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Crise politique et cécité sociologique mercredi 20 octobre 2010, par René BARBIER |
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Avec la réforme des retraite décrétée d'en haut dans ses modalités et mise en forme par un gouvernement aux ordres, le pouvoir pensait que les Français accepteraient son cortège d'inégalités sociales et d'injustices évidentes. Habitué à la passivité relative de l'opinion publique, le gouvernement était sûr qu'il suffisait de hausser le ton comme avec des élèves à la cantine pour que tout le monde se taise. Encore dernièrement un ministre proclamait dans un aveuglement systématique que les jeunes ne comprenaient rien et que les parents devaient les surveiller et les garder à la maison. Il s'agit là d'une cécité sociologique qui ressemble assez à l'attitude de Louis XVI qui confondait révolte et révolution dans son dialogue avec le duc de la Rochefoucauld le 15 juillet 1789. La position autoritaire et, en fin de compte, antidémocratique du président de la république est typiquement monarchiste. ll sait ménager ses féodaux, ministres ou ministrables, malgré les "affaires" qui perdurent à la vue de tous. Il sait évincer les juges récalcitrants et fait avaler des couleuvres de plus en plus opulentes aux ministres "de gauche" qu'il a été chercher pour donner bonne figure à sa pseudo nouveauté en poltique. Certains, comme Bernard Kouchner, ont quelques secousses passagères mais rentrent rapidement dans l'ordre et perdent un peu plus leur légitimité populaire. La cécité politique est celle d'une méconnaissance radicale du fondement même de la crise actuelle qui entraîne les lycéens, les étudiants, les routiers, les ouvriers des raffinerie de pétrole, les enseignants, les fonctionnaires, les ouvriers, jusqu'à un point névralgique où tout est possible. On nomme cela le "dérapage". Mais ce n'est que la conséquence d'un aveuglement obsessionnel sur le non-dialogue conçu comme une forme de politique. C'est du non-savoir à propos de l'imaginaire social dont il faut parler. Les conseillers du président de la république (mais en a-t-il besoin tant son arrogance est un fait remarqué par tous) semblent demeurés ignares sur cette question. À entendre les ministres, tout se passe comme si il suffisait de raisonner tranquillement pour pouvoir accepter la réforme des retraites et plus largement la politique du gouvernement. Mais justement les Français raisonnent et leurs yeux se dessillent sur le dessous des bons plans raisonnés qui garantissent, comme à l'habitude, le maintien des privilèges et des inégalités sociales, sous l'avalanche idéologique de certains médias aux ordres du pouvoir. La crise actuelle prend appui sur la réforme des retraites pour affirmer une crise de la morale politique. Les Français, prêts à 60% à continuer la grève et les actions après le vote de la loi en fin de semaine, n'acceptent plus les faits ostentatoires des puissants - au sens politique et économique - à garantir leurs avoirs au détriment du bien commun et d'un partage légitime des ressources nationales. L'imaginaire social qui se lève de nos jours est celui d'une nouvelle morale politique étayée sur une éthique personnelle débarrassée des vieilles idoles du passé mais animée par un sens aigu de la fraternité qui, dans un premier temps, peut être de combat comme l'a bien vu Régis Debray. Le langage des politiques historiques restent celui dichotomique des vieilles outres (capitalisme/communisme ; liberté/dictature etc.). Tout le monde sait bien que trop souvent une révolution aboutit au même résultat mais à l'inverse : les nouveaux maîtres reprennent les mêmes modalités de pouvoir et d'atrocités pour se maintenir en place de génération en génération. L'imaginaire social éthique d'aujourd'hui ne cherche pas la révolution extérieure mais celle des consciences. Cette dernière est bien plus dangereuse car si elle réussit elle transforme vraiment la réalité de fond en comble. Elle dépasse le clivage habituel droite-gauche et engendre un nouveau paysage politique qui n'est pas "au centre" - cet espace mou sans consistance - mais imprévisible et encore inconnu, en quelque sorte "un juste milieu" au sens de la sagesse asiatique. Elle réside, encore en catimini, dans des groupes de créateurs culturels non visibles sur le marché du spectaculaire, mais bien réels et nombreux au sein de réseaux de connivence. Elle n'est plus nationaliste ou "internationaliste" comme option idéologique, mais plutôt lucide à l'égard du fait que nous sommes des citoyens du monde et que nous ne pouvons plus laisser mourir de faim 10000 enfants par jour sous prétexte de "mondialisation économique" et du maintien de l'ordre ("le désordre établi" comme le nommait Emmanuel Mounier). Elle cherche encore les voies de ses moyens d'action originaux non violents mais efficaces. Il faudra inventer de nouvelles formes d'action comme l'a fait Mohandas Karamchand Gandhi dans l'autre siècle. Les "dérapages" des "casseurs" d'aujourd'hui ne sont que des résidus de l'ancienne politique voulue par les pouvoirs en place pour qui les "jeunes" sont divisés entre "bons" et "mauvais", sans aucune critique sur les causes économiques et sociales de ce clivage arbitraire. Les philosophes idéologues des pouvoirs en place tentent par des arguties fallacieuses de recouvrir la réalité par une phraséologie engluante. Mais l'élan éthique de l'imaginaire social continue peu à peu à jouer son jeu souterrain malgré toutes les polices de l'esprit officielles ou parallèles. Nous assistons depuis une vingtaine d'années à un "transformation silencieuse" (François Jullien) des consciences chez beaucoup de personnes en France comme à l'étranger. La crise actuelle n'es qu'un des aspects émergents de l'iceberg de cet imaginaire. L'avenir nous dira - certainement dans des soubresauts tragiques - les modalités d'actualisation de cette nouvelle puissance d'agir. |
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