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le temps du mépris samedi 25 mai 2002, par Michel MAFFESOLI |
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Réfléchir ensemble, au delà de tout moralisme, sur le sens du vote blanc et de l'abstention en politique et plus encore des "non-inscrits".
Laissons filer les métaphores catastrophistes. Il est, certes, étonnant, vrai coup de tonnerre, que l'abstention et le vote blanc, atteignent, au premier tour, presque un tiers du corps électoral. Il reste conséquent au second . Mais il est encore plus surprenant qu'aucun commentateur n'ait pris en compte ceux qui, tout en étant en position de faire partie du corps électoral, ont choisi d'être " non inscrits ". Des non existants sociaux en quelque sorte. Oui, étonnante cécité d'une intelligentsia, ceux qui ont le pouvoir de dire ou de faire, oubliant une moitié de la population en âge de voter. Ou lui faisant la morale.
Car tel est le vrai séisme : l'importance de l'abstention, celle du phénomène des non inscrits, à quoi il faut, pour le premier tour, rajouter une part non négligeable des votes d'extrême droite et d'extrême gauche. Il s'agit là d'ensemble cacophonique, ne se reconnaissant plus dans les gentilles variations de la représentation philosophique. Ni bien sûr, dans celles, non moins habituelles de la représentation politique. Car c'est bien de saturation du politique dont s'agit. Ce qui nécessite de penser le retour du domestique, la gestion de la " maison commune" , l'être ensemble fondamental.
Ce n'est pas la première fois, dans les histoires humaines, que lorsque se sature un mythe ayant assuré une éthique, au sens strict le ciment social, le peuple fait sécession, et s'emploie à donner une leçon à ceux qui ont pour ambition, prétention de parler en son nom.
Certes, cela est étonnant. Mais il est atterrant que, face à une telle " secessio plebis ", politiques, journalistes et divers experts de la chose sociale continuent, comme si de rien n'était, à concocter la même tambouille moraliste : sempiternelles analyses " politistes ", agrémentées de grosses louches de jérémiades, sans oublier quelques fortes pincées de culpabilisation. Mais la recette est périmée. Et les prochaines échéances électorales montreront, à coup sûr, qu'elle n'aura pas d'effet. Dans l'inconscient collectif, la date de péremption du produit ne fait plus illusion. Elle s'exprime dans les faits.
Oui, c'est atterrant, que l'intelligentsia ressasse, ad nauseam, les mêmes ritournelles, quelque peu lancinantes, sur un monde qui n'est plus. La " gueule de bois " dont il a été si souvent question ne vient-elle pas, justement, d'un usage immodéré de la non moins fameuse " langue de bois " ?
L'étonnant, c'est le " conformisme logique " (Durkheim) dont fait preuve l'essentiel des commentaires. Voilà bien le moralisme : penser ce qui devrait être, et non pas ce qui est. Voilà un vrai autisme de groupe (de caste ?) , continuant avec une arrogance infrangible à lancer des injonctions, quelque peu datées, à un peuple qui n'en a que faire. C'est le temps du mépris. Celui de la méconnaissance de la socialité de base et de ses aspirations. Celui qui sait, d'un savoir abstrait, ce qui est bien et bon pour les " autres" . Celui qui légifère d'en haut en oubliant la réalité, bien plus complexe, qui, elle, vient d'en bas. Encore Dukheim : la loi suit les mœurs . Elle est tributaire de ceux-ci .
En effet, il y a toujours, dans les divers commentaires, un fonds de mépris pour ce peuple frondeur qui n'est pas capable de reconnaître tout ce qu'on a pensé pour lui, tout ce que l'on a fait " pour son bien ".
À force de s'abstractiser, par rapport à ce qui est censé fonder sa légitimité, le pouvoir politique ou symbolique n'a pas perçu la véritable " dérive des continents " qui l'éloignait de son port d'attache. Avant que d'autres, indûment, s'en emparent, en bon positiviste, Auguste Comte parlait du " pays réel " fort différent du pays officiel. Mais quand celui-là s'exprime, celui-ci est totalement dérouté.
J'avais déjà noté, il y a quelques années, que le drame contemporain reposait sur l'énorme fossé se creusant entre ceux qui disent et ceux qui vivent le monde. Précisant que, comme ce fut le cas dans d'autres périodes de changement, c'est dans ce fossé que pouvaient s'engouffrer toutes les démagogies distillant des discours de haine, de racisme et de xénophobie. L'actualité nous rappelle cette banalité de base.
Les analyses techno rationalistes, l'abstraction des discours convenus est cela même qui a créé la profonde fracture existant, pour reprendre une idée de Machiavel, entre la " pensée du palais " et celle de la " place publique ". Dès lors, il ne sert à rien de rappeler le bilan et la liste des réalisations opérées, ou de faire des propositions dans le même esprit . Cela ne comblera pas le fossé. Et l'on peut être certain que des mesures passant à côté des attentes connaîtront le même sort.
Peu importe l'émotion suscitée par ces élections. Peu importe les états d'âme de ceux qui s'estiment bafoués par celles - ci. Il est bien plus important de prendre acte d'un " émotionnel " collectif qui n'est rien moins qu'individuel et qui ne fait qu'exprimer, d'une manière parfois maladroite, la confuse recherche d'un nouveau mythe social. Recherche émotionnelle dont on n'a pas mesuré avant l'ampleur.
C'est à partir de ces attendus que l'on peut juger la fameuse " exception culturelle ", dont on a, en France, l'habitude de se targuer et qui, tel un boomerang, est revenu au visage des responsables quelqu'en soit l'orientation politique .
À une demande sociétale, faite, en son sens strict, d'émotions, d'imaginaire, de rêves, de ludique collectif, une réponse " politiste " n'est plus pertinente. Pour quelque temps encore, l'on peut, certes, rapetasser un tissu social qui s'en va en morceaux, mais la lucidité, l'audace de la pensée, le courage devraient nous inciter à savoir prendre en charge un rêve latent. Voilà qui peut permettre de restaurer la vraie autorité qui, à l'encontre du simple pouvoir surplombant, s'emploie à faire croître ce qui est là . Ce qui est déjà vécu. À défaut, un tel rêve risque de s'achever en cauchemar. Michel Maffesoli Professeur à la Sorbonne Dernier ouvrage, La Transfiguration du politique, la tribalisation dans les sociétés post modernes, rééd. La Table ronde, 2002. |
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Michel MAFFESOLI |
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Il y a 1 contribution(s) au forum. > le temps du mépris
(1/1) 14 novembre 2006, par eugene onteniente |
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