Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation

Recherche-action existentielle

Groupe "Travail"
UE Sciences de l'éducation 2000-2001

LES CROISEMENTS DES SAVOIRS
TRAVAIL, ACTIVITÉ HUMAINE : TALENTS CACHÉS.

Avant-propos de René Barbier (CRISE) : le compte-rendu de ce groupe "travail" a été exposé lors d'une séance de l'année 2000-2001 de l'unité d'enseignement et de recherche intitulée "ÉCOUTE SENSIBLE EN ÉDUCATION ET RECHERCHE-ACTION EXISTENTIELLE SUR LA GRANDE PAUVRETÉ " dont j'ai déjà donné une synthèse en 2000 (placée sur internet). La recherche-action de référence sur le croisement des savoirs a été publiée en 2000. On peut consulter sur internet l'article de Pascal Galvani, un chercheur participant, qui est également membre de CRISE.
Pour l'enseignement de 2000-2001, j'ai décidé de mettre en ligne les travaux des cinq groupes d'étudiants qui ont discuté la recherche d'ATD Quart-Monde. Ce groupe "travail" est le premier à présenter sa réflexion. Menée selon une pédagogie active et de recherche-action existentielle, ces travaux d'étudiants entrent ainsi dans la réflexion globale qui anime conflictuellement les tenants d'une centration sur les savoirs académiques et ceux qui s'intéressent plus à la relation entre savoir et affectivité. Cette réflexion débouche actuellement, sur le site de CRISE,  sur une "disputation" entre des enseignants-chercheurs du département des Sciences de l'éducation de l'université Paris 8 (voir "disputation2" sa réponse et la disputation finale).
 

Introduction
 
 

Une équipe de recherche-action-formation, constituée de cinq étudiants travaillant dans le cadre d'un séminaire animé par René Barbier, a travaillé, à partir du livre issu de deux années de recherche expérimentale menée par des universitaires et des membres du Mouvement ATD Quart Monde : Le Croisement des savoirs .

Plusieurs autres équipes de recherche ont été placées devant la même situation et invitées à tirer des enseignements et des perspectives méthodologiques, intellectuels et pratiques de ce rapprochement inattendu et inédit qui se produit "Quand le Quart Monde et l'Université pensent ensemble"!

Pour notre équipe, l'angle d'approche de ce fort ouvrage de plus de cinq cents pages s'est ouvert au chapitre 4, sur le travail, regardé non plus seulement comme un emploi mais comme une activité humaine que des hommes et des femmes acculés à la misère peuvent accomplir à partir de leurs savoir-faire manuels et relationnels, pour peu qu'ils soient reconnus, valorisés et formés.

Les pages qui suivent contiennent le résultat, en cinq temps, plus une conclusion, de la rencontre entre des étudiants en science de l'éducation, à Paris 8, et cette relation d'une aventure citoyenne.
 
 

1 - La constitution du groupe de recherche-action-formation, sa démarche, son évolution, le débouché sur la production d'un texte commun.

2 - La saisine du contenu des analyses et des propositions du chapitre sur le travail.

3 - La mise en questions déclenchée par la lecture mais aussi les échanges entre les membres de l'équipe.

4 - L'essai de réponse à ce questionnement après qu'il ait été maîtrisé et structuré.

5 - L'apport spécifique d'un étudiant étranger, encore à la rencontre de la France.

- La conclusion à cinq voix, enfin, conduisant à une interpellation de l'Université et à une implication du chercheur en éducation.
 

***
 

1 - La constitution du groupe de recherche-action-formation, sa démarche, son évolution, le débouché sur la production d'un texte commun.
Par Christine.

Notre groupe a commencé à trois : Annie, Sophie et Christine.
Nous nous sommes présentées, avons dévoilé des bouts de nos vies, parlé de nos études, travail, loisirs... bref, nous avons fait connaissance.
La semaine suivante, nous devions avoir lu le chapitre du livre sur "le travail, activité humaine : talents cachés"…
C'est alors que Hamid et Jean-Pierre nous ont rejointes. Nous avons discuté du livre, du travail, de nous-mêmes,... puis de l'activité des acteurs du livre, des militants d'ATD, de Marcel, de Monsieur Gérard, de Jacqueline, de leur ingéniosité, de leur savoir-faire, de leur savoir être... des raisons pour lesquelles, en fait, l'activité de ces personnes apparaissait si importante, réfléchie, intense, que l'on n'avait plus l'impression qu'elles faisaient partie du quart-monde!
Certains d'entre nous étaient un peu révoltés et disaient : " alors on les
laisse dans la même situation ! ".
Notre premier travail a été d'écrire nos histoires de vie. A partir de nos histoires de vie, nous avons préparé un triptyque.
Le premier volet devait être réservé à la chronologie de nos activités à partir du moment où on entrait dans le monde du travail : Jean-Pierre et Annie démarrant en même temps, en 1955 ; puis Christine, Sofia ou Hamid. Nous nous intercalions tous, au fur et à mesure des événements, diplômes, changements de profession, chômage... Nous avons ainsi fouillé 50 ans d'Histoire !
Le second volet mettait en parallèle nos souvenirs : comment c'était à ce moment-là, quelles étaient les activités, les commerces, qu'est-ce qui se développait... Quelles difficultés y avait-on rencontré ? Nous remontions ainsi à partir de l'année 1951, année où Annie entrait au Cours Complémentaire, année riche en événements. C'était l'après-guerre, un temps de grande pénurie pour les familles modestes; les premières habitations de plus de dix étages se construisaient; les guerres coloniales commençaient. Un peu plus tard, Jean-Pierre et Annie avaient vécu les événements de mai 68, puis ce fut les chocs pétroliers. Christine entrait en piste en pleine crise, au début des années Mitterrand, avec de l'enthousiasme, un diplôme, de la confiance en elle, et… une année et demie de chômage qui a grignoté tout cela ! Sofia était une enfant de l'Europe en construction, et Hamid un nouvel immigrant forcé, militant pour le sort de la Kabylie dans un pays où les autorités ont autant de tolérance qu'un pied de marmite en fonte...
Le troisième volet devait être plus théorique, parlant des lois, de la philosophie du travail, de ses implications sur la vie de l'homme.
Nous avons abandonné l'idée de cette présentation, qui était un peu lourde. Cependant en élaborant ce triptyque, nous nous sommes rendus compte que nous n'étions plus cinq mais beaucoup plus nombreux, car les activités décrites, aujourd'hui, par des militants, dans le livre, pouvaient s'entrecroiser, de manière anachronique, avec les  nôtres, celles de notre passé! Le problème restait bien le rapport au livre !
Nous avons beaucoup parlé de nous, des autres, nous nous sommes révélés, nous avons beaucoup échangé, comparé les situations, les moments... Nous n'avons pas toujours été unis comme les doigts de la main, les relations du groupe ont évolué, il y a eu de la méfiance, de la confiance, de la distance, des "remontées de bretelle", de l'incompréhension, de la compréhension, du retard, de l'absence, de la médiation, de l'amitié, de la convivialité pour finalement se retrouver et former un groupe.
Un groupe, que ce livre a interpellé car chacun de nous, même si nous n'avons pas tous connu la misère, a connu des souffrances dans sa vie professionnelle, familiale ; parce que chacun d'entre nous n'a pas encore établi sa situation professionnelle ; parce que chacun d'entre nous doit faire sa route en regardant l'autre comme un égal ; parce que l'exclusion implique une injustice subie par l'autre mais implique pour nous aussi, l'ignorance des richesses de l'autre ce qui est encore une injustice ; parce que chacun est acteur de la société ; parce que parmi nous, trois sont enseignants, Sofia veut travailler avec des enfants et que notre responsabilité d'éducateurs réside dans l'avenir de ces enfants ; parce que des politiciens parlent de réduire la fracture sociale tout en gaspillant des millions pour se faire élire et en squattant les HLM destinés normalement aux personnes de revenus modestes ; parce que la première nécessité de l'homme, c'est la reconnaissance.

Ce livre nous interpelle aussi parce que ce n'est pas un livre écrit par un observateur prétentieux des pauvres, plein de références, de psycho, psycha et tralalalogie qui classe les comportements des pauvres dans des tubes à essai, qui après quatre expériences d'alchimie va se glorifier (Eureka!) d'avoir trouvé comment réduire la fracture sociale devant des politiciens véreux et des intellectuels nantis, camouflant leur indifférence en vidant coupe de champagne sur coupe de champagnetout en se goinfrant de petits fours dont ils sont pourtant blasés.

Oui, ce livre nous interpelle, car il parle vraiment du travail...

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2 - La saisine du contenu des analyses et des propositions du chapitre sur le travail.
Par Sofia Tchertkoff

Le travail continue, quoi qu’on dise, à devenir de plus en plus une denrée rare. Pendant vingt-cinq ans on a  pensé que le chômage était lié à la crise économique qui avait touché les pays industrialisés. Désormais la croissance économique et le progrès technologique, ne génèrent plus de nouveaux postes de travail mais plutôt en suppriment.
S’il y a eu une réduction du taux de chômage, cela n'est pas dû à la création d'emplois stables, mais au contraire à la naissance d'emplois précaires, à courte durée au nom de la flexibilité du marché du travail.  Le chômage continue, en France, à rester élevé (9,5 %) et le nombre de personnes exclues, reste très important.
Le travail continue à définir la place que chacun a dans la société, donner un statut social, une dignité reconnue par tous, seul moyen d'insertion social.
Parallèlement aux nouveaux métiers nés avec les nouvelles technologies ou à ceux qui sont considérés d' "utilité économique", il y a tout un monde de petits métiers qui  ont été transmis d'une génération à l'autre et qui continuent à être le seul "patrimoine" des plus pauvres.
Ce "patrimoine" se fonde sur des savoirs-faire qui ont permis aux plus pauvres de mieux s'adapter à un contexte difficile subvenant à leurs besoins familiaux.
Dans le chapitre du livre appelé "Travail, activité humaine: talents cachés", les militants de ATD Quart Monde, les volontaires et les chercheurs universitaires ont découvert que la grande pauvreté est porteuse des savoir-faire utiles pour la société. Mais comment ces savoirs pourraient - ils - être reconnus ?
Leur hypothèse de travail a été la suivante : pour que les plus pauvres soient reconnus comme travailleurs, il est nécessaire que leurs savoir-faire soient connus et inclus dans de nouvelles formations et qualifications utiles pour la société en évolution.
La recherche a été conduite en France et en Belgique et s'est appuyée sur différentes données et outils (interviews, auditions, articles, revues, fiches de lecture).

Les personnes interviewées ont toutes connu la pauvreté. Parmi eux, certains, comme Marcel et Monsieur Gérard, ont été confrontés à la misère. Ils ont été obligés d’inventer des métiers pour pouvoir survivre comme Marcel, qui fait la récupération de la ferraille dans les rues de Bruxelles, ou Monsieur Gérard, qui récupère des téléviseurs abandonnés dans les poubelles pour les remettre en état ou pour récupérer les pièces. Ces métiers sont l'expression de certains savoir- faire de type manuel, souvent transmis d’une génération à l’autre.
D’autres savoir-faire de type manuel concernent la rénovation de bâtiment, le jardinage, le maraîchage, l’élagage, l’élevage de tout petit bétail, les services dans les restaurants, la conduites de véhicules, de métiers ambulants…
Les personnes issues de la pauvreté ou de la misère, sont, également, porteuses d’un autre type de savoir-faire : il s’agit de savoir-faire de type relationnel, qui  se basent sur la relation à autrui et qui concernent les activités d'accueil, d'accompagnement social, de médiation, et souvent  ces activités sont exercées sous forme de bénévolat.
Le fait d'avoir vécu ou d’avoir travaillé dans des milieux de pauvreté et d'exclusion a contribué à développer chez certaines gens des sentiments de solidarité envers les gens les plus pauvres avec comme but de les aider à sortir de la misère.
C’est le cas de Jacqueline, qui est engagée comme bénévole dans des activités d’accueil et d’accompagnement social en faveur de gens connaissant des problèmes de logement ou en recherche d’allocations; ou de Paul, qui a créé, avec d'autres copains, une  Association sans but lucratif,  avec l’idée de fournir une aide matériel, des conseils de type juridique et de gérer un foyer d’hébergement. Ou encore de Hector, qui a vécu dans la rue et qui, maintenant, accompagne les gens sans domicile fixe au centre public d’aide sociale pour obtenir un logement et le minimex.
Certaines personnes ont eu la chance de pouvoir traduire leurs savoir-faire relationnels en des véritables métiers de proximité. C'est le cas de Claudine et Valérie, toutes les deux médiatrices du livre. Au début des années quatre-vingt-dix, ATD Quart Monde, en partenariat avec le Ministère de la Culture, a introduit en France, à titre expérimental, le métier de médiateur du livre, contribuant ainsi à l'insertion professionnelle de seize jeunes. C’est à partir de leur vécu, fait de souffrance et d’exclusion, que Claudine et Valérie ont pu développer des capacités d’accueil et d’écoute, nécessaires à exercer le métier de médiateur. Leur activité consiste à encourager des enfants, parmi les plus pauvres, à se rendre à la bibliothèque, en facilitant l'accès aux livres.
D’autres métiers ont pu se réaliser à partir de savoir-faire relationnel : ce sont les experts d’expérience et les médiateurs dans les transports  de quartiers.
Le métier d’expert d’expérience est développé en Belgique. Il a comme double objectif, d’améliorer, d'une part, dans les services sanitaires et sociaux, la communication entre les parents issus de quartiers défavorisés et les infirmières, avec l’aide des femmes issues de mêmes milieux et donc aptes à mieux comprendre les problèmes de gens pauvres, et de l’autre de fournir un emploi aux " experts ".  De même, les métiers de médiateur dans les transports et dans les quartiers, se sont développés à partir de la reconnaissance de la part des entreprises et collectivités du grand potentiel humain offert par des jeunes qui connaissent la réalité des banlieues et qui sont mieux capable d’exercer un travail de médiation.
On a déjà dit que les auteurs de ce livre ont constaté que les plus pauvres sont porteurs de savoir-faire utiles pour la société. Le tri des déchets, la récupération et la remise en état d’objets de consommation, sont considérés, comme des savoir-faire utiles pour la société parce que d’un côté ils permettent d’améliorer le cadre de vie et de lutter contre la destruction de l’environnement de l’autre ils contribuent à aider d’autres personnes. Les savoir-faire relationnels peuvent contribuer à  enrichir le travail des travailleurs sociaux.
Cependant, pour que ces savoir-faire se traduisent en des véritables métiers dont l’utilité soit reconnue par la société, il est nécessaire, qu’il y ait une formation complémentaire. Tant en France qu’en Belgique il y a des lois qui prévoient le droit à la formation professionnelle.
Ce qui relève de la recherche est que l’accès de plus pauvres à la formation est fortement limité: souvent la formation offerte par les différents offices du travail est adressée aux personnes qui sont en chômage depuis longtemps (plus de deux ans) ou qui ont droit aux indemnités au chômage. En plus les formations, qui s’adressent à des personnes qui ont des savoir-faire relationnels sont accessibles à partir d’un certain niveau scolaire, qui en France est le bac et en Belgique le niveau secondaire supérieur!
Les plus pauvres, qui ont dû interrompre leurs études quand ils étaient très jeunes, qui ont été exclus par le marché du travail depuis déjà longtemps, ou qui encore viennent d’un autre pays hors de l’Union européenne, n’ont pas le droit d’accéder à des formations qualifiantes proposés par  les offices publics du travail.
Il y existe des formations auxquelles ils peuvent accéder, mais certaines ne délivrent aucun diplôme, seulement un suivi après la formation.
En plus les formations qui pourraient compléter les savoir-faire de type manuel et relationnel et qui pourraient se traduire dans les métiers analysés, (monteur et réparateur, recyclage et environnement, accompagnement social) ne sont pas envisagés par les organismes de formation des adultes.
Beaucoup de jeunes renoncent  à l’idée de suivre une formation parce qu’ils ne veulent pas se retrouver à nouveau avec un échec scolaire.
Les seules formations expérimentales qui ont été mises en place pour favoriser les savoir-faire des plus pauvres sont donc les experts d’expérience, les médiateurs interculturels, les médiateurs du livre et les médiateurs de transport et de quartier.

Mais quelle est,  dès lors,  la démarche à suivre  afin que les plus pauvres puissent s’insérer dans le monde du travail ?
La réponse réside dans la reconnaissance officielle de leur savoir-faire. Mais cette reconnaissance passe avant tout par une prise de conscience de posséder " une richesse " qui pourrait être utile par la société. Ensuite seulement elle passe par une reconnaissance des autres.
Cette reconnaissance par les autres est un moment-clef dans la démarche pour la reconnaissance officielle, parce qu’elle nous concerne tous. Elle implique un vrai engagement de la part de tous pour lutter contre l’extrême pauvreté, à côté des plus pauvres. Elle demande une vraie révolution mentale : la capacité de s’arrêter et d’écouter celui qui est plus démuni, de croiser notre savoir avec le sien, de lui donner un coup de main en acceptant le sien parce que le véritable échange se fait sur des bases égalitaires.

C’est dans cette mouvance qui s’inscrit l’action de ATD Quart Monde.

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3 - La mise en questions déclenchée par la lecture mais aussi par les échanges entre les membres de l'équipe.
Par Annie Laute

Se poser des questions provoque des réactions individuelles ou collectives. Ce chapitre sur "le travail ", a fait émerger tout un flot de questions.
Nous avons considéré qu'il fallait les laisser se poser pendant les discussions et les débats, mais que nous ne pourrions prétendre répondre à toutes.
Cependant, nous ne pouvions pas faire l'économie de répondre à certaines, les plus importantes, celles qui obligent à clarifier des notions et des concepts indispensables pour la bonne compréhension de notre travail commun.
Nous avions donc, pendant notre recherche-action, élaboré une chronologie en mélangeant nos histoires de vie personnelles et professionnelles, celles du groupe et celles du groupe Travail du livre le " croisement des savoirs ", en mettant en parallèle l'Histoire sociale et politique et nos histoires de vie.
Nous avons ainsi balayé, près de cinquante ans d'Histoire : cinquante années de transformation du monde du travail.
Nous avons ainsi découvert que plusieurs d'entre nous avaient côtoyé la misère ou l'avait vécue, pendant plusieurs années. C'est pourquoi la première de nos questions a été : "ne sommes-nous pas tous, ou ne pouvons-nous pas tous, un jour, devenir des personnes du "quart-monde"?

Le travail est au cœur de nos interrogations sur l'avenir de la société. Sil est toujours l'intégrateur, il se transforme rapidement, s'enrichit ou se fragmente, lié à la situation économique, et... il y a toujours des laissés pour compte.
L'emploi du temps, se réduit au profit d'emplois précaires. Cette situation engendre de nouvelles pauvretés mais, dans le même temps, la richesse s'accroît, car elle bénéficie aux plus forts. La nature du travail se transforme : de la production des biens, elle va vers la fourniture de services relationnels avec l'exigence de capacités nouvelles.
Avant, on disait des pauvres qu'ils étaient le sous-prolétariat (le lumpen) : chiffonniers, saisonniers, travailleurs domestiques, lavandières, ouvriers agricoles, bonnes à tout faire, coutelier des rues, matelassiers, etc., parce qu'ils n'étaient pas producteurs de richesses en usines ou en manufactures, en opposition avec les ouvriers, les prolétaires...
L'évolution technologique a supprimé pratiquement tous ces métiers, et on ne dit plus non plus d'un travailleur, que c'est un prolétaire...
Parallèlement à ces évolutions, un train de mesures, des solidarités sont mises en place par le gouvernement : par exemple, la loi des 35 heures se situent dans cette perspective, le RMI, la CMU ; des allocations de solidarité, de réinsertion, mais souvent conditionnées par l'acceptation de travaux de remplacement (stages, contrat d'emploi formation, ateliers protégés) dont l'utilité n'est pas toujours prouvée.
Une ambiguïté règne autour de ces emplois... Il s'agit souvent de petits boulots dans des sous-statuts et sans perspectives.
Dans le même temps, les conditions de travail se dégradent... Les lois du travail s'effilochent... Et l'émergence des nouveaux pauvres qu'on va appeler les précaires...

Quelle est la place des plus pauvres dans cette situation nouvelle ?
Y a-t-il un espoir pour eux ?
Est-ce que des emplois leur seront accessibles ?
Qu'est-ce que le travail aujourd'hui ?
Qu'est-ce, désormais, que produire ?
A-t-on besoin de patrons ?
Comment les entreprises se dotent-elles d'un capital ?
La notion de production de richesses a-t-elle changé depuis Marx ?
Qu'est-ce que le capitalisme ? Qu'est que le libéralisme ? L'économie de marché ?
Qu'entend-on vraiment par mondialisation ?

Notre réflexion s'est aussi portée sur l'argent.
Pourquoi le fossé s'agrandit-il entre les pauvres et les riches ?Entre les travailleurs et les détenteurs du capital des entreprises ?
N'y a-t-il pas de l'argent sale ? Dans ce cas, qu'est-ce que de l'argent propre ?

Aujourd'hui, qui dirige le monde ?
Quelle est la différence entre activité et travail ?
Est-ce que seul doit être appelé "travail" le travail rémunéré ?
Qu'est-ce que le bénévolat ? Les bénévoles occupent-ils des emplois qui pourraient être rémunérés? Si oui, est-ce supportable avec près de trois millions de chômeurs déclarés et plus de six millions de précaires ?

De nombreux membres du mouvement ATD-Quart Monde se sont retrouvés au chômage à un moment de leur vie. Nous aussi. Pourquoi, eux, n'ont-ils pas retrouvés de travail ? Peut-on tenter d'expliquer cela, pour les personnages cités dans le livre, par la désindustrialisation du Nord de la France ? Un manque de combativité, une certaine fatalité, les laissant dans la précarité ?  Le chômage? Est-ce une fatalité ?

La misère :
Qu'est-ce que la précarité ? La misère ? La grande misère ? Quelle est la différence entre misère et pauvreté ? La grande pauvreté ?
Cette misère que l'on connaît aujourd'hui était-elle la même avant 1960 ?
Qu'est-ce qu'un riche ?
Comment nommer ceux qui n'ont plus rien ? N'ont-ils vraiment rien ?
La misère, est-ce aussi une fatalité ?

Pourquoi dit-on le  peuple du " Quart-monde " ? Quelle est la différence entre le tiers-monde et le quart-monde ?
Par exemple, notre ferrailleur, qui vend des métaux en se renseignant sur les cours de la bourse, ne prend-il pas exemple sur la société de consommation, la société capitaliste ?
Lorsque la modernité les aura rattrapés, sans formation que deviendront-ils ?

La dignité et la reconnaissance des savoir faire:
Les militants et bénévoles ATD-Quart Monde sont solidaires entre eux. Mais pourquoi restent-ils entre eux ? Est-ce de leur volonté ? Se sentent-ils rejetés ?
Nous avons constaté que nos amis du livre sont des êtres dignes et fiers de leur savoir-faire, qu'ils ont des savoir faire. Mais qu'est-ce que la dignité ? L'indignité ? Que représente pour eux la reconnaissance de l'autre?
La dignité ne serait-elle pas de leur donner un véritable travail au lieu de les cantonner dans des travaux de survie ?

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Aujourd'hui tout s'accélère : l'espace devient plus petit et le temps plus court. Le système économique de nos sociétés était organisé depuis des années autour de l'énergie, la matière et le travail humain. A sa place, se dessine autour de l'information et de la communication, du travail des automates ou des robots et du temps libre pour les humains, un nouveau système.

De nouveaux emplois se créent, qui vont permettre, par exemple, de travailler chez soi, en étant connecté à son bureau ou à son entreprise. Un des grands défis de l'avenir sera de partager au plus grand nombre de gens possible, les avantages du progrès technologique. Mais, cette société " moderne ", sera-t-elle capable de partager les avantages du progrès technologiques avec tous ? La fuite et l'accélération du temps sont-elles favorables aux plus pauvres ?

L'expérience de cet échange entre les pauvres et les universitaires, par l'intermédiaire d' ATD-Quart Monde ne les renferment-ils pas entre eux ? N'est-ce pas les leurrer ?
Comment les universitaires peuvent-ils aider efficacement les membres d'ATD-Quart Monde?
Comment donner une ouverture à cette expérience ?

Et enfin la grande question :
La misère ne doit-elle pas être éradiquée dans les pays qui en ont lesmoyens ?

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4 - L'essai de réponse à ce questionnement après qu'il ait été maîtrisé et structuré.
Par Jean-Pierre Dacheux

À la lecture du quatrième chapitre du livre Le croisement des savoirs, nous nous sommes laissé interpeller par les questions, multiples qui s'avançaient vers nous, mais également par celles qui se déclenchaient en nous…

Ce flot de questions, nous l'avons détourné et reconstitué en quatre flux d'idées que nous vous présentons dans l'ordre suivant:

1- Que sait-on quand nous parlons du Quart Monde?
2 - Que sait-on quand nous parlons du travail?
3 - Que sait-on quand nous parlons de l'action contre la misère.
4 - Que sait-on quand nous parlons de notre implication dans la formation.

Chacun de ces flux débouche sur une question à débattre.

*

1 - Que sait-on quand nous parlons du Quart Monde?
     De qui parlons-nous?
     Entendons-nous d'abord sur un vocabulaire : pauvreté, misère, précarité; exclusion, chômage, Quart Monde.

Nous avons été frappé par la multiplicité des locutions utilisées pour nommer ceux qui vivent dans "la pauvreté", "la grande pauvreté", "l'extrême pauvreté", "la misère". Les auteurs évoquent, sans privilégier une seule expression, les pauvres, les milieux pauvres, les très pauvres, les plus pauvres, les familles défavorisées, les familles en grande pauvreté, les plus défavorisés, les plus démunis, les personnes très défavorisées, etc…

Est-ce là une manifestation de pudeur et de respect ou d'inachèvement dans la pensée? Certes, la situation sociale de personnes privées de ressources suffisantes est instable, fragile, susceptible d'évolutions favorables ou défavorables mais une question de vocabulaire reste à trancher.

Nous ne nous y sommes pas risqués, mais nous avons tout même considéré, prudemment, que la pauvreté caractérise la vie de quiconque est dépourvu de ce que la société où il vit juge absolument nécessaire. La misère est l'état de celui qui ne dispose plus de quoi vivre. Autrement dit, le pauvre manque de ce qu'il lui faut; le misérable n'a plus rien. Le pauvre arrive encore à partager le peu qu'il a; le misérable est seul, sans plus rien à partager. Le pauvre peut garder espoir et dignité; le misérable sombre et ne peut survivre qu'avec l'assistance d'autrui.

C'est en tout cas la distinction que nous proposons de discuter.

La précarité, dans la même analyse, est associée à la fragilité, au risque, à l'insécurité qui s'empare de celui ou de celle qui se sait atteint ou menacé par une perte de revenus telle qu'il entre, ou va entrer, dans cette zone de pauvreté d'où, si l'on est abandonné à soi-même, on peut glisser vers la misère.

On ne parle plus des "nouveaux pauvres". La précarité progresse en même temps que la création d'emplois. On travaille moins, plus souvent; il y a donc moins de chômeurs. La redistribution du travail rémunéré a, de nouveau, creusé les écarts et ventilé l'emploi en multipliant les "petits boulots" plus nombreux et moins sûrs… mais des "nouveaux riches".

On peut parler, par contre, de "nouveaux riches": ceux qui disposent de revenus sans aucun rapport avec leurs besoins les plus gourmands, ceux dont les gains immenses sont liés à des activités surmédiatisées et souvent instables, voire…précaires (footballeurs, mannequins, artistes…)

Face à ce violent décalage entre les avoirs, le Quart Monde, au sens que le Mouvement lui donne quand il se désigne, c'est  "le peuple de la misère", c'est le monde des exclus de toute réussite sociale, c'est la population que Joseph Wresinski se refusait à appeler "le sous-prolétariat", ce sont les sacrifiés du système économique, ce sont "les plus pauvres d'abord, mais aussi ceux qui les rejoignent pour lutter contre la misère, conscients qu'ils sont des injustices subies par les plus pauvres". Le Quart Monde, c'est un mythe, un mythe fondateur, un Mouvement où s'organisent ceux qui sont solidaires dans la pauvreté contre la misère. (p.'20).

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2 - Que sait-on quand nous parlons du travail?
     De quoi parlons-nous?
     Entendons-nous aussi sur la situation portée par les mots : travail, emploi, salariat, activité, bénévolat, revenus.

L'introduction du chapitre 4 fait observer que, si le travail reste lié à l'emploi, et sans doute encore pour un certain temps, dès maintenant, il ne s'y réduit plus. Le Quart Monde ne peut déjà plus être assimilé au sous-prolétariat non qualifié, exploité, vulnérable et sans perspectives. Le travail, tel qu'il nous apparaît, est entré dans un vaste ensemble d'activités qui sont (ou pas) sources de revenus. Le système salarial (qui, entre parenthèses, n'a pas trois cents ans), très lié à l'unité de mesure qu'était l'heure de travail, n'est plus à même de couvrir toutes les activités de travail…Le bénévolat, cette activité volontaire non rétribuée, est un travail dont aucune société ne peut se passer et dont la récupération pour le substituer à l'emploi doit être très vigoureusement sanctionné.

Exposer quels savoir-faire manuels ou relationnels peuvent avoir une utilité sociale et permettre à ceux qui les maîtrise de trouver un rôle et des ressources dans une société qui reconnaisse leurs acquis, est déterminant Le travail n'est plus considéré seulement comme ce qu'on rétribue, ce qu'on échange contre un salaire. Le travail, c'est l'activité humaine sans laquelle aucune vie en société n'est possible, y compris au niveau familial. L'organisation de ce travail ne peut dépendre exclusivement de l'offre et de la demande dans le cadre du marché! En réalité, jamais le travail n'en a totalement dépendu. Tout ce qui est à faire ne se paie pas!

Dès lors, il est de moins en moins étonnant qu'on cherche à découpler des revenus d'existence de l'activité salariée. On risquera, sinon, de voir les activités utiles, voire indispensables mais peu considérées, mal payées et non faites, alors qu'au contraire, -comme on le voit couramment- des activités nuisibles ou à proscrire, seront acceptées socialement parce que très rentables et susceptibles de créer des emplois! La justification a posteriori de toute activité lucrative fait partie des tares du système libéral qui donne valeur à ce qui se paie bon prix. Si ne vaut que ce qui procure profit, les sous-qualifiés connaîtront une exclusion irréversible et fatale!

Nous vous offrons ce nouveau et second thème de débat autour des couples travail/emploi, travail/activité, travail/bénévolat.

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3 - Que sait-on quand nous parlons de l'action contre la misère?
     Que faire?
     Dans l'appel à l'action s'inscrivent encore des mots : fraternité, charité, solidarité mais aussi engagement, implication, citoyenneté.

Il est impossible d'oublier que cette expression "Que faire?" est le titre d'un livre de Lénine. Que reste-t-il, à l'épreuve du siècle à présent écoulé, d'un  effort de lucidité qui s'est dévoyé? Peut-être peu de chose, mais la question demeure pertinente!

La réponse du Mouvement ATD Quart Monde n'a laissé personne indifférent et a beaucoup évolué une fois l'expérience acquise. On lui a reproché soit de vouloir remplacer le militantisme politique par le militantisme charitable, soit, au contraire, de rejoindre "la théologie de la libération" qui incite les plus pauvres à s'opposer à l'ordre économique du monde trop souvent qualifié de "naturel" par les possédants.

Nous voici presque au début du chapitre 5, qui suit et traite de la citoyenneté, mais déjà, à lui seul, le chapitre 4 sur le travail oblige à s'interroger sur l'attitude à avoir face à des semblables qui ne le sont plus, qui sont les victimes les plus atteintes par l'évolution économique sociale et culturelle de la société européenne dont nous faisons partie.

ATD Quart Monde, selon son propre vocabulaire, accueille des volontaires qui mettent en commun leurs salaires et se placent au service du Mouvement pour accompagner des militants, issus directement du Quart Monde et en formation pour lutter contre la misère. C'est une action associative et politique d'inspiration catholique mais qui est, à présent, conduite aussi bien par des agnostiques que par des chrétiens. Il faut le savoir pour se déterminer soi-même, c'est à dire prendre position, s'impliquer.

Notre troisième proposition de thème pour un débat prendra ici la forme d'une question. Vous en devinerez tout de suite la symbolique dans la logique de ce troisième flux de questions. Quand un homme chute devant toi, qu'est-ce qui prime: relever l'homme, le soigner et le réconforter, ou supprimer tout de suite la cause de sa chute dangereuse pour d'autres passants?

*

4 - Que sait-on, enfin, quand nous parlons de notre implication dans la formation.
Et moi, que vais-je faire? Quelle est l'implication de l'éducateur que je suis, étudiant ou professeur à l'université? Chaque mot compte dans la question finale, et notamment "université".

Le livre que nous avons étudié, en son sous-titre, pose comme possible que "le Quart Monde et l'Université pensent ensemble". À la fin du chapitre3, précédant celui sur le travail, il est traité de l'engagement dans la vie universitaire. C'est, y affirme-t-on, le passage obligé pour aborder les formations très spécifiques qui seront proposées "aux plus pauvres" (comme il est écrit) ou animés par eux (voir, page 403, "les plus pauvres peuvent-ils devenir formateurs?).

"S'engager dans l'Université" est une expression faussement anodine! On lira, p.321, qu'elle contraint de redéfinir l'université, sinon nous serions engagés dans un dialogue de sourds. L'Université dont il est question est celle qui réinvestit ses origines, l'universitas qui avait vocation à enseigner omni omnino omnibus, c'est à dire : tout, partout et pour tous. L'univers-site est un lieu universel ouvert à tout le monde.

Ou bien ce réinvestissement universitaire n'est qu'un bombardement de mots sans conséquence ou bien c'est un pari politique majeur, un nouveau procès de civilisation qui concerne tout enseignant, tout éducateur, tout acteur contribuant à l'épanouissement humain.

L'implication la plus authentique est celle où l'on fait double avec celui dont on épouse la cause. L'impliqué est dupliqué. Il est double : lui et moi, moi et lui. Chaque homme est mon semblable. Il n'y a plus de place pour l'acceptation de strates sociales, de castes à vrai dire qui autorisent la perpétuation de la misère.

Le débat final que nous vous proposons se tient là : ce livre est-il un épais attrape- nigauds, plein de bonne volonté et d'illusions ou bien sa parution constitue-t-elle un événement majeur? Ces savoirs des malmenés de la vie et des chercheurs universitaires se sont-ils croisés pour ne plus se rencontrer ou vont-ils pouvoir contribuer effectivement à "ouvrir un nouveau savoir", "faisant place non seulement à la parole des plus pauvres mais à leur présence", où " la misère entre dans la culture pour l'humaniser", où "l'on cessera d'écrire sur nous sans nous" (comme le clame une militante d'ATD!).

5 - Le regard spécifique d'un étudiant étranger encore à la rencontre de la France.
Par  Hamid
Je jette un regard politique sur la pauvreté.

Notre étude sur le savoir des personnes du quart monde ou bien des pauvres d'une manière générale concerne cette couche sociale qui existe, malheureusement, de plus en plus dans le monde actuel.

C'est une question géopolitique. Elle peut s'expliquer par la domination du système capitaliste dans le monde entier par l'intermédiaire des grandes firmes internationales, des institutions financières, de la Banque mondiale, du FMI qui gèrent, directement, le domaine économique et social dans tous les pays du monde.

En partant de cette idée principale, nous pouvons mieux comprendre la marginalisation des hommes et femmes du quart monde, dans le secteur professionnel mais aussi dans tous les  Secteurs de leur vie.

Le travail des personnes du quart monde pouvait être considéré comme un travail artisanal, artistique et même un travail de création. Pour chaque individu, quelle que soit sa catégorie sociale et ses origines, le travail reste un droit, sur le plan économique et social.

Le facteur psychologique est essentiel dans la vie d'une personne. Le travail joue un rôle important de ce point de vue. On constate que pour les personnes qui n'ont pas de travail, leur état psychologique est perturbé et même dégradé. Cette marginalisation sur le marché du travail produit d'autres effets sociaux : telle que la violence, la toxicomanie, la prostitution, la drogue. Tous ces effets bouleversent la vie des individus et de leurs familles et augmentent la difficulté d'insertion dans une société.

Avec la disparition ou bien la fin du travail dans le quart-monde quart monde, c'est tout une culture de l'homme qui disparaît car leurs métiers, même très modestes, c'est comme un héritage humain. Ce point de vue n'est pas suffisamment  pris en considération.

Nous pouvons dire que le travail des plus pauvres sur la Terre est indispensable dans le monde entier de différents points de vue : économique, social et culturel.

Mon regard se tourne enfin vers le troisième millénaire. En y, nous savons que les choses devraient changer positivement. Nous en avons les moyens.

Espérons que les valeurs morales revivent et que la solidarité existe vraiment afin que chaque être humain, quelle que soit sa couche sociale, quelles que soient ses origines, puisse vivre d'une manière digne avec tout le respect qui lui est dû et en pouvant exercer toutes ses responsabilités.

Seules  ces valeurs peuvent permettre au monde de continuer dans la convivialité et la solidarité.

***
 La conclusion à cinq voix, enfin, conduisant à une interpellation de l'Université et à une implication du chercheur en éducation.

Conclusion

Travail, savoirs et grande pauvreté : ce que nous dit le chapitre 5 du livre Le croisement des savoirs nous a nécessairement renvoyés à l'étude de la situation économique et politique dans laquelle nous avons été et sommes encore plongés.

Au XXe siècle, le monde s'était partagé en deux : le monde dit "libre" et le monde dit "socialiste". Le Tiers Monde est apparu pour désigner les États dont les dirigeants (Nehru, Tito, Nasser…) cherchaient à échapper au dilemme : capitalisme -dominé par les USA- ou communisme  -dominé par l'URSS-.

C'est dans ce contexte, vingt ans avant l'implosion du système économique de type soviétique, qu'est apparu, en France, le terme Quart Monde pour tenter de désigner les populations qui, sous tous les régimes, étaient exclues, rejetées, victimes de l'extrême pauvreté, acculées à la misère.

Aujourd'hui, on parle de moins en moins du Tiers-Monde, depuis qu'il semble ne plus y avoir d'alternative visible à l'économie de marché. On ne parle plus non plus de pays sous-développés, mais de pays "en voie de développement" ou de pays émergents (le plus souvent situés au sud de la planète!).

On continue, pourtant à parler du Quart Monde et plus seulement en France : l'écart entre les riches et les pauvres, ou simplement entre ceux qui peuvent vivre et ceux qui survivent s'est encore creusé. À l'échelle du monde entier, même si la production de biens matériels s'est accrue considérablement, non seulement la misère ne recule pas, elle s'aggrave!

Les générations qui ont vécu cette évolution économique rapide se rappellent ou constatent qu'on est passé et que l'on continue de passer, à des rythmes différents, de l'économie primaire (à dominante rurale), à l'économie secondaire (à dominante industrielle), puis à l'économie tertiaire (de services) avant d'entrer dans l'économie de la communication et de l'information…(que nul encore n'a baptisé économie quaternaire!)

***
À chaque saut en avant, un peu vite salué au nom du progrès, il y a eu des laissés pour compte.

La déruralisation a totalement modifié et continue, partout, à modifier les relations humaines et l'occupation des sols. Désormais, on produit toujours plus avec une petite minorité de paysans!

La désindustrialisation a ruiné des régions entières et installé le chômage. Désormais, on produit encore plus avec de moins en moins d'ouvriers.

Les services, à leur tour, reculent. Désormais, banques, secrétariats, commerces ont besoin de moins d'employés, en tout cas de moins d'heures de travail. La précarité est installée. Les "petits boulots" contribuent à revaloriser les statistiques du chômage mais, plus que jamais, le volume total d'heures travaillées est comprimé.

Les nouveaux emplois, ceux qui émergent avec "la net économie" n'intéressent qu'un nombre encore relativement faible de travailleurs des pays développés ou des pays dont on exploite, par télétravail, la matière grise.

Ainsi se juxtaposent ou se superposent, dans l'espace et dans le temps, les emplois agricoles, industriels, intellectuels, commerciaux, tous dominés par la même exigence: satisfaire le maximum de demandes suscitées avec le minimum de main d'œuvre ou d'activité rémunérée pour réaliser un profit maximum.

***
Ce sont ces laissés pour compte de l'évolution économique dont ATD Quart Monde rappelle qu'ils constituent le révélateur permanent de l'état des relations entre tous les hommes. "Est-ce ainsi que les hommes vivent?" chante le poète.

Nous en sommes venus à penser à une économie "quinternaire", à on ne sait encore quel "Quint Monde" qui englobe et dépasse, sans les renier, les quatre étapes précédentes : il faut à la planète tout entière des paysans, des ouvriers, des agents de services, des informateurs-communicateurs, des chercheurs…etc.

Nous sommes arrivés à cette conclusion que le choix majeur, déterminant, décisif, fondamental -nous manquons d'adjectifs- est celui-ci: il faut éradiquer la misère parce que nous le pouvons et parce que tout laissé pour compte est un reproche vivant pour le reste de l'humanité.

Si nous croisons nos savoirs non seulement avec les représentants d'ATD Quart Monde mais entre nous, que savons-nous?

Nous savons -depuis peu- que la Terre peut nous nourrir tous. Nous savons donc que c'est le refus du partage qui continue d'engendrer la misère. Nous savons aussi que les misérables ne sont pas coupables de leur misère, que c'est la misère qui déshumanise. Nous savons, bien entendu, qu'affirmer cela s'accompagne d'un choix culturel et politique. On peut, cyniquement, -d'autres diraient réalistement- vouloir profiter de la vie au détriment d'autrui, plutôt que de vivre chichement un temps de toute façon limité.

Nous savons que l'on peut devenir pauvre par choix, jamais misérable! Nous savons même que, s'il faut vivre sobrement pour mieux partager, c'est possible. Nous savons, de nouveau, -comme les utopistes dont on continue de se gausser- que s'approprier les biens de la terre, c'est du vol : sont volés ceux qui ont besoin de ces richesses confisquées pour continuer d'être.

Nous savons enfin que ce qui détermine ces choix de vivre et ces pratiques de vie, c'est la formation que nous avons reçue et que nous continuons à nous donner et à donner. Toute activité humaine utile est un travail. Il n'y a pas que des savoirs savants. Les savoirs ne se hiérarchisent pas. Tous servent. Si l'on ne crée pas d'emploi correspondant à chaque savoir-faire utile, on prive de dignité et de revenu celui qui n'a que cela à offrir. C'est une erreur économique et une faute politique qui …coûtent très cher!

Notre petite équipe de travail est progressivement devenue, croyons-nous, une équipe de recherche. Si la recherche-action, c'est la découverte commune  de savoirs qui changent la vie. Nous étions, nous semble-t-il, sur le point d'y parvenir.

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ANNEXES
 

  1850

  Temps de travail :
  Heures par jour 14
  Heures par semaine (sur 6 jours) : 14 X 7  84
  Heures par an (sur 52 semaines) :84 X 52 4368
  Heures pour  40 ans de vie de travail: 4368 X 40 174720

  Temps de vie :
  Heures par jour 24
  Heures par semaine (sur 7 jours) : 24 X 7  168
  Heures par an (sur 52 semaines) : 168 X 52 8736
  Heures pour  une espérance de vie de 50 ans 436800
  % du temps de travail dans toute la vie:
(174720 / 460800) X 100 40%

  Temps de vie éveillée :
  Heures par jour 16
  Heures par semaine (sur 7 jours) : 16 X 7  112
  Heures par an (sur 52 semaines) : 168 X 52 5824
  Heures pour  une espérance de vie de 50 ans 291200
  % du temps de travail dans la vie éveillée:
(203840 / 460800) X 100 59%
 

  2000

  Temps de travail
  Heures par jour  -
  Heures par semaine 35
  Heures par an (sur 52 semaines) :35 X 52 1820
  Heures pour  44 ans de vie de travail: 1820 X 44 80080

  Temps de vie
  Heures par jour 24
  Heures par semaine (sur 7 jours) : 24 X 7  168
  Heures par an (sur 52 semaines) : 168 X 52 8736
  Heures pour  une espérance de vie de 73 ans : 8736 X 73  637728
  % du temps de travail dans toute la vie:
(80080 / 637728) X 100
12,55 %

  Temps de vie éveillée
  Heures par jour 16
  Heures par semaine (sur 7 jours) : 16 X 7  112
  Heures par an (sur 52 semaines) : ''2 X 52 5824
  Heures pour  une espérance de vie de 73 ans : 5824 x 73 425152
  %  du temps de travail dans la vie éveillée:
(80080 / 425152) X 100 18,33%
 

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