Humaniser la mortdans les écoles

Marie-Ange Abras (CRISE)

publié en Juin 2000  « Humaniserla mort dans les écoles ». Le  Mutualiste Namur, n°30,juin 2000, Belgique, pp. 6-7.

Introduction

Les enfants sont souvent isolés dans leur deuil probablementparce que les adultes n’ont plus beaucoup (ou pas) de repères faceà la mort. Selon la psychiatre américaine Elisabeth KUBLER-ROSS,nous sommes tous des endeuillés, y compris l’enfant qui est confrontéà des pertes en relation avec son âge. Seulement, lorsquel’enfant aborde la mort soit parce qu’il vit un deuil ou parce qu’elleest soulevée en classe dans des cours (exemple : en littératureou lors d’action préventive), l’enseignant ne sait pas toujourscomment répondre (sauf exception) aux besoins de celui-ci. J’aimis en place des groupes en " recherche-formation existentielle " sur le thème de la mort, car il semble que les professeurs l’affrontentlorsqu’ils ont fait réellement l’expérience du deuil ou dela mort (en observant la nature par exemple). La théorie sur lamort est peu efficace pour la comprendre, c’est la raison pour laquelleil paraît impératif de l’expérimenter par le vécuet la formation. Après analyses de scientifiques et de professionnelsen milieu scolaire, il est nécessaire de répondre àcette problématique pédagogique et sociale envers la mort.

La problématique de lamort

En tant que chercheuse en Sciences de l’Education au laboratoireCRISE* (Centre de Recherche sur l’Imaginaire Social et l’Education), del’Université Paris VIII, j’ai mis en oeuvre dans des écolesune recherche-formation existentielle sur le sujet de la mort avec desenfants âgés de 6 à 11 ans. Cette recherche en SciencesHumaines est une réponse à un renouveau du deuil qui réapparaîtdans nos sociétés à la suite des progrès ensoins palliatifs, de l’épidémie du sida, des suicides dessectes et en cette fin de millénaire. Elle est aussi une solutionface à la problématique des écoles car des professeursne savent pas toujours comment répondre aux questions des enfantssur le sujet de la mort. Ce renouveau démontre qu’il peut êtreimportant d’armer davantage les enfants face à la mort dans unesociété qui paraît avoir perdu ses repères surcelle-ci. Notamment parce que les professeurs n’osent pas rebondir surles interrogations des élèves et sur la pédagogie.De plus, l’enfant pourrait sans doute acquérir une maturitéde meilleure qualité vis-à-vis de la mort s’il ne vivaitpas dans un monde paradoxal où, d’un coté, il s’éveilleplus vite par des acquisitions intellectuelles sur des notions universelles(amour, existence, sexualité), et de l’autre où la mort resteun tabou collectif. Comment les enfants peuvent-ils dans de telles conditionsdonner sens à la vie et à la mort ? Pour qu’un enfant puissefaire un travail de deuil, il est également important de signalerqu’il doit acquérir deux mécanismes : (i) avoir une certaineidée de la mort et (ii) se soumettre à la réalitédes faits.

Méthodologie

Souvent dépourvu de méthodes pédagogiques, l’enseignantest couramment confronté aux questions existentielles des enfants(par exemple : " qu’est-ce que la mort ? "). Les séances en recherche-formationexistentielle que j’ai mises sur pied consistent :  i) à parlerde la mort avant que des événements existentiels n’émergent,ii) à résoudre des situations problématiques faceà la mort, comme le deuil, la violence ou la maladie psychosomatique.J’emploie la recherche-formation existentielle car cette méthodologiemet en oeuvre des facultés comme l’ambivalence, l’ambiguïtéface à l’inconnu, la création, l’improvisation, l’intuitionet l’empathie par rapport au sujet de la mort qui est imprégnépar l’affectivité humaine. La recherche-formation place l’enfantet les professeurs des écoles (ou instituteurs) au centre de leurautoformation sur le sujet de la mort. Ainsi, s’autoformer à lamort permet de travailler en amont des difficultés existentiellesrencontrées par les enfants ou les enseignants (y compris les parents).Pour diverses raisons (exemples : deuil non résolu, secret de famille,dépression nerveuse), les parents n’ont pas toujours la possibilitéde parler de la mort ou du deuil avec leurs enfants. La mort est tabouedans la société occidentale et les professeurs ne reçoiventpas d’enseignement dans leur cursus, car la collectivité éloignece sujet afin de protéger les enfants représentant àses yeux la vie, ainsi que par un manque d’informations. La recherche-formationexistentielle implique les adultes envers un changement comportementalpuisqu’elle forme les professeurs des écoles afin de laisser lesenfants librement parler sur la mort. Dans ces conditions, les enseignantspeuvent répondre aux questions des enfants et se forment perpétuellementdans une démarche en recherche-formation existentielle.

Les résultats

Les résultats de la recherche-formation existentielle surle sujet de la mort dans les écoles se situent dans les changementsd’attitudes des enfants et des adultes. Il s’avère donc que parlerde la mort est un acte préventif, social, existentiel, un soutienpour la vie, une évolution intellectuelle et culturelle, un élargissementdes connaissances, un accompagnement éducatif, un moyen d’expression,une acceptation envers le mourir, un moyen d’améliorer l’apprentissagescolaire et une évolution scientifique. Après mes interventions,il est apparu que non seulement les enfants avaient pu parler de la mortouvertement tout en se créant des repères mais qu’ils étaientencore plus vivants (observation du " chercheur collectif "  ou del’équipe dans une classe en Cours Préparatoire, c’est-à-dired’enfants âgés de 6 ans).

Mon étude a montré que les enfants s’exprimant surle sujet de la mort a non seulement été un soutien pour lafamille mais a permis de révéler des événementsjusqu’alors cachés. Pour les enfants, la mort n’est pas déniéepuisqu’ils sont bien vivants. Enfin, les enfants abordent naturellementle thème de la mort, de la violence, de la drogue, de la maladieou du deuil, car parler de celle-ci ouvre des perspectives sur la vie.

Marie-Ange ABRAS, chercheuse attachée au laboratoire CRISE,fondatrice de l’équipe de travail en Thanatoéducologie (E.T.T.).