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Petite philosophie de la fenêtre samedi 25 juillet 2009, par René BARBIER |
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à Remi Hess
Remi Hess, mon collègue et ami de l'université Paris 8, dans un livre récent consacré à sa théorie des moments et à Henri Lefebvre [1], parle du « moment » de la maison et du moment du « jardin », entre autres. Son sens de la réalité quotidienne qui se déroule entre le banal et la surprise, m'a donné envie de penser la question de « la fenêtre » comme moment du regard à partir de la maison. Ce moment devient un espace de transduction pour penser les crises de l'existence. La fenêtre comme ouverture sur le monde est l'objet de la réflexion philosophique. Il est inimaginable de construire une maison sans fenêtres. Toute habitation se doit de posséder une ou plusieurs fenêtres pour le meilleur et parfois pour le pire. Gilles Deleuze, à bout de souffrance, se jette, un jour, par sa fenêtre pour en finir avec une vie impossible. Sur le bord de ma fenêtre se pose une hirondelle que j'observe sans faire de bruit. Un instant de bonheur. La fenêtre présente cet intérêt qu'elle s'ouvre de deux manières différentes. Pour ce qui est des volets, ils s'ouvrent de l'intérieur vers l'extérieur et de referment à l'inverse. Les deux battants de la fenêtre s'ouvrent de l'extérieur vers l'intérieur et se referment à l'inverse également, tout en restant, malgré tout, dans le périmètre intérieur de la maison. Cette caractéristique de la fenêtre suscite notre réflexion par transduction. Fermer les volets de la fenêtre implique que nous allons nous protéger des intrus possibles dont la lumière du jour. Le jour aussi est un intrus en effet quand nous ne sommes pas prêts à le recevoir et que nous avons encore sommeil. L'intrus cambrioleur est assurément un danger potentiel dont nous nous protégeons par la fermeture des volets. La fenêtre, elle, par ses vitres transparentes, nous permet de voir l'extérieur tout en restant à l'intérieur de la maison. Le soleil pénètre ainsi dans la maison, nous pouvons voir le paysage alentour, les gens qui passent, mais nous restons dans notre univers. Derrière nos vitres, l'orage peut être contemplé sans danger. La fenêtre est le seuil véritable entre nous et le monde, bien plus que la porte d'entrée qui est le plus souvent opaque. Par la fenêtre on peut faire signe à l'autre sans aller plus loin ou au contraire l'ouvrir pour discuter. La fenêtre atténue les bruits du monde et nous renvoie ainsi à notre propre bruit personnel. Mais elle n'empêche pas vraiment d'entendre les autres ou le chant des oiseaux en bruit de fond. La fenêtre est également l'objet de contemplation lorsque les rayons du soleil viennent y tisser leurs éclairs mystérieux ; Par temps de pluie les gouttes que l'on suit du regard ouvrent des chemins sinueux pour notre ravissement et notre imaginaire. Ouvrir la fenêtre n'est pas un acte si simple. Pour beaucoup cela signifie laisser entrer l'inconnu dans la maison et accepter que quelque chose d'autre advienne. Il y a dans cette ouverture un risque de confrontation, ne fût-ce que la guêpe qui vient s'inviter vers notre repas. Mais aussi la surprise. Un jour que ma fenêtre était ouverte, je n'ai pas fait attention mais un oiseau est entré et s'est coincé entre vitres et volets. Je l'ai entendu plus tard, lorsque je m'étais assoupi sur mon lit un après-midi. Le bruit des ailes froissées m'a alerté. J'ai délivré l'oiseau prisonnier. À ce moment de ma vie, ce fut un insight, une synchronicité jungienne, par rapport à des questions de « lâcher-prise » que je me posais. Les poètes aiment bien les fenêtres. Charles Baudelaire écrit ainsi : Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. Par-delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant. Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément. Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même. Peut-être me direz-vous : "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ? (Les fenêtres, dans "Le Spleen de Paris", petits poèmes en prose 1864) De son côté Guillaume Apollinaire écrit Les Fenêtres Du rouge au vert tout le jaune se meurt/ Quand chantent les aras dans les forets natales/ Abatis de pihis/ Il y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile/ Nous l'enverrons en message téléphonique/ Traumatisme géant/ Il fait couler les yeux/ Voila une jolie fille parmi les jeunes Turinaises/ Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche/ Tu soulèveras le rideau/ Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre/ Araignées quand les mains tissaient la lumière/ Beauté pâleur insondables violets/ Nous tenterons en vain de prendre du repos/ On commencera à minuit/ Quand on a le temps on a la liberté/ Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l'Oursin du couchant/ Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre/ Tours/ Les Tours ce sont les rues/ Puits/ Puits ce sont les places/ Puits/ Arbres creux qui abritent les Caresses vagabondes/ Les Chabins chantent des airs à mourir/ Aux Chabines marronnes/ Et l'oie oua-oua trompette au nord/ Où les chasseurs de ratons/ Raclent les pelleteries/ Étincelant diamant/ Vancouver/ Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hiver/ Ô Paris/ Du rouge au vert tout le jaune se meurt/ Paris Vancouver Hyères Maintenon New York et les Antilles/ La fenêtre s'ouvre comme une orange/ Le beau fruit de la lumière Guillaume Apollinaire : Ondes Stéphane Mallarmé, hospitalisé, regarde et voit la détresse humaine par la fenêtre Malade, le poète voit son monde comme un hôpital dont les fenêtres symbolisent une transfiguration toujours possible dans le miroir de l'art. Mallarmé moribond, s'abîme dans un monde de misère et de pourriture. Las du triste hôpital, et de l'encens fétide/ Qui monte en la blancheur banale des rideaux /Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,/ Le moribond surnois y redresse un vieux dos,/ Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture/ Que pour voir du soleil sur les pierres, coller/ Les poils blancs et les os de la maigre figure/ Aux fenêtres qu'un beau rayon clair veut hâler,/ Et la bouche, fiévreuse et d'azur bleu vorace,/ Telle, jeune, elle alla respirer son trésor, /Une peau virginale et de jadis ! encrasse/ D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or./ Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles, /Les tisanes, l'horloge et le lit infligé,/ La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,/ Son œil, à l'horizon de lumière gorgé,/ Voit des galères d'or, belles comme des cygnes,/ Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir/ En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes/ Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir ! (Stéphane Mallarmé — Poésies Les Fenêtres)) La méditation sur la fenêtre nous conduit à reconsidérer ce que l'on sait voir à partir de l'intérieur de nous-mêmes et ce que l'on accepte de laisser entrer dans notre univers. Intériorisation de l'extériorité et extériorisation de l'intériorité, deux moments existentiels qui constituent une grande partie du vécu. Voir à partir de notre intériorité relève souvent de la plus haute méconnaissance de notre inconscient. Mais des années de cure analytique ne suffisent pas pour se croire apte à comprendre l'autre et le monde. Nous restons inachevés et la psychanalyse ne guérit pas de l'extrême tension du vivre. Du moins permet-elle, dans les limites de sa propre logique, de repérer quelques grandes illusions projetées sur soi-même et les autres. Les sages et certains philosophes, souvent, nous en disent plus et autrement. Krishnamurti est un maître en la matière. Toute sa problématique philosophique est fondée sur le VOIR ou l'observation non attachée et l'attention vigilante liée à la perception directe de la réalité. Il nous introduit à la notion de « présence » au monde dont, radicalement, nous faisons partie. Il faut du temps pour se rendre compte (Thich Nhat Hanh appelle cela « la Pleine Conscience » [2] ) de notre possibilité de rencontrer vraiment la réalité, c'est-à-dire les autres, le monde et nous-mêmes. Il nous faut faire le vide pour laissez entrer la lumière. Nous sommes trop plein de livres, de citations, d'images, d'anecdotes, d'expériences anciennes, donc d'imaginaire. Épurer l'imaginaire pour nous permettre l'intériorisation de l'extériorité. Mais sans jeter le bébé avec l'eau du bain pour nous donner la joie de l'expression et de la création liées à l'imagination créatrice. Si nous sommes dans la vacuité à l'intérieur de nous-mêmes, nous n'avons plus peur car nous n'avons rien à perdre. L'autre peut aller vers nous, nous ne lui barrerons pas le passage. Mais aussi nous n'avons rien à imposer à l'autre et il peut aller selon sa propre itinérance de vie. Toute notion de maître et de disciple disparaît. La violence symbolique n'a plus de consistance. Ainsi nous pouvons enfin VOIR ce qui est et advient sans cesse, sans chercher à diriger, à maîtriser, à conquérir, à se faire reconnaître. La notion d'oeuvre, elle-même, prend une place très relative. Oeuvre littéraire, scientifique, philosophique, artistique etc. mais également oeuvre de vie, faire de notre vie une oeuvre d'art comme disent certains. Tout cela devient secondaire, relatif et entre dans le monde des formes éphémères dans notre conscience d'être. Seule demeure la JOIE tranquille d'être au monde comme une trame indestructive au fond de nous-mêmes. C'est le vécu exact du sacré. Il est étonnant de constater à quel point les sociologues et les historiens passent à côté du sens profond du sacré. En lisant le livre de Régis Debray, « le moment fraternité » [3] dont toute la première partie traite de la thématique du sacré (qu'il avait déjà pensé dans « le feu sacré ») je me disais que cet écrivain s'était donné bien du mal et avait dû souffrir pour écrire avec ce brio linguistique et faire oeuvre de « distinction » (P.Bourdieu) dans le champ littéraire des essais. Cependant, à aucun moment il ne traite du sacré radical et vécu dont je parle. Il analyse ce que je nomme le « sacré institué » qui relève du religieux pour moi, avec la séparation sacré/profane chère aux sociologues depuis Durkheim. Régis Debray est incapable de VOIR ce qu'est réellement le sacré car il porte les lunettes (« les fenêtres ») du sociologue avant tout, bardé de savoir et de références innombrables et sous-entendues pour le lecteur averti. Or le sociologue laisse toujours passer l'instituant pour s'attarder à l'institué supposé méconnu. L'instituant s'engendre sans cesse dans le sacré radical, c'est à dire dans la vacuité de la non-dualité créatrice de formes en permanence. Mais pour le sage non-dualiste, ces formes sont aussi du vide et le vide est formes. Tous les rituels, les sanctuaires, les livres sacrés, les pèlerinages décrits par Régis Debray à travers le monde, y compris dans notre modernité, dans ce que l'écrivain nomme la ROC (pages 144, 152, 153, 165, 186, 195, 211, 213 etc.), ne sont que des formes souvent traditionnelles qui cherchent à se faire passer pour du durable et de la certitude. Elles sont vues ainsi par le sage non dualiste qui les resituent à leur juste place dans le relatif. Pour en revenir à la question de la sagesse par rapport au sacré, je proposerai ce simple schéma permettant de délimiter le champ de la réflexion, Il permet de distinguer la sagesse, de la spiritualité et de la religion. J'ai bien conscience qu'il s'agit là d'un raccourci, notamment si j'en juge par le volumineux et très intéressant ouvrage de Camille Tarot de plus de 800 pages – Le symbolique et le sacré – publié en 2008 [4] et qui est consacré aux sociologues français de la religion. Mais ce schéma nous permet de nous situer, au niveau personnel, par rapport à l'un ou l'autre pôle. ![]() Laissons la « religion » dans la sphère explicite de l'institutionnel, de l'établi organisé, des croyances affirmées, de l'universel proclamé, du repérable, et, en fin de compte, de « l'emprise » par l'institué pour certains ou du conditionnement objectif pour d'autres. Elle débouche sur une relecture actualisée des textes dits sacrés (re-ligere) ou sur un sens d'une reliaison (re-ligare) avec un esprit transcendant. Les sociologues reliront le « sacré » comme élément fondamental du symbolique produit par la société (Durkheim) ou comme un « fait social total » (Mauss) en articulant, en dissociant le sacré et la symbolique, ou en refusant les deux termes, suivant les cas. Camille Tarot, dans son ouvrage, cherche une troisième voie. Parlons de « spiritualité » lorsqu'il s'agit d'entrer dans une dimension plus particulière où l'expérience individuelle bouleversante (mystique) est concernée, par un processus de « saisissement » en partie corporelle d'un autre niveau de réalité que celui purement apparent, en s'ouvrant souvent sur l'instituant par rapport à l'universel. C'est, historiquement en sciences sociales, Rudolf Otto qui dans son livre « le sacré » publié en 1929 [5] , soutient que l'approche du « Tout-autre » demande la rencontre existentielle et affectivo-intuitive par comprendre vraiment le phénomène. Mircea Eliade jouera un rôle de relai considérable et notre temps porte encore son impact. Utilisons le mot « sagesse » lorsque nous abordons une dimension dans laquelle le « discernement » [6] , une forme de compréhension subtile de la complexité des niveaux de réalité et de leurs interactions (reliance), devient plus évidente pour la personne singulière dotée d'expériences multiples et réfléchies. Elle réalise dans son existence une dialogique constructive (institutionnalisation) des deux autres dimensions dans un dépassement permanent, en fonction des situations concrètes rencontrées. Pierre Hadot, en nous parlant des anciens Grecs, et de la Citadelle intérieure, chez Marc Aurèle (1992) [7] , nous introduit dans ses subtiles régions. Le sacré est un moment - un « instant éternel » (Maffesoli, 2000) [8] - au coeur de ces différentes acceptions et les réunit en relations et en proportions variables dans un champ symbolique, souvent à dimension poétique. C'est une finalité intuitive animant l'être humain, élément de la structure de la conscience plus que moment dans l'histoire de celle-ci (M.Eliade), inscrit au coeur du monde et le faisant participer à son dynamisme intrinsèque, selon des registres parfois du mysterium fascinosum (sidération), parfois de l'ordre du mysterium tremundum (tremblement) en suivant Rudolf Otto, qui peuvent être considérées, par certains, comme des effets d'une transcendance reconnue et par d'autres, simplement, comme une donnée manifestant l'énergie formative du monde. De fait, une réflexion sur la petite philosophie de la fenêtre nous oblige à considérer les trois grandes crises existentielles de la personne humaine. La première est celle de la révolte. La seconde du doute sur l'autorisation. La troisième de l'acceptation du non-savoir sur ce que nous a constitué une identité ontologique dans un sacré institué.
La crise des valeurs instituéesLa première crise est souvent celle de l'adolescence et du jeune adulte, entre 13 et 25 ans. Elle résulte de la remise en cause des valeurs inculquées par la famille, le milieu social d'origine, la société d'appartenance. La morale familiale devient insupportable surtout si celle est draconienne et infligée comme un fait indiscutable. D'autres valeurs et légitimations sont proposées et vécues par le jeune et le propulsent dans des rencontres et des expériences imprévues. Son système de représentations est retravaillé et ses comportements s'en ressentent, au grand dam des parents et des enseignants. Ce faisant, peu à peu, la jeune personne entre dans le devenir de l' « autorisation » (devenir son propre auteur pour Jacques Ardoino), non s'en avoir, souvent, jeté le bébé avec l'eau du bain, c'est à dire éliminé (du moins le croit-elle) les valeurs de son enfance. Un travail sur soi, par le biais d'une psychanalyse ou autre, lui fera voir que les choses sont plus compliquées et que tout n'est pas à être jeté aux orties dans ce que j'appelle notre « enracinement ». Avec l'autorisation existentielle, la personne se confronte au désir. De soi-même et de l'autre. Elle entre dans le jeu du conflit et de la souffrance, mais aussi de l'affirmation et de l'estime de soi. Elle va construire son propre avenir professionnel, familial et social. Elle « prend sa place » dans une lutte et dans la vie sur divers plans (artistiques, littéraires, scientifiques, philosophiques, économiques etc.). Elle se donne des valeurs qui lui correspondent. Elle noue des réseaux d'amis qui s'éloignent des amis de la famille d'origine.
La crise de l'autorisation personnelleC'est au faîte de sa carrière professionnelle ou de sa prétendue réussite familiale que survient la crise de son autorisation existentielle. Soudain la personne est saisie d'un doute sur la valeur réelle du fait qu'elle est le véritable auteur d'elle-même et de sa réussite. Des événements extérieurs viennent souvent contribuer à cette mise en question (chômage brutal, décès d'êtres chers, rencontres bouleversantes). La vie que l'on s'est donnée devient insupportable. Ses contraintes apparaissent comme contraire à la vraie vie. On s'aperçoit tout à coup que le désir profond d'être et de vivre sa vie était d'un autre ordre. Les conditionnements subtils et inconscients deviennent plus clairs. La vie manque de sens. Beaucoup, à ce moment, se rattachent à des système symboliques traditionnels : la religion, la politique, les droits de l'Homme à défendre etc. Ils renouent parfois avec les valeurs perdues de l'enfance ou trouvent des avatars de ces valeurs (par exemple le catholicisme évacué de l'enfance se retrouve dans l'adhésion au bouddhisme tibétain). D'autres ne discernent pas de portes de sortie et sombrent dans l'alcool, la dépendance sexuelle, l'aventure obsessionnelle des voyages, la délinquance, le suicide. Quelques uns vont plus loin et explore un renouveau spirituel plus dégagé des conditionnements les plus complexes.
La crise de l'identité et de l'affirmation de soiC'est la crise la plus aiguë et la plus dangereuse mais aussi la plus riche en connaissance de soi. Elle résulte d'une lucidité radicale sur le manque de sens venant de soi, des autres et du monde. Plus rien ne fait sens, ni la politique, ni la religion, ni la science, ni l'humanité, ni la vie sur terre, ni la terre elle-même ou le cosmos. Rien ne peut être trouvé pour sauvegarder un semblant de garantie de sens. C'est la grande nuit de l'âme. Avec, en plus, le sentiment que l'âme n'a pas d'existence. Certains mystiques ont pu connaître quelque chose de cet état ("la nuit obscure" de Saint Jean de la Croix). Des philosophes existentialistes qui ont été jusqu'au bout de l'inanité du « projet » de vie et d'action également. Des artistes et des écrivains qui deviennent stériles ou reconnaissent la vanité de leur « œuvre » à l'échelle du devenir du monde. Il n'y a plus rien derrière le manque de sens. L'être humain se sent vraiment « jeté là » dans l'univers pour rien. Il ne sait plus qui il est. Il atteint le fond de l'absurde. Pour Castoriadis, « l'humanité émerge du Chaos, de l'Abîme, du Sans-Fond. Elle en émerge comme psyché : rupture de l'organisation régulée du vivant, flux représentatif/affectif/intentionnel, qui tend à tout rapporter à soi et vit tout comme sens constamment recherché »( p.364) [9] . Mais ce Chaos/Abîme/Sans-fond reste toujours présent quoique dissimulé au sein de l'être humain, tant sur le plan de la psyché-soma que sur celui du social-historique. Il demeure son homo demens comme dirait Edgar Morin. Il manifeste sa capacité à s'ouvrir à l'hubris, à la démesure. Il est la mort même, toujours présente, toujours recommencée. Cette mort, cette finitude, que l'homme ne peut pas, ne veut pas, voir en face et qu'il va "recouvrir" par les significations imaginaires sociales et les institutions s'y rapportant. Impossible pour l'homme de regarder lucidement la fin de toute chose, non seulement dans ses formes changeantes, mais dans son essence. "La mort est mort des formes, des figures, des essences - non pas seulement de leurs exemplaires concrets, sans quoi encore ce qui est ne serait que répétition dans leur prolongement indéfini ou dans la simple cyclicité, éternel retour " (1986, p.373). La religion va alors apparaître, non comme une idéologie, réflexion appauvrie d'une complexité bien supérieure, mais comme une instance de présentation/occultation de l'Abîme/du Chaos/De Sans-Fond. « Ainsi, par exemple, de la Mort dans le christianisme : présence obsédante, lamentation interminable - et, en même temps, dénégation absolue, puisque cette Mort n'en est pas une en vérité, elle est accès à une autre vie. Le sacré est le simulacre institué de l'Abîme : la religion confère une figure ou figuration à l'Abîme - et cette figure est présentée à la fois comme Sens ultime et comme source de tout sens. » (1986, p.417). La religion, le sacré institué, n'est qu'une « formation de compromis » qui réalise et satisfait à la fois l'expérience de l'Abîme et le refus de l'accepter : « Le compromis religieux consiste en une fausse reconnaissance de l'Abîme moyennant sa re-présentation (Vertretung) circonscrite et, tant bien que mal, « immanentisée » (1986, p.378) ». Or l'Abîme demeure « à la fois énigme, limite, envers, origine, mort, source, excès de ce qui est sur ce qu'il est...toujours là et toujours ailleurs, partout et nulle part, le non-lieu dans quoi tout lieu se découpe. » (1986, p.378). C'est pourquoi il ne saurait y avoir de religion des mystiques comme le soutient justement Castoriadis. « Le mystique vrai ne peut être que séparé de la société. » (1986, p.379) L'issue en est souvent le suicide ou la folie. Mais, paradoxalement, une autre « fenêtre » peut s'ouvrir à ce moment, d'une façon absolument imprévisible. Alors que plus rien ne fait sens, qu'aucune religion ne peut être invoquée ou convoquée, qu'aucune idée « généreuse » sur l'homme ou la société ne vient soulager l'impossible espérance, un sentiment fondamental de Joie d'être, sans preuve, apparait dans la conscience et ouvre la voie à un Sens au delà du tout sens. Certitude du Sens comme épreuve de réalité sans autre « preuve » que cette expérience existentielle. Entrée absolue dans l'être-pour-la-mort heidegerrien en toute connaissance de cause, sans garants métasociaux et, en même temps, reconnaissance du fait de vivre comme mystère radical doté d'un Joie incompréhensible. Dissolution du « moi-je » au profit d'un Nous à la fois humain et cosmique. Je suis le monde et le monde est moi comme dit Krishnamurti. Connaissance de l'intérieur, expérientielle, d'une « spiritualité laïque », d'un « sacré radical » et d'une sagesse éthique au delà de toute morale publique. Illumination sur le fait de la transversalité de la compassion comme sentiment universel. [1] Remi Hess, Henri Lefebvre et la pensée du possible. Théorie des moments et construction de la personne, préface de Gabriele Weigand, Paris, Economica-Anthropos, 2009, 685 p. [2] Thich Nhat Hanh, Le miracle de la Pleine Conscience,- Manuel pratique de méditation, Paris, J'ai lu, 2008 [3] Régis Debray, Le moment fraternité, Paris, Gallimard, 2009, 368 p. [4] Camille Tarot, Le symbolique et le sacré, Théories de la religion, Paris, La Découverte/Mauss, « Textes à l'appui », 2008 [5] Rudolf Otto, trad. André Jundt, Le Sacré : L'élément non rationnel dans l'idée du divin et sa relation avec le rationnel. Paris, Payot, 1949 (1929) [6] Myriam Lemonchois opère cette distinction entre saisissement et discernement dans son livre Pour une éducation esthétique : discernement et formation de la sensibilité, Paris, L'Harmattan, 2003 [7] Pierre Hadot, La Cité intérieure. Introduction aux Pensées de Marc Aurèle, Paris, Fayard, 1992 [8] Michel Maffesoli, L'instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Daris, Denoel, 2000 [9] Cornelius Castoriadis, Domaines de l'homme. Carrefours du labyrinthe, II, Seuil, 1986, |
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René BARBIER Entretien sur le CIRPP avec F.Fourcade Les six valeurs de l'engagement éducatif du CIRPP |
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