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Samsara et la voie du silence

samedi 25 mai 2002, par René BARBIER


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À partir d'un film récent - Samsara (2002) - nous commençons une réflexion sur le sens du sacré dans la vie moderne.

Un nouveau fim, "Samsara" du cinéaste indien Pan Nalin, avec la très belle actrice Christy Chung, nous propose une réflexion sur le sens du sacré dans l'univers symbolique indo-bouddhiste. Aux confins du Ladakh, région reculée du Nord de l'Inde, des moines bouddhistes poussent la porte d'un ermitage, pour ramener à la vie Tashi, après trois ans, trois mois et trois jours de méditation. De retour au monastère, le jeune homme récupère et se destine à une vie vouée au développement spirituel. Mais très vite, dans ses rêves, d'autres désirs s'expriment. Tashi ne pense plus qu'aux plaisirs de la chair. Au cours d'une fête, il croise le regard de Pema. Son engagement spirituel est ébranlé. Apo, le lama doyen, l'envoie alors voir un vieux sage, dont les textes tantriques l'initieront aux mystères du sexe. Comprenant qu'aller vers l'inconnu peut l'aider à y renoncer, Tashi choisit de quitter le monastère et de rejoindre la vie commune (Samsara) d'un village. Il va faire l'expérience de l'amour, de la famille, de la paternité et des envies sexuelles. Cette existence ne va pas sans des contradictions qui débouchent sur la souffrance et l'interrogation radicale liée au sens accordé, en fin de compte, à la vie humaine. "Comment empêcher une goutte d'eau de s'assécher au soleil ?", cette inscription sur une pierre de méditation croisée sur le chemin par Tashi ouvre la voie du sens métaphysique de toute vie. Tashi, un jour, retournera la pierre et trouvera la solution : "en la jetant dans la mer". Se peut-il que nous réussissions à jeter notre goutte de pluie dans la mer au sein même d'une existence quotidienne et tout à fait moderne, sans être obligés de nous réfugier au fond d'une grotte dans l' Himalaya ? Pourrons-nous trouver le sens ultime de la vie dans la plus banale quotidienneté comme nous le propose, en fin de compte, un autre film des frères Taviani sur le même thème, mais dans la tradition chrétienne : "le soleil, même la nuit" (1990) ? Comment empêcher notre mort d'enrichir l'océan de sel de la Mort absolue ? En la jetant - toute nue - dans la torrent des naissances. Le poète René Char écrivait, en son temps, "Etre du bond. Ne pas être du festin, son épilogue". Pourtant, en voyant la trentaine de personnes dans la salle de cinéma, je me demandais qui était vraiment concerné par la thématique centrale de ce film ? Mircea Eliade répondrait que tout le monde doit être interpellé puisque chaque être porte en son for intérieur, au sein même de la structure de sa conscience, un sens du sacré. Mais n'est-ce pas plutôt, chez les jeunes et les moins jeunes, par le biais des soirées "raves" et des matchs de foot-ball ou de rugby qu'une forme de "sacré" laïcisé s'exprime à l'heure actuelle ? Qui peut vraiment comprendre en profondeur la souffrance de Tashi lorsqu'il vit la déchirure entre son appel vers ce que Raimon Panikkar nomme l'éloge du simple et l'état monacal [1] et l'amour sensuel qui l'unit à sa jeune femme ? Qui comprendra, d'une manière radicale, ce que lui dit, à sa dernière heure, son maître, le lama Apo, lorsqu'il écrit : "vaut-il mieux vivre mille désirs ou en dominer un seul" dans le cours d'une vie ? Je ne suis pas sûr que les actuelles analyses de la chute des grandes figures symboliques, du désenchantement du monde, de la folie versus démocratique, avec son pessimisme pédagogique (Marcel Gauchet, Dany-Robert Dufour) soient les mieux placées pour comprendre le phénomène. Une des scènes les plus remarquables par son intensité existentielle et sa profondeur de vue est celle de la confrontation avec l'héroïne Pema, à la fin du film, lorsque Tashi a décidé de partir sans rien dire, comme le prince Siddharta, qui deviendra le Bouddha, en laissant derrière lui sa femme et son fils. Pema lui rappelle l'histoire mythique de Siddharta et les souffrances de l'abandon de son épouse Yashodara, à laquelle elle s'identifie. Toute la condition de la femme dans l'univers symbolique de l'Inde et du Bouddhisme apparaît en clair dans sa mise en perspective. Qui sait, en effet, si ce n'est pas grâce à Yashodara que le Bouddha a pu, réellement, naïtre au monde ? Le sens de cette séquence me rappelle celle de "Le soleil, même la nuit", lorsque le héros, après avoir vécu son épisode de moine célèbre mais doté d'un faux self, quitte la société du spectacle et part, seul, pour disparaître comme Lao Tseu, dans la brume de l'incognito. À ce moment il apprend que le vieux couple de paysans qu'il avait croisé naguère et dont la femme lui avait souhaité du "soleil, même la nuit", étaient décédés ensemble comme ils avaient vécu toute leur vie ensemble, dans une sagesse terrienne du quotidien sans esclandre. La femme, dit-on aujourd'hui dans des recherches neurobiologiques d'avant-garde, serait celle qui donne l'"intelligence" à l'homme. Ne serait-ce pas parce que - justement - l'homme manquera toujours de quelque chose qu'il aura ce besoin spirituel d'aller chercher ailleurs ce qu'il ne peut trouver à côté et en lui-même ? La femme comprendra-t-elle jamais ce besoin de l'homme qui le fait tout quitter pour aller vers l'ailleurs ? Sans doute, il y a beaucoup de femme "mystiques". Mais le sont-elles comme les hommes, avec le sens tragique de ces derniers ? Il m'a toujours semblé que le sacré chez la femme était plus serein, plus épris de merveilleux et de lumière. L'homme, comme le pense Miguel de Unamuno, porte en lui "le sentiment tragique de la vie". Freud avait à côté de lui, comme disciple préférée, Lou Andréas Salomé. A-t-il jamais compris le caractère ensoleillé du mysticisme laïque de cette femme exceptionnelle qui tentait de lui communiquer une autre vision du monde ? Je suis frappé de voir, en tant que directeur de recherche doctorale, l'audace des femmes sur le plan académique. Très peu de doctorants hommes prennent le risque de présenter des idées et des théories qui sortent des chemins battus en sciences humaines. En particulier, sur le plan de la réflexion spirituelle en éducation, ce sont les femmes qui innovent, surtout lorsqu'elles appartiennent à des pays neufs comme l'Amérique Latine. Trois exemples récents, en sciences de l'éducation. Madame Vera Lessa Catalao présente une thèse en écoformation à l'université Paris 8 (2002), dans laquelle elle assume pleinement la caractéristique de la coévolution planétaire et du dépassement spirituel nécessaire pour accomplir les buts d'un monde respectueux de la nature. C'est encore une brésilienne, Madame Angela Bruce Farias Da Rosa Ghiorzi, qui, sous la direction de Michel Maffesoli, étudie le rapport des Brésiliens à la santé dans une perspective d'ouverture radicale et révolutionnaire à l'écoute sensible du corps, de l'âme et de l'esprit (Sorbonne, 2002). Enfin, c'est Madame Joëlle Macrez qui n'hésite pas à s'interroger sur "l'autorisation noétique", c'est à dire à chercher à comprendre le sens d'une vie humaine centrée sur sa propre évolution vers un plus être transpersonnel (université Paris 8, 2002).

Qu'est-ce que se former du point de vue existentiel ?

Se former, c'est apprendre à mourir à son passé et à son avenir, apprendre à mourir au savoir et au savoir-faire déjà-là . Se former, c'est apprendre à naître et découvrir un "savoir-être" en création permanente qui n'est plus - justement - un"savoir" mais une "connaissance" ; se former c'est apprendre à être dans un présent instantané qui tient compte de toute la complexité de l'existence [2]. Cette réflexion forme la trame de ce que je nomme "l'autoformation existentielle". Elle doit être distinguée d'emblée d'une autre optique que j'appelle hétéroformation. Cette dernière est principalement le fait d'entrer en formation dans des institutions spécialisées (écoles, universités, centres d'apprentissage etc.) qui ont pour fonction d'inculquer un corpus théorique et pratique déjà constitué et qu'il s'agit de reproduire et de s'approprier. En général notre formation passe surtout par le truchement de cette hétéroformation. Elle est essentiellement une formation "diurne" [3]) relativement codée, instituée, légitimée, et fait l'objet d'un partage, voire d'un clivage, entre les classes sociales, en fonction de l'héritage culturel et social reçu dans notre enfance. L'autoformation est beaucoup plus liée à notre propre devenir. Certes elle est en relation également avec une hétéroformation diurne sur laquelle elle s'articule volontiers, mais sans jamais s'y enfermer. L'autoformation est beaucoup plus du registre d'une formation "nocturne" - pour reprendre encore la distinction de G. Pineau. La formation "nocturne" est celle dans laquelle nous entrons souvent sans nous en apercevoir, dans des espaces et des temps qui ne sont pas institués spécifiquement comme devant être formatifs. C'est une formation instersticielle qui apparaît dans les marges de nos occupations éducatives légitimes. Ainsi, l'étudiant sortant de son université et allant discuter de tout et de rien avec des amis dans un café, comme le faisait le groupe de jeunes poètes autour de Jean Lescure, avec Gaston Bachelard, après les cours, participe à ce type de formation "nocturne". De même, le lycéen qui entre en conflit avec son entourage et en subit les à-coups affectifs mais également les enrichissements personnels en matière d'autonomisation, fait l'épreuve de cette formation "nocturne". Ce type de formation est de loin le plus important en quantité et en qualité, dans notre propre devenir existentiel. Mais parmi les éléments de cette formation, je qualifierai d' "autoformation existentielle" ceux qui se rapportent plus explicitement aux grandes questions que l'homme se pose sur le sens de la vie. Ces questions ont fait l'objet de nombreux débats depuis le début de l'histoire de la pensée, mais elles restent toujours ouvertes et circonscrites en formulations symboliques et mythiques. Qu'est-ce que naître ? vivre ? aimer ? jouer ? travailler ? souffrir ? vieillir ? mourir ? Qu'est-ce que croire en un Absolu (Dieu, l'Histoire, etc) ? communiquer ? Qu'est-ce que le "je" et le "tu" (pour reprendre les expressions du philosophe Martin Buber [4]) ? Qu'est-ce que "la société" ? Je fais l'hypothèse que personne ne nous forme à répondre à ces questions, mais que nous nous formons nous-même à la non-réponse où à la réponse dubitative. Ainsi l'écrivain Christian Bobin, dans son Éloge du rien (1990), est ramené à son enfance scolaire devant une demande d'un texte pour une revue. Que répondre, en effet, à la question : "qu'est ce qui donne du sens à votre vie ?". Il demande alors de supprimer le mot sens et la question devient "qu'est-ce qui vous donne votre vie ?". "La réponse cette fois-ci est aisée : tout. Tout ce qui n'est pas moi et m'éclaire. Tout ce que j'ignore et que j'attends... Ne rien attendre - sinon l'inattendu." (pp. 17-18). Une hétéroformation trop instituée dans ce domaine conduit presque toujours à une attitude personnelle normative ou, au contraire, réactionnellement contradictoire. La recherche du sens de la vie ne saurait résulter d'une éducation directive non questionnée.


[1] L'éloge du simple, le moine comme archétype universel, Paris, Albin Michel,1995

[2] René Barbier, Mort et renaissance dans la reliance éducative : l'autoformation existentielle, in La voie de l'homme relié, s/dir Jean Mouttapa, Paris, Albin Michel, Question de, 1997, pp. 169-184

[3] G. Pineau, Marie-Michèle, Produire sa vie : autoformation et autobiographie, Paris, Edilig, et les Editions coopératives Albert Saint-Martin de Montréal, 1983

[4] Je et Tu, Paris, Aubier-Montaigne, 1969

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8 jusqu'en fin 2012, honoraire depuis) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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