article paru dans la revue "Mémoires du XXIe siècle"
sur "l'homme à venir" (décembre 2000), éditions du
Rocher (Paris)
René
Barbier (CRISE,
université Paris 8, Sciences de l'éducation), traduction
en anglais,
en espagnol,
avec notes en pdf,
Résumé :
Les propos tenus dans cet article s'appuient sur
mon cheminement intellectuel et spirituel depuis quarante ans, et dans
la formation permanente des adultes, en tant que responsable pédagogique
d'un diplôme universitaire de formateurs d'adultes (dufa), depuis
une vingtaine d'années à l'université Paris 8.
Le formateur d'adultes est un éducateur
qui a questionné les images de l'instructeur, de l'enseignant et
du formateur chez lui. La société éducative de son
temps lui en a inculqué les représentations essentielles
et fonctionnelles. Il a dû opérer une sorte d'arrachement
culturel pour se former lui-même, par le biais de quelques rencontres
humaines et sociales "d'hommes remarquables" et souvent marginales.
Il est passé par plusieurs types d'interrogation
lors de son autoformation : un questionnement sur les savoirs, un
questionnement sur les savoir-faire, un questionnement sur le savoir-se-situer
et un questionnement sur le savoir-être.
Trois types de doutes l'animent en permanence :
1. Un doute scientifique sur les savoirs qui prétendent
rendre compte du réel humain
2. Un doute méthodologique sur la “ bonne
méthode ” pour approcher le rapport au savoir, au savoir-faire,
au savoir-se-situer et aux savoir-être chez les formés
3. Un doute ontologique qui le questionne lui-même
sur sa propre identité et sa propre connaissance de ce que veut
dire “ vivre et mourir”.
En tant qu'éducateur, il cherche à
articuler, dans une dialogique radicale, les multiples savoirs et la connaissance
de soi. Cette dialogique radicale met en liaison, d'une part, le sens de
la méditation sur la non-pensée et sur le non-être
et, d'autre part, le sens de la culture tissée par les multiples
savoirs sociaux, économiques, politiques, philosophiques, religieux,
scientifiques, artistiques et littéraires.
Ce faisant, il se découvre comme un chercheur
et un passeur de sens qui chemine dans un “ procès” de création
et de finitude, de structuration, déstructuration et restructuration
du monde.
À l'issue de ce cheminement d'actualisation
et de potentialisation du silence intérieur et de l'activité
extérieure, il se transforme et atteint un point T d'existence où
il dépasse le désir de former et de se former, pour simplement
être dans l'instant et la présence à soi-même,
à l'autre et au monde, et dans la vie et la mort comme double mystère
indissociable.
À ce moment d'existence, il devient “ ouvert
” à tout ce qui surgit, dans une poétique existentielle qui
l'anime en permanence pour le meilleur et pour le pire.
Depuis le début des années soixante-dix où j'ai décidé d'inscrire mon activité d'enseignant de l'enseignement supérieur dans la formation d'adultes, je n'ai jamais cessé de m'interroger sur la difficulté de donner du sens au mot "éducateur". Le formateur d'adultes dessine-t-il une des figures d'un éducateur de demain ?
1. Le formateur d'adultes est un éducateur
Cette dénomination peut paraître trop
simple, voire évidente. C'est méconnaître la
complexité du terme "éducateur.
1.1. L'éducateur n'est pas l'instructeur
L'instructeur, par exemple, l'instructeur militaire,
ne se préoccupe pas d'éducation. Son objectif est restreint
et précis. Il s'agit de faire apprendre un type de savoir ou de
savoir-faire, en général très fonctionnel, à
une catégorie de personnes considérées comme des destinataires
légitimes par un système d'enseignement approprié.
L'instructeur militaire fait apprendre ainsi la technique de l'embuscade
ou le maniement du fusil d'assaut aux jeunes recrues. Il ne propose pas
de réfléchir au bien-fondé d'un tel apprentissage.
Mieux, toute discussion à ce sujet sera considérée
comme dangereuse pour l'institution de l'Armée. Il a fallu attendre
longtemps pour que les objecteurs de conscience trouvent enfin un statut
légal.
Même dans ses aspects les plus techniques, le
formateur d'adultes ne saurait être un instructeur. S'il envisage
de faire apprendre la technologie de l'ordinateur, par exemple, il devra
sortir de son rôle de pur technicien pour reconnaître que son
élève n'est pas un sujet revêtu d'un uniforme mais
une personne qui résiste ou, comme le propose Jacques Ardoino, qu'il
est capable de "négatricité", c'est-à-dire de déjouer
les stratégies de violence symbolique qu'autrui tente de mettre
en œuvre à son encontre (Jacques Ardoino, Education et politique,
propos actuels sur l’éducation II, Paris, Gauthier-Villars,
1977, réédition chez Anthropos, 1999) . Le formateur se préoccupe
toujours de l'imaginaire du rapport au savoir. L'instructeur ne s'intéresse
qu'à la dimension fonctionnelle-réelle de la transmission
de connaissances.
1.2. Le formateur n'est pas un enseignant
L'enseignant s'inscrit d'emblée dans le cadre
d'un système qui le dépasse et dont il est un élément
constitutif. En tant que professeur, il doit faire passer un discours,
une somme de connaissances, qui correspond aux représentations de
la culture légitime pour un groupe social donné, à
un moment déterminé de l'histoire politique, économique
et culturelle d'une époque. On sait depuis longtemps que ce "système
de reproduction" (Bourdieu et Passeron) ne correspond plus aujourd'hui,
dans sa logique interne, aux destinaires légitimes - les fameux
"héritiers" - de ce capital culturel. Les nouveaux élèves,
comme les nouveaux étudiants, ne possèdent plus la culture
savante en vertu d'un héritage familial. Leur subculture est d'un
autre ordre et dépend en grande partie de cultures métissées
et souvent dévalorisées, de l'état des rapports de
force entre les groupes sociaux dans une économie de marché,
de la façon dont ils s'organisent dans les cités pour produire
une culture spécifique, dotée d'un langage connu d'eux seuls.
L'écrivain et réalisateur Alexandre Jardin, dans son film
“ le prof ” (avril 2000) pose de bonnes questions à ce sujet sans
vraiment réussir à nous les faire partager, sans doute parce
qu'il disserte trop et ne s'insère pas assez dans la vie quotidienne
des lycées de banlieue.
L'enseignant est de plus en plus perçu comme
un agent d'un système institutionnel qui exclut plus qu'il ne permet
l'intégration, notamment dans le premier cycle de l'enseignement
secondaire. Même si les représentations des élèves
peuvent être largement ambivalentes à ce propos (phénomène
d'attraction-répulsion dans le rapport au savoir) l'enseignant reste
marqué par sa place dans l'institution. Pour devenir réellement
éducateur, l'enseignant doit sortir du rang, remettre en question
l'institution, sans pour autant tomber dans un illusoire copinage avec
les élèves. Sa formation ne le prédispose pas à
ce renversement d'attitude. Demandez aux étudiants qui préparent
actuellement le concours d'agrégation, quelle que soit la discipline,
en quoi ils ont été préparés à affronter
la "négatricité" de leurs futurs élèves ? Il
leur faudra beaucoup d'intelligence pratique et de sens de la médiation
pour s'en sortir dans leur premier poste au collège. Ils devront
s'apercevoir que leur formation ultradisciplinaire, et savante à
souhait, n'est d'aucun secours pour faire face à des élèves
qui leur parlent dans un code culturel totalement inconnu, dans les faits,
les références, les gestes, les attitudes et le langage.
En fait, les enseignants les plus qualifiés
aujourd'hui, dans l'ordre académique, sont les moins qualifiés
dans l'ordre scolaire et pédagogique. Certes, les agrégés
sont mûrs pour devenir des enseignants-chercheurs à l'université,
mais ils devront se (ré)former pour enseigner au collège
et au lycée. Les plus jeunes d'entre eux, d'ailleurs, ne manqueront
pas le coche et deviendront des “ moniteurs ” de l'enseignement supérieur.
Les titulaires du certificat d'aptitude à l'enseignement secondaire,
du fait de leur passage dans les IUFM censés leur enseigner la réalité
pédagogique pratique et actualisée, ont peut-être plus
de chance de s'en sortir ?
Le formateur d'adultes n'est donc pas un enseignant,
au sens strict du terme. Il doit, au contraire, faire en sorte que cette
image soit débarrassée de ses vêtements académiques.
Enseigner à des adultes suppose que l'image et les pratiques classiques
de l'enseignant aient été totalement remises en question.
Cette attitude est d'autant plus vraie que les formateurs
d'adultes, à l'inverse, réussissent très bien à
l'université, dès qu'ils ont acquis le capital culturel dans
la discipline de leur choix. Car - ne l'oubliait-on pas ? - l'étudiant
est également un adulte.
1.3. En quoi le formateur d'adultes est-il un éducateur
?
Il l'est par la formation qu'il s'est donné.
Cette dernière est presque toujours transversale et transdisciplinaire.
Contrairement au spécialiste, le formateur d'adultes s'est formé
plus qu'il n'a été formé. Sa formation résulte
de multiples emprunts élucidés et travaillés. Comme
dit Gaston Pineau, la formation n'est pas simplement scolaire, académique,
dans les institutions adéquates, c'est-à-dire de l'ordre
d'une “ hétéroformation ”. Elle est également et souvent
de façon déterminante, le résultat d'une “ formation
nocturne ”, d'une “ autoformation ”, par le passage dans la vie professionnelle,
en dehors de l'école, et par la vie associative, syndicale ou politique.
Le formateur d'adulte a appris dans son parcours de formation, le sens
de la complexité et d'un rapport au savoir qui n'exclut pas la question,
très intime, du rapport à la connaissance de soi.
Cette itinérance de vie lui permet de rencontrer
les gens dans leur contexte et dans leur langage. Il a appris à
écouter avant de parler. À reconnaître son ignorance
avant de paraître savant. Il est devenu, avec l'âge, un “ passeur
de sens ”, comme j'aime à le rappeler.
Qu'est-ce qu'un passeur de sens ?
2. Le formateur d'adultes comme passeur de sens
Le formateur d'adultes comme “ passeur de sens ” s'est
ouvert, au cours de ses nombreuses voies de formation, à trois types
de doute.
1. Un doute scientifique
2. Un doute méthodologique
3. Un doute ontologique
Le doute scientifique
Le formateur d'adultes est, par expérience,
pluridisciplinaire et transdisciplinaire. Ses multiples contacts avec la
réalité lui ont fait découvrir qu'un seul regard en
sciences humaines ne pourra jamais épuiser la réalité
dans sa mouvance permanente et incertaine. L'exploration des diverses sciences
humaines et sociales qu'il a dû effectuer l'a jeté dans le
doute. En ce qui concerne une seule discipline, il s'est vite aperçu
des courants divers qui la parcourent, des oppositions, parfois farouches,
qui l'animent. Peu à peu, il s'est fait une idée du courant
disciplinaire qui, dans une seule science, lui semble le plus approprié
aux faits qu'il rencontre dans sa pratique professionnelle. Or, cette dernière
l'a obligé à élargir son point de vue et à
recourir à d'autres disciplines et même d'autres visions du
monde non-rationnelles, plus imaginaires et poétiques. À
partir de ce moment, le formateur d'adultes conteste toute parole de vérité
comme savent si bien en tenir certains savants dogmatiques. Le réel
lui semble plus profond, plus complexe, que toute explication scientifique
à son sujet. La science, en fin de compte, ne fournit qu'une interprétation
du réel qu'elle nomme réalité objective. Mais quelle
est la réalité objective d'un quark ou de l'attachement du
bébé à sa mère ? De la personne qui va mourir
dans quelques instants ou de celle qui souffre devant la perte d'un être
aimé ? Quelle science peut venir à bout d'un tel fait matériel
ou psychologique ?
Le doute méthodologique
Plus encore, comment aborder le fait humain sans le
trahir ? Comment écouter et comprendre ce qui est de l'ordre de
l'instant, de l'éphémère et du non-permanent ?
Rapidement, le formateur d'adulte se rend compte de
la vanité de toutes les méthodes de recherche en sciences
humaines. Non qu'il les délaisse, mais il les remet à leur
juste place : celle de l'assurance du repérage devant la peur de
l'inconnu. Il sait que la formation d'adultes implique une ouverture interrompue
au non-savoir et au non-savoir-faire. Un goût de l'improvisation.
Une non-peur devant la compréhension de l'autre.
Le doute ontologique
Ce processus qui l'entraîne dans la complexité
de la vie éducative le remet essentiellement en question. Il s'agit
bien d'un arrachement de toutes ses certitudes familiales, sociales, philosophiques,
épistémologiques. Tôt ou tard, le formateur d'adultes
se trouve confronté à la réalité de son propre
être. Qui est-il, où va-t-il, que veut-il en dernière
instance ? De quoi a-t-il peur ? Que cherche-t-il à fuir ? Quel
système de pouvoir met-il en œuvre pour se protéger ? Qu'est-ce
qui le fait courir pour avoir la prétention de former autrui ? De
qui et par qui est-il légitime ? Quelle parole tient-il et pour
quelle fonction sociale ? Pour quels intérêts dont il n'est
qu'un rouage inconscient ?
Les formateurs d'adultes qui quittent leur fonction
à ce moment parce qu'ils répondent négativement à
toutes ces questions sont sans doute les meilleurs et les plus courageux.
Peut-être seront-ils alors les plus compétents dans l'éducation
de leurs enfants ?
Car ils deviennent vraiment des éducateurs.
L'éducateur vise à questionner autrui
(et soi-même) sur la manière dont il s'éduque concrètement
au fil des jours
S'éduquer est le fait d'une personne aux prises
avec elle-même et avec la réalité. S'éduquer
veut dire donner un sens à sa vie par la rencontre et le dialogue
avec les différents savoirs et savoir faire relevant du capital
culturel de l'humanité. S'éduquer veut dire également
s'ouvrir au questionnement sur soi et accéder à la connaissance
de son être essentiel à travers les souffrances et les joies
de la vie quotidienne et dans la rencontre avec l'autre et les autres.
Plus encore, s'éduquer implique une dialogique permanente entre
ces deux zones de l'éducation qui demeurent dans une sorte de logique
de la bipolarité antagoniste et complémentaire chère
à Stéphane Lupasco : une interpellation des savoirs et des
savoir-faire par la connaissance de soi et une interpellation de la connaissance
de soi par les savoirs et les savoir-faire. Sur ce plan, l'éducateur
est un être en mouvement, toujours en état d'inachèvement.
Tout éducateur est nécessairement en état de néoténie
ontologique. Devenir le propre auteur de sa vie matérielle, intellectuelle
et spirituelle constitue son élan fondamental. Ce sens de “ l'autorisation
” dont parle Jacques Ardoino, débouche pour moi sur une dimension
la plus importante : l'autorisation néotique ou devenir le propre
auteur de sa vie spirituelle conçue, non comme l'exigence d'un dogme
ou d'un rituel religieux, mais comme une épreuve incessante de réalité
dont on ne voit jamais la fin. On peut voir ce processus à l'œuvre
chez nombre de nos contemporains considérés comme des hommes
remarquables, comme Carl Gustav Jung, Sri Aurobindo Ghose ou Jiddu Krishnamurti,
sans parler de beaucoup d'autres personnes, dès lors que nous acceptons
de les questionner à ce sujet (Joëlle Macrez , Thèse
en cours sur "l'autorisation noétique en éducation",
Université Paris 8, sciences de l'éducation).
3. Le formateur d'adultes et le “ point T d'existence ”
Tout être humain se constitue une représentation
de ce qui est. La vie sur cette Terre demeure pour lui très mystérieuse
et il traque sans cesse ses profondeurs abyssales. Il utilise pour cela
le moyen de la science et de la technologie, de la littérature,
de l’art, de la mystique et de la réflexion philosophique. Cette
confrontation avec la vie lui fournit les bases de son identité
radicale et ontologique. Sans cette identité, l’être humain
ne saurait connaître le sens de sa vie ici-bas. Ce processus de rencontre
avec le monde, au-delà de la fusion avec l’imago maternelle
de l’infans, est également un processus d’émergence
de son propre être. L’être humain s’aperçoit ainsi que
tout est relation et, comme disent les psychanalystes, “ tout est langage
” (Françoise Dolto). Chaque perception, chaque concept ou
symbole comme chaque interprétation dépend d’une position
dans un champ de positions. La seule façon de connaître consiste
donc à entrer en relation en toute lucidité et à resituer
cette relation dans un champ de relations plus vaste. Poussé à
la limite, le champ de relations est constitué par l’univers dans
son ensemble. Aucun élément n’existe en soi dans l’univers.
Il est relationnellement engendré dans une interaction permanente
avec les autres éléments. Ce qui fait sens, ce n’est donc
pas l’élément extrait conventionnellement d’un ensemble d’éléments
mais le système de relations qu’entretient cet élément
avec la totalité de son environnement, du plus proche au plus lointain.
Cette perspective épistémologique fonde l’écologie
et permet de comprendre la pertinence en sciences humaines de certaines
théories actualisées aujourd’hui comme l’interactionnisme
symbolique ou l’ethnométhodologie par exemple. Dans un ouvrage récent,
Gregory Bateson, s’ouvrant à une philosophie orientale de la vie,
parle de l’unité sacrée en liaison avec son écologie
de l’esprit. Il donne un exemple précis du caractère essentiel
de la relation entre les objets en parlant d’une cruche sur une table.
Il s’agit d’un entrelacs de différences qui exprime la seule existence
de la relation et non radicalement des éléments qui semblent
séparés (Gregory Bateson, Une unité sacrée.
Quelques pas de plus vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil,
1996, 462 p., p.381.) .
Mais cette épistémologie est tragique,
car pour reprendre l’aphorisme de René Char, “ la lucidité
est la blessure la plus rapprochée du soleil ”, la lucidité
préconisée ici débouche sur le non-savoir du monde
et de soi-même. Nous sommes et demeurerons encore longtemps un mystère
dans le monde et pour nous-mêmes.
La “ blessure ” qu’il s’agit de “ guérir ”
imaginairement, c’est la réalité visible de la mort et la
vanité de nos réalisations et de nos pouvoirs sur le monde.
En vérité, elle représente une blessure que personne
ne saurait refermer dans notre sphère de pensée. Il ne reste
plus que, stoïquement, à la manière des stoïciens
d’Athènes du IIIe siècle avant Jesus-Christ, à voir
en face “ l’Abîme, le Chaos, le Sans-Fond ” (C. Castoriadis) et à
se tenir debout. Elle fonde en grande partie la déroute morale et
intellectuelle de notre monde occidental qui, justement, a axé la
quasi totalité de son existence sur le déni de cette blessure.
Mais c’est une blessure “ la plus rapprochée
du soleil ” car la souffrance qu’elle engendre est d’une telle intensité,
lorsqu’elle est reconnue, qu’elle nous oblige à aller vers l’au-delà
du non-sens. Nous sommes arrivés aujourd’hui à ce point de
non-retour dans notre civilisation planétaire. C‘est exactement
ce que propose le maître zen dans un koan ou un mondo à son
disciple. “ Quelle est l’essence de la bouddhéité” demande
ce dernier et le maître de répondre : “ le cyprès est
au milieu du jardin. ”
Une représentation de la Vie.
Sur ce point éminemment personnel, chaque éducateur,
chaque chercheur en sciences humaines devrait sans doute accepter de dire
quelle est son attitude philosophique. C’est à partir d’elle que
le chercheur organise son monde et entre en relation. Il n’est pas anodin
de remarquer par exemple que Gregory Bateson termine son existence dans
une communauté zen ; Que Rupert Sheldrake ait décidé
de vivre en Inde ; que David Bohm ait écrit un livre en collaboration
avec Krishnamurti sur les “ limites de la pensée ” et que Fritjof
Capra ait écrit Le Tao de la physique.
Pour moi, la Vie est l’énergie organisée
qui est en même temps conscience. Non pas conscience de quelque chose,
mais Conscience d’être, c’est-à-dire Conscience non intentionnelle.
Je ne “ prends pas conscience de ” par un effet de ma volonté, mais
je suis la conscience même en tant que j'émerge dans la vie
réelle. Vivre et être conscient sont de même nature
intrinsèquement et réciproquement. Au cœur de cette présence
au monde, nous trouvons une attitude méditative, un silence intérieur,
même si la méditation philosophique plus occidentale, à
base réflexive, n'est pas inutile (voir l'étude de René
Barbier, sur le site CRISE, le
mécanisme psychique en éducation, articulation de l'approche
de Krishnamurti et de celle de Castoriadis ). Le maximum d’intensité
vivante signifie un maximum d’intensité de conscience. C’est la
voie de toute sagesse que de la réaliser dans une existence terrestre.
Comme l’affirme Krishnamurti, nous avons besoin de la compréhension
et de l’attention à ce qui est et non de la croyance en des idées
et en des maîtres.
Cette Énergie-conscience (Marie-Thérèse
Brosse, La "Conscience-Energie" structure de l'homme et de l'univers.
Ses implications scientifiques sociales et spirituelles. , Présence,
1984 ) est en même temps amour désintéressé
et liberté, avec des effets de création et de destruction
des formes phénoménales dans son mouvement permanent.
La Vie (ou l'Être) est essentiellement dynamique
et multiple, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas Une, comme l’océan
animé sans cesse par des courants et des marées avec un nombre
infini de vagues. Mais elle n'est pas une “ multiplicité générique
” comme le pense Alain Badiou dans son Court traité d'ontologie
transitoire (Seuil), plutôt l’unitas multiplex d'Edgar Morin.
Ce dynamisme s’exprime par un double processus. D’une part, il actualise
des forces potentialisées. D’autre part il potentialise des forces
actualisées. Mais dans ce double processus relié, rien ne
se perd, rien ne se crée. En tant qu’énergie-matière-conscience
(E-M-C) dynamisée par la vitesse de la lumière élevée
au carré, comme l’indique la formule d’Einstein (E = MC2 ), la Vie,
ou le Réel, est depuis toujours dans un mouvement permanent
d’actualisation et de potentialisation. Il n’y a jamais eu de Dieu créateur
autre qu’imaginaire dans cette représentation du monde. Le Big-Bang,
dont la datation supposée (15 milliards d’années) pose problème
aujourd’hui aux astrophysiciens par rapport à la date de création
de certaines étoiles primitives, n’est qu’un épiphénomène
d’actualisation par rapport au Réel, même s’il semble avoir
engendré ce que nous pouvons percevoir avec nos instruments sophistiqués
et pourtant insuffisants. Il n’existe ni paradis, ni enfer. Il n’y a pas
d’autres mondes intermédiaires (anges, démons, entités
diverses) que ceux que nous créons par notre imagination. Mais il
est vrai que si nous les créons et si nous y croyons, si nous
les reproduisons par l'intermédiaire de nos systèmes d'éducation,
ils existent et ils ont des effets dans notre monde naturel, social et
symbolique. C’est pourquoi comme le propose Edgar Morin, il faut comprendre
et vivre avec nos mythes et nos symboles. La plupart des sectes fondent
leur autorité sur cette croyance alimentée par tout un arsenal
de rites, de grands maîtres hiérarchisés et de décorum
spectaculaire et légitimant. Sur ce plan, la sociologie est le scalpel
du sacré institué.
Exister consiste à actualiser le flux nouménal
de la Vie. Naître est le début d’une existence phénoménale,
d’une nouvelle forme, c’est-à-dire d’un processus d’actualisation
de l’énergie. Mourir en est la fin, c’est-à-dire sa potentialisation.
Cette énergie-matière-conscience, extraordinairement et mystérieusement
organisée, que nous appelons un être humain existe ainsi de
la naissance à la mort par toute une série d’actualisations
et de potentialisations énergétiques du flux de la Vie.
La mort singulière, la mort intime comme
l’écrit Marie de Hennezel ( La mort intime, préface
de François Mitterrand, Paris, Robert Laffont, 1995 ), d’un être
humain, constitue dans un premier temps (l’agonie) une formidable condensation
de l’énergie existentielle qui se potentialise au fur et à
mesure que l’existant va vers sa mort. C’est la phase de détachement
des “ choses de la vie ” que nous rencontrons chez les mourants conscients
de leur fin prochaine. Au moment de la mort - ce point virtuel entre la
potentialisation et l’actualisation du Réel - tout se passe comme
si l’existence individuelle s’était complètement densifiée
en un seul point qui potentialise toutes les actualisations. C’est alors
le moment d’un éclatement possible, un “ big-bang ” psychique, qui
actualiserait de même et d’un seul coup toute cette énergie
potentialisée. Le bouddhisme tibétain en reconnaît
complètement l’importance à ce titre, dans les étapes
de son Livre des morts, ce qui implique l’accompagnement du mourant par
une personne éveillée. N’est-ce pas ce que vivent ceux qui
sont revenus des Near Death Experiences (N.D.E.), ces “ expériences
au seuil de la mort ” lorsqu’ils parlent d’une Lumière intense et
généreuse ?
Posons le postulat que la réalisation du sage
- l’Éveil - est la prise de conscience de la Conscience-énergie,
qui s’actualise totalement au moment de ce point virtuel vécu dans
sa dimension symbolique et psychique, dans l’existence même. Il s’agit
bien d’une expérience de mort psychique de l’ego. Si l’Éveil
est intégral, il n’y a pas de résidu. Dans ce cas, il n’y
aura plus de “ rêve de vie ”. C’est la libération, le Nirvilkalpasamadhi
de la tradition brahmanique, l’accueil du Nirvana, l’accomplissement de
la “ pensée de la non-pensée ” (hishiryo dans la tradition
japonaise) du “ libéré-vivant ” qui, dans la tradition bouddhiste,
ne se réincarnera plus. Philosophiquement, il demeure à tout
jamais dans l’univers nouménal, mais comment qualifier ce “ il ”
dont je parle ? “Ce dont on ne peut parler, il faut le taire” comme l’écrit
Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus Logico Philosophicus...
Certains libérés-vivants acceptent,
par compassion, de retarder leur immersion totale dans le Réel pour
aider les êtres qui souffrent de leur ignorance. On les nomme les
bodhisattvas dans la tradition orientale.
L’amour humain fondé sur le désir est
une manifestation de ce double processus de potentialisation et d’actualisation
de la Vie. Le désir est le moteur de l’attraction et de la répulsion,
du plaisir et de la souffrance, dont les éléments se superposent
sans recouvrir tout à fait l’actualisation et la potentialisation
existentielles.
Ce qui attire un être humain vers un autre être
humain, c’est ce qui semble lui manquer, mais ce qui, en fait, est potentialisé
chez lui. La notion de “ manque ” en psychologie des profondeurs est liée
à l’ignorance de la réalité ontologique. Pour le sage
paradoxalement tout est vide mais il ne manque rien.
Le point T d'existence
À un certain moment de son approfondissement,
le formateur d'adultes atteint ce que je nomme son “ point T d'existence
”.
Il s'agit d'un point d'équilibre dans le déséquilibre
de toute vie en acte.
* Équilibre entre le
corps et le mental.
* Équilibre entre la
raison et l'imaginaire.
* Équilibre entre la
pensée et le sensible.
* Équilibre entre le
spirituel et le matériel.
* Équilibre entre le
futur et le passé dans un présent recomposé.
* Équilibre entre la
temporalité et l'instantané.
* Équilibre entre le
groupe et la personne.
* Équilibre entre la
vie du dehors et la vie du dedans.
* Équilibre entre son
principe masculin (animus, yang) et son principe féminin (anima
, yin).
* Équilibre entre son
homo demens et son homo rationalis.
* Équilibre entre l'assomption
de l'ignorance absolue et celle de la vérité relative.
Évidemment, cet état T d'équilibre n'est qu'un point virtuel. Dans la vie réelle, l'existence cherche sans cesse à réaliser ce point T au cœur même d'un déséquilibre permanent de toute vie en acte. La confrontation aux désirs de soi-même et des autres, la rencontre des épreuves de réalité, les aléas des événements soudains, mettent en doute et relativisent toute certitude dans ce domaine. Néanmoins, le formateur d'adultes qui approche de son point T d'existence semble animer par un principe que je nomme “ le principe de sensibilité ”.
Le "principe de sensibilité".
On peut imaginer plusieurs façons de poser des
principes éthiquement valables en éducation. Hans Jonas parle
du "Principe de responsabilité" pour les citoyens du monde. Ernst
Bloch formule "le Principe Espérance" pour nous désenclaver
du fatalisme social. Freud exprime le “ Principe de Nirvana ”, le
“ Principe de plaisir ” dans son économie de l'énergétique
sexuelle. Personnellement j'énonce le “ Principe de sensibilité
” pour tout ce qui concerne les situations éducatives (René
Barbier, l’Approche Transversale, l’écoute sensible en sciences
humaines, Paris, Anthropos/Economica, coll. Exploration interculturelle
et sciences humaines, 1997, 357 p., voir le site de mon centre
de recherche CRISE et mon site
personnel à dimension poétique et anthropologique
).
Il comprend dix points-clés.
1) L’attentionnalité
plutôt que l'intentionnalité : s’enraciner dans l’attention
et la présence instantanée ; développer une vision
de reliance holistique, totalisante, complexe et processuelle en toute
situation. Critiquer tout projet qui bafoue l'unité du vivant.
2) La symbolique de la vie:
savoir exister selon la logique de l’échange symbolique dans l’instant
de la relation avec le monde et avec les autres : donner, recevoir,
rendre. Savoir “ Habiter poétiquement le monde ” (cf. Hölderlin
et Heidegger).
3) Vibrer : accepter
d’être affecté par ce qui est, sans a priori (beauté,
laideur, cruauté, bonté...).Le sourire de la Joconde est
magnifique, mais la forme hérissonnée du virus du sida est
également d'une beauté terrifiante.
4) Être son corps
: savoir observer le sensoriel et l’imaginaire (leurrant et créateur)
en soi comme chez autrui.
5)
Se libérer de la peur de l’inconnu et savoir jouer avec l’humour.
Comprendre le sens de l’improvisation mythopoétique comme dépassement
de l'angoisse de mort et création d'un être ouvert à
la vie.
6) Ne pas craindre d’entrer
dans l’émotion (rires, pleurs) quand elle se présente,
mais sans s’y attacher et sans renforcer le spectaculaire de l’émotionnel.
7) Réfléchir sur
la diversité de la vie en termes de bipolarité antagoniste
et d’approche paradoxale (comme nous le proposent aussi bien l'école
de Palo Alto que Stéphane Lupasco ou les sagesses chinoises traditionnelles).
8) Accepter inconditionnellement
l’autre dans une “ onde de compassion ” permanente, à découvrir
dans l'action, le comportement et l'attitude justes.
9) Partir du Principe de congruence
à l’égard de soi-même, s'ouvrant sur la médiation/défi
à l’égard des autres.
10)
Laisser venir à nous Le Grand Bleu :savoir vivre et méditer
dans le silence des grands fonds sans image ni concept, avant toute action
ou toute parole.
Approches de la sensibilité.
La sensibilité est à distinguer de l’émotion,
de la passion et du sentiment
On peut la définir très brièvement
par “ ce qui fait sens par tous les sens ”.
* le sens comme univers de significations existentiellement
incarné et non susceptible d’une explication, mais seulement d’une
compréhension multiréférentielle et transdisciplinaire
à partir d’une implication personnelle.
* le retour au corps et aux cinq sens, retrouver quotidiennement
“ la peau et le toucher ” (Ashley Montagu)
* la capacité d’être “ affecté
”, d’être touché affectivement, d’entrer en “ échoïsation
” émotionnelle (Jacques Cosnier)
* la capacité de comprendre l’autre et le monde
par co-naissance, par “co-naturalité” (J. Maritain) parce que nous
sommes faits de la même substance sous nos diversités, unité
du genre humain. Vers une vision holistique et reliée à la
vie.
* la capacité d’entrer dans un sentiment singulier
qui englobe mais dépasse l’émotion et les affects. Un sentiment
conçu comme schème intégrateur de tout dérangement
affectif, par changement de système de référence,
par décentration et faculté de resituer notre position dans
la relation perturbante (école de Palo Alto)
- pouvoir quitter le “ déjà connu
”, lâcher -prise, se “ libérer du connu ” (Krishnamurti)
- voir le neuf, ce qui surgit à chaque
instant, être dans la spontanéité naturelle (notion
d ’“ improvisation ” de Jean-François de Raymond et d’“ esprit neuf
” de Shunryu Suzuki)
- s’éveiller à la conscience
qui n’est pas “ conscience de ” (comme le pense Castoriadis dans la foulée
husserlienne) mais un état particulier de la psyché
qui est sans séparation avec le monde tout en étant capable
de distinguer les éléments d’un ensemble confus et de relier
les éléments qui semblent être dispersés. S'ouvrir
au “ sentiment océanique ” de Romain Rolland. Évaluer
justement l'opposition de Freud et l’“ écart ” de sa disciple Lou
Andréa-Salomé (dans “Carnet intimes des dernières
années” Seuil).
À partir de cette conception de la sensibilité,
trois métaphores sont à envisager :
- la métaphore de la paire de tenailles,
- la métaphore de la pierre,
- la métaphore de l’eau.
La métaphore de la paire de tenailles
Tout se passe comme si le “ principe de sensibilité
”, envisagé sous l’angle des sciences humaines, était tenu
et serré par une paire de tenailles dont les deux branches seraient
la psychologie et la sociologie, comprises dans leur propre évolution
historique.
- La psychologie part d’une rupture avec la philosophie
et le “ mentalisme ” de la fin du XIXe siècle. Elle s’inspire et
imite les sciences de la nature en génère la psychologie
expérimentale. Mais dès le début du XXe siècle,
on assiste à l'émergence de la psychanalyse (au début
elle se veut “ scientifique ” avec Freud). Pendant tout le XXe siècle,
la lutte entre psychologie clinique et béhaviorisme (sciences du
comportement) bat son plein. Fin du XXe siècle, c'est le retour
en force des neurosciences en psychologie et la mise à distance
de la psychanalyse (Jacques van Rillaer)
- La sociologie part d’une position “ scientifique
” avec Auguste Comte et Émile Durkheim qui a éliminé
Gustave Le Bon, François Le Play et Gabriel. Tarde, s’impose en
France avec Pierre Bourdieu qui récupère Max Weber et l’école
sociologique compréhensive allemande. Puis de nouveau, la contestation
recommence par l’“ histoire de vie ” (Daniel. Bertaux) et l’ethnographie
constitutive de l’école anglosaxonne (H. Mehan) et l’ethnométhodologie
(Harold Garfinkel, Alain Coulon). Aux Etats-Unis, le début de la
sociologie avait été marqué par l’Ecole de Chicago,
puis une éclipse avec deux courants fondamentaux “ la Suprême
Théorie ” de Talcott Parsons et l’“ empirisme abstrait ” des questionneurs
d’opinion (sondages) et “ quantophrénie ” (Pitirim Sorokin). Aujourd’hui,
s'affirment de plus en plus le “ retour du sujet ” (A. Touraine) et la
“ misère du monde” ou “ contre-feux ” (Bourdieu) : En somme, la
voix des acteurs, une ouverture vers l’interactionnisme symbolique. Mais
également la recherche du social dans les vies personnelles (Maurizio
Catani)
Cette double évolution croisée et complémentaire
manifeste l’ambivalence des sciences humaines dans son rapport au mystère
de l’être au monde, de la sensibilité humaine en particulier.
Il s’agit, principalement d’une méconnaissance d’une autre intelligibilité
de la place de l’homme dans le monde telle qu’elle est développée
en Orient et plus largement dans les cultures “ autres ”.
Il y a hégémonie paradigmatique de la
vision du monde occidentale. Par paradigme j’entends un ensemble cohérent
de propositions théoriques et méthodologiques dépendant
d’une vision du monde, d’une “ épistémè ”, à
soubassement philosophique, située historiquement et culturellement.
Cette considération nous oblige à envisager
deux métaphores et leur dialectisation nécessaire.
La métaphore de la pierre ou l’Occidentalisation
du monde
L’analogie avec la pierre est intéressante.
La pierre est une substance isolable, bien que susceptible
d'être collectée et quantifiée : le “tas de pierres”.
C’est une substance dure, capable de heurter et de
détruire. Elle constitue à la fois la première arme
de l’homme et son premier outil. Elle est l’instrument premier de sa volonté
de transformer le monde, de le dominer.
La pierre est dure et stable. Elle permet de donner
une assise à l’homme en lui fournissant ainsi une certaine sécurité
lorsqu’elle est assez vaste. Elle lui ouvre un abri (grotte). Elle le garantit
d’une certaine éternité de ses productions (sur cette pierre
je bâtirai mon église, dit la parole chrétienne à
partir de Pierre, le disciple du Christ).
Mais la pierre est également une substance
qui ne résiste guère aux à-coups climatiques. Par
grands froids ou par temps caniculaire, elle se brise. Elle a horreur des
extrêmes, des défis, des changements brusques et incompréhensibles.
À la longue elle devient grain de sable et son univers, un
désert.
Le paradigme sous-jacent à la métaphore
de la pierre et, du même coup, à l’Occidentalisation du monde
est celui de la fragmentation, de l’émiettement séparatif
de tout ce qui existe. L’analyse, est, de ce fait son moyen d’investigation
privilégié.
La métaphore de l’eau ou l’Orientalisation du
monde
L’eau renvoie analogiquement à toute une série
d’images.
L’eau c’est la substance radicalement reliée
et unifiée. Aucune vague d’un océan n’est “séparée”
de l’ensemble de l’océan.
Substance douce, que l’on peut capter, emprisonnée
dans un récipient ou encore que l’on peut détourner de son
cours naturel. Elle semble être docile et faible.
Substance de bien-être, indispensable à
toute forme de vie. Nécessaire à notre corps et à
la constitution même de notre vie dans une proportion considérable.
Substance réceptive qui accueille d’autres
éléments, d’autres liquides ou solides pour toutes sortes
de métissages, pour le meilleur et pour le pire. Songeons aux pollutions
de l’eau par les déchets.
Substance capable de tous les détournements
devant l’obstacle. Substance qui peut s’évaporer pour retomber sous
forme de pluies dans une autre région.
En fin de compte substance plus qu’indocile et parfois
tranchante lorsqu’on veut la canaliser, la dompter : songeons au raz-de-marée,
aux déluges de toutes sortes, comme aux jets d’eau aussi fins
qu'un laser et qui peuvent fendre un bloc de béton.
En Orient, la métaphore de l’eau est très
souvent utilisée dans les textes canoniques du Taoïsme ou du
Bouddhisme. Rappelons l’épisode célèbre où
Confucius rencontre ce vieillard qui, de l’autre berge d’une rivière
en crue, décide de traverser le fleuve. Il disparaît dans
les tourbillons. Confucius et ses disciples pensent qui en est mort quand
le vieillard réapparaît soudain sur l’autre berge. Confucius
l’interroge en lui demandant comment il a fait pour s’en sortir. Le vieil
homme (Lao-Tseu ?) répond qu’il a simplement suivi le cours du fleuve,
plongeant avec les tourbillons, resurgissant avec les pentes naturelles
du fleuve.
Le paradigme sous-jacent à la métaphore
de l’eau est celui de la capillarité. Elle implique une vision du
monde constituée de réseaux interactifs où chaque
élément ne peut se comprendre que par son insertion dans
une totalité dynamique, un champ de relations et une prise de conscience
d’un autre ordre que “ la conscience de ”.
Cette vision du monde a été développée
depuis des millénaires par les peuples d’Orient, par les peuples
d’Afrique, par les peuples amérindiens, à travers des mythes
et des symboles animant les multiples dimensions de la vie quotidienne.
Les Indiens d’Amérique du nord en sont de subtiles représentants
comme le montre magnifiquement Téri Mc Luhan dans son livre Pieds
nus sur la terre sacrée.
Dialectique nécessaire des deux métaphores
Il me semble que l’épistémologie nouvelle
en Occident comme en Orient doive passer par une dialectique des deux métaphores
précédentes en sciences humaines. Sinon la catastrophe nous
attend. Dernièrement dans la région altaïque en Russie,
des ingénieurs décident de construire un barrage en détournant
une rivière, en construisant un lac artificiel, sans tenir compte
des populations autochtones qui vivent de la chasse et de la pèche.
Ils détruisent ainsi leur culture et les réduisent à
n'être que des vagabonds misérables. On connaît également
ce qui dit E. Morin de l’histoire semblable des indiens Kris au Canada
dans Terre-Patrie.
À l’efficacité occidentale à
tout prix, nous devons substituer le sens symbolique et la solidarité
communautaire à l’échelle de toute la planète. Des
ethnopsychiatres comme Tobie Nathan en sont conscients et utilisent les
mythes, les symboles et les techniques du corps des cultures traditionnelles
dans leurs actions psychothérapeutiques, pour soulager les souffrances
des personnes déculturées de nos régions.
On imagine ce que serait cette dialectique de la pierre
et de l’eau en éducation :
- Donner une stabilité et un cadre symbolique
pertinent à toute action éducative
- Accepter de tracer des voies et de changer, en partie,
le monde, dans une action communautaire élaborée collectivement.
- Être sensible aux cultures, aux réactions
individuelles et collectives, qui, peut-être, cachent une richesse
insoupçonnée et valable pour tous.
- Accepter de faire des détours, refuser la
ligne droite.
- Prendre en considération une temporalité
et un sens de l’espace “ autres ”.
- Reconnaître et accepter de vivre, non seulement
avec la rationalité qui nous fonde, mais également avec notre
imaginaire et nos mythes.
- Rester souple avant de devenir dur et stable. Savoir
“ lâcher prise ”.
- Penser le ciel et la terre, le cerveau gauche et
le cerveau droit, dans notre vision du sens de la vie.
4. Ce que les enseignants de la pure culture ne comprennent pas
Hérauts du savoir savant disciplinaire et de
la culture lettrée, de grands féodaux arment leurs mousquetons
depuis une quinzaine d'années en direction des pédagogues
et des élèves de banlieue et d'ailleurs, ces sans-culottes
de la culture. Ils n'imaginent jamais que la parole magistrale absolue
qu'ils tiennent devant leurs ouailles, n'est peut-être que le reflet
d'une fascination inconsciente et narcissique pour le son de leur propre
voix. À celle-ci répondent, d'une manière redondante
chez leurs élèves, le psittacisme inconscient, l'indifférence
narquoise, l'incompréhension totale, ou l'agressivité frontale
comme forme de résistance. Il y a plus de quarante ans que les travaux
des sociologues du Centre de sociologie européenne ont démontré
la vanité de la transmission du savoir par les méthodes magistrales.
Il y a plus d'un siècle que les mouvements pédagogiques tentent
de répondre difficilement à cet échec. Mais rien n'y
fait. Les antipédagogues s'obstinent à calomnier ceux qui
cherchent une solution à l'échec scolaire. Il n'ont que le
mot sacré de “ culture ” (lettrée) à la bouche : c'est
leur hostie ! Comme les Catholiques de l'Inquisition, ils veulent imposer
leur foi à l'ensemble de la communauté humaine, éventuellement
par la force. Ils oublient que les gnostiques ont su déjouer cette
stratégie impérialiste par une contre-stratégie silencieuse
très efficace, comme l'a bien montré Jacques Lacarrière.
Grands admirateurs des textes de la tradition légitime
de la culture, les antipédagogues se réfèrent, plus
ou moins consciemment, à la tradition du texte sacré, telle
qu'elle se donne à voir dans les grandes religions du Livre. Derrière
leur défense de l'identité française, voire européenne,
nous trouvons celle d'une philosophie religieuse ancestrale en Occident.
Dans sa volonté de puissance intellectuelle,
Alain Finkielkraut, un des chefs de file de cette tendance intellectualiste,
au cours d'une conférence à Paris le 30 mars 2000, critique
violemment un livre de Philippe Meirieu et Marc Guiraud (“ L'école
ou la guerre civile ” Plon). Il feint de croire que ces auteurs veulent
la destruction de l'école et la négation de la culture générale,
ce qui est un contresens et une attitude de mauvaise foi. Il oublie de
citer un autre livre de Philippe Meirieu, plus récent, qui remet
les pendules à l'heure. Je veux parler du livre intitulé
“ Des enfants et des hommes. Littérature et pédagogie. 1.
La promesse de grandir ” (ESF, 1999). Dans cet ouvrage Philippe Meirieu
insiste sur l'importance de la littérature à l'école
pour intégrer les diversité des valeurs culturelles qui font
sens en éducation. Nous sommes à l'opposé de la représentation
naïve (est-elle si naïve que cela ?) d'Alain Finkielkraut à
propos des pédagogues destructeurs de culture cultivée. Je
n'ai jamais rencontré de pédagogues modernes incultes. Je
n'ai pas entendu la moindre insulte à l'égard de la culture
savante et universelle dans leur bouche. La plupart des enseignants qui
s'y consacrent sont de grands lecteurs, très ouverts sur le monde.
Souvent, par leur pratique compréhensive, ils font passer ce goût
de la lecture à leurs élèves. Cela arrive aussi
aux amis de Finkielkraut et je m'en réjouis. Je sais que Jean Lescure
et les jeunes poètes de son temps, suivaient avec passion les cours
de Gaston Bachelard à la Sorbonne. Qui n'a pas été
touché dans sa libido sciendi par les cours de Vladimir Jankélévitch
ou par ceux de Gilles Deleuze ? Je ne pense pas que nous puissions vivre
dans un monde sans histoire reconnue, sans culture générale
affirmée. Nous avons un devoir de mémoire à transmettre,
mais comment réussir cet exploit aujourd'hui : c'est l'enjeu de
la pédagogie moderne.
Certes, un ouvrage récent de Marie-Danièle
Pierrelé (“ Pourquoi vos enfants s'ennuient en classe ” (Syros,
1999), préfacé par Philippe Meirieu, très
critiqué par Alain Finkielkraut lors de la conférence précitée
(note 1), propose de réduire les heures de cours magistraux
consacrés à la culture cultivée au profit d'heures
d'écoute et de pratiques liées à l'intérêt
quotidien des enfants dans leur contexte actuel. Mais ce n'est pas pour
abandonner la culture, simplement pour la réarticuler, voir dans
la critique, avec la modernité et la situation réelle de
chacun. Si Alain Finkielkraut avait, une fois dans sa vie, enseigné
durablement dans une université de la périphérie de
la capitale, et pas seulement à l'École Polytechnique, il
saurait qu'on ne peut plus faire passer la Culture universelle selon les
règles qui prévalent encore dans les classes préparatoires
aux grandes écoles. Les jeunes moniteurs de l'enseignement supérieur
commencent à s'en apercevoir, au sein de leur formation universitaire,
dans les Centres d'Initiation à l'Enseignement Supérieur
(CIES), comme je l'écoute chez eux aujourd'hui en tant que professeur.
On peut le déplorer, mais c'est un fait qui nous oblige à
inventer une pédagogie différente. Elle n'en est pas moins
rigoureuse et elle nous demande beaucoup plus d'énergie et de temps.
Mais, plus encore, une pédagogie de ce type implique, nécessairement,
une réflexion sur la citoyenneté. Non d'une façon
purement abstraite, mais dans une pratique conflictuelle et risquée.
Car rien n'est gagné d'avance. La force de certains médias,
de certaines idées maffieuses, qui diffusent des idées-forces
concernant l'argent facile, le sexe et la reconnaissance sociale par la
politique spectacle, en somme “ la montée de l'insignifiance ” (C.
Castoriadis), n'arrêtent pas d'être combattus par la
pratique difficile, voire dangereuse, de la pédagogie active.
5. La notion de “ structure de vie formative ”.
L’éducateur ou le formateur d’adultes commence
par créer un état de confiance et de convivialité
dans le groupe dont il est responsable. Il doit inventer une “ structure
de vie ” avec la participation de tous. Sans son institutionnalisation,
aucun échange symbolique ne peut se développer avec inventivité.
La notion de “ structure de vie ”, proposée
par Daniel J. Levinson, me semble un concept clé, à l’heure
actuelle, tant en formation d’adultes qu’en formation initiale. J’ai toujours
moi-même été soucieux, dans les groupes de “ recherche-formation
existentielle ” que j’ai menés, de me centrer sur cette question.
Dans son ouvrage The seasons of Man’s Life,
analysé par la Canadienne Renée Houde, D. J. Levinson définit
la structure de vie comme le schème sous-jacent de la vie d’une
personne donnée en un temps donné. Plus particulièrement
référée au sens de la vie des adultes, la structure
de vie comprend les relations de travail et autres éléments
de la vie professionnelle, les relations amoureuses (le mariage, la famille),
la relation à soi-même (les expériences corporelles,
les loisirs et la récréation, la solitude), les rôles
dans les divers contextes sociaux. Ces composantes peuvent être centrales
ou périphériques suivant qu’elles sont plus ou moins significatives
pour le “ self ” en drainant une certaine part d’énergie et de temps
pour la personne concernée. Pour Levinson, le concept de “ structure
de vie ” est centré sur la frontière entre le self et le
monde. Il est possible de la considérer sous trois aspects :
- L’aspect socioculturel de l’individu (classe sociale,
religion, ethnie, race, famille, système politique, structure de
travail, conditions et événements particuliers comme la crise
économique de 1929, la Guerre, les mouvements de libération).
- L’aspect des dimensions du “ self ” (transactions
avec l’environnement : désirs, conflits, anxiétés,
etc., ou mise à l’écart).
- L’aspect de la participation dans le monde
à travers les divers rôles joués (citoyen, travailleur,
patron, amant, mari, père, membre de telle association etc.,).
La structure de vie d’une personne change par déplacement
d’une des composantes du centre vers la périphérie, des investissements
personnels (ou inversement), par sa disparition ou sa métamorphose
brutale. Levinson identifie deux sources principales de changement d’une
structure de vie : la maturation de la psyché et du corps humain
et les figures de base de la société. Elle évolue
à travers une séquence standard de périodes ou de
phases.
En reprenant certaines des composantes de la structure
de vie de la “ saison ” du jeune adulte dans sa phase novice (entre 17
et 33 ans), et en les élargissant, nous pouvons inventer un modèle
de “ structure de vie formative ” susceptible d’intéresser les enseignants,
les éducateurs et les formateurs d’adultes. Il comprendra les éléments
suivants :
- Le rêve de vie conçu comme “ Principe-Espérance
” (Ernst Bloch) que l’individu entretient avec le monde. Qu’espère-t-il
faire de sa vie professionnelle, amoureuse, sociales, culturelle,
etc.
- La relation à un mentor doté de qualités
humaines, relationnelles et intellectuelles évidentes, c’est-à-dire
à une personne qui fait référence pour la direction
de vie du sujet, en particulier dans le rapport à sa propre formation.
Le formateur d’adultes ou l’enseignant, sur ce point, devrait pouvoir se
porter candidat. Sans doute ce mentor a-t-il une certaine ressemblance
avec le “maître” d’enseignement tel que le conçoit Dany-Robert
Dufour (Dany-Robert Dufour, Tractacus pédagogico-philosophique (éléments),
in Philosophie du langage, esthétique et éducation, (en
coll.), coord. D-R.Dufour et P.Berther, Paris, L’Harmattan, 1996, 41-50.)
.
- La relation à un groupe de soutien
(les parents, les amis proches) avec lequel le sujet peut échanger
et sur lequel il peut s’appuyer matériellement et symboliquement.
- La relation à un groupe de pairs (le
groupe-formation), à son degré de cohésion, à
son affectivité, à son emprise et à son influence
positive et négative.
- Le rapport au savoir enseigné, au contenu
de la formation et aux méthodes pédagogiques comme aux qualités
humaines du formateur.
- L’environnement institutionnel du groupe-formation
(les espaces architecturaux et relationnels, conviviaux et culturels qu’offre
l’institution de formation).
Cet ensemble de composantes d’une structure de vie
formative détermine un imaginaire implicationnel plus ou moins
prégnant pour le formé. Le formateur, en tant qu’animateur,
doit en tenir compte et le développer sans cesse s’il veut obtenir
une efficience pédagogique. Cet ensemble imaginaire doit être
écouté et compris selon une logique à trois dimensions
(pulsionnelle, sociale et sacrale) comme je tente de la théoriser
sous le nom d’“ approche transversale ” depuis de nombreuses années.
Mais le concept d’“ imaginaire collectif ” articulant spécifiquement
l’imaginaire social et l’imaginaire personnel, construit par Florence Giust-Desprairies
dans son livre sur une école nouvelle, L’enfant rêvé,
est également de toute première importance à cet égard
(Florence Giust-Desprairies, L’enfant rêvé. Significations
imaginaires d’une école nouvelle, Paris, A. Colin, 1989, 218
pages. ). Plus globalement c’est à la problématique de la
multiréférentialité élaborée au
fil des années par Jacques Ardoino que se réfère une
éducation pour notre temps (Jacques Ardoino, Education et politique,
propos actuels sur l’éducation II, Paris, Gauthier-- Villars,
1977, réed. chez Anthropos, 1999 et (avec René Barbier) L’approche
multiréférentielle de l’éducation et de la formation,
Pratiques
de Fomation/Analyses, université Paris 8, Formation Permanente,
n°25-26, avril 1993. ).
La question de la Connaissance en Éducation
La question de la Connaissance en Éducation
pose comme postulat quatre types de rapport au monde et concerne
complètement le formateur d'adultes comme homme à venir :
- Le Savoir pratique lié à l’épreuve
de réalité, au monde concret, aux sensations, fondé
sur une expérience vécue et capitalisant le “ connu ”.
- Le Savoir savant qui théorise l’observation
des faits en fonction d’un capital scientifique déjà
connu et propose des modèles d’intelligibilité rationnelle
et, si possible multiréférentielle, de la complexité
du monde (J. Ardoino).
- La Connaissance poétique qui exprime
l’épreuve du monde des faits à partir d’une sensibilité
ouverte et l’amplifie par la truchement d’un imaginaire radical (C. Castoriadis),
développant ainsi, sans cesse, le champ symbolique d’une culture
donnée.

NOTES
note 1 : Alain Finkielkraut vient de sortir un livre intitulé
Une
voix vient de l'autre rive, Paris, Gallimard, avril 2000, 145 pages,
qui reprend les thèmes principaux d'une conférence du 30
mars 2000, prononcée dans un grand centre culturel de Paris,
et consacrée à "l'Europe, victoire ou défaite de la
raison", peut-être de manière moins cruelle, et encore
! mais tout aussi partiale. Dans un chapitre central, qu'il intitule "la
rédemption pédagogique" (ch.4), il s'en prend expressément
à Philippe Meirieu (p.77 et suivantes) qu'il accuse de vouloir
détruire la culture cultivée au profit d'une sorte d'hétérogénéité
proclamée liée à l'école procédurale
et non plus essentielle. Une école où "l'autorité
est déboulonnée" et où "la verticalité canonique
est abolie au profit de l'horizontalité interactive" (p.81). Il
se fait, du même coup, le défenseur exclusif de l'utilisation
exemplaire de la Shoah (dans son chapitre VI sur "l'art à Terezin").
Cet avatar du Grand Inquisiteur d'un nouveau genre prétend avoir
le fin mot de l'Histoire et utilise sa langue de bois pour excommunier
tous ceux qui, en référence avec une conception de la démocratie
intrinsèque à la pédagogie, voudraient prendre des
exemples dans les formes terrifiantes de l'Holocauste. Il est faux de faire
croire que Philippe Meirieu proposerait comme maxime de l'éducation
"Enseigner après Auschwitz, enseigner contre Auschwitz, c'est permettre
et non transmettre" (p.118). Finkielkraut ne veut pas comprendre ce que
disent les pédagogues. Heureusement, on peut apprécier Jankélévitch,
Hannah Arendt ou Levinas, comme Alain Finkielkraut, et être à
l'opposé de sa conception grandiloquente de la culture élitiste.
Il rappelle justement, dans son dernier chapitre, que René
Char, un poète que j'aime particulièrement, a été
conduit à réduire la nuance de sa sensibilité au profit
d'une centration sur l'action efficace pendant la guerre. René Char
en voulait aux bourreaux nazis d'avoir réduit ainsi pour un temps,
la richesse et la complexité de sa pensée à une simple
raison binaire. Je me demande si Finkielkraut ne conduit pas à la
même aporie les pédagogues qui refusent de revenir à
l'Ancien Régime de l'éducation. À propos de cette
polémique voir sur internet "pédagogie et culture":
http://www.barbier-rd.nom.fr/PedagoCulture.html)