René Barbier (université paris 8, CRISE)
André de Peretti n’aime pas les roucoulements catastrophiques.
Il ne veut pas être pris pour un pigeon béotien par les grands
mandarins du savoir. L’image de René Char lui va comme un gant :
" À chaque effondrement des preuves, le poète répond
par une salve d’avenir ". Son dernier livre " Pour l’honneur de l’école
" (Hachette Éducation, 2000, coll. Questions d’éducation)
le démontre une fois de plus. Nous sentons chez cet auteur qui n’est
plus de la dernière couvée, un élan vital à
faire pâlir plus d’un jeune enseignant déjà écrasé
par les vicissitudes de l’existence.
On comprendra facilement qu’André de Peretti entre dans la polémique
actuelle entre pédagogie " démocratique " et savoir " républicain
" que nous avons déjà largement discuté sur Internet
(voir < http://www.fp.univ-paris8.fr/recherches/ColloqueEducation.html>)
pour prendre parti et refuser la soi-disant chaos pédagogique que
la rumeur colporte de plus en plus. Non, il n’y a pas de " naufrage scolaire
", d’assassinat de Jules Ferry, d ’" horreur pédagogique " ou de
pédagogues incultes que, insidieusement, feraient le lit d’un nouvel
holocauste. Point par point, avec son habituel bon sens et son érudition
à toute épreuve, André de Peretti réfute tous
les arguments fallacieux, toutes les dénonciations haineuses de
ceux qui prétendent tout savoir.
Dans une première partie,
son livre débusque les erreurs travesties en interpellations malveillantes
à l’égard de la pédagogie contemporaine et des sciences
de l’éducation. Dans cette querelle quotidienne des Anciens et des
Modernes, l’auteur éclaire les mensonges et nuance les anathèmes
des fanatiques de la crise. Devant la " sismologie socio-éducative
", il reste serein, le sourire en coin, à la lecture des titres
ronflants des propriétaires de l’Ordre académique. Il a tout
lu et bien lu. Beaucoup d’esbroufe et peu de sérieux dans ces écrits
professoraux. C’est pourquoi il peut sourire et parfois s’enflammer devant
tant d’inepties et de contrevérités, devant cette traque
des " responsables-coupables " (p. 15) dans laquelle les thuriféraires
vont jusqu’à traiter Louis Legrand de " Pol Pot pédagogigue
" et Philippe Meirieu de pourvoyeur des " nouvelles usines de la mort ".
C’est derrière Julien Benda que se range André de Peretti
en refusant de suivre la nouvelle trahison des clercs. En bon scientifique,
il reprend les statistiques et les recherches sérieuses en sciences
de l’éducation. Toutes indiquent que " le niveau monte " et non
l’inverse. Au total, on assiste à " une montée générale
du niveau culturel de la nation " note André de Peretti (p. 27).
Reprenant le fond du problème de l’éducation, l’auteur
nous fait entrer dans toute une série d’oppositions binaires qui
se veulent radicales entre idéalisme et réalisme, économie
d’effort et autoritarisme, ordre et liberté, aboutissant à
des graphes pertinents d’une grande complexité (p. 52).
André de Peretti s’achemine ainsi vers une réflexion
de belle envergure sur les différences entre l’école des
notables et l’école du peuple et nous conduit à examiner
sa " roue des antagonismes " qui contient toutes les oppositions (p. 65).
Il ne rechigne pas à l’examen historique pour asseoir son argumentation
en passant par " le stupide XIXe siècle ". André de Peretti
s’en donne à cœur joie et confronte l’histoire de l’éducation
aux tenants du nouveau Temple Solaire du Scolaire qui n’hésitent
pas tel Jean Claude Milner à parler de " la cabale des
réformateurs pieux " visant à transformer l’École
en " caniveau pour immigré " et de teinter la profession enseignante
de " distorsions pédophiliques du pédagogique " (p. 85).
André de Peretti montre que les crises (du latin, du Français)
ne datent pas d’aujourd’hui et que rien ne permet de dire qu’elles se durciraient
actuellement.
Dans la deuxième partie de son livre,
l’auteur aborde la question centrale, c’est-à-dire : " l’École
française peut-elle convenir à notre temps ? " (p. 95). Il
opère un retour historique sur notre XXe siècle où
l’on constate une stabilité des effectifs de l’enseignement secondaire
de 1880 à 1930 (p. 112). La société change, mais l’école
reste la même durant la Troisième République. Dans
son chapitre " Évolutions et Transvaluations ", André de
Peretti nous entraîne dans une vaste fresque des transformations
scientifiques et techniques, économiques et culturelles de la première
moitié du XXe siècle qui a terme, devant l’inertie des institutions,
aboutira aux explosions scolaires et universitaires de la deuxième
partie du siècle (chapitre XIII). André de Peretti nous en
rappelle les composantes statistiques d’inflation galopante à tous
les niveaux au fil du temps. Par exemple, le corps professoral du supérieur
qui comprenait moins de 2000 titulaires en 1935, en comptait 80000 dont
un quart de femmes à la fin du XXe siècle, auxquels il fallait
ajouter près de 50000 personnes non enseignants (p. 138) pour plus
de 2200000 étudiants.
Mai 1968 va retentir comme un coup de gong inattendu dans ce processus.
Les retombées réactionnaires ne se feront pas attendre dès
les années quatre-vingt en termes d’apocalypse pédagogique
au détriment d’un Savoir ancestral et immuable, accentué
par un renouveau de la querelle autour de la laîcité. Le ministre
de l’éducation nationale d’alors (Jean-Pierre Chevènement)
va cautionner l’esprit républicain face à la tendance des
démocrates réformateurs (p. 157). Les différentes
cohabitations politiques qui ont suivi n’ont fait que renforcer la polémique
avec, en fin de compte, la démission de Claude Allègre et
de Philippe Meirieu, malgré les enquêtes menées en
1998 montrant un réel désir de changement chez les lycéens.
La troisième partie de l’ouvrage
aborde les problèmes de qualité, de dimensionnement, d’organisation
et de formation. Il s’agit bien de toute la discussion sur la notion de
" niveau avec " sa rengaine du niveau qui baisse " (p. 177), entonnée
par Claude Lévi-Strauss lui-même en 1984. André de
Peretti nous en éclaire les soubassements litaniques à partir
d’une étude historique. Il nous fait remarquer qu’il s’agit là
d’une notion confuse et peu scientifique, reliée plutôt au
mythe et à un mécanisme de défense (chapitre XVIII).
Mais que peut-on dire en vérité sur la qualité de
l’école ? André de Peretti utilise toutes les ressources
de sa culture sur l’éducation, sans exclure l’éducation comparée,
pour nous faire réfléchir sérieusement, au-delà
des sarcasmes faciles.
On sait par des enquêtes que les élèves de 13 ans
en France, en 1991, ont une réussite moyenne toujours supérieure
à la moyenne IAEP (International Assesment of Educational Progress)
et en mathématique, au collège, les enquêtes vont dans
le même sens. Il y a quatre fois plus d’enfants qui font du latin
au collège qu’en 1939. Le chapitre XXI examine les indicateurs pour
les lycées (p. 217). Ici aussi, il y a amélioration tant
quantitative que qualitative. Il faut rappeler ainsi que les lycées
arrivent à rendre bachelier près des deux tiers d’une classe
d’âge et que ceux-ci, à 99,7 % pour le bac général
et à 75,6 % pour le bac technique, poursuivent leur formation dans
l’enseignement supérieur (p. 223). De plus les carrières
des collégiens comme l’accès au baccalauréat, semblent
moins inégalitaires que dans les années 1980. Sur le plan
de l’enseignement supérieur, dans les années soixante, un
enfant d’ouvrier avait 28 moins de chance d’accéder à l’enseignement
supérieur qu’un enfant de cadre supérieur, de professeur
ou de chercheur à l’université. Aujourd’hui l’inégalité
s’est réduite à 7 fois moins de chances (p. 225). On pourrait
également replacer dans une perspective historique la quantité
d’élèves par classe et constater qu’aujourd’hui la situation
s’est améliorée. Au XIXe siècle il n’était
pas rare de voir une centaine d’élèves par classe en primaire
ou au lycée. Aujourd’hui au lycée, il est d’une moyenne de
23,5 en 1999 et en très bonne place par rapport aux statistiques
d’éducation comparée des pays occidentaux. André de
Peretti n’hésite pas à examiner de nombreux travaux de chercheurs
pour étayer ses propos en faveur de l’École (L. Legrand,
C. Seibel, Sexten Markund, Niels Egelund).
La quatrième partie vise
à approfondir la complexité et les chances de l’organisation
scolaire (p. 263). Elle traite, à mon avis, de la question la plu
importante en éducation contemporaine : celle de la relation dans
le groupe-classe et dans l'institution scolaire. André de Peretti
l'examine avec minutie en fonction d'une perspective systémique
et complexe. Il exclut toute tentation d'absolutisme dont sont friands
les partisans du "tout ou rien" dans la querelle actuelle entre pédagogues
et républicains. Mais, contrairement à ceux sui ne veulent
rien entendre des phénomènes propre à la vie affective
des groupes et qui s'en tiennent à l'obsession du savoir à
tout prix, il éclaire la médiation éducative par les
travaux de recherche et les expériences actives dans ce domaine.
La dynamique exigeante des groupes restreints comme les représentations
de l'autre issue des habitus de classe sociale, avec leur spécificité
langagière, sont analysées. La structure complexe du groupe-classe
en liaison avec les finalités de l'École aboutissant au rôle
difficile et multiple de l'enseignant n'est aucunement négligée
par l'auteur. L'enseignant apparaît alors comme un professionnel
de très haut niveau, non seulement par son savoir, mais également
et surtout par son savoir-faire et son savoir-être, à travers
la multiplicité de ses rôles dans l'éducation (voir
le graphe p.285). Dans un éclairage de la complexité de la
fonction éducative, André de Peretti est conduit à
rappeler la loi d'Ashby que tout éducateur devrait connaître
: "Dans un système hypercomplexe (c'est le cas d'une simple classe,
et plus encore d'un établissement ou du système éducatif
lui-même), le sous-système qui assure la régulation
des interactions entre les individus ainsi que leur ajustement aux contraintes
définissant les fonctions dévolues au système (ce
peut être la mission d'un enseignant, d'une équipe de professeurs,
ou d'une inspection) doit disposer d'une variété de modalités
d'intervention (et de réponses ou de solutions) au moins égale
à la variété des besoins disparates et des problèmes
complexes en instance dans un système et son environnement" (p.
288). C'est dire la plasticité et l'ouverture que l'éducation
demande à un enseignant souhaitant être efficace dans un ensemble
humain donné. C'est la raison pour laquelle André de Peretti
aborde la question des nombreux rôles éducatifs dans l'institution
scolaire et de leur évolution régressive en fonction de certaines
pédagogies dogmatiques, mais inversement de leur intérêt
dans d'autres pédagogies plus actives (chapitre XXVII). Car, en
fin de compte, il s'agit de responsabiliser les jeunes dans une perspective
de citoyenneté. André de Peretti, toujours soucieux d'équilibre,
va nous faire comprendre la nouvelle architecture de l'enseignement et
les antinomies incontournables à contenir (p. 321). Polarisation
et idéologies d'exclusion, humanisme et tensions, enseignement et
éducation, unité et pluralisme, égalité et
élitisme, temps rigides et durées monotones, projet d'établissement
et groupements des élèves sont tout à tour analysés.
Dans un chapitre où l'auteur s'interroge "pour ou contre la pédagogie
et les sciences de l'éducation" (p. 345), il revient à l'approfondissement
de la pédagogie de Carl Rogers, dont il est un grand connaisseur,
et qui a fait l'objet de tant de malentendus pour ne pas dire de tant d'hypocrites
et ignares critiques. Sa réflexion nous livre un graphe final en
forme de "grenade des méthodes en pédagogie autour de huit
paradigmes" fort judicieux (p. 357). L'ouvrage s'achève par une
approche de l'évaluation avec une mise en perspective des recherches
sur la notation (p. 372). On ne s'étonnera pas qu'André de
Peretti conclut son ouvrage par un chapitre intitulé "Pour l'honneur
de l'École" (p. 387) qui doit faire face à toutes les incertitudes
dans une société complexe. Face à la montée
au créneau des professionnels de la catastrophe pédagogique,
André de Peretti affirme :’Il serait dommage (ou coupable) que l'indifférence
de l'opinion, la lourdeur de certains, l'élan irréfléchi
de quelques responsables ou décideurs, les états d'âme
de "philosophes" en arrivent à décourager ces novateurs indispensables
à la vitalité de notre immense réseau éducatif
et instructif." (p. 393).
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