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Sagesse poétique de l'Orient (36) : la corde aux trois couleurs

mercredi 21 janvier 2009, par René BARBIER


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Le jeune homme


- Je pense souvent à mes parents dans leur vieillesse. Que ferais-je si jamais je devais les accompagner dans leur dernier voyage ?

Le vieil homme resta un moment silencieux puis s'exprima ainsi :


- Il y a beaucoup de façons d'accompagner vers la fin, ou ce que nous croyons être la fin, un être cher.

Dans un pays très pauvre de ma connaissance, le fils emporte son vieux parent sur son dos à partir d'un certain âge, surtout lorsque survient une nouvelle bouche à nourrir. Il le conduit dans la montagne, et le dépose en un lieu précis, au seuil de la neige, peuplé par des dizaines de rapaces. Personne ne peut échapper à ce devoir filial sans subir l'opprobre de la communauté, à commencer par le regard intransigeant de son vieux parent concerné. Son acte accompli, il redescend dans la vallée et assume son deuil aidé par les autres membres de la famille et du village.

Ici nous vivons autre chose : le rituel de la corde aux trois couleurs.

La personne très âgée ou même simplement très malade, est conduite par son fils, sa fille ou un ami très proche jusqu'au seuil d'un sas que l'on nomme "la passe". Dans ce lieu très sombre la personne en fin de vie ou malade entre seule et cherche à tâtons un coffre qu'elle doit ouvrir. Elle trouve toujours ce coffre intuitivement parmi trois coffres qui sont à sa disposition.

Le premier contient une fine corde blanche.

Le deuxième une assez forte corde rouge.

Le troisième une épaisse corde jaune.

Mais la personne ne peut voir quelle corde elle choisit réellement.

Dès le choix effectué, elle noue la corde autour de sa taille, à la hauteur du centre vital, par un noeud spécial et très solide qui, pourtant, peut se défaire d'un seul geste.

Puis elle avance encore quelques mètres dans "la passe" et d'un coup disparaît, projetée dans un puits sans fond.

Au bord du puits se trouve l'être aimant qui vient de la conduire au seuil de "la passe". Selon la qualité de son amour il voit ou il ne voit pas la couleur de la corde qu'il tient entre ses mains et dont il évalue la rigidité.

À l'autre bout de la corde nouée autour de sa taille l'être aimé explore trois espaces distincts suivant la couleur de la corde.

Avec la corde jaune, il voit au dessus de lui l'ouverture du puits illuminé par le soleil du monde et repère la silhouette de l'accompagnant à qui il peut parler.

Avec la corde rouge, il ne distingue plus l'ouverture du puits et ne peut plus parler à son interlocuteur. Il ne peut correspondre que par de légères secousses de la corde.

Avec la corde blanche, il réside dans un espace-temps où il ne communique plus car il faudrait trop longtemps pour faire passer une secousse par la corde. Seule la tension de celle-ci garantit encore la réalité de la relation humaine. L'être aimé, tout là haut, tient la corde et sait, s'il a suffisamment d'amour, où se trouve et ce que désire le plongeur du gouffre.

Avec la corde jaune, il y a de grande chance de ramener le plongeur à la surface.

Avec la corde rouge, c'est encore possible mais improbable.

Avec la corde blanche, le plongeur est déjà ailleurs. Il est devenu l'Autre.

Au bout de la corde blanche, le plongeur, la main sur le noeud si simple à dénouer, décide de la tension et de la relation.

D"un seul geste, il peut à tout moment dans son extrême solitude, choisir de partir vers son pays, notre pays.

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Ce texte est dédié à la mémoire de notre regrettée amie Isabel Lopez-Gorriz.

Vivir entonces, es correr en su pérdida ?

Una vez más, sin respiro, para ejecutar nuestra pérdida

Vivre alors, est-ce courir à sa perte ?

De nouveau, sans répit, courons à notre perte.

Albert Camus

Illustration : dessin d'Escher

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René BARBIER
Page personnelle de René Barbier
Professeur émérite des universités en Sciences de l'éducation (université Paris 8) Fondateur de l'Institut Supérieur des Sagesses du Monde (ISSM) en ligne. Conseiller scientifique du Centre d'Innovation et de Recherche en Pédagogie de Paris - CIRPP- (CCIP). Membre du Conseil d'administration du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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