À Agnès
(1951-2 février 1997)
Tu viens la nuit remue
et tourne comme un manège
L'arbre prend son bain
dans la rosée déjà si blonde
L'hiver se déshabille
Le poing ouvre ses portes
Tu viens et rien ne va plus
dans l'épaisseur des choses
La couleur touche la maison
La mésange entre par effraction
dans nos souvenirs dans nos cimetières
Nous sommes en vie
(31/12/91)
*
Poème pour une île
Tu sèmes tes parfums dans les pierres
Tu es l'anguille de la montagne
sous la mer
Je te vois derrière les brasiers d'ici-bas
Chaloupe renversée soudain par
l'insoutenable
Tu décimes la fureur d'un seul cri
Tu retiens l'explosion d'un seul geste
Tu reçois toutes les déchirures du monde
Mais sur tes lèvres mes mots je le sais
sont des dattes fourrées de clair-obscur
Reviens vers mes silences
avec un rien de rêve
de pensées iroquoises
Je ferai de ton corps un cerf-volant
De tes baisers les sondes de l'amour
Tu laisseras ton alchimie
bouillonner dans mes images
Je n'aurai pas de repos
avant que tu ne sois devenue
mon plein-chant
Je t'aime du fond des choses
Au coeur même de ce qui disparaît à
chaque instant
C'est là que je te reconnais fragile
Un reflet de diamant dans la nuit
C'est là que tu m'environnes
de ta joie d'Amazonie
Je dérive sur ta hanche
Je m'étire sur ton ventre
comme un panda sur son arbre
et je construis mon île avec toi
Mon île
Elle n'a plus de frontières
Sa terre tremble au moindre souffle
Sa rivière est un cil sur l'horizon
Mon île nous engendre
Mon île nous prolonge
Elle se nomme Liberté
Elle est faite pour durer
*
Tu apparais l'arbre se met en fête
Les chemins font la ronde
Le soleil s'encanaille
Je voudrais tant te retenir par l'ombre
Par ta robe de nuit
Par ton rire d'étincelles
Tu apparais je me sens si fidèle
A la vie que tu portes
Comme une touffe de menthe
Je voudrais tant t'offrir l'amour sans
pesanteur
Petit bateau filant sur les ruisseaux du
rêve
Je voudrais tant ouvrir l'espace du
printemps
Pour y plonger la main et caresser tes
lèvres
Pour y laisser tes yeux bouillir dans le
plaisir
Tu apparais je suis comme un diamant
J'escalade ta vie à la vitesse du son
J'ai vidé toutes mes poches pour te donner
l'image
Qui fait fondre le silence dans notre
opacité
Je te contemple tu es ma ronce
L'herbe qui coupe ma nuit en deux
Tes seins sont sous mes doigts nos deux
boules de feu
Ton sexe est une tulipe dans la neige
plantée
Je t'attends tu reviens de l'avenir
Nous sommes dans ce pays enfants de la
rivière
Nous tranchons notre pain avec l'éclat du
jour
Nous buvons doucement le vin bleu de
l'orage
Nous savons faire l'amour avec ce qui
vient mourir
Nous n'avons qu'un jardin
il s'appelle brindille
*
1994
Le soleil engrange son espace
La fleur découvre ses cathédrales
Je te regarde partir lorsque tu rêves
A l'année qui sort de terre
Tes yeux endormis sont des poissons de
minuit
Ma main bouscule tes trains fantômes
Ton sourire devient frise dégagée du
désert
Ton ventre vibre
Est-ce nécessaire
Je pose ma tête sur tes typhons
Je laisse mes peurs dans le béton
Je rejoins tous tes présages
Nous sommes amis Nous sommes amants
Nous basculons dans l'éclaircie
*
L'amour ne sera jamais de ce monde
Pourtant la vague prend feu dans le
miracle
Pourtant la lumière est l'abîme du vent
Reviens vers tes anciennes contrées
Ou s'amoncellent les blocs de cendre
Change les parfums en trains-fantômes
Demain est un autre monde
Demain le silence est colibri
Vois venir le temps des fruits
Ton chien ronge déjà sa laisse
Tes chevaux sautent dans la nuit bleue
Il règne comme une odeur de fraise
par dessus les frontières
Je ne sais d'où vient ce bruit
qui est un fleuve de musique
Je ne comprends pas la fermeture de ton
sourire
quand tout se perd dans les lointains
Aujourd'hui ne crains pas les hirondelles
Tout devient printanier
Nulle place pour les rasoirs
Aucun recoin ne recourbe l'éclair
*
Tu es la source dans le galet
L'imprévisible sourire
Tu es l'amour dans un bouquet
La flèche d'une hirondelle
Tu es l'infini d'un visage
La main qui refuse de détruire
Tu es l'innocence du soleil
Le miel qui coule de mes mots
Tu es le saut dans le printemps
La fragilité de la brise
Tu es l'écarlate du coquelicot
La fraise dans la bouche d'un enfant
Tu es l'invisible passage
Vers l'entre-deux
Tu es le désir incendie bleu
Le corps qui se volcanise
Tu es le torrent dans le glacier
La griffe de la panthère
Tu es la mer au delà de la mer
Tu es la vie
Tu es l'espace
*
Ma femme de décembre
Ma femme de décembre ouverte sur
l'horizon des mots
Ma femme prise au piège des vagues de
minuit
comme un voilier que le sable arraisonne
Ma femme qui revient toute nue de ses
lointains
avec un regard en coulisse sur
l'embouchure
Ma femme du presque rien
et de l'entre-deux
qui n'en finit pas de bondir dans le plaisir
Ma femme qui tamponne la vie béante
avec l'ouate de sa tendresse
Ma femme aux yeux d'amande douce
au corps de menthe fraîche aux jambes de
cristal
Ma femme aux odeurs de coquillage
Ma femme qui tombe dans mes ravins
imaginaires
chaque jour chaque saison
Ma femme aux mains ouvertes
comme des fées
sur l'infini et sur la rive
Ma femme pleine de bruit et de silence
qui surprend dans mon corps l'enfant roi
Ma femme d'un autre monde
qui fut ma reine dans l'ancien temps
Ma femme revenue de l'histoire
avec les couleurs de la turquoise
Ma femme qui me touche
pour que je m'embrase
Ma femme d'incendie
et ma femme d'eau vive
où je plonge dans la joie d'être un homme
Ma femme éclipse ma femme flux et reflux
Reviendras-tu ce soir simplement
comme le soleil se lève à l'aube
comme l'oiseau fait son nid dans la brume
*
Elle glisse sur la douceur des mots
Elle est le phrasé du silence
Reviendra-t-elle du fond des choses
Connaîtra-t-elle l'or de l'enfance
Je ne sais plus changer d'espace
J'ai fait vaciller le sourire
Me dira-t-elle où vont les roses
quand elles s'arrondissent soudain
Elle est la courbe et l'épaisseur
Le vent du miroir la maison sous la mer
Elle est l'espoir dans tous les cris
Elle est l'envers de toute mort
Je ne sais plus la contempler
dans ses dérives dans ses délires
Un jour viendra où nous serons
un ricochet de Voie Lactée
Il fera bon vivre sans bruit
dans tout ce bleu cerclé d'étoiles
dans tout ce rouge miné d'odeurs
Il fera chaud dans nos étreintes
qui feront peur aux frontières
*
Poèmes du jamais plus
Il est parti vers les décombres
C'était au bord de la mer
C'était au bord de la fin des temps
Elle avait disparu comme par
enchantement
Happée par le silence des pierres
Hier ouvrait ses gouffres
Demain fermait ses grilles
Il était là parmi les barbelés
de la grisaille
Il ne comprenait plus le sens des roses
Dans le miroir aucun reflet
Dans la maison aucune ombre
Mais tout à coup le rire d'un enfant
Un ballon rouge dans un ciel ensablé
*
Tu es l'espace qui s'élargit
Le vent en broussaille
La lumière frisée
Tu es l'amour sous la rocaille
Le lointain derrière le voile
L'arbre sur la colline nucléaire
Mon tapis de prière c'est ton ombre
Tu es la mer avec ses grottes
L'épaule de ses vagues
La soif de ses marins engloutis
Tu es le désir
Quand tu ouvres tes univers
Tu es ma louve bleue
Quand tu te donnes à l'éclaircie
Tu es la naissance
Quand tu fais fondre le désespoir
Par le mouvement de tes cheveux
Le vent du large de ta parole
Franconville le 5 février 1997 (René Barbier)