L’enseignement universitaireen ligne. Portée et limites d’un outil contemporain en éducation
Communication au Colloque de l'Association Francophoned'Éducation Comparée "La formation des enseignants au XXIèmesiècle" (Beijing octobre 2001, Chine).

René Barbier (CRISE-LEC)(1)

Avant-propos

Il y a presque vingt ans que je me suis mis àl'ordinateur. À l'époque, c'était un PC "Tandy 1000"et le disque dur n'était que de 127 Ko ! Aujourd'hui, mon simpleagenda électronique comporte plusieurs mégaoctets. Sans douteai-je eu l'intuition que cet instrument technologique allait bouleverserles attitudes et les comportements des intellectuels de la fin du XXe siècle.Dès 1998, j'ai créé plusieurs sites WEB, dont celuidu Centre de Recherche sur l'Imaginaire Socialet l'Éducation (CRISE) parce que je savais, encore une fois,que nous étions avec Internet à la veille d'une révolutionculturelle. Beaucoup de personnes vont vouloir se former et s'informertout en travaillant.
En Sciences de l'éducation, de trèsnombreux étudiants sont déjà engagés dans lavie active. Ils ne pourront pas tous se déplacer facilement pouraller à l'université. Par ailleurs, nombreux seront les individusqui arriveront à l'âge de la retraite en ayant une culturesuffisante et un potentiel de vie encore très riche. Le besoin decommuniquer ne peut aller qu'en se développant à un niveauinternational. Le WEB le permettra, en partie, s'il n'est pas laisséaux seuls technologues et commerciaux. Il existe de plus en plus un "culteinternet" qu'il faut savoir diagnostiquer et critiquer .
Les éducateurs, les psychosociologues, leschercheurs en sciences humaines doivent s'intéresser à Internetpour en faire un instrument de réelle communication humaine oùle "présentiel" et l'esprit critique ne sont pas absents, mais aucontraire, constituent un élément essentiel de tout cursusen ligne.
Mais, attention ! Ne raisonnons pas comme Alain Finkielkraut(2). Il ne s'agit pas d'être fasciné, gourouisé parce nouveau média, comme il semble le prétendre. Restons prochesdu réalisme pédagogique du philosophe Michel Onfray et de son "anti-manuel de philosophie (3).  Laissons-nous la possibilitéde constater ce que nous pouvons en tirer sur le plan éducatif.

La portée de l'enseignementen ligne : Quelques chiffres

Nous devons nous rendre compte de l'explosion actuellede ce phénomène d'enseignement à distance par internetque la France n'aborde sérieusement que depuis deux ou trois ans.Tant de questions restent à traiter, la plupart sont tout simplementhumaines et sociales et non techniques.
Un des grands consultants américains PeterDrucker évalue les obstacles à la formation à distanceet reste très prudent quant à son réel impact (4).Je pense qu'il a raison si nous, éducateurs, nous restons en deçàde cette révolution technologique. Actuellement, en Europe, la concurrencedans les Formations à distance (FOD) commence à battre sonplein et les marchands sont au rendez-vous.
Le Massachusetts Institute of Technology a mis ses cours en ligne (plus de 2000) gratuitement pour attraper le client.Chaque internaute peut les consulter mais pour être diplômédu MIT, évidemment, il faut se faire inscrire aux cours, ce quiest très cher. Malgré tout, pas aussi cher que si l'étudiantdevait venir faire un MBA aux Etats-Unis (frais d'inscription plus fraisd'hébergement). À l'université de Maryland, par exemple,un MBA en ligne coûte 25000 dollars en deux ans alors que cela revientsouvent à plus de 80000 dollars par an habituellement. Àl'université de Floride, un MBA coûte moins cher en lignesur deux ans : 30900 dollars (27 mois de cours) dont 26500 en frais d'inscriptionet d'éducation et 1850 en frais de livres et matériels, aulieu de 48161 dollars dont 12450 en frais de logement et de nourrituresur le campus.  Aux USA plus de 1,4 million d'étudiants seforment sur le Net en 1997-98.
Aujourd'hui, ils sont plusieurs millions d'aprèsle département américain de l'Éducation. Merryl Lynchaffirme qu'ils seront 2,2 millions l'an prochain, contre 770000 rien qu'endeuxième et troisième cycles (5) . Des diplômes sontdélivrés entièrement sur la Toile. Soixante-quinzepour cent des universités américaines publiques et privéessont déjà présentes en ligne. On peut s'inscrire àplus de 6000 cours accrédités par les autorités compétentes.Le taux moyen de réussite est de l'ordre de 60 %, semblable àcelui des universités traditionnelles.
Le Vice-président de l'université dePhoenix (UOP, Arizona) qui accueille 80000 étudiants sur ses campuset en instruit 20000 en ligne, affirme : "L'étudiant type âgéde 18 à 22 ans compte pour moins de 20 % de la population étudiante.Les autres, la majorité sont des adultes qui travaillent àplein temps et souhaitent en milieu de carrière compléterleur formation. Pour eux, le modèle d'enseignement traditionnelne colle plus  (6).
L'université de Phoenix fut une des premièresà se lancer en ligne dès 1989. Dès 1998 la ConcordUniversity of Law de Californie a créé un Juris Doctor Degreesur le Web (7). Du Québec à Dar es-Salam les e-facs sontinstituées, dans tous les domaines du savoir et du savoir-faire. Une université privée (www.u3k.fr) dispense déjàdes cours au choix de droit par les meilleurs professeurs des grandes universitésfrançaises. Chaque cours  coûte de 100 à 150 francsde 3 à 6 heures. Les actions des sociétés de e-learningen bourse sont les seules à ne pas avoir suivi le Nasdaq dans sachute récente concernant le e-business. Plusieurs projets de licenceà distance en sciences de l'éducation sont en cours actuellement,avec la participation du CNED et des universités Lyon 2 et Rouen.
Sur ce plan, Paris 8, naguère universitéspédagogiquement d'avant-garde, se laisse distancer. Il existe déjàdes Formation à distance (FOD) dans les universités de Limoges,ou de Nantes, comme au CNAM (10000 inscrits en ligne avec une hausse de50% par rapport à l'année dernière . Le danger estgrand de voir les nouveaux étudiants "partir" (tout en restant dansleur pays natal) vers les Etats-Unis, Le Canada ou l'Extrême-Orientdans les années à venir, pour obtenir des diplômesde grandes universités très cotées. Comme le remarquaitJack Lang, notre ministre de l'éducation nationale, lors du Colloqueeuropéen sur l'enseignement supérieur à distance àla Sorbonne en 2000, "Il sera trop tard, demain pour défendre uneconception différente de l'enseignement, la nôtre, celle duservice public" (8) .

Une licence en Sciences de l'éducationen ligne à l'Université Paris 8 ?

Une opportunité.

Je me demandais comment commencer à réaliserun cours en ligne lorsque le DESS "multimedia" de l'université Paris1, dirigé par Bernard Darras, m'a ouvert une porte. Bernard Darrascherchait un terrain de réalisation pour une de ses "micro-agences"en e-learning. La micro-agence en question cherchait plusieurs cours àmettre en ligne en créant la charte graphique et toute la structurenumérique. Bernard Darras a accepté de mettre sa structurepédagogique gratuitement, pour la première année,à la disposition du département des sciences de l'éducationde notre université Paris 8. L'idée me paraissait trèsintéressante par la créativité qu'elle impliquait.Je savais que tout engagement pédagogique dans ce projet allaitêtre coûteux en temps et en énergie. J'ai donc demandéà un maître de conférences, Christian Verrier, responsablede la formation de licence en sciences de l''éducation, dont jeconnais l'implication éducative, et avec qui je m'entends suffisammentpour ne pas être paralysé par des querelles intestines etbureaucratiques, s'il voulait jouer le jeu risqué d'un cours disponibleà l'ensemble de la communauté des internautes francophonesde la planète. Ensemble, nous nous sommes mis à réfléchirpendant une année avec l'équipe du DESS qui comprenait :un informaticien, une infographiste, une documentaliste, une historiennede l'art et une spécialiste en sciences de l'éducation titulaired'un doctorat.(9)
Nous avons écrit, spécialement, plusde 150 pages chacun. Nous avons participé à de multiplesréunions de travail, aidés par un professeur associé,professionnel de haut niveau, de l'université Paris 1 (Claude Lemmel).

Un résultat encore partiel

Nous avons eu un souci à la fois de compréhensionpédagogogique, personnelle et collective, et un point de vue esthétiquedans la réalisation de ce projet. Nous n'avons pas oubliéle "présentiel" puisque un tiers des cours sont en face àface à l'université Paris 8.
Le résultat de l'action se trouve désormaissur le site web des Sciences de l'éducation , à titre expérimental,pour deux cours en ligne offerts aux étudiants de licence qui voudronty participer dans les limites d'un quota  nécessaire àcette pédagogie. Dans la foulée, et pour pouvoir continuer,éventuellement, à construire la totalité d'une licencede sciences de l'éducation en ligne, nous avons répondu,avec les responsables du DESS de l'université Paris 1,  àun appel d'offre du ministère concernant les campus en ligne. Eneffet, le DESS de Paris 1 ne peut, indéfiniment, nous offrir sesservices sans un minimum de dédommagement correspondant aux investissementsen prestations spécialisées et en matériels informatiquesnécessaires.
Malheureusement, pour cette année (2001-2002),notre projet n'a pas été retenu. Il nous faudra donc différerle prolongement de notre expérience.
Elle n'est pas simplement une innovation pédagogiquemais une véritable "recherche-action" en éducation universitaire,instituée dans le cadre du groupe de recherche sur la pédagogiede l'enseignement supérieur animé par Christian Verrier (CRISE-LEC).Nous la considérons, en effet, comme une recherche portant sur uneaction et nous avons l'intention d'en poursuivre la réflexion surle plan scientifique pour déterminer la portée et les limitesde la mise en ligne d'un enseignement universitaire en sciences humainesd'un bon niveau théorique.

Les limites déjàreconnues à l'enseignement universitaire en ligne

Dans notre discipline (les Sciences de l'éducation)nous pouvons déjà pointer les limites de l'enseignement àdimension théorique en ligne.
Premières limites aperçues
1°) l'Enseignement Universitaireen Ligne (EUL) suppose des étudiants motivés,dotés d'un ordinateur branché sur internet (ou pouvant yaccéder) et du temps pour la formation. Ce sont plutôt desétudiants salariés, plus âgés que la moyenne,ou éloignés de l'université, que ce type d'enseignementintéresse particulièrement. On imagine également qu'ilpourrait concerner tous les étudiants dotés d'handicaps physiqueset hospitalisés.
2°) L'EUL demande un personneld'enseignement supplémentaire, principalement un ou plusieurstuteurs, médiateurs de savoir et de savoir-faire entre l'étudiantet l'enseignant. Dans le cadre actuel de l'enseignement universitaire,on voit la difficulté de recrutement puisqu'il n'existe pas encorede statut spécifique pour ce type de fonction. Pratiquement, c'estle règne de la "débrouille", de la "métis" grecque,avec des étudiants de troisième cycle ou de jeunes chercheursmembres de laboratoires. Il est vraisembable que cette pratique n'auraqu'un temps.
3°) L'EUL implique, pédagogiquement,une bonne partie d'activité en "présentiel". Nousavons décidé que la proportion serait de 3/10 dans nos coursen ligne à l'université Paris 8. Pour beaucoup de thuriférairesde la e-formation, il n'est pas besoin de présentiel ou trèspeu. D'ailleurs, le présentiel est difficile à mettre enœuvre lorsque les étudiants sont situés dans des lieux éloignésde l'université. Cette conception de réduire exagérémentla coprésence physique des étudiants et des enseignants estdirectement liée à l'idéologie religieuse d'internet.(voir plus loin)
4°) L'EUL en sciences del'homme et de la société est plus difficile à diffuserqu'en sciences physiques, chimiques, biologiques ou mathématiques.Le corpus théorique prête encore largement à discussionet demande beaucoup de finesse dans la présentation. Les conceptssont souvent d'un haut degré d'abstraction intellectuelle, peu propicesà la mise en ligne sans feed-back permanent. La construction graphiqueanimée est plus difficile. Les textes, toujours courts dans un enseignementen ligne, doivent être redécoupés avec les risquesd'un écrasement du style propre à l'auteur (essayez doncde "découper" un passage d'un texte théorique de Pierre Bourdieu!). L'abstraction théorique empêche toute tentative de produireune "loft-conférence" dont la platitude du sens commun sans bonsens éloignerait immédiatement les étudiants cherchantune connaissance plus élaborée.
5°) L'EUL à dimensionclinique (par exemple "psychologie clinique de l'éducation") estune gageure. La clinique suppose qu'une relation étroites'institue entre un sujet et un chercheur, entre un malade et son médecin,entre un travailleur social et son client, entre un pédagogue etson élève. Elle demande du temps, de la présence etde la confiance éprouvées réciproquement, de la patience.Le contraire de la vitesse propre à internet. Elle recherche laréalité de l'interaction humaine qui passe nécessairementpar le conflit assumé et travaillé. Elle débouchesur une dimension d'opacité et d'altérité inéluctablesde toute relation humaine, le contraire de l'idéologie de la transparencesi prônée dans le culte d'Internet.
6°) L'EUL à dimensionde création véritable me semble également difficileà mettre en ligne. Une pratique d'écoute et de créationpoétiques en éducation comme je la réalise dans mescours à l'université de Paris 8 me paraît quasimentimpossible à produire sur le Net. Il me semble qu'une tentativede ce genre tomberait rapidement dans la gadgétisation des séminairesde "créativité" à la mode dans les entreprises.

La limite absolue : la mythologiesacrée d'Internet

Le plus grand danger de l'enseignement universitaireen ligne serait de tomber dans cet effet de mode : le "culte de l'Internet"(Philippe Breton)(10)  . Examinons de plus près cette nouvelledimension religieuse de la technologie du Web.
Philippe Breton souligne très nettement lestrois courants actuels concernant Internet.
- Un courant technophobe qui le rejette complètementet sans discussion. Laissons ce courant de côté car il n'estpas dans la vie.
- Un courant qui le conçoit comme un outilformidable et très puissant de notre temps, mais sans plus (11).
- Un courant quasiment religieux et prophétiquequi fait d'Internet la Voie vers un autre type de civilisation et d'Humanité,bien formulée, en termes positifs, par Pierre Lévy dans saWord philosophie" (12) . Pour Philippe Breton, ce deuxième courantgagne de plus en plus du terrain.
-
Le courant mystique d'Interneten 15 points.

C'est un courant complexe qui unifie plusieurs sourcesdéjà anciennes. Celle qui vient de l'ancienne contre-cultureaméricaine des années soixante, celle qui embraye sur leNouvel Age et ses ouvertures vers des spiritualités orientales àla mode, celle qui prolonge l'idéologie de la toute-puissance del'homme numérique et du monde ordonné de l'ordinateur. Plusieursgrands traits dominent cette sacralisation de l'Internet que Alain Finkielkrautet Paul Soriano n'ont pas hésité à nommer "Internet,l'inquiétante extase" . Bornons-nous à les énoncerprésentement sans les analyser complètement dans le cadrede cette communication.
- La peur du conflit etl'harmonie à tout prix
- Le tabou de la rencontre directeet notion d'identité "à la carte", fluide et éphémère(P.Soriano)(13)
- La mondialisation des esprits dans l'instantanéitédu réseau Internet
- L'"adieu au corps"(David Le Breton)  et la séparation physique nécessaire(14)
- L'isolement géographiquecontre la solitude existentielle
- La "transparence" (P.Breton)comme clé de voûte et la pensée dichotomique et manichéenne
- La liberté absolueet "fatale"  (Alain Finkielkraut): la folie versus démocrate(Dany-Robert Dufour) : l'alliance libérale-libertaire du Net etdu Marché capitaliste
- Le refus du tiers etde l'intermédiaire superflu
- Le corps-machine imaginablesans peur et sans reproche
- L'interconnexion permanentecontre la parole incarnée: par la diffusion des "formes" et de l'information
- La rationalisation démesuréeet l'imaginaire du code ("la violence structurale du code" dontparle Jean Baudrillard)(15)
- Le culte de la vitesse (PaulVirilio) et de l'idéologie de la jeunesse (jeunisme)
- La perte de l'intérioritéau profit de la spectacularisation de l'intime ("loft story")
- La victoire de Platon surAristote (le réel n'est pas mieux que le virtuel)(16) .
- Le triomphe posthume de lanoosphère de Pierre Teilhard de Chardin sans le Point Omégatrop ouvertement porté par la mystique chrétienne.

Pour une critique lucide de lamystique Internet

Tous les points précédents sont évidemmentexagérés, extrapolation d'une tendance que  dégagentsociologues et philosophes mais qui n'est pas inéluctable. "La luciditéest la blessure la plus rapprochée du soleil" écrit RenéChar. Pour ma part, j'insisterai sur un sens de l' éducation enligne dans l'ordre de la complexité par :
Le passage réciproque et interférentielde la sphère  "séparation……interconnectivité"
A la sphère                    " présence……..reliance"

Ce sens de l'éducation suppose une profondeévolution de notre façon de concevoir notre rapport au monde,aux autres et à soi-même (17) .
Traduisons cela par un graphe

L'EUL nous oblige à repenser notre rapport àl'outil électronique et à nos méthodes d'enseignement.Pour ne pas tomber dans la mystique d'Internet, il nous faut distinguerdeux monde : le monde numérique et le mondehumain.
Le monde numérique estcelui du principe de séparation physique des internautes, isolésdevant leur ordinateur (même quand ils sont dans un cybercafé!). À la limite, la rencontre humaine réelle ne les intéresseplus ou leur fait peur. L'autre principe est l'interconnectivitéen permanence, même dans la rue, chez ses amis, en vacances. Le toutrégi par une pensée de la transparence en blanc ou noir,en O ou 1, suivant une logique complètement dichotomique qui exclutla complexité, l'ambivalence et l'équivocité.
Le monde humain, au contraire,demeure assez peu dans ce type de logique. Il vit essentiellement d'imaginaire,de projet, d'affectivité, de désir, de contradiction. Ilest porteur de valeurs et de sens. Il est d'une tout autre nature que lemonde numérique. Un être humain se dit toujours, avec le philosopheAndré Comte-Sponville : " Personne ne peut vivre à notreplace, ni mourir à notre place, ni souffrir ou aimer à notreplace, et c’est ce qu’on appelle la solitude" (18) . Cette solitude, l'hommenumérique l'ignore ou la fuit à toute jambe.
Un célèbre neurologue américain,Antonio Damasio (19), a montré que la conscience ne saurait êtreséparée des émotions d'un individu, à traversle cas qu'il a traité, un certain Elliott, qui avait étéprivé de ses "marqueurs somatiques" à la suite d'une lésioncérébrale.   Elliott ne pouvait plus  se représenterle monde, faire "comme si" et était totalement à la mercid'une logique de la connaissance abstraite qui ne lui permettait plus deprendre des décisions avec pertinence.
Dans la perspective de Antonio Damasio, je nomme "effetElliott" : cette inaptitude à gérer sa vie par unepersonne qui s'est coupée de ses émotions et de son corpsau profit d'une gestion mentale totalement soumise à l'abstractionintellectuelle. Le "culte de l'Internet" va dans le sens d'une toute puissancede l' "effet Elliott".
Je pense que l'EUL doit savoir articuler ces deuxmondes dans une dialogique directement reliée à la penséecomplexe d'Edgar Morin et à l'approche transversale telle que jel'ai formulée . La dialogique n'exclut pas mais propose une approcheen terme de tiers inclus.(20)
Le monde numérique est créé parl'homme et le monde humain relève, en partie dans son fonctionnement,du domaine du numérique. Le troisième terme, letiers inclus, est justement l'assomption de leur dialogique inévitable.Un des points que ne comprennent pas les sociologues intéresséspar les médias, c'est l'autre réalité qui s'ouvre,chez l'être humain, par une pratique (et non un discours) sur laméditation.
Lorsque les sociologues assimilent le bouddhisme zenà un ensemble "fourre-tout" de la "culture de l'Internet" (P. Breton),ils ne saisissent pas phénoménologiquement,  la naturede la méditation et s'en tiennent à son aspect rituel etspectaculaire. La méditation est une des données essentiellesdu monde humain et le contraire d'un impérialisme de l' "effet Elliott".Elle permet un contact direct avec la "conscience-noyau" d'A.Damasio, c'està dire de la conscience au fondement de soi et en liaison essentielleavec les émotions.  Le méditant reconnaît et perçoittoutes les dimensions de la vie et de sa propre vie, y compris de la viede son corps intime. Une machine ne peut comprendre ce que veut dire "méditer",de même qu'elle ne peut savoir ce que veut dire "aimer".
De même "la liberté fatale" d’ AlainFinkielkraut, est une méconnaissance de la nature même dela liberté dans une perspective de sagesse traditionnelle. Ce quipour Finkielkraut est une catastrophe, de son point de vue réducteur,est une ouverture du point de vue de l'homme de connaissance. Pour ce dernierla liberté n'est jamais "fatale" (avec cette connotation tragiqueet négative qu'on lui prête). La liberté est le proprede l'homme réalisé et elle s'ouvre sur l'amour, la compassionde tout ce qui vit (21) . L'homme réalisé est une personnechez qui il n'y a plus personne à nommer parce qu'il fait partiede la création permanente du monde.
Le monde humain requiert la "présence"et la "reliance" (22). Par la présence,l'être humain sait à la fois s'isoler au sens de se "déconnecter"de tout ce qui l'encombre, en particulier du monde numérique quidevient de plus en plus son monde quotidien. La méditation est sapratique exemplaire, en dehors de tout dogme religieux. Elle est la "cinquièmerêverie" de Jean Jacques Rousseau. Par la reliance , il sait voirsa place toute relative dans l'univers et se "reconnecter" aux autres etau monde naturel et social, dans un sens de "s'inclure dans" et participer, beaucoup plus vaste que celui attribué par le monde numérique.Pour ce faire, il passe par l'interconnectivité du monde numériqueconçu comme outil à part entière. Ceux qui connaissentbien le monde numérique seront frappés, comme moi, par lenombre important de personnes de ce milieu qui pratiquent l'art de la méditation,les arts martiaux, le karaté, le taï ji, l'aïkido ou lekinomichi. Cette pratique n'est pas une idéologie mais une nécessitéde rééquilibre intérieur et débouche sur unesagesse laïque contemporaine.

Notes
 

  (1) Professeur des Universités, Sciences de l'éducation,Université Paris 8, Centre de Recherche sur l'Imaginaire Socialet l'Éducation (Laboratoire Éducation et Cultures) "http://www.barbier-rd.nom.fr/accueilCRISE2.html"


  (2) Internet, l'inquiétante extase d’Alain Finkielkraut,Paul Soriano.  Poche - 93 pages (mars 2001) ed. Mille et une nuits.Les Petits Libres
  (3) Michel Onfray, Anti-manuel de philosophie, Bréal, 334 pages, mai 2001
  (4) Peter Drucker, comment je vois le monde après larévolution internet, Newbiz, n°11, juin 2001).
  (5) Merryl Lynch, in "Futur(e)s", n°7, juin 2001
  (6) in "Futur(e)s", n°7, juin 2001, p.94
  (7) Macha Séry, "la France en retard sur les étudesen ligne", Le Monde de l'éducation, juin 2001, p.69
  (8) Jack Lang, " in Le Monde de l'éducation, juin2001, p.69
  (9) voir : http://educ.univ-paris8.fr/LIC_MAIT/weblearn2002/index.htm
  (10) Philippe Breton, 2000,  Le culte de l'Internet. Une menace  pour le lien social ?, Paris, La Découverte.
  (11) Dominique Wolton, 2000, Internet et après ? Unethéorie critique des nouveaux médias, Paris, Flammarion,coll. "Champs"
  (12) Pierre Lévy, 2000, World philosophie, Paris,Odile Jacob
  (13) Alain Finkielkraut, Paul Soriano, 2001, Internet, l'inquiétanteextase, Paris, Fondation du 2 mars, Mille et une Nuits.
  (14) David le Breton, 1999, L'adieu au corps, Paris Métaillé
  (15) Jean Baudrillard, L'échange symbolique et lamort, 1976, Gallimard
  (16) Alain Finkielkraut, Paul Soriano, 2001, Internet, l'inquiétanteextase, Paris, Fondation du 2 mars, Mille et une Nuits. (P. Soriano,p.80)
  (17) René Barbier, le sens de l'éducation,cours en ligne de Sciences de l'éducation, 2001-2202, 160 p., UniversitéParis 8, http://educ.univ-paris8.fr/LIC_MAIT/weblearn2002/index.htm (accessibleà tous les internautes).
  (18) André Comte-Sponville, L’amour,La solitude,Vénissieux, Paroles d’Aube, 1996, p.27
  (19) Antonio Damasio, L'erreur de Descartes. La raison desémotions, 1995, Paris, Odile Jacob (1994) et Le Sentiment mêmede soi. Corps, émotions, conscience, 1999, Paris, Odile Jacob.
  (20) René Barbier, l'approche transversale, l'écoutesensible en sciences humaines, 1997, Paris , Anthropos, 357 p.
  (21) voir, Zeno Bianu, Krishnamurti, ou l'insoumission del'esprit, 1996, Seuil, point sagesse.
  (22) Marcel Bolle de Bal, La reliance. Voyage  au cœurdes sciences humaines, 1996, Paris, L'Harmattan, deux tomes