Pour l'honneur de l'école contre les antipédagogues chez André de Peretti
( à paraître dans Pratiques de Formation/Analyse, Formation permanente, Université Paris 8, juin 2001)

René Barbier (université paris 8, CRISE)

André de Peretti n’aime pas les roucoulements catastrophiques. Il ne veut pas être pris pour un pigeon béotien par les grands mandarins du savoir. L’image de René Char lui va comme un gant : " À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir ". Son dernier livre " Pour l’honneur de l’école " (Hachette Éducation, 2000, coll. Questions d’éducation)  le démontre une fois de plus. Nous sentons chez cet auteur qui n’est plus de la dernière couvée, un élan vital à faire pâlir plus d’un jeune enseignant déjà écrasé par les vicissitudes de l’existence.
On comprendra facilement qu’André de Peretti entre dans la polémique actuelle entre pédagogie " démocratique " et savoir " républicain " que nous avons déjà largement discuté sur Internet (voir < http://www.fp.univ-paris8.fr/recherches/ColloqueEducation.html>) pour prendre parti et refuser la soi-disant chaos pédagogique que la rumeur colporte de plus en plus. Non, il n’y a pas de " naufrage scolaire ", d’assassinat de Jules Ferry, d ’" horreur pédagogique " ou de pédagogues incultes que, insidieusement, feraient le lit d’un nouvel holocauste. Point par point, avec son habituel bon sens et son érudition à toute épreuve, André de Peretti réfute tous les arguments fallacieux, toutes les dénonciations haineuses de ceux qui prétendent tout savoir.

Dans une première partie, son livre débusque les erreurs travesties en interpellations malveillantes à l’égard de la pédagogie contemporaine et des sciences de l’éducation. Dans cette querelle quotidienne des Anciens et des Modernes, l’auteur éclaire les mensonges et nuance les anathèmes des fanatiques de la crise. Devant la " sismologie socio-éducative ", il reste serein, le sourire en coin, à la lecture des titres ronflants des propriétaires de l’Ordre académique. Il a tout lu et bien lu. Beaucoup d’esbroufe et peu de sérieux dans ces écrits professoraux. C’est pourquoi il peut sourire et parfois s’enflammer devant tant d’inepties et de contrevérités, devant cette traque des " responsables-coupables " (p. 15) dans laquelle les thuriféraires vont jusqu’à traiter Louis Legrand de " Pol Pot pédagogigue " et Philippe Meirieu de pourvoyeur des " nouvelles usines de la mort ". C’est derrière Julien Benda que se range André de Peretti en refusant de suivre la nouvelle trahison des clercs. En bon scientifique, il reprend les statistiques et les recherches sérieuses en sciences de l’éducation. Toutes indiquent que " le niveau monte " et non l’inverse. Au total, on assiste à " une montée générale du niveau culturel de la nation " note André de Peretti (p. 27).
Reprenant le fond du problème de l’éducation, l’auteur nous fait entrer dans toute une série d’oppositions binaires qui se veulent radicales entre idéalisme et réalisme, économie d’effort et autoritarisme, ordre et liberté, aboutissant à des graphes pertinents d’une grande complexité (p. 52).
André de Peretti s’achemine ainsi vers une réflexion de belle envergure sur les différences entre l’école des notables et l’école du peuple et nous conduit à examiner sa " roue des antagonismes " qui contient toutes les oppositions (p. 65). Il ne rechigne pas à l’examen historique pour asseoir son argumentation en passant par " le stupide XIXe siècle ". André de Peretti s’en donne à cœur joie et confronte l’histoire de l’éducation aux tenants du nouveau Temple Solaire du Scolaire qui n’hésitent pas ­ tel Jean Claude Milner ­ à parler de " la cabale des réformateurs pieux " visant à transformer l’École en " caniveau pour immigré " et de teinter la profession enseignante de " distorsions pédophiliques du pédagogique " (p. 85). André de Peretti montre que les crises (du latin, du Français) ne datent pas d’aujourd’hui et que rien ne permet de dire qu’elles se durciraient actuellement.

Dans la deuxième partie de son livre, l’auteur aborde la question centrale, c’est-à-dire : " l’École française peut-elle convenir à notre temps ? " (p. 95). Il opère un retour historique sur notre XXe siècle où l’on constate une stabilité des effectifs de l’enseignement secondaire de 1880 à 1930 (p. 112). La société change, mais l’école reste la même durant la Troisième République. Dans son chapitre " Évolutions et Transvaluations ", André de Peretti nous entraîne dans une vaste fresque des transformations scientifiques et techniques, économiques et culturelles de la première moitié du XXe siècle qui a terme, devant l’inertie des institutions, aboutira aux explosions scolaires et universitaires de la deuxième partie du siècle (chapitre XIII). André de Peretti nous en rappelle les composantes statistiques d’inflation galopante à tous les niveaux au fil du temps. Par exemple, le corps professoral du supérieur qui comprenait moins de 2000 titulaires en 1935, en comptait 80000 dont un quart de femmes à la fin du XXe siècle, auxquels il fallait ajouter près de 50000 personnes non enseignants (p. 138) pour plus de 2200000 étudiants.
Mai 1968 va retentir comme un coup de gong inattendu dans ce processus. Les retombées réactionnaires ne se feront pas attendre dès les années quatre-vingt en termes d’apocalypse pédagogique au détriment d’un Savoir ancestral et immuable, accentué par un renouveau de la querelle autour de la laîcité. Le ministre de l’éducation nationale d’alors (Jean-Pierre Chevènement) va cautionner l’esprit républicain face à la tendance des démocrates réformateurs (p. 157). Les différentes cohabitations politiques qui ont suivi n’ont fait que renforcer la polémique avec, en fin de compte, la démission de Claude Allègre et de Philippe Meirieu, malgré les enquêtes menées en 1998 montrant un réel désir de changement chez les lycéens.

La troisième partie de l’ouvrage aborde les problèmes de qualité, de dimensionnement, d’organisation et de formation. Il s’agit bien de toute la discussion sur la notion de " niveau avec " sa rengaine du niveau qui baisse " (p. 177), entonnée par Claude Lévi-Strauss lui-même en 1984. André de Peretti nous en éclaire les soubassements litaniques à partir d’une étude historique. Il nous fait remarquer qu’il s’agit là d’une notion confuse et peu scientifique, reliée plutôt au mythe et à un mécanisme de défense (chapitre XVIII). Mais que peut-on dire en vérité sur la qualité de l’école ? André de Peretti utilise toutes les ressources de sa culture sur l’éducation, sans exclure l’éducation comparée, pour nous faire réfléchir sérieusement, au-delà des sarcasmes faciles.
On sait par des enquêtes que les élèves de 13 ans en France, en 1991, ont une réussite moyenne toujours supérieure à la moyenne IAEP (International Assesment of Educational Progress) et en mathématique, au collège, les enquêtes vont dans le même sens. Il y a quatre fois plus d’enfants qui font du latin au collège qu’en 1939. Le chapitre XXI examine les indicateurs pour les lycées (p. 217). Ici aussi, il y a amélioration tant quantitative que qualitative. Il faut rappeler ainsi que les lycées arrivent à rendre bachelier près des deux tiers d’une classe d’âge et que ceux-ci, à 99,7 % pour le bac général et à 75,6 % pour le bac technique, poursuivent leur formation dans l’enseignement supérieur (p. 223). De plus les carrières des collégiens comme l’accès au baccalauréat, semblent moins inégalitaires que dans les années 1980. Sur le plan de l’enseignement supérieur, dans les années soixante, un enfant d’ouvrier avait 28 moins de chance d’accéder à l’enseignement supérieur qu’un enfant de cadre supérieur, de professeur ou de chercheur à l’université. Aujourd’hui l’inégalité s’est réduite à 7 fois moins de chances (p. 225). On pourrait également replacer dans une perspective historique la quantité d’élèves par classe et constater qu’aujourd’hui la situation s’est améliorée. Au XIXe siècle il n’était pas rare de voir une centaine d’élèves par classe en primaire ou au lycée. Aujourd’hui au lycée, il est d’une moyenne de 23,5 en 1999 et en très bonne place par rapport aux statistiques d’éducation comparée des pays occidentaux. André de Peretti n’hésite pas à examiner de nombreux travaux de chercheurs pour étayer ses propos en faveur de l’École (L. Legrand, C. Seibel, Sexten Markund, Niels Egelund).

La quatrième partie vise à approfondir la complexité et les chances de l’organisation scolaire (p. 263). Elle traite, à mon avis, de la question la plu importante en éducation contemporaine : celle de la relation dans le groupe-classe et dans l'institution scolaire. André de Peretti l'examine avec minutie en fonction d'une perspective systémique et complexe. Il exclut toute tentation d'absolutisme dont sont friands les partisans du "tout ou rien" dans la querelle actuelle entre pédagogues et républicains. Mais, contrairement à ceux sui ne veulent rien entendre des phénomènes propre à la vie affective des groupes et qui s'en tiennent à l'obsession du savoir à tout prix, il éclaire la médiation éducative par les travaux de recherche et les expériences actives dans ce domaine. La dynamique exigeante des groupes restreints comme les représentations de l'autre issue des habitus de classe sociale, avec leur spécificité langagière, sont analysées. La structure complexe du groupe-classe en liaison avec les finalités de l'École aboutissant au rôle difficile et multiple de l'enseignant n'est aucunement négligée par l'auteur. L'enseignant apparaît alors comme un professionnel de très haut niveau, non seulement par son savoir, mais également et surtout par son savoir-faire et son savoir-être, à travers la multiplicité de ses rôles dans l'éducation (voir le graphe p.285). Dans un éclairage de la complexité de la fonction éducative, André de Peretti est conduit à rappeler la loi d'Ashby que tout éducateur devrait connaître : "Dans un système hypercomplexe (c'est le cas d'une simple classe, et plus encore d'un établissement ou du système éducatif lui-même), le sous-système qui assure la régulation des interactions entre les individus ainsi que leur ajustement aux contraintes définissant les fonctions dévolues au système (ce peut être la mission d'un enseignant, d'une équipe de professeurs, ou d'une inspection) doit disposer d'une variété de modalités d'intervention (et de réponses ou de solutions) au moins égale à la variété des besoins disparates et des problèmes complexes en instance dans un système et son environnement" (p. 288). C'est dire la plasticité et l'ouverture que l'éducation demande à un enseignant souhaitant être efficace dans un ensemble humain donné. C'est la raison pour laquelle André de Peretti aborde la question des nombreux rôles éducatifs dans l'institution scolaire et de leur évolution régressive en fonction de certaines pédagogies dogmatiques, mais inversement de leur intérêt dans d'autres pédagogies plus actives (chapitre XXVII). Car, en fin de compte, il s'agit de responsabiliser les jeunes dans une perspective de citoyenneté. André de Peretti, toujours soucieux d'équilibre, va nous faire comprendre la nouvelle architecture de l'enseignement et les antinomies incontournables à contenir (p. 321). Polarisation et idéologies d'exclusion, humanisme et tensions, enseignement et éducation, unité et pluralisme, égalité et élitisme, temps rigides et durées monotones, projet d'établissement et groupements des élèves sont tout à tour analysés. Dans un chapitre où l'auteur s'interroge "pour ou contre la pédagogie et les sciences de l'éducation" (p. 345), il revient à l'approfondissement de la pédagogie de Carl Rogers, dont il est un grand connaisseur, et qui a fait l'objet de tant de malentendus pour ne pas dire de tant d'hypocrites et ignares critiques. Sa réflexion nous livre un graphe final en forme de "grenade des méthodes en pédagogie autour de huit paradigmes" fort judicieux (p. 357). L'ouvrage s'achève par une approche de l'évaluation avec une mise en perspective des recherches sur la notation (p. 372). On ne s'étonnera pas qu'André de Peretti conclut son ouvrage par un chapitre intitulé "Pour l'honneur de l'École" (p. 387) qui doit faire face à toutes les incertitudes dans une société complexe. Face à la montée au créneau des professionnels de la catastrophe pédagogique, André de Peretti affirme :’Il serait dommage (ou coupable) que l'indifférence de l'opinion, la lourdeur de certains, l'élan irréfléchi de quelques responsables ou décideurs, les états d'âme de "philosophes" en arrivent à décourager ces novateurs indispensables à la vitalité de notre immense réseau éducatif et instructif." (p. 393).
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