René Barbier (CRISE-LEC) (1)
Avant-propos
Il y a presque vingt ans que je me suis mis à
l'ordinateur. À l'époque, c'était un PC "Tandy 1000"
et le disque dur n'était que de 127 Ko ! Aujourd'hui, mon simple
agenda électronique comporte plusieurs mégaoctets. Sans doute
ai-je eu l'intuition que cet instrument technologique allait bouleverser
les attitudes et les comportements des intellectuels de la fin du XXe siècle.
Dès 1998, j'ai créé plusieurs sites WEB, dont celui
du Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social
et l'Éducation (CRISE) parce que je savais, encore une fois,
que nous étions avec Internet à la veille d'une révolution
culturelle. Beaucoup de personnes vont vouloir se former et s'informer
tout en travaillant.
En Sciences de l'éducation, de très
nombreux étudiants sont déjà engagés dans la
vie active. Ils ne pourront pas tous se déplacer facilement pour
aller à l'université. Par ailleurs, nombreux seront les individus
qui arriveront à l'âge de la retraite en ayant une culture
suffisante et un potentiel de vie encore très riche. Le besoin de
communiquer ne peut aller qu'en se développant à un niveau
international. Le WEB le permettra, en partie, s'il n'est pas laissé
aux seuls technologues et commerciaux. Il existe de plus en plus un "culte
internet" qu'il faut savoir diagnostiquer et critiquer .
Les éducateurs, les psychosociologues, les
chercheurs en sciences humaines doivent s'intéresser à Internet
pour en faire un instrument de réelle communication humaine où
le "présentiel" et l'esprit critique ne sont pas absents, mais au
contraire, constituent un élément essentiel de tout cursus
en ligne.
Mais, attention ! Ne raisonnons pas comme Alain Finkielkraut
(2). Il ne s'agit pas d'être fasciné, gourouisé par
ce nouveau média, comme il semble le prétendre. Restons proches
du réalisme pédagogique du philosophe Michel Onfray
et de son "anti-manuel de philosophie (3). Laissons-nous la possibilité
de constater ce que nous pouvons en tirer sur le plan éducatif.
La portée de l'enseignement en ligne : Quelques chiffres
Nous devons nous rendre compte de l'explosion actuelle
de ce phénomène d'enseignement à distance par internet
que la France n'aborde sérieusement que depuis deux ou trois ans.
Tant de questions restent à traiter, la plupart sont tout simplement
humaines et sociales et non techniques.
Un des grands consultants américains Peter
Drucker évalue les obstacles à la formation à distance
et reste très prudent quant à son réel impact (4).
Je pense qu'il a raison si nous, éducateurs, nous restons en deçà
de cette révolution technologique. Actuellement, en Europe, la concurrence
dans les Formations à distance (FOD) commence à battre son
plein et les marchands sont au rendez-vous.
Le Massachusetts Institute of Technology a mis
ses cours en ligne (plus de 2000) gratuitement pour attraper le client.
Chaque internaute peut les consulter mais pour être diplômé
du MIT, évidemment, il faut se faire inscrire aux cours, ce qui
est très cher. Malgré tout, pas aussi cher que si l'étudiant
devait venir faire un MBA aux Etats-Unis (frais d'inscription plus frais
d'hébergement). À l'université de Maryland, par exemple,
un MBA en ligne coûte 25000 dollars en deux ans alors que cela revient
souvent à plus de 80000 dollars par an habituellement. À
l'université de Floride, un MBA coûte moins cher en ligne
sur deux ans : 30900 dollars (27 mois de cours) dont 26500 en frais d'inscription
et d'éducation et 1850 en frais de livres et matériels, au
lieu de 48161 dollars dont 12450 en frais de logement et de nourriture
sur le campus. Aux USA plus de 1,4 million d'étudiants se
forment sur le Net en 1997-98.
Aujourd'hui, ils sont plusieurs millions d'après
le département américain de l'Éducation. Merryl Lynch
affirme qu'ils seront 2,2 millions l'an prochain, contre 770000 rien qu'en
deuxième et troisième cycles (5) . Des diplômes sont
délivrés entièrement sur la Toile. Soixante-quinze
pour cent des universités américaines publiques et privées
sont déjà présentes en ligne. On peut s'inscrire à
plus de 6000 cours accrédités par les autorités compétentes.
Le taux moyen de réussite est de l'ordre de 60 %, semblable à
celui des universités traditionnelles.
Le Vice-président de l'université de
Phoenix (UOP, Arizona) qui accueille 80000 étudiants sur ses campus
et en instruit 20000 en ligne, affirme : "L'étudiant type âgé
de 18 à 22 ans compte pour moins de 20 % de la population étudiante.
Les autres, la majorité sont des adultes qui travaillent à
plein temps et souhaitent en milieu de carrière compléter
leur formation. Pour eux, le modèle d'enseignement traditionnel
ne colle plus (6).
L'université de Phoenix fut une des premières
à se lancer en ligne dès 1989. Dès 1998 la Concord
University of Law de Californie a créé un Juris Doctor Degree
sur le Web (7). Du Québec à Dar es-Salam les e-facs sont
instituées, dans tous les domaines du savoir et du savoir-faire.
Une université privée (www.u3k.fr) dispense déjà
des cours au choix de droit par les meilleurs professeurs des grandes universités
françaises. Chaque cours coûte de 100 à 150 francs
de 3 à 6 heures. Les actions des sociétés de e-learning
en bourse sont les seules à ne pas avoir suivi le Nasdaq dans sa
chute récente concernant le e-business. Plusieurs projets de licence
à distance en sciences de l'éducation sont en cours actuellement,
avec la participation du CNED et des universités Lyon 2 et Rouen.
Sur ce plan, Paris 8, naguère universités
pédagogiquement d'avant-garde, se laisse distancer. Il existe déjà
des Formation à distance (FOD) dans les universités de Limoges,
ou de Nantes, comme au CNAM (10000 inscrits en ligne avec une hausse de
50% par rapport à l'année dernière . Le danger est
grand de voir les nouveaux étudiants "partir" (tout en restant dans
leur pays natal) vers les Etats-Unis, Le Canada ou l'Extrême-Orient
dans les années à venir, pour obtenir des diplômes
de grandes universités très cotées. Comme le remarquait
Jack Lang, notre ministre de l'éducation nationale, lors du Colloque
européen sur l'enseignement supérieur à distance à
la Sorbonne en 2000, "Il sera trop tard, demain pour défendre une
conception différente de l'enseignement, la nôtre, celle du
service public" (8) .
Une licence en Sciences de l'éducation en ligne à l'Université Paris 8 ?
Une opportunité.
Je me demandais comment commencer à réaliser
un cours en ligne lorsque le DESS "multimedia" de l'université Paris
1, dirigé par Bernard Darras, m'a ouvert une porte. Bernard Darras
cherchait un terrain de réalisation pour une de ses "micro-agences"
en e-learning. La micro-agence en question cherchait plusieurs cours à
mettre en ligne en créant la charte graphique et toute la structure
numérique. Bernard Darras a accepté de mettre sa structure
pédagogique gratuitement, pour la première année,
à la disposition du département des sciences de l'éducation
de notre université Paris 8. L'idée me paraissait très
intéressante par la créativité qu'elle impliquait.
Je savais que tout engagement pédagogique dans ce projet allait
être coûteux en temps et en énergie. J'ai donc demandé
à un maître de conférences, Christian Verrier, responsable
de la formation de licence en sciences de l''éducation, dont je
connais l'implication éducative, et avec qui je m'entends suffisamment
pour ne pas être paralysé par des querelles intestines et
bureaucratiques, s'il voulait jouer le jeu risqué d'un cours disponible
à l'ensemble de la communauté des internautes francophones
de la planète. Ensemble, nous nous sommes mis à réfléchir
pendant une année avec l'équipe du DESS qui comprenait :
un informaticien, une infographiste, une documentaliste, une historienne
de l'art et une spécialiste en sciences de l'éducation titulaire
d'un doctorat.(9)
Nous avons écrit, spécialement, plus
de 150 pages chacun. Nous avons participé à de multiples
réunions de travail, aidés par un professeur associé,
professionnel de haut niveau, de l'université Paris 1 (Claude Lemmel).
Un résultat encore partiel
Nous avons eu un souci à la fois de compréhension
pédagogogique, personnelle et collective, et un point de vue esthétique
dans la réalisation de ce projet. Nous n'avons pas oublié
le "présentiel" puisque un tiers des cours sont en face à
face à l'université Paris 8.
Le résultat de l'action se trouve désormais
sur le site web des Sciences de l'éducation , à titre expérimental,
pour deux cours en ligne offerts aux étudiants de licence qui voudront
y participer dans les limites d'un quota nécessaire à
cette pédagogie. Dans la foulée, et pour pouvoir continuer,
éventuellement, à construire la totalité d'une licence
de sciences de l'éducation en ligne, nous avons répondu,
avec les responsables du DESS de l'université Paris 1, à
un appel d'offre du ministère concernant les campus en ligne. En
effet, le DESS de Paris 1 ne peut, indéfiniment, nous offrir ses
services sans un minimum de dédommagement correspondant aux investissements
en prestations spécialisées et en matériels informatiques
nécessaires.
Malheureusement, pour cette année (2001-2002),
notre projet n'a pas été retenu. Il nous faudra donc différer
le prolongement de notre expérience.
Elle n'est pas simplement une innovation pédagogique
mais une véritable "recherche-action" en éducation universitaire,
instituée dans le cadre du groupe de recherche sur la pédagogie
de l'enseignement supérieur animé par Christian Verrier (CRISE-LEC).
Nous la considérons, en effet, comme une recherche portant sur une
action et nous avons l'intention d'en poursuivre la réflexion sur
le plan scientifique pour déterminer la portée et les limites
de la mise en ligne d'un enseignement universitaire en sciences humaines
d'un bon niveau théorique.
Les limites déjà reconnues à l'enseignement universitaire en ligne
Dans notre discipline (les Sciences de l'éducation)
nous pouvons déjà pointer les limites de l'enseignement à
dimension théorique en ligne.
Premières limites aperçues
1°) l'Enseignement Universitaire
en Ligne (EUL) suppose des étudiants motivés,
dotés d'un ordinateur branché sur internet (ou pouvant y
accéder) et du temps pour la formation. Ce sont plutôt des
étudiants salariés, plus âgés que la moyenne,
ou éloignés de l'université, que ce type d'enseignement
intéresse particulièrement. On imagine également qu'il
pourrait concerner tous les étudiants dotés d'handicaps physiques
et hospitalisés.
2°) L'EUL demande un personnel
d'enseignement supplémentaire, principalement un ou plusieurs
tuteurs, médiateurs de savoir et de savoir-faire entre l'étudiant
et l'enseignant. Dans le cadre actuel de l'enseignement universitaire,
on voit la difficulté de recrutement puisqu'il n'existe pas encore
de statut spécifique pour ce type de fonction. Pratiquement, c'est
le règne de la "débrouille", de la "métis" grecque,
avec des étudiants de troisième cycle ou de jeunes chercheurs
membres de laboratoires. Il est vraisembable que cette pratique n'aura
qu'un temps.
3°) L'EUL implique, pédagogiquement,
une bonne partie d'activité en "présentiel". Nous
avons décidé que la proportion serait de 3/10 dans nos cours
en ligne à l'université Paris 8. Pour beaucoup de thuriféraires
de la e-formation, il n'est pas besoin de présentiel ou très
peu. D'ailleurs, le présentiel est difficile à mettre en
œuvre lorsque les étudiants sont situés dans des lieux éloignés
de l'université. Cette conception de réduire exagérément
la coprésence physique des étudiants et des enseignants est
directement liée à l'idéologie religieuse d'internet.
(voir plus loin)
4°) L'EUL en sciences de
l'homme et de la société est plus difficile à diffuser
qu'en sciences physiques, chimiques, biologiques ou mathématiques.
Le corpus théorique prête encore largement à discussion
et demande beaucoup de finesse dans la présentation. Les concepts
sont souvent d'un haut degré d'abstraction intellectuelle, peu propices
à la mise en ligne sans feed-back permanent. La construction graphique
animée est plus difficile. Les textes, toujours courts dans un enseignement
en ligne, doivent être redécoupés avec les risques
d'un écrasement du style propre à l'auteur (essayez donc
de "découper" un passage d'un texte théorique de Pierre Bourdieu
!). L'abstraction théorique empêche toute tentative de produire
une "loft-conférence" dont la platitude du sens commun sans bon
sens éloignerait immédiatement les étudiants cherchant
une connaissance plus élaborée.
5°) L'EUL à dimension
clinique (par exemple "psychologie clinique de l'éducation") est
une gageure. La clinique suppose qu'une relation étroite
s'institue entre un sujet et un chercheur, entre un malade et son médecin,
entre un travailleur social et son client, entre un pédagogue et
son élève. Elle demande du temps, de la présence et
de la confiance éprouvées réciproquement, de la patience.
Le contraire de la vitesse propre à internet. Elle recherche la
réalité de l'interaction humaine qui passe nécessairement
par le conflit assumé et travaillé. Elle débouche
sur une dimension d'opacité et d'altérité inéluctables
de toute relation humaine, le contraire de l'idéologie de la transparence
si prônée dans le culte d'Internet.
6°) L'EUL à dimension
de création véritable me semble également difficile
à mettre en ligne. Une pratique d'écoute et de création
poétiques en éducation comme je la réalise dans mes
cours à l'université de Paris 8 me paraît quasiment
impossible à produire sur le Net. Il me semble qu'une tentative
de ce genre tomberait rapidement dans la gadgétisation des séminaires
de "créativité" à la mode dans les entreprises.
La limite absolue : la mythologie sacrée d'Internet
Le plus grand danger de l'enseignement universitaire
en ligne serait de tomber dans cet effet de mode : le "culte de l'Internet"
(Philippe Breton)(10) . Examinons de plus près cette nouvelle
dimension religieuse de la technologie du Web.
Philippe Breton souligne très nettement les
trois courants actuels concernant Internet.
- Un courant technophobe qui le rejette complètement
et sans discussion. Laissons ce courant de côté car il n'est
pas dans la vie.
- Un courant qui le conçoit comme un outil
formidable et très puissant de notre temps, mais sans plus (11).
- Un courant quasiment religieux et prophétique
qui fait d'Internet la Voie vers un autre type de civilisation et d'Humanité,
bien formulée, en termes positifs, par Pierre Lévy dans sa
Word philosophie" (12) . Pour Philippe Breton, ce deuxième courant
gagne de plus en plus du terrain.
-
Le courant mystique d'Internet
en 15 points.
C'est un courant complexe qui unifie plusieurs sources
déjà anciennes. Celle qui vient de l'ancienne contre-culture
américaine des années soixante, celle qui embraye sur le
Nouvel Age et ses ouvertures vers des spiritualités orientales à
la mode, celle qui prolonge l'idéologie de la toute-puissance de
l'homme numérique et du monde ordonné de l'ordinateur. Plusieurs
grands traits dominent cette sacralisation de l'Internet que Alain Finkielkraut
et Paul Soriano n'ont pas hésité à nommer "Internet,
l'inquiétante extase" . Bornons-nous à les énoncer
présentement sans les analyser complètement dans le cadre
de cette communication.
- La peur du conflit et
l'harmonie à tout prix
- Le tabou de la rencontre directe
et notion d'identité "à la carte", fluide et éphémère
(P.Soriano)(13)
- La mondialisation des esprits dans l'instantanéité
du réseau Internet
- L'"adieu au corps"
(David Le Breton) et la séparation physique nécessaire
(14)
- L'isolement géographique
contre la solitude existentielle
- La "transparence" (P.Breton)
comme clé de voûte et la pensée dichotomique et manichéenne
- La liberté absolue
et "fatale" (Alain Finkielkraut): la folie versus démocrate
(Dany-Robert Dufour) : l'alliance libérale-libertaire du Net et
du Marché capitaliste
- Le refus du tiers et
de l'intermédiaire superflu
- Le corps-machine imaginable
sans peur et sans reproche
- L'interconnexion permanente
contre la parole incarnée: par la diffusion des "formes" et de l'information
- La rationalisation démesurée
et l'imaginaire du code ("la violence structurale du code" dont
parle Jean Baudrillard)(15)
- Le culte de la vitesse (Paul
Virilio) et de l'idéologie de la jeunesse (jeunisme)
- La perte de l'intériorité
au profit de la spectacularisation de l'intime ("loft story")
- La victoire de Platon sur
Aristote (le réel n'est pas mieux que le virtuel)(16) .
- Le triomphe posthume de la
noosphère de Pierre Teilhard de Chardin sans le Point Oméga
trop ouvertement porté par la mystique chrétienne.
Pour une critique lucide de la mystique Internet
Tous les points précédents sont évidemment
exagérés, extrapolation d'une tendance que dégagent
sociologues et philosophes mais qui n'est pas inéluctable. "La lucidité
est la blessure la plus rapprochée du soleil" écrit René
Char. Pour ma part, j'insisterai sur un sens de l' éducation en
ligne dans l'ordre de la complexité par :
Le passage réciproque et interférentiel
de la sphère "séparation……interconnectivité"
A la sphère
" présence……..reliance"
Ce sens de l'éducation suppose une profonde
évolution de notre façon de concevoir notre rapport au monde,
aux autres et à soi-même (17) .
Traduisons cela par un graphe

L'EUL nous oblige à repenser notre rapport à
l'outil électronique et à nos méthodes d'enseignement.
Pour ne pas tomber dans la mystique d'Internet, il nous faut distinguer
deux monde : le monde numérique et le monde
humain.
Le monde numérique est
celui du principe de séparation physique des internautes, isolés
devant leur ordinateur (même quand ils sont dans un cybercafé
!). À la limite, la rencontre humaine réelle ne les intéresse
plus ou leur fait peur. L'autre principe est l'interconnectivité
en permanence, même dans la rue, chez ses amis, en vacances. Le tout
régi par une pensée de la transparence en blanc ou noir,
en O ou 1, suivant une logique complètement dichotomique qui exclut
la complexité, l'ambivalence et l'équivocité.
Le monde humain, au contraire,
demeure assez peu dans ce type de logique. Il vit essentiellement d'imaginaire,
de projet, d'affectivité, de désir, de contradiction. Il
est porteur de valeurs et de sens. Il est d'une tout autre nature que le
monde numérique. Un être humain se dit toujours, avec le philosophe
André Comte-Sponville : " Personne ne peut vivre à notre
place, ni mourir à notre place, ni souffrir ou aimer à notre
place, et c’est ce qu’on appelle la solitude" (18) . Cette solitude, l'homme
numérique l'ignore ou la fuit à toute jambe.
Un célèbre neurologue américain,
Antonio Damasio (19), a montré que la conscience ne saurait être
séparée des émotions d'un individu, à travers
le cas qu'il a traité, un certain Elliott, qui avait été
privé de ses "marqueurs somatiques" à la suite d'une lésion
cérébrale. Elliott ne pouvait plus se représenter
le monde, faire "comme si" et était totalement à la merci
d'une logique de la connaissance abstraite qui ne lui permettait plus de
prendre des décisions avec pertinence.
Dans la perspective de Antonio Damasio, je nomme "effet
Elliott" : cette inaptitude à gérer sa vie par une
personne qui s'est coupée de ses émotions et de son corps
au profit d'une gestion mentale totalement soumise à l'abstraction
intellectuelle. Le "culte de l'Internet" va dans le sens d'une toute puissance
de l' "effet Elliott".
Je pense que l'EUL doit savoir articuler ces deux
mondes dans une dialogique directement reliée à la pensée
complexe d'Edgar Morin et à l'approche transversale telle que je
l'ai formulée . La dialogique n'exclut pas mais propose une approche
en terme de tiers inclus.(20)
Le monde numérique est créé par
l'homme et le monde humain relève, en partie dans son fonctionnement,
du domaine du numérique. Le troisième terme, le
tiers inclus, est justement l'assomption de leur dialogique inévitable.
Un des points que ne comprennent pas les sociologues intéressés
par les médias, c'est l'autre réalité qui s'ouvre,
chez l'être humain, par une pratique (et non un discours) sur la
méditation.
Lorsque les sociologues assimilent le bouddhisme zen
à un ensemble "fourre-tout" de la "culture de l'Internet" (P. Breton),
ils ne saisissent pas phénoménologiquement, la nature
de la méditation et s'en tiennent à son aspect rituel et
spectaculaire. La méditation est une des données essentielles
du monde humain et le contraire d'un impérialisme de l' "effet Elliott".
Elle permet un contact direct avec la "conscience-noyau" d'A.Damasio, c'est
à dire de la conscience au fondement de soi et en liaison essentielle
avec les émotions. Le méditant reconnaît et perçoit
toutes les dimensions de la vie et de sa propre vie, y compris de la vie
de son corps intime. Une machine ne peut comprendre ce que veut dire "méditer",
de même qu'elle ne peut savoir ce que veut dire "aimer".
De même "la liberté fatale" d’ Alain
Finkielkraut, est une méconnaissance de la nature même de
la liberté dans une perspective de sagesse traditionnelle. Ce qui
pour Finkielkraut est une catastrophe, de son point de vue réducteur,
est une ouverture du point de vue de l'homme de connaissance. Pour ce dernier
la liberté n'est jamais "fatale" (avec cette connotation tragique
et négative qu'on lui prête). La liberté est le propre
de l'homme réalisé et elle s'ouvre sur l'amour, la compassion
de tout ce qui vit (21) . L'homme réalisé est une personne
chez qui il n'y a plus personne à nommer parce qu'il fait partie
de la création permanente du monde.
Le monde humain requiert la "présence"
et la "reliance" (22). Par la présence,
l'être humain sait à la fois s'isoler au sens de se "déconnecter"
de tout ce qui l'encombre, en particulier du monde numérique qui
devient de plus en plus son monde quotidien. La méditation est sa
pratique exemplaire, en dehors de tout dogme religieux. Elle est la "cinquième
rêverie" de Jean Jacques Rousseau. Par la reliance , il sait voir
sa place toute relative dans l'univers et se "reconnecter" aux autres et
au monde naturel et social, dans un sens de "s'inclure dans" et participer,
beaucoup plus vaste que celui attribué par le monde numérique.
Pour ce faire, il passe par l'interconnectivité du monde numérique
conçu comme outil à part entière. Ceux qui connaissent
bien le monde numérique seront frappés, comme moi, par le
nombre important de personnes de ce milieu qui pratiquent l'art de la méditation,
les arts martiaux, le karaté, le taï ji, l'aïkido ou le
kinomichi. Cette pratique n'est pas une idéologie mais une nécessité
de rééquilibre intérieur et débouche sur une
sagesse laïque contemporaine.
Notes
(1) Professeur des Universités, Sciences de l'éducation, Université Paris 8, Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation (Laboratoire Éducation et Cultures) "http://www.barbier-rd.nom.fr/accueilCRISE2.html"