Préface d'Eugène ENRIQUEZ au livre deBernard FERNANDEZ "Identité nomade. Expérienced'Occidentaux en Asie", Paris, Anthropos, 2002, 278 pages)
À propos de Bernard FERNANDEZ, voir CRISE

Qui ne se souvient de la première phase dévastatriceet inattendue de l'ouvrage le plus impliqué et sans doute le plusattachant de Cl. Lévi-Strauss : Tristes Tropiques : "Je hais lesvoyages et les explorateurs". C'est, au contraire, à un élogedu voyage et des explorateurs du continent asiatique (en particulier del'Inde et de la Chine) que se livre Bernard Fernandez qui n'a pas craint,pendant une grande partie de sa jeune existence, d'arpenter les cheminsde l'Orient le plus lointain, celui qui, dans le mythe occidental, estl'image emblématique de "la terre des Dieux et des Sages" (J.M.Belorgey), est "le réservoir du merveilleux" (J. Le Goff), est lesymbole de l'altérité radicale. Mais l'éloge ne setransforme jamais en dithyrambe de cette contrée reculée,qui a tant fait rêver le monde de l'Ouest depuis les Grecs et surtoutdepuis "Le livre des merveilles et le devisement du monde" de Marco Polo.Il introduit simplement à cette "esthétique du divers" queprônait V. Segalen qui signe, pour chaque être humain, l'obligationde comprendre et de respecter l'autre, a priori incompréhensibleet intouchable, et de se transformer à son contact. Le voyage àl'extérieur est, comme on le sait depuis toujours, (Baudelaire avec: "au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau" et Mallarmé "Fuir,là-bas fuir !" je sens que des oiseaux sont ivres / d'êtreparmi l'écume inconnue et les flots" peuvent en témoigner),un voyage à l'intérieur de soi. Tout "voyage en Grande Carabagne"(H. Michaux) est le "chemin mystérieux qui va vers l'intérieur"(Novalis).

Pour ma part, je ne vais pas louanger le texte, mûrementréfléchi, profondément évocateur et rédigédans un style aéré, que nous offre B. Fernandez, mais simplementen rendre compte de la manière la plus accueillante possible. Sij'ai le plaisir d'écrire cette préface, c'est parce que jeconnais l'auteur depuis longtemps. Il a été, pendant un tempsbref (une année de DEA), l'un de mes étudiants les plus attachantset, j'ai été heureux ensuite de suivre sa trajectoire personnelleet d'assister, en tant que simple spectateur, à sa soutenance dethèse qui a donné naissance à ce livre. C'est direque je ne suis pas pour grand chose dans les choix de vie et de travailde l'auteur et qu'il ne s'agit pas, pour moi, de féliciter un demes disciples dans lequel je pourrai trouver, certes sous un autre mode,l'expression des idées qui me sont chères. Je peux mêmeavancer que c'est la différence profonde (malgré l'amitiéqui nous lie) entre ses préoccupations et les miennes qui m'a rendusensible à son parcours intellectuel et affectif. Je suis aussisédentaire qu'il est nomade, je ne suis guère attirépar l'Orient, que je connais malgré tout quelque peu, alors qu'ils'est façonné à son contact, j'aime voyager, dansma chambre, en lisant des écrits théoriques alors qu'il aimeprofondément (sans pourtant en faire un article de foi) les voyagesréels et les aventures les plus inattendues. Un point nous rapprochepourtant : le goût de l'altérité, le goût dela rencontre avec des êtres divers et notre désir, comme ledisait Segalen, à faire "la connaissance de quelque chose qui n'estpas soi-même". Et sans doute, également, le désir detoujours apprendre, de nous confronter à d'autres, de nous poserdes questions au lieu de formuler des réponses, d'être sensibleau "trouble de pensée" pour reprendre la belle expression de Tocqueville.Si j'ai tant apprécié ce livre et si j'ai profondémentenvie de le voir entre les mains de très nombreux lecteurs, c'est,qu'en m'apportant une vision neuve des êtres et du monde, sa lecturem'a profondément remué. Si ce livre-ci peut être rangéparmi ceux qui font rêver, réfléchir, se questionner,c'est parce que B. Fernandez ne biaise pas, n'enjolive rien, explore l'ensembledu parcours qui fait de quelqu'un un voyageur (et non un "voyagé"suivant la subtile formule d'un voyageur impénitent, J. Lacarrière)depuis le moment du départ jusqu'au moment du retour, qu'il nousexpose "ses doutes ses contraintes" (P. Valéry) sans essayer deles occulter. Il se livre en même temps qu'il écrit. Il nousdonne un livre écrit en "intériorité" et non en "extériorité",à l'inverse de bien des ouvrages de sociologie ou d'anthropologie.De plus, il ne s'abandonne jamais à ses propres phantasmes, àses illusions. Son travail est celui d'un véritable sociologue deterrain, qui a mené sa recherche pendant cinq ans, qui tient ànotre disposition huit cent pages d'entretiens, qui a égalementparticipé en Chine à une enquête intitulée "Regardsfrançais sur le monde chinois". Il a vécu trois ans en Indeet six ans en Chine. Son désir de nomadisme l'a, en fait, ancré(pour le moment) dans ces pays dont il parle les langues usuelles. Autrementdit, il a rédigé un travail systématique, généreux(en tentant de comprendre l'autre) et honnête. Je souligne volontiersl'honnêteté, vertu quelque peu en berne à cette époquemarquée par la "montée de l'insignifiance" (C. Castoriadis)et où des "écrivants" (comme les nommaient R. Barthes) nousabreuvent d'essais "magistraux" rapidement rédigés sur lessujets ou des territoires qu'ils connaissent à peine.

Cet ouvrage est une "clef" pour l'Extrême-Orient.L'auteur insiste d'ailleurs sur cette idée de "clef" sans laquelleil est impossible de pénétrer ce monde à la fois inconnuet très (et mal) connu. Très et mal connu parce que commeje l'ai indiqué dès le départ, il a nourri les songesles plus fous, les réalités les plus aberrantes (Colomb croyantdécouvrir les Indes), les mythes les plus récurrents (lemonde de Gog et de Magog, le royaume du Prêtre Jean), les voyagesles plus dangereux (Magellan, Bougainville…) auxquels se sont adonnéesbien des nations occidentales (Portugais d'abord mais ensuite Espagnols,Hollandais, Français), les volontés d'évangélisationou de retrouvailles avec un christianisme primitif. Inconnu, parce qu'ilest essentiellement un réservoir de phantasmes, la projection d'unmonde merveilleux où les enfants, tels Mowgli, peuvent êtreélevés par des animaux, parce qu'il sert de systèmede symbolisation ("Orient, Orient, toi qui n'a pour nous que valeur desymbole", A. Breton), parce qu'il est (et reste malgré le dénidu réel) le lieu de tous les dangers ("le péril jaune") etde toute la sagesse. Et ce n'est pas parce qu'il est plus connu superficiellementà l'heure actuelle, que les Européens et les Américainsne continuent pas à délirer à son propos : àpreuve, la floppée de gourous hindous, à la tête desectes dans le monde occidental ou de sectes qui se réfèrentaux diverses branches du bouddhisme.

Alors, pour ne pas se laisser prendre dans toutes cesimages, ces "syndromes", il est nécessaire de préciser lesraisons du parcours et le parcours lui-même. B. Fernandez nous aide(et il s'aide lui-même) en donnant à la fin de chacun deschapitres principaux, un dessin représentant les élémentsévoqués dans le texte. Ainsi, page 74, il nous donne la configurationglobale du départ. Il nous montre comment le projet individuel senourrit d'un imaginaire familial et de l'enfance, des imaginaires de l'expérience,des médias, des valeurs et s'adosse à des projets tels de"Carpe Diem", la volonté d'émancipation ou les désirsde reliance.

Il n'est pas question, dans cette brève préface,de rappeler chacun de ces dessins et le contenu des différents chapitres.Il me suffit de souligner certains points nodaux du texte. L'essentielest qu'il s'agit d'un voyage d'apprentissage (qui a les mêmes fonctionsque les "romans d'apprentissage" chers aux écrivains allemands),parfois d'initiation. Apprentissage d'autrui, d'autres pensées,élaboration de nouvelles expériences permettant àchacun d'abord de s'adapter à ce nouveau milieu, ensuite de le comprendre,et enfin de s'y intégrer et de vivre dans ces pays comme Jean deLéry l'avait fait en Amérique du Sud en revêtant, commele dit Lévi-Strauss "la peau des Indiens". Initiation, parfois lorsquele voyageur veut pénétrer plus avant dans l'autre cultureet établir une rupture entre ce qu'il a été et cequ'il est présentement.

Toutefois, l'apprentissage est parfois douloureux :si les autochtones pratiquent souvent l'hospitalité active, dansd'autres cas, ils n'offrent qu'une hospitalité passive et parfoispas d'hospitalité du tout. Aussi, le voyageur doit-il apprendreen faisant ("learning by doing" comme dit G. Ryle) en adoptant une démarchequi va de l'expérience au savoir en ayant une attitude comme quoi"tout est bon" (ainsi est désignée "une capacité positiveà vivre l'inconnu", B. Fernandez). "Tout est bon" veut dire êtrecurieux sans peur, peu agressif, avoir le désir d'être là,de toucher, de sentir, de voir, d'écouter. Il s'agit pour chacund'adopter le meilleur bricolage possible de ces qualités, sur lesquellesB. Fernandez offre des pages pleines d'émotion et de pertinence.Comme l'écrit l'auteur "cette intelligence de l'action est prisedans un pragmatisme éclairé d'une méthode induitesur le principe du tiers-instruit. Un "il" idoine qui évite l'impassed'un rapport dual entre soi et l'altérité radicale". L'auteurdistingue quatre tiers-instruits : le semblable, avec qui on partage desimpressions, le faux tiers-instruit qui adopte des comportements arrogants,le tiers-instruit qui prend la forme de l'écriture (de la lettreau journal de bord), le tiers-instruit asiatique qui a un regard curieuxsur l'occident. Plus le tiers-instruit est quelqu'un avec qui on peut partager,sous quelque forme que ce soit, son expérience, plus on devientsoi-même accueillant à la diversité, plus on développedes capacités d'accueil, d'altération de soi-même,de congruence dans ses attitudes, plus en définitive on adopte uneintelligence nomade qui ne "relève pas d'une démarche purementempirique… mais qui revendique une aptitude et une attitude à êtreen relation impliquant des qualités humaines… ayant comme alliéela tolérance, une souplesse d'esprit, la recherche d'un juste équilibreet une certaine humilité" (B. Fernandez). Cette intelligence nomadeou cette pensée métisse permet non seulement de mieux comprendrele monde mais aussi de mieux se connaître soi-même.

Certaines personnes resteront définitivementdans le pays où les a conduits leur errance. Le nomade deviendrasédentaire preuve que s'il y a une tension entre nomadisme et sédentarité,ces deux extrêmes ne s'excluent pas. D'ailleurs le véritablenomade voyage avec sa maison. Mais d'autres reviendront. Même sileurs parents et amis les trouvent parfois identiques avec eux-mêmes,ils ont changé, mais il leur est difficile de dire pourquoi. Ces"nomades" seront muets, incompris ou messager. Ils sont devenus des étrangers.Et B. Fernandez reprenant l'histoire d'Ulysse montre bien à quelpoint celui-ci, à son retour à Ithaque, est devenu un étranger,seul son chien le reconnaît. Le voyage l'a transformé, luia fourni une nouvelle connaissance. La réadaptation sera difficileet tous nous connaissons des cas où elle a été impossible.L'errant s'est enrichi de son expérience, mais il peut le payerpar une nouvelle errance. Ni d'ici ni de là-bas. Celui qui parvientà se réadapter continuera son voyage à l'intérieurde lui-même et ne s'arrêtera plus dans ses découvertes.Souvenons-nous de la représentation du "Wanderer" (du voyageur)dans la poésie, la peinture et la musique allemandes du XIXe siècle.Le "Wanderer" est l'homme qui a pris et prend des risques et qui, pourcela, est un insoumis, un subversif et qui peut, à cause de celamême, être un créateur d'histoire.
Tel est le message que l'on peut trouver dans ce livrepudique, grave, remarquablement documenté, où l'auteur amis son talent de chercheur au service de la reconnaissance de l'autreet de la connaissance de soi. Que ce livre touche autant les lecteurs qu'ilm'a touché. Tel est le vœu que je tiens, in fine, à formuler.

Eugène Enriquez