Le Journal des Chercheurs

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Flash existentiel et reliance

mardi 9 mars 2004, par René Barbier


Les petits poissons blancs

Ne dirait-on pas tout à fait

L’esprit de l’eau qui court ?

Konishi Raizan (1654-1712)

Il nous arrive parfois de rencontrer cette "inquiétante étrangeté" dont parle Freud très existentiellement [1] . Mais, chez lui, la perspective est tragique. La rencontre n’est pas de bonne augure. D’autres personnes plus ouvertes au "sentiment océanique" découvrent soudainement en elles-mêmes un horizon inimaginable. C’est l’expérience du bodhi de la sagesse orientale. Un "flash" qui bouleverse une vie. Les expériences vécues de "flash existentiel" sont innombrables. Qu’on se souvienne de l’épisode de la "madeleine" détrempée de thé de Marcel Proust ou Marcel Proust et de son sentiment de félicité à la vue du léger déséquilibre provoqué par la différence de niveau entre deux pavés dans la cour de l’hôtel de Guermanteslui rappelant une dalle mal jointée dans le baptistère de Saint-Marc à Venise . Il m’est arrivé, comme à beaucoup d’autres, de vivre ces instantanés de connaissance dans le cours de ma vie. Une fois dans une forêt, au pied d’un arbre dans ma vingtième année ; une autre fois dans le métro, au milieu de la cohue ; une autre fois à la mort de mon père ou encore au cours d’un rêve lucide à l’âge mûr. Cette intuition qu’une bribe de l’essentiel nous est révélée fait partie de l’existence quotidienne, pour peu que l’on sache écouter le moment exceptionnel sans avoir peur.

Fournissons encore quelques exemples puisés dans la littérature ou dans la vie mystique. Jean-Jacques Rousseau dans sa Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire nous fait participer à cet instant contemplatif à partir duquel il a le sentiment d’exister et "... où le présent dure toujours, (...) sans aucun autre sentiment de privation ou de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte, que celui de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; " Plus près de nous, à la fin du siècle dernier, le sage hindou Ramana Maharshi relate sa première et essentielle expérience spirituelle survenue en 1896 : "Ainsi donc en ce jour où j’étais assis seul, je me sentais bien. Mais tout à coup me saisit une peur de mourir sur laquelle il était impossible de se tromper... Le choc de cette peur... me rendit soudainement "introspectif" ou "introverti"... J’éprouvai toute la force de ma personnalité et même... le "Je" en moi, à part le corps... J’étais quelque chose de réel, de très réel, la seule chose réelle en cet état... Depuis ce moment le "Je" ou le "Soi" s’est tenu au foyer de l’attention par une fascination toute-puissante . On pourrait comparer l’expérience du Maharshi avec celle du psychologue Karlfried Graf Von Dürckheim, telle qu’il l’exprimait dans un dialogue avec A. C. Bhaktivedanta, Swami Prabhupada, du Centre rural de Francfort en 1974 :

- "durant la Première Guerre mondiale, lorsque j’étais jeune homme, j’ai passé quatre ans au front. Je suis l’un des deux officiers de mon régiment à ne pas avoir été blessé. Sur le champ de bataille, je vis la mort à maintes reprises. J’ai vu des hommes qui se tenaient tout près de moi être foudroyés, et la force vitale les quitter soudainement. Tout ce qu’il en restait, comme vous le dites, c’était un corps sans âme. Mais, lorsque la mort était proche et que j’acceptais le fait que j’allais peut-être mourir, je me rendais compte que mon moi était une chose totalement étrangère à mon corps... Cette expérience de guerre m’a profondément marqué. Elle a été le commencement de mon cheminement intérieur. " Je possède dans mes archives plusieurs cas cliniques de ce genre, d’ailleurs confirmés par de nombreuses et sérieuses enquêtes en parapsychologie .

1. La notion de "flash existentiel"

Les moments exceptionnels de vie décrits par certains mystiques, mais que nous avons tous connus plus ou moins, m’incitent à tenter une théorisation de ce type de vécu que je nomme le "flash existentiel".

Je préfère le mot "flash" à celui d’ "insight" trop connoté par la psychanalyse freudienne. Le terme de "peak experience" (expérience des sommets) d’Abraham Maslow me semble trop statique. Le mot flash renvoie à un éclair photographique qui illumine, en un clin d’oeil, ce que risquait de rester dans la pénombre, ce qui ne pouvait être vu. Il présente l’intérêt d’être quotidien, d’appartenir à la vie de chacun d’entre nous. Car il s’agit bien de cela : le "flash existentiel" nous est donné à tous, à plusieurs moments de notre existence ; il suffit de savoir le vivre et de le laisser fructifier en nous pour changer le cours de notre vie. On trouve la notion de "flash" d’abord chez Michaël Balint pour désigner un nouveau type de relation médecin-malade : c’est le moment où un éclair surgit dans la relation médecin-malade et joue le rôle d’une reconnaissance de nature interprétative, capable d’opérer un renouveau, souvent lié au deuil du "défaut fondamental".

C’est E. Morin qui emploie la notion pour la deuxième fois dans son ouvrage sociologie (Fayard) en distinguant, en même temps, un balzacisme et un stendhalisme sociologiques : "Nous croyons en la nécessité d’un balzacisme et d’un stendhalisme sociologiques. Le balzacisme serait le sens de la description encyclopédique, le stendhalisme serait le sens du "détail significatif". A cela doit s’ajouter le sens de l’instantané ou flash" (p. 167).

Il s’agit bien d’un "instantané" existentiel qui révèle, d’un seul coup, la trame de l’itinérance d’une vie. Le flash existentiel participe à ce que Paul Watzlawick nomme "l’instant éternel" en empruntant une image d’écartement d’huile à la philosophie Zen. En général "notre esprit ne peut saisir le temps dans un sens parménidien de "total, unique, immuable et sans fin", sauf en des circonstances très particulières et fugitives, qu’à tort ou à raison on dit mystiques. " . Prenons l’exemple d’Arthur Koestler dans la cellule des condamnés à mort d’une prison espagnole : "(Il) passa sur moi comme une vague. La vague s’était formée sur l’émergence d’une phrase articulée, mais qui s’évapora tout de suite, ne laissant dans son sillage qu’une essence muette, un parfum d’éternité, un frémissement du trait dans le bleu. J’ai dû rester ainsi plusieurs minutes, en transe, avec une conscience indicible que "cela est parfait.. . parfait" (.. . ) Puis j’étais sur le dos, flottant à la surface d’un fleuve de paix, sous des ponts de silence. Il venait de nulle part et ne s’écoulait nulle part. Puis il n’y eut plus de fleuve et plus de "je". Le "je" avait cessé d’exister (....) Quand je dis "le "je" avait cessé d’exister" je me réfère à une expérience concrète qui est aussi incommunicable verbalement que la sensation ressentie à l’écoute d’un concerto pour piano, et pourtant tout aussi réelle - seulement beaucoup plus réelle. En fait, sa première marque est le sentiment que cet état est plus réel que tout autre éprouvé auparavant’" .

En fin de compte, deux idées-clé prévalent dans la notion de flash existentiel : celle d’éclairement et celle d’instantanéité.

1. 1. L’éclairement

Par ce terme je voudrais désigner une prise de conscience spécifique qui peut être comprise comme un processus d’élucidation ultra-rapide conduisant à un état de lucidité. La lucidité n’est pas l’explication. Elle ne se réfère aucunement à l’analyse rationnelle des données du réel. La lucidité n’est pas plus la synthèse d’une multitude de fragments du réel reconstituant un univers de significations. Elle est autre chose, une sorte d’ouverture sur un autre système de vision du monde qui remplace, subitement, celui qui nous fondait jusqu’alors.

Elle apparaît comme bouleversante, restructurante. Quelque chose de soi-même se perd d’une manière définitive, aussitôt remplacée par une autre région de connaissance du monde. En même temps, on ressent une impression de vérité absolue, comme si notre destinée émergeait d’un chaos infini pour se donner à voir, l’espace d’une seconde, dans un ordre vital. Une certitude s’inscrit en moi : ce que je vis en ce moment ne pourra plus jamais être effacé, seulement dépassé par un autre flash existentiel. Cet instant éternel marque, d’une pierre blanche, mon cheminement ontologique. J’éprouve alors la conscience d’une vision d’un mouvement fondamental de l’être, de sa structuration.

La lucidité, c’est la conscience du mouvement lui-même se saisissant dans sa globalité et sa non-dualité. Instant contemplatif par excellence où l’agir et la réflexion sont suspendus au profit d’une perception de ce qui est, et se révèle à moi-même, pour moi-même. La lucidité barre le passage au bruit de fond, au superficiel. Elle engendre l’interrogation tout en suscitant l’ouverture vers la voie pertinente. Elle est à la fois mémoire et projet fondus sur la vague du temps instantané. En vérité, elle sort du temps pour s’inscrire dans l’événement absolu, sans observateur, sans observé, pur fait sans passé ni futur, dans la structure duquel "je" suis moi-même totalement inclus.

1.2 L’instantanéité

La seconde composante du concept de flash existentiel se révèle comme étant de l’ordre temporel. Le moment de lucidité est immédiat et sans épaisseur de temps. Tout se passe comme si la vision intérieure de la vie du sujet était donnée en un laps de temps qui, cependant, condense une temporalité passée et future d’une durée beaucoup plus longue. De nombreux témoignages existent prouvant cette instantanéité de la vision sur sa vie passée lors de situations cruciales pour l’être humain. On raconte que certains sujets en situation d’extrême détresse revoient leur vie depuis leur enfance en l’espace d’une seconde.

C’est souvent le cas durant les périodes d’agonie dues à une longue maladie ou à un accident. Ce bouleversement de notre notion occidentale du temps, si linéaire, rationnelle et progressive, ne va pas sans suggérer d’importantes interrogations philosophiques, d’autant que de nombreuses autres cultures pensent le temps d’une façon différente. Dans l’Inde védique, l’attestation d’un Temps indivisible et tout-puissant, au-delà du temps divisible et mesuré, vient au langage essentiellement par le truchement de l’hymne.

C’est dans la poésie et la tragédie que la Grèce antique présentera une conception d’un temps lié aux travaux quotidiens où l’ordre temporel et l’ordre moral sont indissolublement liés, dans une méfiance de la démesure, l’hubris, et dans l’idée d’un temps conçu comme "un dieu qui réconforte" au coeur d’une compréhension par la souffrance que chante le choeur dans Agamemnon d’EschyleC’est la conception islamique du temps qui s’oppose tout autant au temps cyclique qu’au temps linéaire. Conception temporelle telle une "saisie discontinue des instants ponctuels", "voie lactée d’instants" comme disait Louis Massignon, qui se présente "comme autant de points de tangence du temps humain et de l’éternité divine" écrit Louis Gardet . Ou encore, en Afrique Noire, chez les Bantou pour lesquels il n’existe pas de substantif théorique pour indiquer le temps comme dans la culture européo-américaine.

Chez les Bantou il n’est question que du temps de ceci et cela, du temps propice à ceci et cela. Comme le souligne Paul Ricoeur "la pensée bantoue offre l’idée d’un temps estampillé par l’événement" (p. 33). Mais c’est sans doute dans la tradition de la philosophie chinoise et dans les arts, la peinture et la poésie qui l’expriment que l’idée d’une "saveur du temps" est le plus remarquable, à travers la moindre des activités de la vie quotidienne liée au rythme de la nature.

Pour les Anciens Chinois, comme l’exprime Claude Larre, dans l’ouvrage précité, "avant qu’on ne puisse parler de Temps, c’était l’Indistinction. Quand, au sein du Chaos initial, il n’y avait pas encore de Commencement, il n’y avait pas non plus de Temps.Temps et Commencement commencent en même temps et finissent en même temps : quand un être disparaît, ce qu’il était retourne à l’Indistinct, il finit et son temps finit avec lui " (p. 49). Mais, au-dessus du Temps, il y a le Tao sans commencement ni fin, dont tout provient et où tout retourne. De son côté Marie-Louise Von Franz constate que "la notion de temps aztèque est fortement contrastée, pour ne pas dire abrupte ; à tel moment, ce sont l’est et les forces positives qui dominent, à tel autre, le nord et la morosité ; aujourd’hui nous est favorable, mais on ne sait pas ce que le lendemain nous réserve" .

La compréhension actuelle de la complexité de la notion de Temps nous invite à un relativisme culturel et à une réforme des modes et styles de vie qu’exprime nécessairement tout rapport au temps. Compte tenu de ce qui précède, il faut prendre très au sérieux l’existentialité fondamentale de tout instant vécu d’une manière bouleversante. Le flash existentiel plonge au coeur de cette interrogation sur le Temps par la tangente qu’il crée entre l’instant et l’éternité, le moment et ce que d’aucuns appelleront le divin.

On trouve chez le fondateur des derviches tourneurs, Djalàl-ud-Dîn Rûmî, ce contemporain de Saint-Louis, l’idée de l’ "immédiateté" dans la connaissance mystique. Il s’agit d’une "intuition de certitude", vision comportant, seule, une certitude subjective absolue, ne laissant aucune place à une quelconque interprétation. Cette intuition mystique s’ouvre comme un "aperçu". Elle est "saisie fulgurante", un "allumage de la connaissance au moyen d’une image spirituelle qui y flambe", "qui s’avive en flambant dans le subliminal" ; dans une telle "expérience immédiate", le sentiment du temps est aboli. Cette instantanéité existentielle s’accompagne d’un sentiment de "présence" trancendantale d’une jouissance extrême. "Plus profondément encore - écrit Eva Meyerovitch - il (Rûmî) définit la présence comme "présence à soi-même" - et l’on peut évoquer ici la co-naissance de Claudel, aussi bien que la définition par Al Hallâj de la Sagesse ésotérique : "La Sagesse (ma’rifat), c’est l’introduction graduelle de la conscience intime (Sirr) parmi les catégories de la pensée", c’est-à-dire, "la présentation du "subconscient" dans le domaine de la réflexion" . Plus encore cette instantanéité perceptive et intuitive révèle soudainement le sens exact possédé par chaque catégorie de perception. Il s’agit bien de l’ouverture de l’ "oeil intérieur" qui est l’ "oeil du coeur" : devenir tout entier regard par une sorte de transmutation spirituelle qui conduit à l’unité de la psyché .

1.3. Une "inquiétante étrangeté"

Cet état de lucidité correspond souvent à un temps de maturation plus ou moins long et inconscient. Peu à peu, à travers les multiples aléas de mon existence, les drames, les joies, les obstacles, les dépassements, une trame de vie se construit, se resserre, dessine ses motifs. De nouveaux chemins vont être dégagés sans que je m’en aperçoive. Malgré tout, j’en pressens l’existence intuitivement et je suis souvent mal à l’aise avec le parcours habituel de ma vie.

Quelque chose s’invente en moi et je le sais, mais je ne saurais encore le nommer, ni même en cerner le moindre contour. Je ne crois plus guère aux rationalisations qui tentaient de me donner une cohérence ontologique jusqu’à présent. Je fais de plus en plus silence en moi et autour de moi. On me dit que "je change". On s’inquiète des bouleversements possibles. On ne me comprend plus très bien. Parfois on s’éloigne de moi. Par crainte de l’incompréhension, j’entre dans une phase de secret. Cette transformation intérieure en cours de réalisation demeure dans mon univers de pensée, de sentiments, de sensations. Parfois je tente l’ouverture vers l’autre. À sa réponse, je laisse filtrer des éléments de ce tremblement de l’être ou je me referme totalement. Le "nous" devient plus difficile. J’attends des signes de reconnaissance d’une même expérience partagée. Ou bien il faudrait savoir vraiment écouter à partir d’ autrui pour me comprendre. Taire son propre narcissisme omniprésent et amphigourique.

Accepter d’être soi-même transformé par ce qui arrive à mon voisin, à mon frère, à mon ami, à mon conjoint. "Certains êtres ont une signification qui nous manque. Qui sont-ils ? Leur secret tient au plus profond du secret même de la vie. Ils s’en approchent. Elle les tue..." (R. Char) Pour m’ouvrir aux autres, il faudrait qu’ils reconnaissent ce danger que je dois affronter. Peut-être m’aideraient-ils alors au sein de leur silence accueillant ?

La nuit ferme ses grilles sur les doigts d’un enfant. Demain est une anguille et hier n’a plus cours. Qu’importe Quand le futur est femme la flamme est toujours mère.

Comment ferons-nous pour nous rencontrer si tu veux habiter avec moi là où je ne suis plus ?

"Je t’aime" me dis-tu, mais acceptes-tu que les sources qui me parcourent ne mènent nulle part ?

Apprendre à écouter le silence pour pouvoir reconnaître le secret de mon prochain et se méfier de la parole envahissante, où s’englue le mystère de chaque être.

Laisser infuser en soi les proverbes Bambara issus de la nuit des temps :

Si le parole construit le village, le silence bâtit le monde. La parole a éparpillé le monde, le silence le rassemble. Ce que le silence n’a pas pu améliorer, la parole ne l’améliorera pas non plus. Le secret appartient à celui qui se tait .

Le silence est un pieu plongé dans l’eau courante. Apprendre que l’eau existe dans ses miroitements incessants, dans sa fuite perpétuelle. Prendre conscience de son secret, qui est celui de tout être vivant, le sempiternel changement dans l’éternel instant. Ressentir la vie électroniquement : "C’est dans le domaine de la vie elle-même que l’électron intervient d’une manière décisive en sa qualité de constructeur, de rapporteur et de messager. C’est l’électron qui bâtit les créatures nouvelles à partir de leurs semences, et qui a fait évoluer les espèces vivantes vers l’homo sapiens. C’est l’électron qui permet aux êtres vivants de naître, de croître, de se nourrir, de se mouvoir, de penser, de faire usage de leur mémoire, de percevoir le monde extérieur et de réagir à toutes les actions des éléments qui constituent l’univers terrestre" (Alfred Herremann, ingénieur en physique nucléaire).

Mais où peut-on apprendre à écouter le silence aujourd’hui ? Qui peut nous conduire à la frontière du secret de l’ instant si fugace ? Comment vivre dans un monde qui impose ses tambours spectaculaires ? Comment reconnaître, sous le rire, l’extrémité de l’être ?

"Les dents ont beau rire Le coeur sait la blessure qu’il porte". . Aujourd’hui, mon frère, tu as contemplé le feu de la musique. Hier tu avais écouté l’harmonie des flammes. Demain tu essaieras de comprendre la dureté de l’eau et l’immobilité du vent. Mais dans l’immédiat tente de pénétrer simplement le regard de l’enfant qui joue, la beauté noueuse d’une main de travailleur, ou le cri planétaire d’une femme qui accouche. Approcher le secret de l’autre, c’est être patient avant tout et savoir se dérouter. Être patient, c’est savoir faire une balade entre deux instants. Mais approcher le secret de l’autre, c’est savoir que, toute action, toute pensée, tout sentiment, est relié d’une manière fondamentale à quelqu’un, dans l’inconscience même du phénomène. Ainsi j’écrivais en février 1984, un petit matin : Aujourd’hui on a coupé les quatre peupliers qui faisaient ma joie à l’horizon. Le scieur impromptu ne saura-t-il jamais qu’il a détruit le premier regard émerveillé que je portais sur le monde chaque matin en m’éveillant ?

La lucidité consiste essentiellement à sortir de l’innocence pour trouver la profondeur de la responsabilité sans recours à tous garants méta-sociaux. Comme l’écrit E. Guillevic "Savoir nous fait porter/ tout le poids de nos gestes". Chacune de nos pensées, chacun de nos gestes, est une flamme reliée : elle réchauffe ou elle tue, suivant le cas. La lucidité nous plonge dans une autre ignorance trouvée au coeur de l’insondable existence humaine.

L’ignorance est une pierre précieuse que découvrent les mineurs de fond. Mais l’ignorance est aussi le chapelet du sage. De l’ignorance torrentielle de l’enfant à l’ignorance océanique du sage, on reconnaît l’espace d’une vie reconquise.

Entre innocence et connaissance, amour et néant, le poète étend sa santé chaque jour. René Char

Tu feras de l’âme qui n’existe pas un homme meilleur qu’elle. René Char

Mais le pire est toujours D’être en dehors de soi Quand la folie N’est plus lucide. Eugène Guillevic

Revenons sur la notion de reliance et sur celle de symbolique qui caractérisent, en partie, la prise de conscience propre à la lucidité.

2. la notion de reliance

La notion de reliance n’a pu être élaborée qu’à partir de l’époque où on a assisté à un "réenchantement du monde" pour parler comme Stengers et Prigogine dans La nouvelle alliance. Plus exactement il aura fallu attendre la profonde interpellation philosophique par les sciences contemporaines (physique des particules élémentaires, biologie moléculaire, astrophysique etc. ) pour que les sciences anthroposociales se mettent à l’écoute de la dynamique des mythes et des symboles animant nos sociétés postindustrielles. Des chercheurs un peu méconnus durant la période précédente où régnait un impérialisme épistémologique (Structuralisme, Marxisme, Systémisme, Psychanalysme etc.) se sont affirmés comme étant des personnes-ressources dans la voie d’une interrogation pertinente du Réel (par exemple Gilbert Durand et les chercheurs du Centre de Recherche sur l’Imaginaire, repris par Michel Maffesoli).

L’Histoire est désormais définitivement liée aux Mythes et G. Durand peut légitimement parler du "renouveau de l’enchantement" en embrassant le mouvement historique des sciences sociales du XXe siècle. "En gros" - écrit G. Durand - "l’imaginaire mythique fonctionne... comme une lente noria qui, pleine des énergies du mythe, se vide progressivement et se refoule automatiquement par les rationalisations et les conceptualisations, puis replonge lentement - à travers les rôles marginalisés, contraints souvent à la dissidence - dans les rêveries remythifiantes portées par les désirs, les ressentiments, les frustrations et se remplit à nouveau de l’eau vive des images " (p. 101). J’ai par ailleurs montré que cette phase de remythification correspond à ce que j’appelle une phase d’autorisation dans l’histoire des sciences sociales et du mouvement social au XXe siècle depuis la fin des années 1970 .

Qu’est-ce que la reliance ?

Le concept a été proposé à l’origine par Roger Clausse (en 1963) pour indiquer un "besoin psychosocial (d’information) : de reliance par rapport à l’isolement"/ Il fut repris et réélaboré à la fin des années 1970 par Marcel Bolle de Balà partir d’une sociologie des médias. À la notion de connexions, la reliance va ajouter le sens, la finalité, l’insertion dans un système. Pour Marcel Bolle de Bal, la reliance possède une double signification conceptuelle :

- C’est l’acte de relier ou de se relier : la reliance agie, réalisée, c’est-à-dire l’acte de reliance ;

- Le résultat de cet acte : la reliance vécue, c’est-à-dire l’état de reliance.

Et l’auteur de préciser qu’il entend par relier : "créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une liaison entre une personne et soit un système dont elle fait partie, soit l’un de ses sous-systèmes" . Des lors on peut dégager diverses dimensions de la reliance : la reliance entre une personne et des éléments naturels (le Ciel, la Terre, l’Univers) ou encore reliance cosmique. La reliance entre une personne et les diverses instances de sa personnalité (Ca, Moi, Surmoi ; corps/esprit, pensée/sentiment) ou reliance psychologique. La reliance entre une personne et un autre acteur social, individuel ou collectif (groupe, organisation, institution, mouvement social) ou reliance sociale proprement dite, dont la reliance psychosociale (entre deux personnes) constitue à la fois un cas particulier et un élément de base.

Le flash existentiel, dans son éclairement lucide, correspond souvent à une reconnaissance intuitive et définitive de la reliance du phénomène humain dans l’ordre de la Nature et dans celui de la Symbolique. On ne s’étonnera pas de voir surgir une connivence certaine entre l’écologie contemporaine et tous ceux qui ressentent cette reliance. La Terre nous apparaît comme un être vivant, porteuse d’une biosphère et d’une noosphère. Elle ne saurait être traitée comme une vulgaire machine à produire des biens destinés à l’obsolescence. Elle est un élément de nous-mêmes comme nous sommes une de ses composantes. Son exploitation doit être mesurée et évaluée dans le sens d’un enrichissement spirituel de l’humanité et non d’une oeuvre de destruction régie par Thanatos.

La lucidité nous conduit à une prise de position révolutionnaire par rapport à toute économie politique cherchant à exploiter à bon compte et pour le profit de quelques uns, une Terre déchirée et sans cesse polluée. L’économie politique de l’avenir aura nécessairement à tenir compte de cette attitude de lucidité et le régime politique qui lui correspondra n’est pas encore inventé. Il est vraisemblable qu’il émergera avec la montée de la légitimation du champ symbolique dans la vie politique. Pour cela une "science des symboles" (René Alleau) est devenue nécessaire.

Il nous faut apprendre à distinguer le signe et le symbole et encore le "synthème", ce symbole réduit à sa portion congrue sociologique, ce symbole qui a perdu son infini. On doit se former, in vivo, à la reconnaissance des "symboles dans l’art, dans les religions et dans la vie de tous les jours" comme le propose Philippe Seringe . Ou encore, comme le soutient G. Durand il nous faut entrer dans l’imagination symbolique .

NOTES Sigmund Freud,L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, La pléiade, vol. III, p. 872-873.

Cité par Olivier Lacombe, l’expérience du Soi, étude de mystique comparée , (en coll. avec L. Gardet), Paris, Desclee de Brouwer , 1981, p. 34.

Anthologie des pouvoirs inconnus de l’homme paru chez Tchou/Laffont et notamment le savoir antérieur, clairvoyance, précognition, don des langues, sixième sens, psychométrie, rêves prémonitoires, vision extra-rétinienne, connaissance de l’avenir, Paris, 1977.

Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, Paris, Points/Seuil, p. 226.

Cité par Paul Watzlawick, ibidem, p. 228.

Louis Gardet, les cultures et le temps, ouvr. coll.., Paris, Payot/Unesco, 1975, p.230

Marie-Louise Von Franz, le temps, le fleuve et la roue, Paris, les éditions du Chêne, 1978, p. 8

Cité par Eva Meyerovitch, Mystique et poésie en Islam, Paris, Desclee de Brouwer, 1972, p. 109

René Barbier, La question du métissage temporel, communication au colloque de l’A.F.I.R.S.E., Le temps en éducation, Lyon, 1992, actes du colloque.

Cités par Dominique Zahan, Religion, spiritualité et pensée africaines, Payot, 1972, p. 182.

Cité par Robert Linssen, Spiritualité de la Matière, Paris, ed. Planète, 1966, p. 54-55.

Taos Amrouche, Le grain magique, Paris, Maspero, p. 244, 1982.

Gilbert Durand, "Mythes et Histoire" in question de, n°59, Albin Michel, 1984.

. R. Barbier "champs du social et méthodologies d’action", in "Pour", n° 100, février/mars 1985, p.93-100). Mais j’ai aussi mis en lumière dans une recherche sur la symbolique communautaire que cette période accentuait le phénomène de "reliance" comme résurgence du sacré, notamment dans les groupes de jeunes ("le ressurgissement du religieux dans les groupes communautaires en France et en Allemagne : un aspect d’une recherche-action pédagogique dans un cadre binational" C.R.I.S.E/O.F.A.J., 1985, 13 p. ronéo.)

Marcel Bolle de Bal, "la reliance : connexions et sens", Connexions, n°33, 1981, p. 15, éd. Épi.

Et nous nous sentons très près, dans ce cas, du sens de la nature des indiens d’Amérique : cf. le magnifique ouvrage de Teri Mac Luhan, photos d’Edward S. Curtis, Pieds nus sur la terre sacrée, Paris, Denoël, 1992, (1971).

René Alleau, La science des symboles, Paris, Payot, 1977.

Philippe Seringe, Les symboles dans l’art, dans les religions et dans la vie de tous les jours, Genève, éd. Hélios, 1985.

Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Paris, PUF, 1966.

Notes

[1] FREUD, S., 1985, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard

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2 Messages de forum

  • > Flash existentiel et reliance

    18 mars 2004 12:44, par René.Janus (Jean-Marie Bertrand)

    Cher Mr Barbier

    Merci pour ce texte qui témoigne de l’existence de ces moments de flash existentiel ouvrant la "perception" ou la "conscience" que l’on peut avoir non pas d’un "Autre Monde", mais d’un "Autrement".

    Pour ma part, je pense avoir connu un tel événement : Il y a un peu plus de sept ans, j’ai ressenti une véritable délivrance par rapport aux contingences matérielles et un état de Plénitude de Vie, de Bonheur et de Paix qui ne m’a plus jamais quitté, cela quelques soient les circonstances extérieures de ma vie.

    Depuis, je me suis mis à écrire afin d’exprimer poétiquement ce que je ressens.

    Voici un "extrait" de ces "moments poétiques" qui est en résonnance avec le contenu de votre article

    Délivrance

    Il y a des moments où mon âme s’envole / Vers des contrées lointaines où elle s’auréole / De la Clarté Divine émanant du soleil / Au sein de cet être qui en moi se réveille

    En ces instants sacrés de sublimes rencontres / Mon âme s’unit à Dieu au point de se confondre / Je perçois d’une pensée l’immensité du monde / Et découvre avec joie ses richesses profondes

    Je suis pure pensée. Plus rien ne me retient / L’absolue liberté a coupé tous mes liens / J’évolue sans entrave dans un monde merveilleux / Faits de sons et lumières aux rythmes harmonieux

    Les chants célestes résonnent en des accords parfaits / Qu’accompagne l’éclat de couleurs argentées / Expression symbolique traduisant le discours / Du maître de ces lieux que l’on nomme Amour

    Quand je retrouve mon corps, il parait plus léger / C’est un ami fidèle qui ne me quitte jamais / Non pas une prison mais une protection / Que je quitterai sans crainte lors de ma transition

    Le corps est un cocon où l’âme se développe / Attendant le moment de quitter cette enveloppe / Pour une autre, plus légère, moins épaisse et grossière / Bien meilleure que celle que nous portions hier

    Alchimie intérieure, l’évolution nous guide / Remplissant peu à peu notre être d’un liquide / L’élixir de vie ou Pierre Philosophale / Qui expulse de nous toute trace de mal

    Notre conscience supporte le poids de nos péchés / Inscrits dans notre corps et dans notre psyché / Le bien efface le mal, peu à peu, patiemment / Nos fautes peuvent être rachetées par un amour constant

    C’est là qu’est notre espoir, notre divin pouvoir / L’exercice du bien nous laisse entrevoir / Que L’Amour d’ici-bas est de même nature / Que celui de là-haut où règne l’Etre Pur

    La délivrance de l’âme, tel est notre désir / Suppose que nous laissions le cœur s’épanouir / Que de son sein s’échappe des ondes de chaleurs / Rallumant ça et là des foyers de bonheurs

    Bien à vous Avec mes pensées de Paix Profonde

    René Janus

    PS : Si cela vous intéresse, j’ai proposé un forum à partir de certains de ces poèmes (Titre générique : Les Chroniques de l’Ame Humaine) sur le site : http://soupir.org/forum/viewtopic.php3 ?p=362#362

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  • the real difficulty of learning a language is the dramaturg act of the life

    mind is no language

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