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Qu'est-ce que le monde ?

samedi 28 novembre 2009, par René BARBIER


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Cette question est certainement l'une des toutes premières de la philosophie. La première semble être pourtant « Pourquoi y-a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? » formulée par Heidegger et par Leibniz. Pourquoi le monde existe-t-il et pourquoi pas une absence totale de monde ? L'équilibre en faveur du monde s'est-il joué durant les "trois premières minutes de l'univers" entre matière et anti-matière ?

Mais l'enfant de quelques années qui pose la simple question : « qu'est-ce qu'une mangue ? » parce que je lui demande « veux-tu manger une mangue ? » et qu'il n'en a jamais goûté jusqu'à présent, m'interroge radicalement sur ce qui est.

Si je lui donne la mangue, il la touche, la regarde, la sent, l'épluche, la déguste. Ai-je répondu à sa question ? En partie sans doute car désormais il sait, par ses sens, le goût, la saveur de la mangue, mais la nature de ce qu'est une mangue lui demeure inconnue. Plus tard, devenu scientifique, sans doute pourra-t-il savoir la composition chimique, physique, atomique, quantique de la mangue. Mais cette connaissance qui s'élève en s'approfondissant dans une formalisation mathématique en dernière instance, ne lui donne pas de réponse à sa question d'enfance.

Il faut bien admettre que le mot n'est pas la chose et que le concept produit par le philosophe, cher à Gilles Deleuze, ne dit rien sur le réel inconnaissable. Ma petite fille de 4 ans, naguère, sur les bords d'une plage de Bretagne, un jour de marée basse, me dit : « Regarde papa, il n'y a plus d'eau dans la mer ! ». Quel koan zen prononcé ainsi sans le savoir.

Qu'est-ce que le monde et l'infinité des mondes partiels qui y sont inclus ?

Le monde est l'ultime objet concret que nous puissions saisir par nos sens au sein d'un réel englobant et impénétrable. Nos sens avec leurs prolongements techniques (télescopes géants, microscopes électroniques etc.). À l'horizon du cosmos, les astrophysiciens traquent les traces des particules élémentaires venues du passé. Dans leurs laboratoires sophistiqués, les physiciens des hautes énergies retrouvent les mêmes problèmes avec l'infiniment petit.

Le monde issu du réel, comme ultime objet concret est dégagé par nos cinq sens et interprété. Actuellement, à propos de la nature de l'univers, deux théories s'affrontent : la théories des cordes et celle de la gravitation quantique à boucles, mais les preuves ne sont pas encore au rendez-vous et peut-être ne le seront-elles jamais ?

Lorsque je dis que le monde est l'ultime objet concret que j'appréhende par mes sens et que j'énonce par des mots (inventés si besoin est), j'accepte le paradoxe de dire nécessairement quelque chose de cernable, dans un mot et, en même temps, de maintenir l'illusion de la connaissance et de la vérité.

Le monde pour exister entre nous a besoin d'être nommé, défini, limité. C'est le propre de tout concept. Lorsque je dis à ma petite fille « une mangue », je ne dis pas « une orange » bien que les deux appartiennent à la classe des fruits. Mais cette délimitation nécessaire pour communiquer et nommer le monde est parfaitement arbitraire et relative. N'importe quel autre mot signifiant ferait l'affaire. Les physiciens qui n'arrêtent pas de découvrir de nouvelles particules leur donnent des noms parfois très poétiques.

Se peut-il que la relation de signifiant au signifié ne soit pas complètement arbitraire mais d'une autre nature, plus subtile et en alliance, comme dans le symbole des mythes et des archétypes, ainsi que le pense Gilbert Durand ? Dans ce cas, le langage devient un processus de connaissance qui découvre la complexité du monde comme si elle nous était donnée dans notre faculté d'imagination créatrice, instaurative.

De fait le monde est nommé et partagé, voir maîtrisé, mais non connu car le connaissable relèverait du réel dans lequel il est inséré mais qui reste « voilé » (B.D'Espagnat). Le monde constitue ce que j'appelle notre réalité, notre vision compréhensible de ce que l'on extrait du réel comme « chaos, abîme, sans fond » dont nous parle Cornelius Castoriadis. Nous en tirons des structures significatives comme « ensembles-identitaires », l'ensidique, de Castoriadis susceptible d'applications logiques, qui ne peuvent jamais être exhaustifs et qui laissent un « résidu » toujours chaotique.

Il existe une réalité partagée par tous parce qu'elle est fondée sur un preuve scientifique et correspond à un « pertinence » par rapport à ce qui est phénoménologiquement parlant. Par exemple la terre est « ronde » (en fait pas tout à fait) ou le soleil ne se couche ni ne se lève pas.

Mais il existe une infinité de visions du monde portées par chacun d'entre nous, les êtres humains, et déterminées par notre culture, notre histoire personnelle et nos expériences de vie. C'est ce que je nomme mon « bonheur », mon « amour », ma « liberté » par exemple.

Sous cet angle ma vision du monde peut être parfaitement chimérique et autistique, incompréhensible de mes contemporains, même pour ceux qui appartiennent à ma langue d'origine. Cette incompréhension signe la partition entre le normal et le pathologique mais ne dit rien sur la vérité du monde en son fond. À la fin du XIXe siècle, deux personnes nommaient le monde de façon relativement semblable mais dans deux cultures différentes où le reconnaissance du sacré variait considérablement. En Inde, la vision du mystique hindou Ramakrishna était valorisée. En France, Madeleine examinée et exhibée par le psychiatre Pierre Janet était enfermée dans un asile.

Ainsi le monde qui sort de nos sens et entre dans le symbolique parce que nous le nommons devient vite un objet de conflit. Que de discussions sur la notion de chômage par exemple. Par ce mot certains en 2009 proclament un chiffre de 2.700.000 personnes en France dans ce cas, d'autres plus de 3 millions et d'autres encore près de 5 millions suivant la composition qu'ils attribuent au mot « chômage » en usant ou en abusant des statistiques. Mais le chômeur isolé, singulier, concret, qui n'a plus rien, qui est expulsé de son logement, qui fait la queue auprès des « resto du cœur » sait ce que veut dire le mot chômage, sa réalité tragique porteuse de toutes les contradictions sociales.

Etre lucide sur ce que veut dire le monde, c'est revenir à cette approche paradoxale de la nécessité de le nommer, avec le risque de conflits d'intérêts que cette nomination implique, et, en même temps, d'accepter que nous ne connaissons rien de son fond magmatique qui tient du réel.

Parler du monde, c'est nommer une illusion nécessaire ouverte sur l'inéluctable critique de tout signifié qui prétend dire la vérité de ce qui est.

Illustration : René Barbier, déroulement

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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