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L'autobiographie fictionnelle et le devenir spirituel du sujet

lundi 28 juillet 2003, par René BARBIER


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"L'autobiographie fictionnelle" développée par Roselyne Orofiamma (CNAM) dans une recherche en cours, produit un imaginaire nécessaire pour la vie en acte mais qui, paradoxalement, doit pouvoir s'effacer dans le déroulement de la vie spirituelle d'une personne. Sans cet effacement, le sujet reste pris au piège des enjeux de pouvoir englués dans les effets de l'imaginaire.

L'autobiographie fictionnelle qu'étudie Roselyne Orofiamma est directement liée à un imaginaire à la fois leurrant et moteur. Pour elle, interroger le travail narratif du point de vue des relations entre fiction et réalité, fiction et vérité, revient à s'orienter aujourd'hui vers la littérature. L'intérêt d'une approche littéraire pour rendre compte de cette dimension du récit de vie qui le rend plus proche du roman que d'un savoir scientifique, lui paraît évident. Récemment, Myriam Lemonchois a étudié, sous l'angle du processus créateur chez des écrivains, des peintres et des musiciens, cet état de la conscience, à partir de leur autobiographie. [1] Dans un texte inédit, Roselyne Orofiamma écrit : Pour reprendre les termes de la présentation, en quatrième de couverture, de l'ouvrage de Philip Roth, "Les faits, autobiographie d'un romancier", s'attacher à démontrer en quoi « la fiction personnalise l'expérience (et) l'autobiographie la personnifie ».

Sans doute pouvons-nous approcher cette perspective de recherche par le biais d'une théorie tridimensionnelle de l'imaginaire (Barbier, 1997) [2].

Dans ce cas, toute analyse devrait tenir compte d'un imaginaire pulsionnel, d'un imaginaire social et d'un imaginaire sacral, étroitement intriqués, dans l'élaboration du récit fictionnel à partir d'un récit de vie.

Les interférences entre imaginaire social et imaginaire pulsionnel sont souvent éclairés en psychosociologie clinique (Florence Giust-Desprairies, 1989 [3], Jacqueline Barus-Michel, F.Giust-Desprairies, Luc Ridel, 1996) [4].

Par contre les chercheurs en sciences humaines laissent de côté les interactions avec ces deux imaginaires et l'imaginaire sacral. On retrouve bien, dans cette attitude des chercheurs, la difficultés d'aborder une part de l'expérience humaine pourtant essentielle. Les tentatives actuelles de vulgarisation d'histoire des religions pour mieux faire comprendre le rapport que les êtres humains entretiennent avec "le feu sacré" (Régis Debray, 2003) demeurent, presque toujours, de l'ordre de la réduction sociologique, que René Alleau nommait un "synthème". Ainsi, dans le numéro hors série de la revue "Sciences Humaines" de juin-juillet-août 2003, intitulé "La religion, un enjeu pour les sociétés", le bouddhisme philosophique semble complètement réduit à sa portion congrue (et - paraît-il - intolérante) par l'article de Bernard Faure, pourtant spécialiste et professeur à l'université de Standford, qui s'ingénie à trouver des micro-événements dans l'histoire de cette philosophie expérientielle,pour la remettre en question. On peut se demander si on n'assiste pas aujourd'hui, au vu de ce numéro et d'autres, à une contre-attaque subtile des tenants du monothéisme chrétien contre l'impact de plus en plus évident des sagesses orientales de la non-dualité.

La broderie imaginaire

Lorsqu'un sujet revient sur sa vie pour raconter son histoire, il ne manque jamais de « broder » ses péripéties en utilisant les capacités imaginatives de l'être humain.

Celles-ci seront utilisées aussi bien pour magnifier des faits existentiels que pour les dénier dans leur intensité dramatique. Nous pouvons dire que le sujet brode sa vie et construit ses métaphores existentielles selon un principe qui peut s'inspirer d'une démarche bachelardienne de « retentissement ».

Tout se passe comme si des éléments très réels de la vie du sujet constituaient des socles à partir desquels il va exercer son imagination active en retentissement. La « broderie symbolique », parfois poétique, qui en résulte donne à sa vie une luminosité digne d'être reconnue. La broderie imaginaire sur l'existence est une manière d'être en société, d'avoir sa place, de se sentir vivre parmi d'autres et en relations.

La broderie imaginaire s'effectue par un processus de retentissement analogique, comme Gaston Bachelard le préconisait dans son approche de l'image poétique (voir l'introduction à « la poétique de l'espace » [5]). Il ne s'agit pas pour lui d'analyser en linguiste, la métaphore poétique mais de rebondir sur elle, de devenir soi-même poète sur la poésie.

Pour un sujet, tout fragment de sa propre vie constitue une sorte de poème reconstitué pour le meilleur et pour le pire. C'est toujours l'histoire d'un autre qu'il va extrapoler dans son retentissement poétique. L'être humain est, avant out, un « être imaginant » et, sans doute, habite-t-il essentiellement en poète sur cette terre, comme le pensait Hölderlin.

Le mythe de Pénélope et l'approche non duelle de la vie

Il nous faut revenir alors sur le mythe de Pénélope. Rappelons que dans le mythe, Pénélope, l'épouse d'Ulysse parti au loin, soumise aux demandes incessantes de ses prétendants pour un remariage éventuel (car Ulysse paraît avoir disparu), invente un système d'attente. Elle acceptera de répondre à la demande des jeunes gens avides de pouvoir, le jour où elle aura terminé une tapisserie. Elle se met à la création de cette tapisserie qu'elle tisse dans la journée. Mais, la nuit, elle défait ce qu'elle a tissé le jour précédent. L'œuvre ainsi n'avance guère. Nous pouvons réinterpréter ce mythe dans une logique de ce que Joëlle Macrez à nommé dans sa thèse, l' « autorisation noétique ». [6]. Elle tente de mettre au jour le processus d'un cheminement de la personne humaine vers un « plus-être » de soi-même. Ce cheminement est semé d'embûches dont la plus efficace est constituée par la croyance au pouvoir impérialiste de la raison. Le mythe de pénélope, dans ce cas, apparaît comme suit : Le sujet invente sans cesse une tapisserie imaginaire sur sa propre vie, une « fiction » plus ou moins poétique, pour empêcher les « prétendants » à la raison de faire valoir leurs droits à l'explication sans résidu de l'existence. Si le sujet tombait dans ce piège, sa vie deviendrait linéaire et proprement irréaliste. Le sujet la connaît sous un autre angle, beaucoup plus complexe, ambivalente, équivoque, contradictoire, paradoxale. Son processus d'autobiographie fictionnelle érige, justement, un pare-feu contre cette tendance de la raison flamboyante à vouloir tout régenter. Il s'appuie sur ses émotions, métamorphosées par l'imaginaire, pour signifier au monde que l'être humain (et lui-même) et bien au-delà d'une réduction phénoménologique dominée par le cogito.

Le sujet propose donc une belle tapisserie de lui-même, notamment dans les moments les plus intenses et questionnants que je nomme les « flashs existentiels » (Barbier, 1997) ; par exemple la naissance, la découverte de l'amour, l'instant illuminatif d'une contemplation de l'univers, le vieillissement ou la mort. Il les donne à voir le jour, dans sa vie officielle et sociale ; sous la forme d'un "récit de vie" où la fiction joue un rôle primordial. Mais, comme Pénélope, en même temps, dans un autre moment de sa vie (la nuit) il détisse ses images pour lui-même, dans le secret de son intimité. Au cœur de sa solitude, il connaît un autre processus : le détachement et la mise en question de l'imaginaire pour aller plus loin dans son autorisation noétique. Un jour, peut-être, rencontrera-t-il le « vide créateur » au sein duquel il connaîtra le sens profond du réel complètement non-duel, c'est-à-dire au delà de l' Un et du Deux. A ce moment, il sera capable de jouer son jeu social en toute liberté, sans s'y attacher le moins du monde, mais sans le nier également.

Au début, il y a devant lui, la montagne comme élément séparé.

A l'instant de l'éveil spirituel, il n'y a plus de montagne séparée de lui-même, mais une sorte de fusion mystique, un moment d'unité exceptionnelle.

Maintenant, il y a, à la fois, la montagne et lui-même, ni séparés, ni unifiés, simplement dans une totalité non-duelle et dynamique, dont la logique interne échappe à la raison raisonnante. Ces trois états de la conscience, le poète taoiste, le saint confucéen ou le bouddhiste accomplis les connaissent bien (Thich Nhat Hanh, 1999) [7]

Le sujet peut alors comprendre complètement la complexité du vivre, en dépit de la mort et de la naissance, de la souffrance et du plaisir et, au coeur de la vastitude de l'énergie cosmique qui peuple tout être en relation, de la peine et de la joie d'exister dans une forme destinée à s'évanouir sans retour, comme un nuage qui se dissout dans le bleu du ciel.


[1] LEMONCHOIS M., 2003, Pour une éducation esthétique. Discernement et formation à la sensibilité, Paris, L'Harmattan, coll. Arts, Transversalité, Education, 190 p.

[2] BARBIER R., 1997, L'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, coll. Exploration interculturelle et science sociale, 357 p.

[3] GIUST-DESPRAIRIES, F., 1989, L'enfant rêvé. Significations imaginaires d'une école nouvelle, Paris, Armand Colin, 218 p.

[4] BARUS-MICHEL J., GIUST-DESPRAIRIES F., RIDEL L., 1996 ; Crises. Approche psychosociale clinique, Paris, Desclée de Brouwer, 315 p.

[5] BACHELARD, G., 1958, La poétique de l'espace, Paris, PUF, coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 215 p.

[6] MACREZ J., 2002, L'autorisation noétique. Par quels cheminements peut-on entrer dans un processus d'évolution conduisant vers un plus être ? sur le web (livre à paraître novembre 2003)

[7] THICH NHAT HANH, 1999, Clés pour le Zen, Editions Jean-Claude Lattès, pocket, 221 p.

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8 jusqu'en fin 2012, honoraire depuis) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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