. Il est impossible de prévoir un événement quantique individuel. On ne peut prévoir que de probabilités d'occurrences d'événements. La clé de la compréhension de cette situation apparemment paradoxale et même irrationnelle (du point de vue du réalisme classique) est le principe de superposition quantique : la superposition de deux états quantiques est à nouveau un état quantique. Il est impossible d'obtenir la mécanique classique comme cas particulier de la mécanique quantique car la constante h caractérisant les interactions quantiques – la célèbre constante de Planck – a une valeur numérique bien déterminée. Cette valeur est différente de zéro. Le passage à la limite h _ 0 n'a aucun sens rigoureux. La rupture radicale entre le réalisme classique et le réalisme quantique explique pourquoi on n'a pas réussi jusqu'à présent à réunir la théorie de la relativité et la mécanique quantique dans une seule et même théorie malgré l'évolution fulgurante de la théorie quantique des champs aboutissant à la théorie des supercordes. Il est même possible qu'une telle théorie d'unification ne sera jamais trouvée. Cette incompatibilité signifie-t-elle qu'on a atteint une limite dans la description physique de la réalité ou bien qu'une nouvelle caractéristique de la réalité vient d'être découverte ? C'est cette deuxième possibilité que je voudrais explorer maintenant. 3. Les niveaux de réalité J'interprète l'incompatibilité entre la mécanique quantique et la mécanique classique comme signifiant la nécessité d'élargir le champ de la réalité, en abandonnant l'idée classique de l'existence d'un seul niveau de réalité. Donnons au mot " réalité " son sens à la fois pragmatique et ontologique. J'entends par Réalité, tout d'abord, ce qui résiste à nos expériences, représentations, descriptions, images ou formalisations mathématiques. Dans la physique quantique, le formalisme mathématique est inséparable de l'expérience. Il résiste, à sa manière, à la fois par son souci d'autoconsistance interne et son besoin d'intégrer les données expérimentales sans détruire cette autoconsistance. Il faut donner aussi une dimension ontologique à la notion de Réalité. La Nature est une immense et inépuisable source d'inconnu qui justifie l'existence même de la science. La Réalité n'est pas seulement une construction sociale, le consensus d'une collectivité, un accord intersubjectif. Elle a aussi une dimension trans-subjective, dans la mesure ou un simple fait expérimental peut ruiner la plus belle théorie scientifique. Bien entendu, je distingue Réel et Réalité. Le Réel signifie ce qui est, tandis que la Réalité est reliée à la résistance dans notre expérience humaine. Le réel est, par définition, voilé pour toujours, tandis que la Réalité est accessible à notre connaissance. Il faut entendre par niveau de Réalité un ensemble de systèmes invariant à l'action d'un nombre de lois générales : par exemple, les entités quantiques soumises aux lois quantiques, lesquelles sont en rupture radicale avec les lois du monde macrophysique. C'est dire que deux niveaux de Réalité sont différents si, en passant de l'un à l'autre, il y a rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux (comme, par exemple, la causalité). La discontinuité qui s'est manifestée dans le monde quantique se manifeste aussi dans la structure des niveaux de Réalité, par la coexistence du monde macrophysique et du monde microphysique. Les niveaux de Réalité sont radicalement différents des niveaux d'organisation, tels qu'ils ont été définis dans les approches systémiques. Les niveaux d'organisation ne présupposent pas une rupture des concepts fondamentaux : plusieurs niveaux d'organisation appartiennent à un seul et même niveau de Réalité. Il n y a pas de discontinuité entre les niveaux d'organisation appartenant à un niveau de Réalité bien déterminé. Les niveaux d'organisation correspondent à des structurations différentes des mêmes lois fondamentales, tandis que les niveaux de Réalité sont engendrés par l'action cohérente des ensembles de lois radicalement différentes. Les niveaux de Réalité et les niveaux d'organisation offrent la possibilité d'une nouvelle taxinomie de huit mille disciplines académiques existantes actuellement. Plusieurs disciplines peuvent coexister à un seul et même niveau de Réalité même si elles correspondent à de niveaux d'organisation différents. Par exemple, l'économie marxiste et la physique classique appartiennent à un seul et même niveau de Réalité, tandis que la physique quantique et la psychanalyse appartiennent à un autre niveau de Réalité. Grâce à la notion de niveaux de Réalité, la Réalité acquière une structure multidimensionnelle et multiréférentielle. Aussi, les niveaux de Réalité permettent de définir de notions utiles comme niveaux de langage, niveaux de représentation, niveaux de matérialité ou niveaux de complexité. La Réalité comporte, selon mon modèle, un certain nombre de niveaux. En effet, les considérations précédentes concernant deux niveaux de Réalité peuvent être aisément généralisées à un nombre plus grand de niveaux. L'analyse qui va suivre ne dépend pas du fait que ce nombre soit fini ou infini. Pour la clarté terminologique de l'exposé, je vais supposer que ce nombre est infini. Il y a certainement une cohérence entre les différents niveaux de Réalité, tout du moins dans le monde naturel. En fait, une vaste autoconsistance semble régir l'évolution de l'univers, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, de l'infiniment bref à l'infiniment long. Par exemple, une toute petite variation de la constante de couplage des interactions fortes entre les particules quantiques conduirait, au niveau de l'infiniment grand - notre univers, soit à la conversion de tout l'hydrogène en hélium, soit à l'inexistence des atomes complexes comme le carbone. Ou bien, une toute petite variation de la constante de couplage gravitationnelle conduirait soit à des planètes éphémères, soit à l'impossibilité de leur formation. De plus, selon les théories cosmologiques actuelles, l'Univers semble capable de s'autocréer sans aucune intervention externe. Un flux d'information se transmet d'une manière cohérente d'un niveau de Réalité à un autre niveau de Réalité de notre univers physique. Chaque niveau de Réalité a son espace-temps associé. Ainsi le niveau de Réalité classique est associé à l'espace-temps à quatre dimensions, tandis que le niveau de Réalité quantique est associé à un espace-temps à plus de quatre dimensions. Dans la théorie des supercordes la plus sophistiquée et la plus prometteuse sur le plan de l'unification de toutes les interactions physiques – la théorie M (" M " de " membrane "), l'espace-temps doit avoir onze dimensions : une dimension de temps et dix dimensions d'espace. Les supercordes modifient d'une manière intéressante notre conception de la réalité physique. La supercorde, entité fondamentale de la nouvelle théorie, est un objet étendu dans l'espace. Par conséquent, il est logiquement impossible de définir où et quand les supercordes interagissent. Cette caractéristique est tout à fait dans l'esprit de la mécanique quantique. D'autre part, leur taille finie implique qu'il y a une limite à notre possibilité de sonder la réalité. Notre convention anthropomorphe de distance de s'applique tout simplement plus. Ni l'univers ni aucun de ses objets n'ont un sens au-delà de cette limite. Enfin, les dimensions spatiales sont de deux genres : grandes, étendues, visibles (comme les trois dimensions de ce que nous considérons comme notre espace) et petites, enroulées sur elles-mêmes, invisibles. Un nouveau Principe de Relativité émerge de notre modèle de Réalité : aucun niveau de Réalité ne constitue un lieu privilégié d'où l'on puisse comprendre tous les autres niveaux de Réalité. Un niveau de Réalité est ce qu'il est parce que tous les autres niveaux existent à la fois. Autrement dit, notre modèle est non-hiérarchique. Il n y a pas de niveau fondamental. Mais l'absence des fondements ne signifie pas une dynamique anarchique. Les fondements sont remplacés par la dynamique solidaire et cohérente de tous les niveaux de Réalité déjà découverts ou qui seront découverts dans l'avenir. Chaque niveau de Réalité est caractérisé par l'incomplétude : les lois régissant ce niveau ne sont qu'une partie de l'ensemble des lois régissant tous les niveaux de Réalité. Cette propriété est en accord avec le théorème de Gödel, concernant l'arithmétique et toute théorie mathématique contenant l'arithmétique. Le théorème de Gödel nous dit qu'un système d'axiomes suffisamment riche conduit inévitablement à des résultats soit indécidables, soit contradictoires. La dynamique des niveaux de Réalité s'éclaire d'une manière pertinente par les trois thèses formulées par le physicien Walter Thirring : 1. Les lois de tout niveau inférieur ne sont pas complètement déterminées par les lois du niveau supérieur. Ainsi, des notions bien ancrées dans la pensée classique, comme " fondamental " et " accidentel " doivent être réexaminées. Ce qui est considéré comme fondamental à un certain niveau peut apparaître comme accidentel à un niveau supérieur et ce qui est considéré comme accidentel ou incompréhensible à un certain niveau peut apparaître comme fondamental à un niveau supérieur. 2. Les lois d'un niveau inférieur dépendent plus des circonstances de leur émergence que des lois du niveau supérieur. Les lois d'un certain niveau dépendent essentiellement de la configuration locale à laquelle ces lois se réfèrent. Il y a donc une sorte d'autonomie locale du niveau de Réalité respectif. Mais certaines ambiguïtés internes concernant les lois du niveau inférieur sont résolues par la considération des lois du niveau supérieur. C'est l'autoconsistance des lois qui réduit l'ambiguïté des lois. 3. La hiérarchie des lois a évolué en même temps que l'Univers lui-même. Autrement dit, nous assistons à la naissance des lois au fur et à mesure de l'évolution de l'Univers. Ces lois préexistent au " début " de l'Univers en tant que potentialités. C'est l'évolution de l'Univers qui actualise ces lois et leur hiérarchie. La zone entre les différents niveaux de Réalité ainsi que la zone au-delà de tous les niveaux de Réalité est en fait une zone de non-résistance à nos expériences, représentations, descriptions, images ou formalisations mathématiques. Cette zone de transparence est due aux limitations de notre corps et de nos organes des sens, quels que soient les instruments de mesure qui prolongent ces organes des sens. Nous devons donc déduire que la " distance " (comprise en tant que distance topologique) entre les niveaux extrêmes de Réalité est finie. Mais cette distance finie ne signifie nullement une connaissance finie. Tout comme un segment de droite contient un nombre infini de points, la distance topologique finie peut correspondre à un nombre infini de niveaux de Réalité. L'Objet est défini, dans notre modèle, par l'ensemble des niveaux de Réalité et sa zone complémentaire de non-résistance. On voit ainsi toute la différence entre mon approche de la Réalité et celle de Bernard d'Espagnat. Pour d'Espagnat il y a en fait un seul niveau de réalité – la réalité empirique – entouré d'une zone diffuse de non-résistance, qui correspond au Réel voilé. Le Réel voilé, par définition, ne résiste pas. Par conséquent, il n'a pas les caractéristiques d'un niveau de Réalité. En m'inspirant de la phénoménologie d'Edmund Husserl [8], j'affirme que les différents niveaux de Réalité sont accessibles à la connaissance humaine grâce à l'existence de différents niveaux de perception, qui se trouvent en correspondance biunivoque avec les niveaux de Réalité. Ces niveaux de perception permettent une vision de plus en plus générale, unifiante, englobante de la Réalité, sans jamais l'épuiser entièrement. La cohérence de niveaux de perception présuppose, comme dans le cas des niveaux de Réalité, une zone de non-résistance à la perception. L'ensemble des niveaux de perception et sa zone complémentaire de non-résistance constituent, dans notre modèle, le Sujet. Les deux zones de non-résistance de l'Objet et du Sujet doivent être identiques pour que le flux d'information puisse circuler d'une manière cohérente antre l'Objet et le Sujet. Cette zone de non-résistance correspond à un troisième terme, le terme d'Interaction entre le Sujet et l'Objet, qui ne peut pas être réduit ni à l'Objet ni au Sujet. Notre partition ternaire Sujet, Objet, Interaction est, bien entendu, différente de la partition binaire Sujet, Objet du réalisme classique.
4. Le modèle de Heisenberg
Je vais analyser maintenant la correspondance entre mes idées et celles d'Heisenberg, exprimées dans son Manuscrit de 1942.
Comme l'écrit Catherine Chevalley dans son excellente introduction à cet ouvrage [9] , l'axe de la pensée philosophie de Heisenberg est constitué de " deux principes directeurs : le premier est celui de la division en niveaux de réalité, correspondant à différents modes d'objectivation en fonction de l'incidence du processus de connaissance, et le second est celui de l'effacement progressif du rôle joué par les concepts d'espace et de temps ordinaires [...] [10] " .
Pour Heisenberg la réalité est " la fluctuation continue de l'expérience telle que la saisit la conscience. À ce titre, elle n'est jamais identifiable en son entier à un systèmes isolé [...] " [11]. La réalité ne peut pas se réduire à la substance. Pour nous, physiciens d'aujourd'hui, ceci est une évidence : la matière est le complexe substance - énergie – espace-temps – information.
Comme l'écrit Catherine Chevalley " [...] le champ sémantique du mot de réalité inclut pour lui tout ce qui nous est donné dans l'expérience prise dans son sens le plus large, de l'expérience du monde à celle des modifications de l'âme ou des significations autonomes de symboles " [12] .
Heisenberg ne parle pas explicitement de " résistance " en relation avec la réalité, mais le sens y est pleinement présent : " [...] la réalité dont nous pouvons parler - écrit Heisenberg - n'est jamais la réalité " en soi ", mais seulement une réalité dont nous pouvons avoir un savoir, voire dans bien des cas une réalité à laquelle nous avons nous-mêmes donné forme." [13] La réalité étant en fluctuation constante, tout ce que nous pouvons faire c'est faire de découpages grâce à notre pensée, en extrayant des processus, des phénomènes, des lois. Dans ce contexte, il est clair qu'il ne peut pas y avoir de complétude : " On ne peut jamais parvenir à un portrait exact et complet de la réalité " [14] - écrit Heisenberg. L'incomplétude des lois physiques est donc présente chez Heisenberg, même s'il ne fait aucune référence aux théorèmes de Gödel. Pour lui, la réalité se donne comme " tissus de connexions de genres différents ", comme une " abondance infinie ", sans aucun fondement ultime. Heisenberg affirme sans cesse, en accord avec Husserl, Heidegger et Cassirer (qu'il connaît personnellement), qu'il faut supprimer toute distinction rigide entre Sujet et Objet. Il affirme aussi qu'il faut finir avec la référence privilégiée à l'extériorité du monde matériel et que la seule manière d'approcher le sens de la réalité est d'accepter sa division en régions et niveaux.
La ressemblance avec ma propre définition de la Réalité est frappante.
Heisenberg distingue " régions de réalité " (der Bereich der Wirklichkeit) et " niveaux de réalité " (die Schicht der Wirklichkeit).
" Par l'expression de " région de réalité " [...] nous entendons [...] un ensemble de connexions nomologiques" [15] - écrit Heisenberg. Ces régions sont engendrées par de groupes de relations. Elles sont imbriquées, ajustées, chevauchées, entrecroisées, en respectant toujours le principe de non-contradiction. Les régions de réalité sont, en fait, strictement équivalentes aux niveaux d'organisation de la pensée systémique.
Heisenberg est tout à fait conscient que la simple considération de l'existence des régions de réalité n'est pas satisfaisante car cela reviendrait à mettre sur le même plan la mécanique classique et la mécanique quantique. C'est la raison essentielle qui le conduit à regrouper ces régions de réalité en de niveaux différents de réalité. Sa motivation est donc identique à la mienne.
Heisenberg regroupe les nombreuses régions de réalité en trois niveaux distincts.
" Il est clair – écrit Heisenberg – que l'agencement des régions devrait se substituer à la division grossière du monde en une réalité subjective et une réalité objective et se déployer entre ces pôles du sujet et de l'objet de telle sorte qu'à sa limite inférieure se tiennent les régions dans laquelle nous pouvons objectiver de manière complète. Ensuite devraient s'y joindre les régions dans lesquelles les états de choses ne peuvent pas être complètement séparés du processus de connaissances à travers lequel nous en venons à les poser. Enfin devrait se tenir tout en haut le niveau de réalité dans lequel les états de choses ne sont créés qu'en connexion avec le processus de connaissance " [16] .
L'approche de Heisenberg est compatible avec le Principe de Relativité présent dans mon approche. Catherine Chevalley souligne que Heisenberg supprime la distinction rigide entre " des sciences exactes du monde réel objectif et des sciences inexactes du monde subjectif " et il récuse " toute hiérarchie qui serait fondée sur le privilège de certaines formes de connexions nomologiques, ou sur une région du réel considérée comme plus objective que les autres" [17] . La philosophie du langage chez Heisenberg éclaire d'une manière particulièrement pertinente ce Principe de Relativité.
Le premier niveau de réalité, dans le modèle de Heisenberg, correspond aux états de choses objectivables indépendamment du processus de connaissance. Il situe à ce premier niveau la mécanique classique, l'électromagnétisme et les deux théories de relativité d'Einstein, autrement dit la physique classique.
Le deuxième niveau de réalité correspond aux états de choses inséparables du processus de connaissance. Il situe ici la mécanique quantique, la biologie et les sciences de la conscience.
Enfin, le troisième niveau de réalité correspond aux états de choses créés en connexion avec le processus de connaissance. Il situe à ce niveau de réalité la philosophie, l'art, la politique, les métaphores de " Dieu ", l'expérience religieuse et l'expérience de l'inspiration.
Si les deux premiers niveaux de réalité de Heisenberg correspondent entièrement à ma propre définition, en revanche son troisième niveau me semble mélanger niveaux et non-niveaux (c'est-à-dire de zones de non-résistance). En effet, la philosophie, l'art et la politique représentent de disciplines académiques tout à fait conformes à la résistance intrinsèque d'un niveau de réalité. Même les métaphores de " Dieu ", dans la mesure où elles sont intégrés à une théologie, peuvent correspondre à un niveaux de réalité : la théologie est, après tout, une science humaine comme les autres. Mais l'expérience religieuse et l'expérience de l'inspiration sont difficilement assimilables à un niveau de réalité. Elles correspondent plutôt à la traversée de différents niveaux de réalité dans la zone de non-résistance.
Il y a donc une différence importante entre les deux définitions de la notion de niveaux de Réalité. L'absence de la résistance et l'absence de la discontinuité dans la définition de Heisenberg expliquent cette différence.
" Les concepts sont pour ainsi dire les points privilégiés où les différents niveaux de réalité s'entrelacent " - écrit Heisenberg. Il précise ensuite : " Quand on s'interroge sur les connexions nomologiques de réalité, ces dernières se trouvent chaque fois insérées dans un niveau de réalité déterminé ; on ne peut guère interpréter autrement le concept de " niveau " de réalité (il n'est possible de parler de l'effet d'un niveau sur un autre qu'en faisant un usage très général du concept d' " effet "). En retour, les différents niveaux sont mis en connexion dans les idées et dans les mots qui leur sont associés et qui, dès le début, sont en relation simultanément avec de nombreuses connexions " [18] . Cela est assez vague et introduit nécessairement une confusion entre les niveaux d'organisation et les niveaux de réalité. Si les niveaux " s'entrelacent ", on ne comprend pas comment ils peuvent introduire une classification des régions de réalité. Les connexions nomologiques caractérisent aussi bien les régions de réalité que les niveaux de réalité. Donc, elles ne sont pas suffisantes pour distinguer " région " et " niveau ".
En fait, Heisenberg n'impose pas explicitement le principe de non-contradiction qui aurait pu le conduire à découvrir la discontinuité des niveaux de Réalité. Et pourtant la discontinuité est mentionné à plusieurs reprises dans le Manuscrit de 1942 mais seulement en relation avec l'histoire : l'histoire des représentations, l'histoire de l'individu, l'histoire de l'humanité.
Heisenberg insiste aussi sur le rôle de l'intuition : " Seule la pensée intuitive - écrit Heisenberg - peut franchir l'abîme qui existe entre le système de concepts déjà connu et le système de concepts nouveau ; la déduction formelle est impuissante à jeter un pont sur cet abîme " [19]. Mais Heisenberg ne tire pas la conclusion logique qui s'impose à partir de l'impuissance de la pensée formelle : seule la non-résistance à nos expériences, représentations, descriptions, images ou formalisations mathématiques peut jeter un pont sur l'abîme entre deux zone de résistance. La non-résistance est la clé de la la compréhension de la discontinuité entre deux niveaux de Réalité immédiatement voisins.
Mais cette différence importante entre les deux définitions des niveaux de Réalité, celle de Heisenberg et la mienne, n'efface pas la motivation de l'introduction de ces niveaux, motivation identique dans les deux cas.
Pour terminer, je voudrais faire quelques brèves considérations sur le contexte politique et intellectuel dans lequel Le manuscrit de 1942 a été écrit. A l'époque nazie, l'antisémitisme incluait les attaques contre la théorie de la relativité et la mécanique quantique, vues comme un produit de la décadence de l'Occident. Les promoteurs de la Deutsche Physik présupposaient qu'il y a un seul niveau de Réalité – une réalité unique. Il est curieux de trouver comme leaders de la Deutsche Physik deux physiciens remarquables, Philipp Lenard [20] et Johannes Stark [21] . Les deux physiciens étaient titulaires du Prix Nobel de physique. L'anticonceptualisme des tenants de la Deutsche Physik, en guerre contre " la physique juive ", était virulent. La connaissance devrait découvrir la réalité unique par un langage proche de l'intuition. Selon eux, l'expérience primait sur la théorie. Leur bête noire était l'espace abstrait des événements quantiques, car, pour eux, l'espace-temps ne pouvait être que celui de notre expérience ordinaire, à quatre dimensions.
Il est d'ailleurs étrange de constater l'attachement des systèmes totalitaires à l'espace-temps à quatre dimensions. Il y a un passage étonnant dans Matérialisme et empiriocriticisme (1909), où Lénine attaque les théories physiques impliquant un espace-temps multidimensionnel, en proclamant qu'on ne peut faire la révolution que dans quatre dimensions.
En tout cas, Catherine Chevalley a raison d'écrire : " le Manuscrit de 1942 apparaît comme un effort pour rendre philosophiquement impossible une opération idéologique comme celle de la Deutsche Physik " [22] . Le manuscrit a circulé parmi les physiciens et les étudiants allemands. Parler de niveaux de réalité dans le contexte de la lutte de Deutsche Physik contre la " physique juive " équivalait à un véritable acte de résistance contre le national-socialisme. [1] Bernard d'Espagnat, A la Recherche du Réel, Gauthier-Villars, Paris, 1981. [2] Basarab Nicolescu, Sociologie et mécanique quantique, 3e Millénaire, n° 1, Paris, Mars-Avril 1982, pp. 68-77 [3] Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, Le Mail, Paris, 1985. [4] Basarab Nicolescu, Levels of Complexity and Levels of Reality, in The Emergence of Complexity in Mathematics, Physics, Chemistry and Biology , Princeton University Press, USA, 1996, pp. 393-417, edited by Bernard Pullman. [5] Walter Thirring, Do the Laws of Nature Evolve ?, in What is Life ? - The Next Fifty Years : Speculations on the Future of Biology, Cambridge University Press, Cambridge, 1995, edited by Michael P. Murphy and Luke A. O'Neil. [6] Laurent Nottale, Fractal Space-Time and Microphysics – Towards a Theory of Scale Relativity, World Scientific, Singapore – New Jersey, London – Hong Kong, 1992. [7] Werner Heisenberg, Philosophie – La manuscrit de 1942, Seuil, Paris, 1998, traduction de l'allemand et introduction par Catherine Chevalley [8] Edmund Husserl, Méditations cartésiennes, traduction de l'allemand par Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Vrin, Paris, 1966 [9] Catherine Chevalley, Introduction, in Werner Heisenberg, Philosophie - Le manuscrit de 1942, op. cit., pp. 17-245. [10] Idem, p. 240 [11] Ibid., p. 166 [12] Ibid., p. 145. [13] Werner Heisenberg, op. cit., p. 277 [14] Idem, p. 258. [15] Ibid., p. 273. [16] Ibid., p. 372. [17] Catherine Chevalley, op. cit., p. 152 [18] Werner Heisenberg, op. cit., p. 257. [19] Idem, p. 261. [20] Prix Nobel 1905. Découvre, en 1902, que l'énergie cinétique des électrons émis lors de l'éclairement d'une surface métallique par un rayonnement dépend non de l'intensité du rayonnement, mais de sa fréquence. Cette découverte est interprétée par Einstein, en 1905, au moyen du concept de quanta de lumière (photons). [21] Prix Nobel 1919. Il découvre, en 1913, le phénomène de décomposition d'une raie spectrale par un champ électrique (effet Stark). [22] Catherine Chevalley, op. cit., p. 94. On pourrait ajouter que la notion de niveaux de réalité mine aussi les fondements du matérialisme dialectique. |
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NICOLESCU Basarab Membre de l'Académie Roumaine Président du Centre International de Recherches et d'Études Transdisciplinaires (CIRET) |
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Il y a 1 contribution(s) au forum. > Heisenberg et les niveaux de réalité
(1/1) 4 mars 2010, par Frédéric Fabre |
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