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Une recherche sur l'action éducative dans la grande pauvreté mercredi 5 novembre 2003, par Tardieu Geneviève |
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SOUTENANCE DU MEMOIRE DE DEA 24 OCTOBRE 2003 Intitulé de la recherche Quelles sont les spécificités de l'action éducative en milieu de grande pauvreté ? I PROBLEMATIQUE Précision de chacun des termes : L'action éducative est entendue ici avec une acception large. Il ne s'agit pas uniquement de formation scolaire, mais de toute action qui tend à développer le potentiel humain, l'accès au savoir étant un seul aspect. Le milieu de grande pauvreté est défini comme suit, par le Conseil Economique et Social dans le rapport Grande Pauvreté et précarité économique et sociale en 1987 par Joseph Wresinski. « La précarité est l'absence d'une ou plusieurs sécurités, notamment celle de l'emploi, permettant aux personnes et aux familles d'assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L'insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté, quand elle affecte plusieurs domaines de l'existence, qu'elle devient persistante, qu'elle compromet les chances de réassumer ses responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même dans un délai prévisible ». Le terme de spécificité ne doit pas laisser penser qu'il y aurait une éducation valable pour les personnes vivant en grande pauvreté et une éducation valable pour les autres. Je pense même le contraire, mais il est intéressant d'étudier des situations aiguës ou situation limites ou l'apprentissage est rendu particulièrement difficile à cause de la grande pauvreté. Cette approche permet de mettre en lumière les enjeux et les moyens à mettre en oeuvre. Mon hypothèse de recherche est la nécessité d'un engagement existentiel réciproque entre la personne qui s'éduque et celle qui l'accompagne dans son éducation. Cet engagement doit permettre à la personne qui s'éduque d'avoir une action sur le monde et de le changer pour tendre à se libérer de l'oppression, car il est quasiment impossible d'apprendre d'un monde qui oppresse ou qui est ressenti comme tel. L'approche théorique est celle de la psychosociologie. Il ne s'agit pas de se référer à la théorie de la reproduction de l'échec, du manque ou de la déficience en éducation de génération en génération à cause de l'origine socioculturelle. En effet, la corrélation entre le manque d'éducation et l'origine socioculturelle ne prouve en aucun cas qu'il y a une relation de causalité entre les deux phénomènes. Il n'y a pas lieu d'expliquer le manque par le milieu social et du coup de s'affranchir d'une vraie réflexion sur le sujet. J'ai exploré les conditions requises pour cette action éducative, la nature du savoir en jeu, le rapport au monde, la position de l'éducateur et celle de la personne qui s'éduque. Pour ceci je m'appuie sur l'analyse de Bernard Charlot dans son ouvrage « du rapport au savoir ». La méthodologie retenue consiste à analyser des expériences d'actions éducatives en milieu de grande pauvreté. Celle de Paulo Freire exposé dans « La pédagogie des opprimes », celle de Saul Alinski exposée dans « Le manuel de l'animateur social » et Danilo Dolci dans « Gaspillage ». Cette analyse m'a permis de dégager les premiers éléments pour bâtir un modèle d'éducation. J'ai analysé ensuite deux autres actions éducatives, conduites plus récemment par le mouvement ATD Quart Monde. « Le croisement des savoirs » en 1999 en France et une autre réalisée aux USA en l'an 2000 à laquelle j'ai participé « Libérer les potentiels cachés ». Le modèle proposé est bien entendu un défi, car la première recommandation consiste à inventer, fabriquer créer avec les personnes concernées l'action éducative, très en lien avec le milieu, les souhaits les espérances et les adapter sans cesse avec les personnes concernées. Cependant il est intéressant de mettre en lumière des constantes, des passages obligés, des conditions absolument nécessaires pour la réussite de l'action. Le champ théorique est celui de la recherche-action. Il y a lieu de s'interroger aussi sérieusement sur la recherche à mettre en œuvre en milieu de grande pauvreté. Il y a autant de risques de s'en remettre à une éducation inadéquate en milieu de grande pauvreté qu'à s'en remettre à une recherche inadéquate. Or la situation d'exclusion, qui par définition affaiblit les relations, n'utilise pas les mêmes logiques, ne met pas en œuvrer les mêmes intérêts immédiats, rend particulièrement difficile la recherche. J'ai emprunté aux travaux de René Barbier sur la recherche action, et notamment la recherche action existentielle qui apporte deux éléments complémentaires déterminants, ceux de l'imaginaire et de l'écoute sensible. Je suis donc arrivée à une proposition de modèle sous forme d'un texte et de schémas, que j'ai illustré d'expériences tirées de ma propre action. II LA RECHERCHE ACTION La recherche-action est une protestation contre la séparation entre la pensée et l'action. Comme le dit René Barbier. Elle s'appuie sur le constructivisme qui a prouvé que la pensée s'élabore au cours de l'action et que simultanément, l'action est source de pensée. La recherche-action n'a pas été communément admise en sciences humaines. Au contraire. Et pourtant elle est nécessaire. En effet, dans les sciences positivistes, avec des méthodes de recherches traditionnelles, le chercheur a l'entière maîtrise du sujet, des méthodes, et de l'élaboration des résultats. Mais cette méthode n'est opérante que lorsque les données émergent clairement et indépendamment du milieu. Or dans les milieux de grande pauvreté, les intérêts des personnes ne sont pas perceptibles immédiatement, il y a besoin d'un long processus pour établir des relations de confiance, il y a la question du langage et des systèmes de relations qui sont autant d'obstacles à une recherche positiviste. La recherche action remet en cause des principes très généralement admis que Coenen appelle le « consensus orthodoxe ». 1) La société a des besoins spécifiques propres, indépendamment des individus , 2) Le modèle de recherche scientifique sociale doit être le même que pour les sciences de la nature. 3) Les chercheurs du domaine des sciences sociales sont mieux en mesure de connaître les causes des comportements individuels, que les personnes concernées. Or dans les années 70 Il y une brèche dans ce système de pensée, il s'agit de l'idée qu'il y a une socialisation des individus et une production sociale de la société. Il donc impossible de penser de façon distincte le chercheur et son objet de recherche. Le chercheur, comme le praticien sont partie prenante de la recherche, les personnes objets de la recherche deviennent des sujets. C'est l'ouverture à la recherche action. Elle se définit ainsi : « Il s'agit de recherche dans laquelle il y a une volonté délibérée de transformation de la réalité, la recherche ayant un double objectif, celui de transformer la réalité et de produire des connaissances concernant ces transformations ». Les personnes qui sont sujets de recherche prennent part à la formulation du sujet de recherche, à la collecte des données, à l'évaluation et à la qualité des données, à l'analyse et à l'interprétation des données, ainsi que la présentation des résultats. Deux notions fondamentales, l'écoute sensible et l'autorisation. Le sujet devient auteur de la connaissance, de sa propre existence et du changement sur la réalité. III ANALYSE DE FREIRE ALINSKI ET DOLCI J'ai analysé les trois auteurs en posant les questions suivantes, avec qui il a travaillé, comment a t il donné conscience au groupe ? , quel type d'action il a mené et quel est l'engagement sociologique de l'auteur ? Tous les trois ont travaillé avec des populations très pauvres et opprimées, ils ont tous donné conscience au groupe différents moyens. La conscientisation passe par la reconnaissance d'une représentation alternative du monde par les opprimés. Elle passe par le dialogue, une relation dialogique qui est fondée sur la reconnaissance d'un savoir d'expérience et sur une action qui transforme la réalité. Ils admettent l'existence d'un savoir d'expérience dont tout homme est porteur par définition. Freire insiste énormément sur la relation de réciprocité qui doit s'établir, ainsi la personne qui s'éduque devient le sujet de sa propre éducation. Il y a une nouvelle production de savoir dans la confrontation entre les savoirs d'expérience et les savoirs de l'éducateur. Il y a une altération réciproque de l'éducateur et de la personne qui s'éduque. Dolci insiste sur le caractère collectif de l'éducation avec la mise en œuvre de l'université populaire. Ils ont tous les trois un engagement sociologique très fort qui va du partage de la vie quotidienne a l'engagement révolutionnaire. Tous trois refusent la fatalité de la misère pour contrebalancer l'internalisation de l'oppression par les opprimés. Ils ont tous les trois une vision d'un monde humaniste et perfectible. Autant d'éléments à retenir pour le modèle. Eléments de divergence avec ma propre expérience Freire pose la question de la pauvreté et de la grande pauvreté. Tout en étant opprimés, les paysans occupent une place dans le système économique. Or dans la grande pauvreté au sens de Wresinski, les personnes n'ont pas cette place, cette possibilité de faire levier pour se libérer, n'ont pas la fierté d'un savoir faire. Alinski pose la question de la participation des plus pauvres dans la démarche d'organisation. Il en pressent l'importance lorsqu'il dit « qu'on ne doit enlever à personne le pouvoir de se libérer par lui même » mais dans les faits, je pense qu'il n'y arrive pas. Le système de l'accumulation de pouvoir avant de déterminer un programme d'action élimine les plus faibles. J'ai pu le constater personnellement. Alinski pose la question d'un changement structurel. Même s'il l'affirme, il ne change pas radicalement les relations dans une communauté. Il ne crée pas de nouvelles relations mais utilise les relations préexistantes et souvent en jouant les uns contre les autres. Il y a de gros risques à utiliser les ressources d'une communauté contre elle-même. Les pauvres excluent les plus pauvres. Le balancier du pouvoir revient à sa place lorsque la pression de l'organisation est retombée. Dolci aborde la question de l'intervention inadéquate de l'état dans le développement agraire, il aborde la nécessité et la réussite de la mobilisation de la société civile au profit de la communauté pauvre, par le biais de la diffusion de la connaissance. Face à une population totalement sans pouvoir, il table sur l'alliance avec les classes moyennes. Les trois auteurs satisfont aux caractéristiques de la recherche action telles que je viens de la définir. Dans le mémoire je synthétise ces données sous forme de rapport au monde, rapport au savoir, rapport entre l'éducateur et la personne qui s'éduque, et rapport de la personne qui s'éduque à elle même. IV L APPORT DES DEUX RECHERCHES ACTIONS LE CROISEMENT DES SAVOIRS ET LIBERER LES POTENTIELS CACHES. Deux recherches actions plus récentes menées par le mouvement Quart Monde me permettent d'affiner la notion de la production du savoir en milieu de grande pauvreté. La recherche action : « les croisement des savoirs « et « libérer les potentiels caches » Les deux ont consistés à mettre en œuvre une méthode spécialement conçue pour provoquer une rencontre utile et fécondante entre des personnes vivant en grande pauvreté, des acteurs de terrains, et des universitaires – détenteurs respectivement d'un savoir d'expérience, d'un savoir d'action et d'un savoir théorique. Les deux recherches actions sont similaires mais pour la première les personnes vivant en grande pauvreté ont été sollicitées pour leur savoir d'expérience alors que dans la deuxième, celles ci ont été sollicitées pour leur savoir d'action. C'est à dire le rôle de parent dans l'éducation de leurs enfants, à partir de l'expérience de bibliothèques de rue menée depuis de nombreuses années. Il y a eu une alternance de rencontres entre pairs pour formuler la problématique, forger sa pensée et son vocabulaire et de rencontres communes pour s'ajuster, intérioriser la pensée de l'autre, et enfin arriver a un savoir commun doté de l'autorisation de tous. Les conséquences ont été très nombreuses. Le renforcement de l'identité des personnes participantes, le changement du rapport à soi même et aux autres, le changement sur la réalité avec la proposition de nouvelles pratiques, la création d'un nouveau savoir validé par soi même et par les autres. La reconnaissance de l'autre comme détenteur essentiel au patrimoine commun du savoir. L'approche transversale que préconise René Barbier, m'a invité à approfondir l'imaginaire du groupe qui se lance dans de telles recherches. Pour résumer il s'agit d'une utopie ou le plus pauvre est au centre du monde, où l'autonomie de la personne pauvre est le mythe fondateur, et ou un habitus fort entraîne les volontaires permanents à vivre en cohérence avec les exigences de la lutte contre la pauvreté telles qu'ils la conçoivent. Le phénomène de résilience décrit par Cyrulnik est une brèche qui peut aider à parler des traumatismes et des souffrances sans se maintenir ou se complaire dans le rôle de victimes, mais qui peut aider à dépasser un traumatisme grave et à vivre à nouveau harmonieusement. En effet c'est l'entourage qui détermine l'identité d'une personne. Créer un entourage propice à la résilience est un outil fondamental pour l'éducation en milieu de grande pauvreté. V PROPOSITION DE MODELE. La personne qui s'éduque à énormément de mal à apprendre d'un monde qui l'opprime ou perçu comme tel. Cependant il est possible à l'éducateur de donner un signal clair et fort sur sa volonté de créer les conditions les plus favorables à l'éducation. Il met en œuvre une approche holistique de l'éducation qui devient une action de développement humain. Il reconnaît de façon inconditionnelle la valeur inaliénable de tout être humain, sa dignité et son égalité avec les autres hommes. L'éducateur s'engage sur le terrain des opprimés et s'engage dans une expérience de vie partagée. Il entame un processus de conscientisation par les moyens déjà évoqués. Le dialogue, la reconnaissance d'un savoir existentiel, d'un savoir d'expérience, Une nouvelle lecture du monde est possible et une nouvelle image du monde est possible. L'éducateur crée la confiance et discerne les mécanismes de repli vital qui tendent les opprimés à se réfugier dans l'immobilisme. Il va au delà du non-intérêt apparent et dépasse avec lui le risque à prendre. Il s'adresse à la communauté dans son ensemble sans écrémer les plus forts, ni créer de conflits. L'éducateur accepte des relations de réciprocités et donc de remises en cause. Il agit pour des changements structurels au bénéfice de toute la communauté. Dans ce travail les personnes qui vivent dans la pauvreté doivent à tout moment comprendre le processus d'apprentissage et en avoir la maîtrise. Ils accèdent à la production d'un nouveau savoir validé par toute la communauté. Ils accèdent à un renforcement de leur identité et donc à la construction d'une histoire nouvelle et positive. L'écoute sensible est l'attitude de l'éducateur tout au long de la démarche. Il est de la responsabilité de l'éducateur de bâtir l'éducation comme une force libératrice et génératrice de croissance et de développement. Nouvelle perspective de recherche. Je propose de mettre à l'épreuve ce modèle d'éducation à propos de l'Université Populaire Quart Monde qui fonctionne depuis trente ans. J'en ai actuellement la responsabilité . Je pense qu'il serait bénéfique de repenser les objectifs. Les militants Quart Monde sont conscients de nécessité de renouvellement et surtout de faire bénéficier de opportunité de partage du savoir à des personnes nouvelles. |
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Tardieu Geneviève |
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