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Réflexion sur la mort à partir de Jankélévitch par Ernst Gilles (univ. Nancy II)

dimanche 24 mai 2009, par René BARBIER


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Jeudi 6 juin 1985.

Voir son site

Décès du philosophe Vladimir Jankélévitch, à Paris.

J'apprends la nouvelle de la mort de Vladimir Jankélévitch le lendemain. Pourquoi suis-je touché à ce point ? Je ressens le même sentiment que celui éprouvé pour la mort de Camus ou de Bachelard. Pourtant je n'ai jamais rencontré ces personnalités. J'ai simplement fréquenté leurs oeuvres avec une certaine ferveur. Je connais l'oeuvre de Jankélévitch depuis mes vingt-sept ans, au moment où il a fait paraître son livre sur "la mort" (1966).

A l'époque, particulièrement troublé par l'angoisse de mort, je cherchais des réponses dans la philosophie et la spiritualité. Evidemment, je ne les ai pas trouvées. Je me souviens de cette lecture ardue pour un autodidacte de la philosophie comme moi. Elle m'avait laissé une impression d'impossibilité de savoir le pourquoi de cette frontière ineffable à passer. Je n'avais pas vraiment vécu encore "la mort à la seconde personne" comme il la nomme, c'est-à-dire la mort d'un proche laquelle, sans être notre "mort-propre", nous concerne par la relation vitale que nous entretenions avec le défunt. La mort peut-elle être "pensée" ? Jankélévitch nous répond par la négative. Etant le non être, elle est aussi le non-sens, le pur négatif, c'est-à-dire l'impensable.

Ce qui est positif et pensable, c'est le décès, la mort socialement repérée et classée. La mort demeure le phénomène le plus contradictoire qui soit. Elle est, pour chacun de nous, la certitude inéluctable et la fondamentale incertitude, la réalité la plus dense et néanmoins la plus vide, étant négation d'être, non pas seulement transformation mais abolition de la forme, le Rien pur, la fin sans finalité. Jankélévitch nous démontre impitoyablement l'inconnaissabilité de la mort, dans l'Avant de la vie vécue, dans le Pendant de l'agonie, et dans l'Après de la tombe. L'homme qui raisonne rencontre d'abord la certitude de sa mort : mors certa. Il sait que le moment de sa mort est inscrit quelque part, quand bien même il se réfère à un dieu tout-puissant ou à un déterminisme scientifique. La mors certa débouche sur une hora certa. La rencontre de ces deux attitudes l'entraîne inéluctablement vers la désespérance. Mais, heureusement, cette heure ultime de sa propre mort, il ne la connaît pas : hora ignota, et cette ignorance peut, ou bien le jeter dans l'angoisse de chaque instant ou, au contraire, le rattacher à une espérance chimérique comme si l'incertitude de l'heure finale débordait sur la mort même. Il nous reste une croyance négative : "nous savons que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas" (Jankélévitch).

Cette attitude à l'égard de la mort nous conduit vers une éthique positive : c'est la finitude même de la vie qui donne son prix aux instants qui la composent, aux joies qui la ponctuent et aux actes qui l'orientent. Il y a comme un optimisme tragique chez Jankélévitch, lorsqu'il s'écrie, dans un entretien sur France-Culture, "jamais plus, savez-vous ce que cela veut dire, jamais plus !" à propos de notre passage unique et éphémère sur cette terre. D'autant que le philosophe ne peut se résoudre à accepter le lyrisme de Dies irae où l'optique chrétienne veut nous mener. De même, rien ne sert de vouloir "apprendre à mourir" car cela ne se peut pas. En effet, comment apprendre à franchir un seuil dont nous ne pouvons rien connaître avant de l'aborder ? L'acte de mourir - apothnêskein - et le fait d'être mort tethnanai - font émerger en nous une double peur : celle d'un saut ténébreux et solitaire dans un abîme inconnaissable et celle d'un anéantissement de notre être personnel. Cependant, la plongée de l'être dans le néant n'est pas moins improbable que son surgissement dans une éternité lumineuse : la mortalité n'est pas plus pensable que l'immortalité.

Si "la mort détruit le tout de l'être vivant", "elle ne peut nihiliser le fait d'avoir vécu" en aimant et en agissant. La mort demeure un de ces éléments du "presque rien" qui fait dérailler tous les raisonnements.

Je retire de cette lecture du livre de Jankélévitch, encore maintenant, ce sentiment de la friabilité de toutes les logiques appliquées à cette question sans fond. Et d'une nécessaire dérive du côté des autres modes d'appréhension du réel : la sagesse, la poésie, la musique, la spiritualité.

Je regrette de n'avoir jamais été un des étudiants de Jankélévitch, comme je l'ai regretté également pour Gaston Bachelard. Ils savaient, tous les deux, qu'enseigner signifie "donner le goût de...". Dans son article nécrologique Christian Delacampagne rappelle " le style inimitable de ses cours, sa faculté d'improvisation, son don de parole, son sens de la formule capable de faire vaciller les certitudes les mieux établies, son amour du paradoxe, l'habileté avec laquelle il manie la métaphore ou l'analogie, mettant brusquement en relation les idées les plus éloignées : tout cela, heureusement, a été conservé par la radio et la télévision et demeure, de façon encore plus indélébile, dans la vingtaine d'essais philosophiques que Jankélévitch a publiés" (Le Monde,8/6/85). Personnellement je retiendrai aussi l'extrême générosité de l'homme et le courage éthique du citoyen face à tous les extrêmismes et à tous les racismes. Jankélévitch fut un philosophe pour qui parler signifie être en accord avec son existence concrête, le tout avec, toujours, une petite pointe d'ironie sur l'écart opaque entre penser et exister. Ce fut également le philosophe musicien qui reconnaissait la différence de fluidité de la musique de Debussy ("musicien des eaux dormantes et des eaux marines, qui ont en commun d'être statiques et de n'aller nulle part") et de Fauré dont "les eaux fluviales, vivantes et glissantes vont quelque part et deviennent quelque chose d'autre, parce que cette fluence à une intention". Un philosophe qui, évidemment, préférait encore Aristote à Platon, le géomêtre, et qui soutenait simplement que l' "ironie c'est de savoir que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans".

(extrait d'un journal d'itinérance - RB)

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Colloque Vladimir Jankélévitch : Actuel inactuel http://www.diffusion.ens.fr/index.php ?res=conf&idconf=1012#

Colloque entièrement en ligne par L'Ecole Normale Supérieure et organisé par l'Association Vladimir Jankélévitch et le Centre international d'étude de la philosophie française Contemporaine – ENS avec le soutien financier de la Ville de Paris et du Ministère de l'Education Nationale. Modératrice : Françoise Schwab Avec la participation de Christian Delacampagne (Université Johns Hopkins, Baltimore) et Jürgen Brankel

Le Professeur Ernst Gilles, de l'université Nancy II, nous donne ici un exposé remarquable sur la problématique de la mort en sciences humaines et sociales, y compris en philosophie, en discutant le célèbre ouvrage de Vladimir Jankélévitch sur "la mort" (Flammarion, 1977, réed coll. Champs, 1993, 474 p.).

La mort joue à cache-cache avec la conscience : où je suis, la mort n'est pas ; et quand la mort est là, c'est moi qui n'y suis plus. Tant que je suis, la mort est à venir ; et quand la mort advient, ici et maintenant, il n'y a plus personne. De deux choses l'une : Conscience, ou présence mortelle ! Mort et conscience, elles se chassent et s'excluent réciproquement, comme par l'effet d'un commutateur... Impossible de cumuler ces contradictoires ! Décidément, l'alternative est soigneusement combinée ; Dans ces conditions, la deuxième personne s'offre à nous éventuellement comme un moyen de surmonter la disjonction. S'agissant de ta mort, les trois temps offrent matière à réflexion : le futur d'abord, comme pour la première personne ; et à plus forte raison le passé, comme pour la troisième : car je puis évidemment survivre à la mort du Toi, et la conscience, naturellement posthume et rétrospective, n'est jamais autant à son aise qu'après le fait accompli ; et enfin le présent, qui est sans doute la spécialité de cette philosophie en deuxième personne : car rien ne s'oppose à ce que ma conscience soit le témoin de ta mort, dès l'instant que mort et conscience sont réparties sur deux têtes. On dira que la philosophie de la troisième personne est compétente elle aussi dans les trois temps : mais ces trois temps ont chez elle quelque chose de fantasmatique qui fait d'eux trois variétés à peine discernables du passé, ou mieux de l'intemporel : il suffit de comparer les derniers moments de Socrate, racontés par Platon, et les derniers moments de Nicolaï Levine, racontés par Tolstoï, pour sentir toute la différence qui sépare la contemporanéité abstraite, intemporelle et impersonnelle, et la contemporanéité flagrante : dans le Phédon des disciples attentifs à la seule vérité, dans Anna Karénine la proximité de l'événement mystérieux qui va clore pour toujours et tragiquement une destinée, et dont l'écrivain essaie de surprendre la venue.

Vladimir Jankélévitch, La mort, p. 31

Conférence en vidéo de Ernst Gilles (univ. Nancy II)

Voir aussi la page web de Philagora sur la mort

http://www.philagora.net/philo/mort.htm

et les vidéos sur Lévinas et Jankélévitch, la proximité de l'autre

Tableau : Luca Giordano, La mort de Sénèque, vers 1684 huile sur toile 155 cm x 188 cm © [Louvre.edu] - Photo Erich Lessing

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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Il y a 1 contribution(s) au forum.

> Réflexion sur la mort à partir de Jankélévitch par
(1/1) 25 mai 2009, par AB




> Réflexion sur la mort à partir de Jankélévitch par
25 mai 2009, par AB   [retour au début des forums]

La mort est-elle personnelle ? Ou bien n'est-elle pas une réalité inter-, intra-, subjective ? Et si la mort n'est pas personnelle, quel est donc le sens de la vie ?

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