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Ce qui nous fonde

lundi 28 mars 2005, par René Barbier

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Qu’est-ce qui nous fonde ? Cette interrogation est, sans doute, une toute première pour le philosophe. Elle débouche sur la question de la "vérité" pour la pensée occidentale et s’affirme avec des nuances subtiles, comme l’analyse J.Ardoino.

De quoi sommes-nous faits ? Et, pas seulement, d’où venons-nous et où allons-nous ? car de là découlent d’autres conséquences : le bien, le beau, l’amour, la liberté, la joie, la vérité non opposée à l’erreur mais à l’ignorance. Les réponses se profilent au regard de la philosophie, de la théologie, de l’histoire, de la sociologie, de la psychanalyse, de l’anthropologie, de la biologie etc. Les sciences de la nature, de la vie, de la société sont convoquées pour proposer leurs solutions. Les artistes, les poètes, les mystiques et les religieux arrivent à la rescousse. L’éducateur, également, tente une réponse, à partir du constat de son impermanence radicale et instantanée.

Cependant, rien ne nous paraît satisfaisant dans ces interprétations venues de l’extérieur de nous-mêmes.

Même René Descartes, avec son cogito ergo sum, "je pense donc je suis", qui met la pensée au pinacle, ne peut arrêter notre réflexion, car pourquoi tant de grands méditants reconnus comme des maîtres, en Orient, ont-ils alors nié à la pensée, toute tentative pour accéder à la réalité ultime ?

Ce qui nous fonde, personne d’autre que nous-mêmes, ne peut y répondre.

Le questionnement revient, de plein fouet, sur notre consistance identitaire, sur le "moi-je" qui est censé nous convaincre de notre réelle existence.

Répondre à cette question, même en partie, est, pourtant, essentiel. C’est à partir de ce fondement que nous pourrons nous étayer pour aller de l’avant. D’aucuns pensent même que s’appuyer sur ce fondement nous permet de donner un but à notre élan vital. Ne parle-t-on pas, alors, d’un "point Omega" à l’horizon de la complexité du Monde ? D’un Monde issu d’un Créateur divin (Teilhard de Chardin, Hubert Reeves).

Le philosophe cherche dans la pensée, le lieu de la réponse. N’est-il pas, par excellence, un "créateur de concepts" comme le veulent Gilles Deleuze et Felix Guattari ?

Mais, dans les recoins de sa pensée la plus alambiquée, il ne trouve que le vent des mots.

Le poète lui emboite le pas et propose, au moins, un envol avec cette brise qui monte de l’image. Avec Octavio Paz, la poésie devient transparence dans l’immanence. Avec René Char l’aphorisme touche les cimes d’une réalité "autre" : "fascinante, on la tue en l’émerveillant" dit-il dans la chute du poème l’alouette.

Une envolée, certes, majestueuse, mais qui se dissipe également, au final, comme une étoile retombe dans son trou noir. Que deviendra le récit homérique dans un milliard d’années ?

L’être questionnant demeure, là, avec sa question plombée, à ne plus rien savoir. L’amour, même, est mis en question.

Lorsque sa culture est en charpie. Lorsque sa parole est devenue une estafilade sur le Monde et qu’il en reconnaît la superbe vanité et la fonctionnelle nécessité. Lorsque son savoir a disparu dans les tourbillons du réel, il est prêt à parcourir "un pays sans chemin", socle de la vision du monde de Krishnamurti.

Il peut commencer sa descente vers l’intérieur. Prendre appui sur son royaume d’existence pour observer jusqu’à l’arrache-coeur, la réalité de ses perceptions, de ses sensations, de ses désirs.

Ce processus d’attention vigilante présente le tranchant d’un couteau bien effilé.

Puisse-t-il, comme celui du boucher Ding du célèbre taoïste Zhuangzi, descendre dans la Profondeur de réel en distinguant ce qui est à distinguer sans, pour autant, séparer ce qui ne saurait être séparé, dans la totalité dynamique de la vie. Devenir l’entre-deux et dans cet entre-deux, la relation même, qui fait disparaître tout ce qui semblerait ressembler à un "bout", à un commencement et à une fin, à une naissance et à une mort, à un "moi-je" et à un "nous-autres".

Ici l’amour (de l’autre) s’ouvre sur la compassion pour tout ce qui est. Bouddha contemple le Christ comme un fils.

La plupart des philosophes occidentaux ne vont pas juqu’à ce point d’être. Luc Ferry, dans son dialogue sur la sagesse moderne avec André Comte-Sponville, s’arrête là.

Il faudrait, pour aller plus loin, que pensée philosophique et expérience humaine, coincident avec pertinence, comme chez les Anciens Grecs, dont nous entretient Pierre Hadot (qui ressemble si fort à ces derniers).

Spinoza, qui revendique la notion de "substance", y découvre le sens de la Joie.

Kostas Axelos, celui de la "poéticité du jeu du monde" au sein d’une "Systématique ouverte".

Mais Krishnamurti parle de l’"autreté". Jean Klein de "la joie sans objet". Maïtre Eckhart poursuit avec Paul qui " se releva de terre, les yeux ouverts il ne vit rien, et ce néant était Dieu".

Le philosophe et poète Michel Camus ne disait-il pas : Si l’homme intérieur doit faire quelque chose/avec toi ou en toi,/il faut d’abord que tu sois néantisé. (Paraphrases hérétiques)

Commencer par une compréhension de l’Energie

Notre corps, c’est de l’énergie en acte. Prendre appui sur le corps pour réfléchir sur ce qui nous fonde, me paraît le premier pas à faire pour comprendre. A condition que l’énergétique, refusant de se cantonner dans le mécanique, dépasse également le biologique, pour s’interroger sur une certaine "Zone ?", que les anciens Chinois auraient sans doute nommée le "Tao".

On sait que W.Reich, avec sa mystique révolutionnaire de l’énergie sexuelle, a pressenti quelque chose à ce sujet, sans pouvoir se libérer d’un carcan idéologique de son époque (G.Bertin, 2004) [1].

D’abord, notre corps est rivière qui n’arrête pas d’écouler ses flux transformateurs. Tous les mois, la peau se renouvelle. Tous les quatre jours, la paroi de l’estomac change et les cellules superficielles en contact avec les aliments, toutes les cinq minutes. Le squelette qui semble si durable, n’était pas le même trois mois auparavant. Un nouveau foie est produit toutes les six semaines.

Mais notre corps n’est pas que le juste fonctionnement de nos organes et de nos membres, de notre système nerveux et des interconnexions des quinze millards de neurones de notre cerveau. Notre corps est l’énergie même qui le constitue et le relie à toutes les formes du vivant et de ce qui est. Un endocrinologue américain, par ailleurs spécialiste de la médecine traditionnelle de l’Inde ancienne (l’Ayur Véda), le Dr Deepak Chopra, parle de "corps quantique" (2003). En fonction de cette perspective compréhensive du corps, on peut montrer que le corps se décline, d’une façon holistique, suivant le schéma :

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Zone ?

la "zone ?" est celle du Vide créateur qui empêche toute véritable séparabilité entre les éléments les plus éloignés en apparence, à partir duquel les transformations s’opèrent entre les différents niveaux d’échange phénoménal. Deepak Chopra nous propose une interprétation intéressante, par exemple, de ce qui se passe au niveau de l’ADN, lorsque qu’une molécule donne naissance à une pensée, en passant par cette "zone ?". "Au niveau quantique, il s’avère que matière et énergie proviennent de quelque chose qui n’est ni la matière ni l’énergie" (p.121).

L’énergie comme puissance

Je traduirais l’énergie comme puissance, en reprenant la formule d’Einstein, mais en reprenant l’indétermination de cette "zone ?", que je nommerai "zone d’étrangeté" intrinsèque à ce qui est, par la formule suivante : Non seulement E=MC2 (Einstein) mais E = MC2 ?, le point d’interrogation étant essentiel.

L’énergie est égale à la masse de matière multipliée par le carré de la vitesse de la lumière au sein d’une zone d’étrangeté inexplicable à notre capacité de comprendre.

A bien considérer ce qu’est toute forme de vie et, même, toute chose ou tout être matériel, le "fond de la forme" est tramé par l’énergie (du Vide) qui, elle, n’est tramée par rien et qui contient tout d’une manière actualisée ou potentialisée.

L’énergie, c’est la puissance. Une puissance extraordinaire. Celle qui nous fait trembler lorsque, sous un orage, seul dans une plaine, nous voyons les éclairs zébrer le ciel noir et mettre en feu les collines. Celle qui surgit d’un volcan à grands jets de laves qui courent vers la mer en brûlant tout sur son passage. Celle d’un tsunami qui tue, d’un seul coup, trois cents milles personnes.

Celle d’une infinité de matière, qui permet la déflagration d’une bombe thermonucléaire.

La puissance des chocs des mondes dans les espaces intergalactiques. Celle des "trous noirs" et des explosions stellaires.

Cette puissance, synonyme d’énergie, nous plonge, immédiatement, dans un imaginaire du sacré, considéré comme mysterium fascinans et mysterium trememdum, comme le remarquent les phénoménologues des religions (R.Otto).

A la puissance énergétique, l’être humain ajoute la puissance de ses rêves, tout aussi destructeurs et créateurs.

Samson peut alors faire tomber les colonnes du temple.

L’énergie est hors du temps et de l’espace

Mais l’énergie n’est pas seulement puissance. Elle est également sans commencement, ni fin. Elle demeure, au coeur de multiples transformations de formes qui en émanent. Elle est hors du temps et de l’espace, dans la mesure où elle constitue le temps et l’espace dans son déploiement, peut-être à la fois en expansion et en rétraction, incessant. En Orient, les textes anciens parlent volontiers de "cycles" et d’"éternel retour" avec leurs cortèges imaginaires d’un âge d’or à un âge sombre (dans lequel nous serions immergés).

Ce que nous appelons Nature est l’énergie dans son entier, l’autre face du Vide, sans séparation possible.

Nous sommes Cela, comme répond le grand sage non-dualiste Shri Ramana Maharshi (Inde, mort en 1950) à la question "qui suis-je ?".

Il a fallu bien des artifices de pensée pour dichotomiser notre être en corps, âme, esprit.

On sait que la philosophie a trouvé son maître-penseur, à ce sujet, avec Baruch Spinoza, le sage au manteau troué (d’un coup de couteau d’un fanatique "intégriste" de l’époque), simple polisseur de verres de lunettes. Descartes a instauré la grande coupure entre le corps et l’esprit ; Spinoza, à la même époque, les a réunis et, surtout, a su voir dans les émotions le fondement même de la survie et de la culture humaines. D’où ce voyage accompli par un scientifique pionnier afin de redécouvrir le génie visionnaire de l’Ethique. Car c’est Spinoza "qui a raison" et qui préfigure le mieux ce que doit être pour le neurologue américain Antonio R Damasio la neurobiologie moderne de l’émotion, du sentiment et du comportement social. C’est lui qui fournit ainsi les concepts et les perspectives nécessaires au progrès de notre connaissance de nous-mêmes.

Spinoza rejette un Dieu personnel et transcendant le monde ; il identifie Dieu à la Nature, achevant ainsi la philosophie stoïcienne, et considère que le salut de l’homme consiste à se saisir clairement dans sa relation à cette Nature divine. La sagesse est connaissance et amour intellectuel du vrai Dieu.

Dieu est conçu comme un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs. En dehors de Dieu, aucune substance ne peut être donnée ni être conçue. Chaque attribut exprime une essence éternelle et infinie. Dieu est synonyme de la Nature. Deus sive natura : « Dieu, ou la Nature » ;

La "substance" représente ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin d’une autre chose, duquel il doive être formé.

Après Spinoza, la pensée philosophique, ayant atteint l’apogée du pensable, ne pourra que redescendre dans les arcanes de la logique systématique constructrice de mondes chimériques. Hegel sera peut-être, en ce sens, le dernier grand constructeur de système philosophique.

On sait que nombre de philosophes contemporains se sont inspirés de Spinoza (Gilles Deleuze, Robert Misrahi).

Esquisse d’une interprétation comme élan de l’être

Réfléchir sur ce qui fait sens dans une vie revient à proposer, à soi-même d’abord et aux autres ensuite, un regard symbolique sur ce qui est.

Il est évident que ce « prêt de sens », non imposable comme aime à le dire Jacques Ardoino, est toujours une illusion. Mais, les psychanalystes savent bien que l’illusion est nécessaire à la vie même. Tout être humain – parlètre – suivant Jacques Lacan, évolue dans un monde de significations qu’il contribue à construire et à reproduire par ses actes de parole. Les sages vont au delà. Ils se tiennent, souvent, avec prudence, dans un silence sans fond. Ils parlent quand ils ne peuvent pas faire autrement, comme une fleur ne peut s’empêcher de donner son parfum.

Les poètes parlent aussi. Au cœur de leur expérience sensible de la vie, après avoir dépassé un certain niveau narcissique et aveuglant, leur parole est une pensée qui s’improvise à la tangente de la Profondeur, c’est à dire du Réel. Par cet effleurement, le poème se colore de quelque chose liée à l’infini, tandis que la vie du poète devient proprement d’une symbolicité totalement nouvelle que je nomme « la poétique ».

A la fin d’une vie, j’en arrive, par expérience, à reconnaître la pertinence de vue sur le réel de quelques sages non-dualistes, anciens comme Laozi, Zhuangzi, Confucius, Mengzi, ou contemporains comme Krishnamurti, Prajnânpad, Vimala Thakar. Mais, une authentique figure de sagesse comme Etty Hillesum, bien que se référant aux religions du Livre, me touche particulièrement , par son sens de l’amour humain qui intègre le pardon, au cœur d’une existence humaine où le tragique n’est pas absent [2].

Autour de trois grandes thématiques, leur vision du monde nous éclaire singulièrement, à partir de trois versants :

- La relation au Monde

- La relation aux Autres

- La relation à Soi-même

Le relation au Monde s’articule autour de : Voir, accepter.

La relation à Soi autour de : Etre libre, Vivre

La relation aux Autres : Aimer, Agir

Ces trois types de relations sont interdépendants et forment une totalité dynamique non séparable. suite de l’article en pdf

Notes

[1] G.Bertin, Un imaginaire de la pulsation. Lecture de Wilhem Reich, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2004, 173 p.

[2] Alain Delaye, 2003, Sagesses concordantes. Quatre maîtres pour notre temps : Etty Hillesum, Vimala Thakar, Prajnânpad, Krishnamurti, ed. Accarias, L’originel, 2 volumes.

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1 Message

  • > Ce qui nous fonde

    28 avril 2007 11:44, par Nicole Barriere
    en parcourant votre site et votre projet de création d’institut des sagesses du monde , j’ai pensé au voyage que j’ai fait chez les indiens mixteca au Mexique et à leur approche cosmogonique de la globalisation, il s’agit là d’une philosophie pré-hispânique qui ouvre le regard sur la possibilité d’une monbdialité qui relie tous les êtres. j’ai retracé cette expérience dans une communication au Centre de Cerisy la Salle lors d’un colloque sur le dévelpoppement durable . Au départ c’était un carnet de voyage car je me suis engagée auprès de ces populations à faire connaitre ce qu’ils developpent , alors qu’ils sont très exclus et très pauvres. pour échange et découverte sur le site auteurs des Editions l’harmattan (voir lien) à bientôt Nicole Barrière

    Voir en ligne : le peuple au pays des nuages

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