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Face à la montée mondiale du libéralisme forcené : pour une écologie politique et spirituelle jeudi 2 juin 2005, par René BARBIER |
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Après le coup de semonce donné par le "non" au traité constitutionnel européen du 29 mai 2005, la plupart des "politiques" ne semblent pas avoir reçu le message. Les peuples, (la société civile), ne veulent plus d'un libéralisme économique considéré comme le nouveau credo, à la Blair, Thatcher ou Sarkozi, qui écrase les salariés au profit des actionnaires des grandes firmes multinationales. Tous les observateurs sérieux qui réfléchissent à la question de la "croissance" inégalitaire, s'inquiétent de ses conséquences sur les possibilités de survie sur notre terre. Nous travaillons pour nous, mais également pour nos enfants et petits enfants. Et pas seulement pour ceux des pays du nord, mais également pour tous les autres. On sait maintenant que ces derniers n'auront plus les mêmes chances que nous de vivre correctement sur une planète dépecée par la soif de pouvoir et la démesure des thuriféraires de la société de profit. L'écologie conduit nécessairement à une réflexion sur la façon dont nous organisons nos rapports sociaux dans le monde. Face à la « mondialisation », elle s'affirme comme une « écologie politique ». La dimension politique débouche sur la prise en compte d'une éthique nouvelle, en lien avec ce qu'on peut nomme une « spiritualité laïque ». Cette dernière éclaire autrement l'éducation qui doit, évidemment, s'en suivre pour que l'écologie politique s'inscrive dans une conscience citoyenne des élèves et des étudiants. 1. Pour une écologie politique L'écologie comme logique de la manière d'habiter le monde (oïkos), ne peut se réduire à son habitat local, même s'il s'agit de penser globalement et d'agir localement. Tout nous montre que l'interaction des éléments destructifs sur l'environnement, joue à un niveau de complexité encore largement inconnu dans l'état actuel de la science. Qui peut dire aujourd'hui, que les OGM ou les radiations des téléphones portables n'auront aucun effet sérieux sur la santé humaine dans les années futures ? [1] D'ores et déjà les conséquences néfastes de l'esprit prométhéen du capitalisme organisé, sont connues. « L'empreinte écologique » - la surface nécessaire pour accueillir toutes les activités humaines sans détruire les équilibres écologiques – déborde largement de plus de 20% le maximum acceptable. Il faudrait actuellement au moins quatre planètes terre si toute la population mondiale consommait et déversait autant de déchets que les habitants des Etats-Unis. On sait, désormais, les effets catastrophiques sempiternels de l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl dans l'ancienne URSS ou de celle de l'usine de pesticide américaine de Bhopal en Inde (1984) que les dirigeants de l'Union Carbide n'ont pas réussi, heureusement, à cacher à l'opinion publique internationale. Il s'agit maintenant, et de façon urgente, de réduire les pollutions, de lutter contre le changement climatique, de protéger la biodiversité, d'enrayer l'épuisement des ressources, de freiner érosion des sols et la désertification, de nourrir plus de six milliards d'individus sur terre. Ce programme économique et social indispensable ne saurait être réalisé sans un changement profond de l'ordre économique mondial. D'ores et déjà, les organisations internationales ont proposé de parler de « développement durable » pour notre planète. Il est devenu la doctrine officielle des Nations Unies. Cette doctrine affirme qu'on peut continuer à jouer le jeu de la croissance économique du monde entier, pour assurer le bien-être des populations actuelles sans compromettre celui des générations futures. Le principe de la « croissance » n'est pas fondamentalement remis en question. À cela s'oppose une autre vision : celle de la « décroissance » de N. Georgescu-Roegen [2] , préconisée, notamment, par l'économiste Serge Latouche [3] pour les pays du nord et que défend également Pierre Rabhi, dans sa conception de l'agro-écologie dans son action au sein des pays du sud. [4] Le « développement durable », en effet, n'a rien réglé jusqu'à présent. Même si les processus de production sont devenus plus économes en énergie, l'augmentation vertigineuse des volumes des produits a considérablement réduit les émissions de dioxyde de carbone, à effet de serre, à l'échelle mondiale. Sur le plan social, loin de voir réduire la pauvreté mondiale, on l'a vu, au contraire, augmenter : l'écart entre les 20% les plus pauvres et les 20% les plus riches, était de 1 a 30 en 1960. Il est passé de 1 à 80 aujourd'hui. [5]. L'Afrique délaissée est à la première place dans l'inégalité mondiale. Mais, de l'autre côté, les firmes multinationales engrangent des profits colossaux, par exemple 9 milliards d'euros chez Total (Le Monde, 23 février 2005, p.18) CENTER> La Banque mondiale (dont un des proches les plus réactionnaires du Président Bush vient de prendre la tête en 2005), dans son rapport de 2004, relevait, avec un optimisme un peu cynique, que "compte tenu des dernières tendances observées, la pauvreté au sens technique - définie comme le nombre de personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour - aura effectivement diminué en 2015. La planète ne compterait alors plus qu'un milliard de pauvres contre 1,4 milliard à l'heure actuelle... Le constat est plus mitigé quant aux autres critères de développement humain, en particulier ceux qui concernent l'éducation et la santé, auxquels s'intéresse directement l'étude de l'institution internationale." (Le Monde électronique du 2 octobre 2003) Nous devons repenser totalement l'organisation politique du monde pour la refondre suivant une logique moins inhumaine. Sans doute faudra-t-il aller vers une refonte de notre manière de vivre, vers une "simplicité volontaire" comme le préconisent certains. C'est un combat contre « la montée de l'insignifiance » dont nous parle Cornelius Castoriadis au nom d'un « projet d'autonomie » nécessairement collectif. [6] On peut analyser la fièvre électorale actuelle à l'égard du projet de Constitution européenne et la progression des partisans du « non », à la lumière de cette nécessité de revoir notre façon d'organiser plus socialement l'économie mondiale. La pensée politique conséquente tend à nous faire entrevoir une "écologie révolutionnaire". Il est peu probable que les groupes sociaux privilégiés, qui bénéficient des avantages de la mondialisation (les grands groupes multinationaux) et dirigent son expansion, acceptent d'aller vers cette remise en question. On sait que Les Etats-Unis du Président Bush n'ont pas signé le protocole de Kyoto, visant à normaliser et à restreindre les émissions de gaz à effet de serre mais qu'ils imposent bien volontiers une révision des effets de l'OMC, en termes de libre échange de marchandises, dès qu'il s'agit de leurs intérêts menacés (textiles). C'est qu'une nouvelle politique économique suppose une nouvelle éthique, en liaison avec une spiritualité qui n'a plus rien à voir avec celle des religions instituées dans les pays du nord. 2 Pour une autre éthique La révolution se fera dans chaque conscience ou elle ne se fera pas. Il s'agit bien de changer le sens de sa vie en fonction d'un sens planétaire du devenir du monde. Nous pouvons nous inspirer de quelques sages qui expriment une « spiritualité laïque » refusant tout dogmatisme, voire toute autorité dite spirituelle et tout mysticisme magico-religieux. L'un d'entre eux, J.Krishnamurti, nous parle d'une écologie véritablement humaine. [7] La première étape de cette conversion de la conscience personnelle consiste à se rendre compte que « le temps du monde fini commence » comme l'écrivait Paul Valéry en 1948 dans « Regards sur le monde actuel ». Nous sommes absolument assignés à résidence sur notre Terre, comme le pense Albert Jacquart. [8] La sagesse laïque contemporaine, quelque peu stoïque, nous conduit vers un « Évangile de la perdition », éminemment éthique, dont nous parle Edgar Morin dans « Terre-patrie » écrit avec A-B Kern. E. Morin écrit : « J'ai appelé l'Évangile de la perdition » (…) le fait que nous sommes perdus pour nous forger un sens proprement humain, à partir des idées de fraternité ; de solidarité, qui rejoignent du reste les des premières des grandes religions universelles, mais, sans Salut ». [9] Peut-être faudra-t-il quelques secousses extraordinaires, comme celle, récente, du tsunami et ses presque 300000 mort, pour que nous comprenions, enfin, que le capitalisme organisé n'est pas un régime économique digne de l'être humain ? Laissons faire et nous verrons une Chine développée à l'américaine, produire une pollution généralisée sur terre. Mais, une autre éthique ne veut pas dire, pour autant, une non-croissance pour les pays qui renforcent actuellement leur état de sous-développement. Elle signifie une nouvelle vision où la fraternité et l'égalité l'emportent sur la liberté individuelle, utilisée pour quelques uns au détriment de tous. Sur le plan européen, elle impose une Europe réellement sociale qui est loin d'être encore suffisamment proposée dans les textes présentés au référendum. Plus encore, sans doute, la nouvelle éthique issue d'une nouvelle conscience de soi, s'étaye sur une autre éducation. 3. Pour une nouvelle éducation La responsabilité des éducateurs est écrasante, à cet égard. Mais, sans doute, faut-il s'entendre sur le terme « éducateur ». Beaucoup d'enseignants refusent d'être des éducateurs dans le système traditionnel de l'enseignement. Ils pensent qu'il suffit d'être un transmetteur de savoirs légitimes, sans voir que les élèves ne s'intéressent plus à cette culture des « héritiers ». Etre un éducateur, c'est refuser à la fois l'idéologie des enseignants-savants et celle des élèves inféodés à la violence symbolique de la mondialisation mass-médiatique. C'est développer une « pédagogie transversale ». [10] Ce type de pédagogie intègre véritablement la conscience planétaire nécessaire pour comprendre les enjeux de notre temps. Elle ne refuse plus l'action pour « le politique » démocratique sans s'enfermer dans « la politique » politicienne, aux bipolarisations faciles. Elle ne refoule pas la dimension proprement symbolique et mythique de l'être humain et reconnaît l'efficacité spirituelle et laïque à définir par tous aujourd'hui. [11] Elle accepte le jeu du désir individuel sans culpabilité mais également sans soutenir l'ère de la jouissance à tout prix du capitalisme organisé. L'éducation qui en résulte peut s'exprimer par quelques principes simples, que j'ai tenté de mettre en œuvre, depuis trente ans, à l'université, sous l'angle de l'approche transversale [12] :
Cette mise en jachère ne peut être celle proposée actuellement par la civilisation des loisirs qui réinsère dans des périodes déterminées par le système productif des formes d'expression individuelle et sociale soumises à la logique de la domination ensembliste-identitaire et spectaculaire. Seule la reconnaissance d'un statut ontologique à la non-pensée et à la méditation pourra provoquer l'invention de formes de sociabilité pertinentes pour son expression. Cette reconnaissance doit avoir lieu, non seulement dans la vie personnelle économique et sociale, mais également dans l'ordre de la science et de la philosophie occidentales pour lesquelles elle constitue un enjeu révolutionnaire.
* Élucidation comme forme supérieure de l'intelligence qui unit indissolublement l'âme, le coeur et l'esprit dans une vision pénétrante de la totalité toujours en mouvement, toujours en voie de structuration/déstructuration/restructuration. * Élucidation comme "intellect illuminateur" suivant la belle formule de Jacques Maritain dans "l'intuition créatrice dans l'art et la poésie". * Élucidation comme assomption de la place de l'homme "face à l'Abîme" ou comme "plongeur dans l'Abîme" suivant son inclination singulière, c'est-à-dire reconnaissance légitime de la valeur du philosophe (occidental) comme du mystique ou du sage (oriental), du scientifique comme du poète dans la société démocratique. Article bientôt publié en partie dans le n°187 de la revue POUR (GREP) consacré à l' "l'éducation à l'environnement" [1] Susan George, De gré ou de force, imposer les OGM, éd.Le Monde diplomatique, Manière de voir, Écologie, le grand défi, juin-juillet 2005, pages 15-18 [2] Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance, Sang de la terre, Paris, 1995 [3] Serge Latouche, « En finir,une fois pour toutes, avec le développement », Le Monde diplomatique, mai 2001 [4] Voir le site (visité le 24-05-2005). Voir aussi Pierre Rabhi, Parole de terre. Une invitation africaine, Paris, Albin Michel, 2003, (1996), 246 p. ainsi que le site. [5] Jean-Marie Harribey, « Faut-il renoncer au développement ? », Écologie, le grand défi, Manière de voir, ed Le Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p.76-81 [6] Cornelius Castoriadis, La montée de l'insignifiance, Carrefours du Labyrinthe IV, Paris, Seuil, 1996 [7] René Barbier, Krishnamurti ou l'homme de l'arbre, in G.Pineau, D.Bachelart, D.Cottereau, A.Moneyron (coord), Habiter la terre. Écoformation terrestre pour une conscience planétaire, Paris, L'harmattan, 2005,291 p., pp125-134. Voir également sur le site « le journal des chercheurs », « Connaissez-vous Krishnamurti , ». [8] Albert Jacquart, Finitude de notre domaine, Écologie, le grand défi, Manière de voir, ed Le Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p.82-85 [9] Edgar Morin, L'Évangile de la perdition, in Le Monde des religions, « L'avenir du catholicisme. Les défis du nouveau pape. L'Église face aux autres religions », mai-juin 2005, p.82 [10] René Barbier, les trois pédagogies, sur le site « Le journal des chercheurs »,. [11] Luc Ferry ouvre la discussion avec son ouvrage « Qu'est-ce qu'une vie réussie », Paris, Grasset, 2002, 487 p. [12] René Barbier, L'approche transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, coll. Exploration interculturelle et Science sociale, 1997, 357 p. [13] Sur cette notion fondamentale pour notre propos, Marcel Bolle de Bal, Voyages au coeur des sciences humaines. De la Reliance, T.1, Reliance et théories, Paris, L'Harmattan, 1996, 332 pages et T.2, Reliance et pratiques, 1996, L'Harmattan, 340 pages, notion bien reprise par Edgar Morin dans un de ses derniers ouvrages sur l'Éthique : Edgar Morin, Éthique, La méthode 6, Paris, Seuil, 2004, 242 pages |
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