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Albert Camus : Métaphysique-Engagement-Actualité et l'ordre libertaire Première publication : 22 février 2011, mise en ligne: mercredi 8 février 2012, par Jean Lecanu |
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I MétaphysiqueLe groupe « Éducation » de l'Association « Démocratie et Spiritualité » a organisé une série d'interventions sur le thème : « Éducation et sagesses ». J'avais demandé à mon ami René Barbier de nous entretenir de « Krisnhamurti et l'éducation ». René commença en nous disant qu'il ne ferait pas une conférence, mais nous dirait comment Krishnamurti avait transformé sa vie. De la même manière, Albert Camus a orienté ma vie dans les domaines de la philosophie et de la politique. Ma rencontre avec Albert Camus s'est produite en deux temps : d'abord à l'adolescence, j'ai découvert ses oeuvres, puis vers l'âge de trente ans, La métaphysique du bonheur chez Albert Camus de Pierre Nguyen-Van-Huy m'a donné une clé de lecture. Qui est Camus ? Un écrivain, un artiste, un auteur dramatique, un essayiste, un journaliste, un homme animé par la volonté de servir la dignité humaine, un moraliste, un philosophe, un métaphysicien… ? Tout cela certes… et cependant il me semble que l'essentiel n'est pas là. Camus n'est pas un métaphysicien au sens universitaire du terme. Camus est un homme de la perspective métaphysique qui se caractérise par une vision de l'être et du monde : métadogmatique, illimitée, universelle et qui emprunte à l'Occident et à l'Orient. (Voir à ce sujet le livre essentiel de Georges Vallin, La Perspective métaphysique ) L'oeuvre de Camus comporte quatre grandes périodes :
Pierre Nguyen-Van-Huy analyse l'unité synthétique de l'oeuvre de Camus :
C'est par cette unité que Camus a influencé ma vision philosophique du monde. Dans Noces, Camus écrit : « Qu'est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un homme et l'existence qu'il mène ? » Le mot « accord » est capital. Camus commence sa vie par un accord, une harmonie avec le monde. Cet accord est au présent comme nous le montre Anne Prouteau dans son étude Albert Camus ou le présent impérissable, que j'ai eu le plaisir de lire. « La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. » (L'Homme révolté) Paul Viallaneix a raison d'écrire dans la postface de l'étude citée ci-dessus : « Qui envisagera jamais comme Anne Prouteau la portée d'un tel don chez Albert Camus ? » On sait que Camus fit son diplôme d'Études supérieures en 1936 sur Plotin et Saint Augustin (Métaphysique chrétienne et néoplatonisme, Plotin et Saint Augustin) et quand on lit dans Noces : « Cette union que souhaitait Plotin, quoi d'étrange à la retrouver sur la terre ? L'Unité s'exprime ici en termes de soleil et de mer. « (Noces, L'Été à Alger), on ne peut que constater que Camus est profondément marqué par la philosophie de l'Un de Plotin. Et aujourd'hui, quand un physicien comme Bernard d'Espagnat se demande si le monde est intelligible, il n'hésite pas à écrire : « En vérité, si étrange que cela paraisse, ce qui, dans la pensée antique, me semble être « le moins incompatible » avec les conditions que la physique pose aujourd'hui à la métaphysique, c'est encore l'approche de Plotin, avec son Un inconnaissable qui est à la fois la source et l'étoffe suprême de tout. » (Physique contemporaine et intelligibilité du monde) Du côté philosophique, spirituel, psychologique et scientifique, il y a pour moi un chemin qui va
II EngagementCe n'est pas la littérature qui est engagée, mais l'homme. Camus, c'est la morale en politique, la fin dans les moyens. Il est l'homme des limites, non un révolutionnaire, mais un homme révolté, à la fois socio-démocrate et proche du syndicalisme libertaire. Pour ceux qui avaient vingt ans dans les années cinquante, Pierre Mendès France (PMF) représentait un espoir. Quand Albert Camus revient au journalisme à l'Express en 1955, c'est pour soutenir PMF. On ne dira jamais assez l'importance de l'année 1956, la déception causée par la victoire-échec du Front Républicain. Nous attendions tous PMF, nous avons tristement hérité de Guy Mollet. Être fidèle à Camus et à PMF est une manière de ne pas s'égarer. On a pu dire que L'Homme révolté était le bréviaire de l'honnête homme du XXème siècle. Comme Camus, nous sommes un certain nombre à être restés de gauche. « Je suis né dans une famille, la gauche, où je mourrai, mais dont il m'est difficile de ne pas voir la déchéance. » (Réponse à Domenach) Camus est resté de gauche « malgré lui » et « malgré elle ». Reste le problème de la guerre d'Algérie. Camus ne pouvait pas envisager l'indépendance de l'Algérie. Nous étions nombreux à penser avec Jean Daniel que l'indépendance était « inéluctable ». Cette divergence ne nous a nullement empêchés de garder estime et admiration pour Camus et de rester fidèles à l'essentiel de sa pensée.
III ActualitéLa sensibilité de Camus qui est à l'origine de sa création fait de lui un maître à sentir juste. Né en 1913, il meurt en 1960 quand la voiture où il se trouvait s'écrase contre un platane. Entre lui et nous, il y a mai 68. Nous ne pouvons savoir quel jugement il aurait porté sur les « événements ». Dans un entretien, le philosophe Bernard Sichère nous dit : « Mai 68 a-t-il été une révolution ? Oui. Etait-ce une révolution de type inédit ? Oui. Voulait-elle la prise du pouvoir ? Pas du tout ! Cette révolution appelait à une mutation spirituelle. L'idée profonde était qu'il faut changer nous-mêmes, sans quoi on ne changera pas le monde. » Je ne peux m'empêcher de penser que Camus aurait été proche de cette appréciation. « Pas de transformation sociale sans transformation personnelle » était, me semble t-il, une idée pressentie par lui depuis longtemps. Mais quelle transformation personnelle pour quelle transformation sociale ? La transformation personnelle est suggérée par l'itinéraire même de Camus : recherche de l'unité, de l'accord, de l'harmonie, de l'entièreté. Il s'agit de concilier union et séparation, valeurs maternelles et valeurs paternelles, féminin et masculin. Nous ne sommes pas loin de Plotin, de Pierre Hadot, de la perspective métaphysique (Georges Vallin), de Jean Grenier, d'une certaine pensée orientale et de C.G. Jung. Quant à la transformation sociale, elle découle de la précédente. Camus est un méditerranéen : il se sent l'âme grecque. Sa pensée est celle du midi, des limites, de la mesure. La fin est dans les moyens. « Rien n'est vrai qui force à exclure. » (L'Été, Retour à Tipasa) Il lui faut tenir ensemble la beauté et les humiliés ; nous sommes solitaires et solidaires. Un passage de « Retour à Tipasa » résume l'essentiel de sa pensée : « Il y ainsi une volonté de vivre sans rien refuser de la vie qui est la vertu que j'honore le plus en ce monde. De loin en loin, au moins, il est vrai que je voudrais l'avoir exercée. Puisque peu d'époques demandent autant que la nôtre qu'on se fasse égal au meilleur comme au pire, j'aimerais, justement, ne rien éluder et garder exacte une double mémoire. Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l'entreprise, je voudrais n'être jamais infidèle ni à l'une ni aux autres. » (L'Été, Retour à Tipasa) Le Camus de Michel Onfray « La liberté est un don de la mer » (Proudhon) Albert Camus demandait à « être lu avec attention ». Michel Onfray a vraiment lu Camus. Après les articles de Jean Daniel dans l'Observateur et de Jacques Julliard dans Marianne l'essentiel a été dit et la sagesse serait sans doute de ne rien ajouter. Cependant j'ai l'impression que le livre de Michel Onfray invite chacun d'entre nous à réagir à ses propos et à lui-même. Avant de me plonger dans ce volume de plus de cinq cents pages je finissais Lucien Jerphagnon : « De l'amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles ». Le « vieux maître » écrit : « Dans l'autre sens, me viennent à la mémoire les pages de Michel Onfray sur un père tant aimé : « Je sais qu'une partie de ma chair disparaîtra le jour maudit où il quittera ce monde ». « Esthétique du pôle nord » m'avait profondément marqué. En tant que lecteur je suis touché par Michel Onfray que je perçois comme un homme d'une grande sensibilité, blessé par un système éducatif lamentable. Onfray parle aussi remarquablement de la relation qui lie Camus à son père : « le dégout de la peine de mort, le mépris de la guerre, voilà donc deux enseignements solides transmis post mortem par un père qui, bien que mort, lègue peut être plus que d'autres, vivants. Une troisième leçon se trouve donnée outre-tombe par le père : le refus de la barbarie ».(page 46) « Durant sa courte vie, Albert Camus a été de ceux qui s'empêchèrent : il fut donc un homme selon son père » (page 48). Onfray aime Camus à un point tel que parfois il s'identifie à l'auteur de Noces. Au sujet de Sartre je souhaite raconter une anecdote personnelle. Alors que j'étais conseiller principal d'éducation au lycée pilote de Montgeron, à la demande des élèves de la section technique nous avons organisé avec quelques collègues un dialogue entre les adolescents et Morvan Lebesque sur Camus, et avec Louis Guilloux sur « la maison du peuple ». Dans un aparté Morvan Lebesque devait me dire : « Camus et Sartre étaient aussi généreux l'un que l'autre ; mais ils étaient discrets ».Onfray qui ne manque pas Sartre, quand il parle du financement du RDR écrit : « Sartre, c'était l'une de ses qualités, finançait avec générosité ».Cela s'appelle de la probité intellectuelle. Onfray nous présente un Camus libertaire et il a raison. Par contre il minimise un peu l'adhésion de Camus à Mendes France lors de son retour au journalisme à l'Express. Certes Camus « pouvait voter factuellement Mendes France pour éviter le pire ». Né en 1933, j'avais 20 ans dans les années 50 et voter Pierre Mendes France ce n'était pas seulement pour éviter le pire. « Rien n'est vrai qui force à exclure », on pouvait être camusien et mendésiste. « L'homme révolté » était le bréviaire de l'honnète homme du XX siècle et avec « la république moderne » Mendes France allait poser les fondations d'une nouvelle république. Tout lecteur attend l'auteur sur certains sujets. J'avoue que j'attendais Onfray sur Plotin et Camus, or souligner que « Camus fait de Plotin un artiste », envisager « Tipasa comme exercice plotinien avec l'Un-Bien », reprendre l'expression « raison mystique » qui seule « permet l'expérience existentielle », sans oublier que« l'unité s'exprime ici en termes de soleil et de mer », je dois dire que je suis comblé. Michel Onfray fait bien partie de la grande famille camusienne
Bibliographie➢ Georges VALLIN, La Perspective métaphysique, avant-propos de Paul Mus, Paris, PUF, 1959 ;réédition augmentée d'une préface, Paris, Dervy, 1977 ➢ Pierre NGUYEN-VAN-HUY, La métaphysique du bonheur chez Albert Camus. Neuchâtel : A la Baconnière, 1968. ➢ Phan THI NGOC-MAI, Pierre NGUYEN-VAN-HUY, « La Chute » de Camus ou le Dernier testament : étude du message camusien de responsabilité et d'authenticité selon « La Chute » avec la collab. de Jean-René Peltier. Neuchâtel : A la Baconnière, 1974. ➢ Albert CAMUS Le Premier Homme, Gallimard, 1994, roman inachevé. ➢ Sharad |