Université de Paris 8

année scolaire 1995/1996

Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation

Joëlle MACREZ

 

Fiche de lecture du livre

 

"Éloge de la raison sensible" de Michel Maffesoli

 

Éditions Grasset - 278 pages.

Sommaire

1 - Présentation de l'auteur...................................................

2 - Sources théoriques...........................................................

3 - Concepts de l'auteur........................................................

4 - Les problématiques soulevés par Michel Maffesoli..............

5 - Ce que l'auteur cherche à nous dire...................................

6 - Michel Maffesoli et moi...................................................

 

 

1 - Présentation de l'auteur et de l'ouvrage

 

Michel Maffesoli est un intellectuel : professeur de sociologie à la Sorbonne il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages. Michel Maffesoli n'est pas un sociologue classique, enfermé dans sa spécialité, dans son domaine et ne voulant pas en sortir. Il s'intéresse au social comme faisant partie du tout de l'existence et ne se limite pas à un champ particulier d'observation. Cette particularité l'a amené à critiquer la rationalité dans laquelle nous sommes enfermés et qui divise, sépare, fragmente tous les domaines de la vie. Il vise à rétablir une globalité, une vision holistique du social.

Ce livre est une analyse critique de la raison abstraite par laquelle il tente de saisir la raison interne à l'oeuvre dans les phénomènes sociaux. Il cherche l'intégration de l'analyse vécue, du sens commun qui en est l'expression, et de la thématique du sensible qui risque d'être la marque de la post-modernité.

 

2 - Sources théoriques

Il apparaît difficile d'énumérer les sources théoriques de l'auteur car, dans son souci d'une vision globale des choses, il ne s'est pas limité à un champ théorique mais à la totalité du savoir conceptuel. Son livre visant à nous montrer la pluralité des phénomènes sociaux, il s'est donc appuyé sur des concepts pluriels. C.G. Jung semble être une des sources directrices de cet ouvrage mais Michel Maffesoli s'appuie également sur Carl Rogers et sur Freud. Ainsi la psychanalyse est présente mais aussi la philosophie, la sociologie, l'anthropologie, la mythologie, la parapsychologie, la religion, les cultures autres, la poésie, la littérature, l'ethnologie, l'art. Un impératif cependant, quel que soit le champ conceptuel abordé, il est axé sur l'idée de totalité, de la prise en compte de l'expérience vécue. Ainsi surgissent les concepts de Gestalt, de systémie, de métissage mais aussi d'empathie, de congruence pour n'en citer que quelques uns.

 

3 - Concepts utilisés par l'auteur

Savoir dionysien : savoir qui s'oppose au savoir rationnel, un savoir empirique qui prend tous les aspects de la vie en considération.

La pensée organique : une pensée s'attachant au vivant, à l'expérience, à ce qui est tel qu'il est. Une pensée organique puise à l'intérieur d'elle-même son dynamisme et sa croissance. Dans une telle pensée le moi, l'objet de la connaissance et la connaissance elle-même ne font qu'un. Ainsi la conscience de soi, le milieu naturel et social où l'on se situe et la compréhension de l'ensemble sont organiquement liés.

Le vitalisme : l'énergie invisible et inexprimable qui anime la structure d'un corps social et qui lui permet de réaliser sa créativité propre.

Connaissance érotique : théorie qui dit oui à la vie dans son acceptation la plus totale et qui accepte tout ce qui la compose. C'est une connaissance créatrice, amoureuse de la vie et qui en fait une oeuvre d'art.

Pensée caressante : qui est attentive aux détails, aux éléments mineurs, à ce qui est vivant.

Raison interne : la raison interne c'est ce qui met en mouvement, à un instant donné, une situation, un phénomène et qui l'actualise, lui permet d'apparaître. C'est le fondement même d'une situation, sa cause profonde.

Ratio-vitalisme : le ratio-vitalisme est la liaison étroite entre un concept, caractérisant un peuple, une civilisation, une communauté spécifique et la vie qui l'exprime.

Formisme : ce concept prend racine dans l'idée de Gestalt et de totalité. Une gestalt est toujours, par nature, autre chose et plus que la somme de ses parties parce qu'elle inclut les relations entre les parties et, ce réseau d'interconnexions ajoute un élément constitutif. De même, une totalité ou un holisme est une réalité plus complexe que la somme de ses éléments et n'est pas réductible à la somme de ses parties. Le formisme est ce qui permet la conjonction, l'unicité qui maintient, d'une manière contradictorielle, la cohésion de tous les éléments du donné mondain. Le formiste interroge, doute et laisse ouvertes les potentialités qui peuvent ou non se réaliser. La forme, et le formisme qui en est l'expression, incitent à considérer que les divers éléments d'un tout, de par leur synergie propre, nous font accéder à une structure spécifique et nous amènent à envisager la réalité comme une globalité.

Démarche esthétique : qui se contente de décrire comment les choses croissent et se développent à partir d'elles-mêmes.

Le style : la culture, dans ses diverses manifestations, est l'expression d'un groupe, d'une société, d'une époque. Ceci définit donc le style d'un groupe, d'une société ou d'une époque.

 

4 - Les problématiques soulevées par Michel Maffesoli

La caractéristique essentielle de la modernité est le rationalisme qui s'exprime par le découpage, l'analyse, la classification où tout doit rentrer dans une catégorie explicative. De ce fait notre époque a nié tout ce qui touche au sentiment, à l'affect, à l'expérience vécue qui sont les principales manifestations de l'être. De tout temps il y a eu deux obstacles dans l'ordre de la pensée et de l'action sociale : le rationalisme et l'irrationalisme qui s'opposent et cherchent à dominer le devant de la scène alors qu'ils sont complémentaires. Privilégier l'un au profit de l'autre engendre un refoulement, ainsi l'exclusivité du rationalisme dans notre société a engendré un retour du refoulé, qui explose parfois à travers le quotidien par la mode, la musique, le sport, la communion avec la nature, ou toutes autres expériences contemporaines inassimilables avec le rationalisme ambiant. Le rationalisme nous a fait oublier la pluralité et la polysémie de la vie, tout absorbé qu'il fût à séparer, diviser, juger, classifier ; il nous a fait oublier que l'une des lois fondamentales de l'existence réside dans la réunion des contraires. Si la modernité a mis en place un système autosuffisant il n'en est pas moins totalement coupé des forces vives de la société, de l'originalité, de l'inventivité et donc de la création. L'énergie créatrice cherche alors à se manifester ailleurs et c'est par l'irrationalisme qu'elle risque de s'exprimer car, ne se reconnaissant plus dans la logique rationnelle du devoir-être, la réalité sociale se venge en prenant en tout et pour tout le contre-pied de ce qui s'est installé pendant la période de la modernité. Selon l'auteur l'oeuvre scientifique doit savoir douter et mettre en question ses certitudes même celles qui sont le plus établies. Elle doit, non pas devenir un système fermé sur lui-même, mais s'ouvrir sur tout ce qui est en développant une pensée audacieuse permettant de comprendre les processus d'interaction, de métissage et d'interdépendance. En effet la société contemporaine ne peut plus s'accommoder d'une séparation entre la raison et la passion, elle doit être capable de comprendre le clair-obscur de tous les phénomènes sociaux qui sont faits de lumière et d'ombre et qui fonctionnent sur l'ambiguïté. Il est urgent de remettre en cause la séparation entre les domaines comme si la communication entre eux étaient impossible, cette société dont la structure est de l'ordre du mécanique, pour aller à la rencontre du vivant, de l'organique. Il n'est cependant pas question de nier le pôle abstrait de l'intelligence mais d'autoriser cet autre pôle, attentif au sensible, à la création naturelle, à l'art de vivre et de penser afin de se préserver d'un rétrécissement de la faculté de comprendre.

L'auteur, en dénonçant la modernité et en attirant notre attention sur ce que risque d'être la post-modernité, n'invente rien car la dénégation de la correspondance entre les divers domaines de la vie est un phénomène qui ressurgît régulièrement dans l'histoire de l'humanité et dont l'enracinement dans l'imaginaire collectif est profond. On sépare la science de la vie et alors le savoir suit son propre destin, élabore des théories fondées qui pensent agir pour le bien de la raison, s'éloignant ainsi de la globalité humaine, remplaçant la jouissance, la pensée amoureuse de la vie en son entier et la contemplation du monde par l'action sur le monde et par une attitude normative, justificative. Dans cette séparation l'homme s'ampute d'une part très importante de lui-même qui est, selon l'auteur, celle de la création. Il ne tente plus de comprendre comment les actions humaines, d'une façon organique, tiennent ensemble. Voici donc la critique profonde de Michel Maffesoli envers le rationalisme abstrait : son incapacité à prendre acte de la vitalité qui se meut à l'intérieur de toute vie sociale, de l'organicité qui l'anime. Ce vitalisme qui est toujours issu d'une vision empirique du monde et que le rationalisme moderne a critiqué, étouffé au nom du devoir-être.

Et ce qui est en train de se réaliser, de se manifester aujourd'hui c'est la réunion de ces contraires, l'alliance de la science et de l'art, un retour à la vie dans sa totalité. Il convient donc, pour comprendre ce qui émerge, de mettre en oeuvre une compréhension à posteriori et non plus à priori, s'appuyant sur une description rigoureuse des phénomènes faite de connivence et d'empathie, conduisant vers un savoir pur, une connaissance que l'auteur nomme "érotique" et une sociologie "caressante". La société doit convenir de ses propres limites, réintroduire le sensible dans la connaissance, proposer des tendances, élaborer des formes qui tout en étant des créations intellectuelles laisseront entières la liberté de la vie et la force de son dynamisme.

Cela ne signifie pas que la connaissance devient impossible mais incite à une attitude intellectuelle plus humble et plus respectueuse vis à vis de ce qui est abordé. Une telle sensibilité, une telle ouverture peut nous faire comprendre ce que peut être une rationalité "ouverte", faisant appel à l'enthousiasme et mettant en oeuvre une force instinctive, dynamique, à l'opposé du rationalisme moderne que l'on peut définir comme étroit et statique. Cette rationalité "ouverte" permet la réunion de la raison et du sensible afin de saisir la globalité d'une situation. L'auteur compare cette rationalité "ouverte" qui intègre en partie son contraire, au concept jungien d'élargissement de la conscience qui se produit grâce à l'intégration d'éléments inconscients par le conscient. De ce fait l'individu intègre une part de l'ombre qui le constitue et lui redonne sa place dans la globalité de la personne. Il s'agit là d'une voie médiane proche de l'enseignement du Bouddha et du taoïsme par laquelle on réunit ce qui était séparé afin de parvenir à l'harmonie. En tendant vers cette rationalité ouverte et qui concerne la société dans son ensemble, il serait possible de mettre en place une science plus créatrice permettant d'établir un lien entre la nature et l'art, le concept et la forme, le corps et l'âme. Il s'agirait d'une science de la globalité, enracinée dans la totalité du donné mondain, à travers ses différentes composantes. Une telle science exige d'être attentif à une logique de l'instant, s'attachant à ce qui est vécu dans l'ici et le maintenant afin de saisir toute la multiplicité et la force interne de chacun des phénomènes surgissant ainsi que leur conjonction. Il faut alors appréhender les événements de l'intérieur, saisir ce qui anime, à un moment précis, un phénomène ou une entité donnée et c'est ce que l'auteur appelle la raison interne de toute chose. La raison interne c'est la rationalité de fond qui s'exprime en des petites raisons momentanées ; elle est une constante en quelque chose qui s'actualise, se réalise à un moment particulier. La raison interne est une manière de lier la connaissance, la raison à ce qui l'anime ; saisir les pulsions vitales, la vie dans chaque chose afin de pouvoir comprendre l'existence en son développement et non pas en ses apparences. Ce serait cela l'enjeu de ce que Michel Maffesoli nomme le "ratio-vitalisme": ne rien négliger dans ce qui nous entoure, dans le monde dont nous faisons partie et qui est constitué à la fois de raison et de sentiment. Il nous faut, pour lutter contre la modernité et ses limites, mettre en oeuvre une analyse à partir de la raison interne des phénomènes sociaux, saisir la destination fondamentale de la vie. Rien ni personne n'est jamais totalement ce qu'il semble être à un moment donné, il est toujours davantage parce qu'il y a en chacun, en chaque phénomène, quelque chose de préformé qu'il convient de développer, d'actualiser. Ceci correspond à un ordre organique, c'est-à-dire qui trouve son impulsion à partir de lui-même. La forme organique est une apparence cachée dont il est difficile de dessiner les contours, de délimiter les réseaux, de repérer les racines et qui s'actualise dans le présent, d'instant en instant ; c'est cela qui peut rendre l'analyse intéressante et en faire un véritable enjeu intellectuel. Mettre en place une pensée organique c'est établir le lien entre le monde extérieur et qui se donne à voir avec un monde caché, intérieur, dont les mouvements s'actualisent continuellement. Il s'agit d'établir une doctrine universelle prenant la globalité du monde en compte et exprimant une loi organisatrice du monde qui fait que le cours universel, le flux des changements et des mouvements naturels font interagir tous les éléments les uns sur les autres. Il y a là une unité souterraine pouvant échapper à une conception rationaliste du monde : ce sont les processus d'interdépendance où chaque fragment constituant une chose contient la totalité en son ensemble ; tout est structurellement un et multiple à la fois. Ainsi l'aspect organique de la raison interne est ce liant interne qui assure la cohérence entre les éléments qui se présentent et qui sont disparates. Tout l'art intellectuel serait de saisir le lien spirituel qui fait que tout ensemble fait corps. De nouveau l'auteur fait appel à un concept de C.G. Jung pour illustrer ses propos : l'individuation. Le processus d'individuation permet de faire surgir l'inconscient dans le conscient, d'atteindre ce que Jung nomme le Soi et qui est la véritable nature de l'individu ; il y a un élargissement de la personnalité car la personne retrouve son unicité par le rassemblement de ce qui était séparé et contraire.

C'est une véritable révolution de l'être-ensemble que nous propose l'auteur et qui semble être ce vers quoi tend la post-modernité. Il est bien difficile de faire la théorie d'une telle révolution en son moment fondateur, mais il semble possible d'en délimiter les contours, d'en indiquer la tendance générale. Pour cela l'auteur nous propose d'utiliser la notion de forme et le concept de "formisme" qui permet de faire ressortir le changement auquel on est confronté dans la vie de tous les jours. La forme est ici considérée comme la matrice donnant naissance à tous les phénomènes esthétiques délimitant la culture post-moderne. On trouve dans le formisme le respect de la multiplicité du réel sans pour autant négliger les exigences de la réflexion, de la compréhension qui sont propres à l'homme. Le formisme reconnaît, sent et vit ce pluralisme tout en maintenant une cohérence entre les diverses parties du tout. La forme permet la conjonction, l'unicité, parfois d'une manière contradictorielle, de tous les éléments fragmentés du donné mondain. De cette forme surgit un certain ordre, une certaine rationalité, non pas imposés de l'extérieur mais qui surgissent de l'intérieur et qui constituent l'équilibre grâce à la réunion de tous les éléments contraires et séparés. Le formisme maintient tous les aspects contradictoires ensemble et favorise ainsi un sens qui se vit et ne se projette pas. C'est une manière de prendre acte de la pluralité des mondes, tant au niveau du macrocosme général, du cosmos social, que du microcosme individuel tout en maintenant la cohésion nécessaire à la vie. Ainsi chacun peut trouver sa place dans le monde, adhérer à une des formes émergentes et qui l'unissent à d'autres personnes vibrant de la même manière.

Le formisme, à l'inverse de la formule, chère à la modernité, qui à des réponses toutes prêtes sur tout, donne des possibilités de réponse à un problème au cas par cas. De ce fait le formisme est plein de doutes, de questionnements et c'est ce qui fait sa force dans le processus de la connaissance. Ainsi, à l'opposé d'une pensée purement conceptuelle qui croit cerner l'existence en sa totalité, le formisme laisse des potentialités ouvertes qui peuvent ou non se réaliser. Cependant l'idée de forme impose aussi des limites, donc des contraintes ; la performance qu'il faut parvenir à réaliser c'est d'imposer des limites, des contraintes tout en permettant d'être, de favoriser l'épanouissement de tout un chacun au sein de la forme. On peut donc avancer que la société se crée à partir d'un modèle commun, d'un paradigme dont on partage les valeurs ; en ce sens la forme est formante, il y a une mise en forme qui fait civilisation, qui fonde une communauté et qui est symbolique. La richesse de la forme qui permet la synergie d'éléments séparés et contradictoires nous introduit au symbolisme des formes. Le symbole renvoie à un contenu plus vaste que ce qui paraît être son sens immédiat, il met en relation, profondément, avec l'environnement naturel et social. Il s'inscrit dans une dimension collective. Il y a là, de la part de l'auteur, une nouvelle référence à C.G. Jung, qui s'est intéressé toute sa vie aux images symboliques surgissant de l'inconscient ; Jung a mis en relation le rapport de ces images avec un inconscient n'appartenant pas au personnel de l'individu mais au collectif et qui constituent un héritage de l'esprit humain. Jung a nommé ces images symboliques surgissant de l'inconscient collectif de l'individu, archétypes ou images primordiales. La forme archétypale s'enracine donc profondément dans la matière individuelle et collective et permet de comprendre la sensibilité de la vie surgissant actuellement. Selon l'auteur l'histoire collective façonne une forme archétypale qui surgit actuellement et qui semble vouloir constituer ce qui façonnera la post-modernité. Tout archétype est porteur de mythe, et dans la résurgence d'une forme, l'archétype, le mythe reviennent en force, porteurs d'une intelligence intuitive, d'un savoir incorporé constituant un terreau à partir duquel peut croître une culture. Il y a dans l'archétype quelque chose de primitif qui semble ressurgir aujourd'hui parce qu'on l'a trop longtemps nié ou dénié. Pour Michel Maffesoli le mythe s'exprime actuellement dans les productions télévisuelles, les oeuvres fictionnelles, les vidéoclips, la publicité et même les chansons de variété, entraînant comme conséquence sociale une participation mystique du corps social, un retour à l'émotionnel qui fait sens et qui ponctue la vie quotidienne. Nous sommes donc saisis par les mythes plus que nous ne les faisons. Ils nous dépassent et nous devancent et c'est cela leur force spécifique. Les résidus archaïques, les images primordiales font que la vie sociale est ce qu'elle est, ils la façonnent en tant que telle et pour ce qu'elle est. Ceci met l'accent sur ce qui dépasse l'individu, sur la forme dans laquelle il se situe, sur quelque chose de transpersonnel car, au travers des rêves collectifs, des mythes et des archétypes, c'est toute la préhistoire de l'humanité qui continue de s'exprimer faisant appel à l'émotion collective. En ce sens les mythes, les rêves et les archétypes collectifs sont des formes poussant à l'intégration, à la forme sociale. Ce serait donc cela la loi divine ? Quelque chose qui dépasse la simple volonté individuelle. Et selon l'auteur la force de la forme serait qu'en imposant une émotion collective à travers l'archétype, elle oriente les volontés individuelles et, de ce fait, fait la société. La post-modernité se construirait donc sur un monde de mise en images et un jeu des formes. La part croissante de l'activité onirique dans la vie sociale finirait par créer une personnalité collective dont chaque individu ne serait qu'un infime élément. Les identifications aux images de rêves projetées par la société finiraient par créer une ambiance émotionnelle trouvant son expression dans une esthétique croissante de l'existence. Il n'y a plus, dès lors, d'idéal individuel mais une matrice collective où tout un chacun puise ce qui lui est nécessaire pour parfaire son équilibre, pour vivre en accord avec la société et la nature. L'expression personnelle trouverait donc son apogée au moment où elle adhérerait totalement à une forme archétypale, immuable et qui perdurerait à la finitude individuelle. L'archétype provoque un effet de fascination, d'identification ; il s'agit alors d'apprécier le monde tel qu'il est, de le vivre tel qu'il est, de s'identifier à ceux qui le typifient puis de reproduire, dans le rapport quotidien, ce même processus de fascination-identification.

Je ne peux ici, complètement suivre l'auteur. Il s'appuie, certes, scrupuleusement sur la théorie jungienne, le processus de l'individuation permettant à la personne de toucher au divin et de trouver un équilibre parfait, une harmonie, un accord avec soi-même, l'autre et le monde. Il veut appliquer cette théorie que Jung a exploré empiriquement avec la psyché individuelle au social, au tout social. Peut-être Michel Maffesoli saisit-il là quelque chose que je ne comprends pas moi-même mais je me permets de ne pas être d'accord avec lui. Il y a quelque chose d'aliénant dans ce qu'il décrit, l'individu se perd dans le social et dans le collectif, Jung a bien décrit les risques du surgissement des archétypes dans le conscient, ce risque d'inflation du moi (1). En effet, lors du surgissement de l'inconscient, les frontières individuelles de l'individu sont comme effacées, comme devenues inexistantes et, de ce fait, la personne ne sait plus où s'arrête et où se limite son Moi, sa personnalité. Ceci peut provoquer une illumination amenant la personne à s'enfler psychologiquement et croire qu'elle connaît tout de la vie et du monde. Certes cet aspect surhumain a quelque chose de divin mais est aliénant pour la personne qui se perd dans le collectif. Pour le développement de la personnalité une différentiation rigoureuse d'avec la psyché collective est nécessaire car toute différentiation insuffisante entraîne une dissolution de l'individuel dans le collectif parmi quoi la personne se mélange et se perd (2).

(1) C.G. Jung, "Dialectique du Moi et de l'inconscient", 1964, Editions Gallimard.

(2) C.G. Jung, "Psychologie et religion", 1958, Editions Buschet/Chastel.

Michel Maffesoli a bien compris les mécanismes de la conception jungienne mais en les appliquant au social il inverse la situation. Selon moi, selon ma vérité interne ce n'est pas en se fondant dans une nouvelle forme archétypale sociale, même si elle est émergente actuellement, que l'individu parviendra à son plein épanouissement. Il n'y a là aucune autonomie. Je pense que c'est par l'individuation, au sens jungien, c'est-à-dire par la connaissance de Soi individuelle que le social peut se construire et non l'inverse. L'accès à la connaissance, au sensible ne peut s'effectuer que de l'intérieur, comme l'a si bien écrit Michel Maffesoli, mais il faut le "vivre" individuellement, en faire l'expérience individuelle pour que quelque chose de réel se produise, une véritable évolution de l'individu qui, alors, par l'élargissement de sa conscience individuelle, trouvera sa place dans le social et répandra cette lumière qui vient de surgir en lui. Cette conception de Jung, rejoint d'ailleurs la pensée de Krisnamurti lorsqu'il parle de la transmission :(1) "L'esprit fragmentaire pense que nous possédons des qualités comme l'amour, l'intelligence, la peine, etc... alors qu'elles appartiennent à l'humanité. Il est impossible de faire comprendre cela à quelqu'un qui ne veut pas écouter. Cependant la transmission ne peut se faire qu'en partant du particulier en allant au général. A partir du général il faut aller encore plus profond pour rencontrer la pureté de ce qu'on appelle compassion, amour, intelligence, mais cela suppose d'engager son être tout entier dans cette exploration". Toujours, Krishnamurti a soutenu que c'est à partir de l'individu personnel que l'on pouvait construire un social meilleur !

Dans la deuxième partie de son oeuvre, Michel Maffesoli s'interroge sur les moyens de saisir le dynamisme à l'oeuvre dans la vie courante, comment pouvons nous rendre compte de la raison interne parcourant les petits actes créatifs vécus au jour le jour ? Pour saisir ce dynamisme il semble nécessaire de mettre en oeuvre un esprit contemplatif qui introduit à une pensée caressante, c'est à dire qui se préoccupe peu de l'illusion de la vérité et ne propose pas un sens définitif des choses et des gens mais qui s'emploie à rester en chemin. Une pensée vagabonde qui soit à l'image de l'errance sociale. Il s'agit là d'une méthode érotique, amoureuse de la vie où le vitalisme est attentif aux phénomènes empiriques, à ce qui se donne à vivre. Ne plus penser la vie sociale telle qu'elle devrait être ou telle qu'on désirerait qu'elle soit mais telle qu'elle est. Il y a ici émergence d'une certaine sagesse de la vie reposant sur la prise en compte du sensible, de ce qui se donne à voir : une pensée de la forme. Il faut revenir à la chose même, comprendre qu'il n'y a pas un sens établi une fois pour toutes mais une multitude de significations surgissant de situations ponctuelles et variant d'un instant sur l'autre. Et ce que l'on nomme la "chose même" est chargée de forces qui la dépassent ; l'univers est peuplé de symboles dont on ne peut pas épuiser le sens, mais dont les significations ne valent que par leurs interactions vécues. A la pénétration du monde moderne va donc succéder, dans la post-modernité, un monde contemplatif et qui, selon l'auteur, se féminise. La contemplation entraîne l'homme vers un certain détachement de sa situation et une élévation, un dépassement. Ce dépassement exige une nouvelle posture intellectuelle faisant de la description le fondement de sa démarche car le propre de la description est d'être respectueuse du donné mondain. Pour l'auteur il y a là un enjeu intellectuel important, menant à ce qu'il nomme une théorie érotique sachant dire oui à l'existence sous toutes ses formes, des plus lumineuses aux plus obscures. Une philosophie du comment et non plus du pourquoi car c'est le comment qui permet que ce qui n'était, auparavant, que possibilité, s'actualise et devienne réalité. Ceci permet la connaissance car cela présente les choses telles qu'elles sont. Le fait de s'en tenir aux phénomènes tels qu'ils sont nécessite une véritable ascèse dans le sens où elle refuse les concepts abstraits et reste enracinée dans l'ici et le maintenant. Cette façon d'envisager notre rapport au monde n'est pas nouvelle et l'auteur rappelle que nombreux sont ceux qui ont prêché une telle philosophie de la vie. Mais il ne faut pas croire que le fait de décrire ce qui est, tel qu'il est, soit une abdication de l'esprit ; c'est au contraire une ouverture, une recherche de la signification d'un phénomène au lieu d'en chercher les explications causales. On cherche à comprendre les relations significatives d'un événement, d'une situation, et ceci force à sortir de la vision mécanique de la modernité, cela permet d'accéder à la dimension esthétique de la vie sociale. La démarche intellectuelle esthétique se contente de dire comment les choses croissent et se développent à partir d'elles-mêmes. C'est donc par une connaissance phénoménologique, mettant l'accent sur un vitalisme n'étant pas orienté vers un but précis mais trouvant ses forces en elles-mêmes et croissant parfois d'une manière désordonnée que l'on peut saisir la raison interne des petits actes du quotidien.

Puis, l'auteur s'interroge sur ce que pourrait être la sensibilité théorique, permettant de comprendre les nouvelles formes de la socialité naissant sous nos yeux. Il s'agit ici de faire ressortir ce qui est déjà là, d'approfondir la compréhension de phénomènes que beaucoup connaissent déjà. Pour Michel Maffesoli c'est l'intuition qui serait un important vecteur de connaissance du vitalisme en oeuvre dans nos sociétés. Pas l'intuition comme simple qualité psychologique mais une intuition qui participe d'un inconscient collectif et qui exprime un "savoir incorporé", donc déjà là et qui se constitue sans que l'on y fasse attention en chaque groupe social et donc en chaque individu. Il faut comprendre l'intuition comme une forme d'anticipation d'une sensibilité intellectuelle, s'inscrivant dans l'acceptation totale et enthousiaste de tout ce qui advient, réinvestissant ainsi une pensée organique se comprenant à partir de la globalité et conduisant vers ce que l'auteur appelle l'érotisme de la connaissance. L'intuition, telle qu'elle est définie ici, met en jeu une vision centrale qui s'enracine profondément dans les phénomènes, qui s'en nourrit et donc en jouit. Pour comprendre parfaitement ce qui est décrit ici il faut faire appel aux poètes, aux artistes, aux mystiques ou à l'expérience du sens commun sachant adhérer à ce qui est, en vivre et en jouir. Il me semble que ce que décrit Michel Maffesoli est une intuition qui pousse l'individu à faire comme l'autre parce que l'imitation, selon lui, nous permet d'être reliés, de vibrer en commun, d'éprouver collectivement, de nous sentir comme appartenant à la communauté, au monde. Il y a là un lien social dominé par l'affect, par ce sentiment d'appartenance et ce sentiment d'osmose affective permettant de mieux saisir le vécu social et la complexité de la vie quotidienne. C'est en redonnant leur place à la subjectivité et à l'affect, que les intellectuels pourront développer une théorie érotique, qui soit en congruence avec cet érotisme social perceptible dans les nouvelles manières d'être, de penser, de se comporter s'exprimant dans les phénomènes sociaux actuels et échappant à une explication rationaliste. Il faut mettre en place un savoir amoureux de la vie, du monde tel qu'il est et qui rétablit la proximité entre la science et l'art. L'intuition est donc cette sensibilité permettant de saisir, dans toute leur concrétude les valeurs quotidiennes que l'on partage avec d'autres, dans le cadre d'un idéal communautaire. En ce sens, elle est un instrument de choix pour comprendre ce qui surgit des fondements même de la société. Pour exprimer la globalité de ce qui surgit l'auteur propose d'utiliser la métaphore car elle n'enferme pas comme le concept. Elle se contente de décrire en aidant à la compréhension, sans prétendre à l'explication. Elle n'indique pas le sens des choses mais plutôt aide à saisir leur compréhension. La métaphore, pour aborder ce qui surgit dans notre société, pourrait permettre des éclairages successifs et suggestifs, propres à une suite de moments, qui ont chacun leur vérité. Une telle sensibilité permettrait de faire ressortir que la réalité est faite d'instants éternels et fragiles tout à la fois. Par un regard neuf, intuitif, s'appuyant sur l'expérience d'un phénomène, la métaphore permet de constituer une figure signifiante, fait venir au jour le sens interne de ce phénomène, de quelque chose de déjà là et qui est donné et dont on fait jaillir la signification. La métaphore apparaît donc comme un instrument de choix car en se contentant de décrire ce qui est, en recherchant la logique interne qui meut les choses et les gens, en reconnaissant la part d'imaginaire dont ils sont pétris, elle prend en compte le donné, le reconnaît comme tel et en respecte les contraintes. C'est cela qui peut réunir le rationnel et l'affect et permettre l'élaboration d'une raison sensible. La métaphore sait jouer avec les mots, jouer avec le monde, être en interaction avec lui, et la vie ne peut être que si on peut la dire, si on sait la dire. Ainsi tout comme le poète anime ce qu'il décrit, le sociologue peut, par l'utilisation des métaphores, faire ressortit la vitalité de la dynamique du vivant et mobiliser ainsi l'énergie sociale. Il y aurait donc un pouvoir du mot correspondant à la puissance des images. Dans notre monde où tente de surgir une sensibilité esthétique, le mot et l'image entrent en synergie et cela fonde la pertinence de la métaphore.

Selon Michel Maffesoli l'intuition et la métaphore sont à la base du sens commun car ils dépassent les médiations et accèdent au coeur même des choses. Ils s'attachent à l'aspect concret des phénomènes et participent ainsi d'un élan vital. Il serait donc bon de les prendre en compte dans la démarche intellectuelle si l'on veut rendre à celle-ci sa capacité d'inventivité.

Mais qu'est ce donc que le sens commun ? Pour l'auteur il est l'expression du présent qui sert de pivot entre le passé et le futur et qu'il nomme l'enracinement dynamique. L'enracinement de la réflexion, la pensée organique serait donc l'expression d'un savoir incorporé qui, de génération en génération, constitue un substrat assurant la perdurance sociétale. Le sens commun émergeant aujourd'hui dans la société est constitué de tout ce qui fait la vie humaine, il ne compartimente pas la vie mais l'accepte dans sa globalité. Ainsi, le sens commun nous force à dépasser l'individualité, à nous fondre dans la totalité du monde. Il y aurait donc, dans notre société actuelle, une émergence de ce que l'auteur nomme "la loi de l'imitation" qui, telle un virus, se répandrait dans la société grâce aux médias, et qui ferait que l'individu se perdrait dans le collectif, retrouverait un sentiment d'appartenance généralisé et fondateur de la post-modernité. Je ne nie pas qu'un tel mouvement soit à l'oeuvre dans notre société ; en effet il est aisé de voir aujourd'hui l'émergence d'un retour au sensible, une chute de la rationalité mais peut-on dire que cela provient d'un effet d'imitation ? D'un retour massif de l'inconscient collectif constituant, selon l'auteur, l'ossature du sens commun ? Il est possible que l'inconscient collectif surgisse individuellement et entraîne une dissolution de la personnalité dans le collectif mais je ne sais pas s'il est possible qu'il y ait transmission de ce phénomène par cette fameuse loi de l'imitation. Peut-on dire que l'émergence de l'inconscient collectif chez quelques uns, éveille chez l'autre les mêmes manifestations ? Je ne dis pas que cela soit impossible, je m'interroge sur une telle généralisation. Je m'interroge également sur les bienfaits d'une telle épidémie. Si l'on tient compte des concepts jungiens, sur lesquels s'appuie en partie l'auteur, il serait peut être intéressant de s'interroger sur les risques d'un tel effet de dissolution de l'individuel dans le collectif. Ne passe t-on pas là d'un excès dans l'autre ? Jung a bien insisté sur les dangers de la dissolution de l'individuel dans le collectif (1) ; il a avancé l'hypothèse, vérifiée empiriquement, que l'individuation était l'équilibre entre les deux. Une personne individuée au sens jungien reste elle-même, libre d'elle-même, mais reliée au monde, à l'autre sans toutefois s'y perdre. Loin de moi l'idée de contester ce que développe Michel Maffesoli, simplement je m'interroge sur ce qu'il énonce. Il est vrai que je pourrais aussi m'interroger sur la théorie jungienne qui s'oppose avec la théorie mystique ; la sagesse orientale sur laquelle s'appuie également l'auteur prêche la dissolution complète du Moi qui se fond dans le Soi universel. Entre Jung qui, selon certains, avait peur de vivre complètement son expérience mystique en se fondant dans le Soi universel, et qui nous a proposé une théorie de l'individuation permettant à l'individu d'atteindre un Soi constitué de la globalité de la personne tout en restant soi-même et les théories mystiques, je ne sais qui possède la vérité. Tout ce que je peux exprimer part de mon expérience personnelle, de mon vécu, je dirais alors que je suis proche de Jung. Peut-être que, comme lui, j'ai peur de me fondre complètement dans le collectif ? D'autre part, ce processus d'individuation décrit par Jung passe d'abord par une émergence de l'inconscient personnel dans le conscient qui provoque un élargissement de la conscience. C'est au cours d'un travail sur soi, d'une rigueur et d'une implication personnelle que ce processus démarre et qu'alors l'inconscient collectif peut surgir ; ce processus est-il possible par l'imitation ? Celui qui est enfermé dans sa conscience limitée, attaché à ses croyances et ses préjugés peut-il, simplement par imitation, parvenir à la compréhension totale de lui-même, des phénomènes inconscients qui le régissent, à cet élargissement de la conscience qui l'ouvre au monde ? Ce que propose l'auteur m'apparaît être dangereux si l'individu est complètement submergé par l'inconscient collectif car, alors, il est aliéné à une image qui même si elle est porteuse de l'humanité n'est peut être pas, forcément porteuse de sagesse.

 

(1) C.J. JUNG, "Dialectique du Moi et de l'inconscient", 1964, Editions Gallimard.

 

Après nous avoir développé que l'intuition et la métaphore sont les outils permettant de saisir ce qui se donne à voir dans ce qui émerge dans notre société, il nous indique que nous devons nous appuyer sur le sens commun, porteur d'une certaine sagesse, d'un savoir incorporé, mais aussi sur le vécu.

Il ne s'agit pas là de nier le savoir en faveur de l'expérience mais d'enrichir le savoir, de montrer que la connaissance est organiquement liée avec l'objet qu'elle étudie. Il s'agit de refuser la fragmentation, la coupure entre la rationalité et l'expérience. Ainsi la prise en compte du vécu quotidien ainsi que du sens commun, c'est à dire de la sagesse populaire lui servant de fondement, permettra de créer une discipline sachant intégrer le social au sens large, dans sa globalité et comprendre le lien qui fait qu'une communauté est cause et effet d'un sentiment d'appartenance.

Ainsi le sociologue saisirait la liaison entre la communauté, le vécu et le vitalisme animant l'émergence de la post-modernité. L'auteur dit "le vécu est l'archétype essentiel, autour duquel se construit la socialité" ; il entend par socialité un être-ensemble fondamental intégrant le non rationnel, le passionnel à l'oeuvre dans l'humaine nature. Ici encore je m'interroge sur une confusion possible de l'auteur par rapport au concept jungien. Jung prétend que l'individu se construit par la réunification des contraires, par la prise en compte des éléments conscients et inconscients de la psyché humaine. Si on s'appuie sur cette idée, je m'accorde avec Michel Maffesoli pour dire que la compréhension de la vie sociale repose sur la réunion de ce qui était jusqu'àlors fragmenté, la réunion des savoirs concrets, rationnels et du vécu, de l'expérience, de l'affectif. Mais en quoi y a t-il ici émergence d'un archétype essentiel autour duquel se construit la socialité ? Au moment même ou j'écris cette question, il me semble que je viens de comprendre ce que veut exprimer l'auteur. Peut-être veut-il dire qu'une image primordiale peut émerger de cette prise en compte de la globalité de l'existence et conduire à cette compréhension immédiate de la vie.

Il est vrai, sur le plan individuel, que l'émergence d'un archétype au cours d'un travail analytique peut avoir les meilleures conséquence sur l'état psychique d'une personne (1). En ce sens l'auteur est en accord avec la pensée jungienne. Cependant je m'interroge toujours sur la possibilité de l'émergence d'une telle image positive sur l'ensemble d'une communauté ? Si cela était possible, cela supposerait que l'humanité va vers une destinée meilleure et un respect de la totalité de la vie. Le corps social serait construit à partir de la réunion des contraires et réunnirait le sensible et l'intelligible, le matériel et le spirituel.

Ainsi, le vécu, pour reprendre le cours de ma fiche de lecture, irradie les diverses manifestations de l'existence au jour le jour. Il est donc le conservatoire énergétique sans lequel il est impossible de comprendre la perdurance de l'être, tant social qu'individuel. C'est cela qui ferait du sensible le fondement du "corps mystique" qu'est toute la société et qui fonde en raison l'approche érotique que l'on peut faire de l'ensemble social.

J'en terminerai en reprenant ce concept de savoir dionysien abordé au début de l'ouvrage et par lequel il se termine. En effet la mise en place d'un savoir dionysien peut permettre de saisir la signification profonde du vitalisme post-moderne. La figure de Dionysos est esthétique, c'est à dire qu'elle conforte les émotions et les vibrations communes. Le savoir dionysien prend acte de cette ambiance émotionnelle, il en décrit les contours, réveillant en chacun de nous le sens qui s'est sédimenté dans la mémoire collective ; c'est ainsi qu'opère le monde poétique de la connaissance, en faisant ressortir ce qui est déjà là et en lui donnant un statut épistémologique

(1) C.G. Jung, "Psychologie et religion", 1958, Editions Buschet/Chastel.

 

 

5 . Ce que l'auteur cherche a nous dire

 

Notre monde moderne rationaliste, basé sur la certitude scientifique est fatigué, usé, dépassé. Une nouvelle société, différente et basée sur d'autres valeurs, est donc, peu à peu en train d'émerger. Il serait bon de tenter de cerner ce qui émerge avec des yeux neufs, sans vouloir appliquer nos vieux concepts moralisateurs fonctionnant sur la logique et sur le devoir être à ce qui surgit. L'auteur nous propose une observation relativiste, sage et prenant en compte la réalité de ce qui est. Ainsi pourrait succéder à la morale du devoir être ce qu'il appelle "une éthique des situations". Nous devons donc, pour comprendre l'évolution actuelle de notre société, de notre monde, dépasser certaines certitudes idéologiques, certaines théories scientifiques car il n'y a plus grand chose à attendre du savoir établi qui est trop lié à l'exercice du pouvoir et élaborer un savoir dionysien, érotique, c'est à dire opposé au rationalisme et qui prend en compte l'objet dans sa totalité, tel qu'il est, avec ses forces et ses faiblesses, un savoir qui aime le monde qu'il décrit. Pour Michel Maffesoli un tel bouleversement des valeurs reçues, de l'ordre établi par la modernité rationnelle ne peut s'effectuer qu'en inventant un discours paradoxal. L'un des paradoxes émergeant dans la nouvelle société serait l'implication émotionnelle, l'empathie avec la socialité et le fait de penser avec détachement. Au lieu de s'appuyer sur le discours rationnel et scientifique on s'appuie soudain sur l'expérience, dans ce qui se vit au jour le jour et dont le sens ne peut plus être déterminé mais qui s'invente et s'éprouve dans le quotidien.

Il y a dans ce qui émerge, dans cette post-modernité une nouvelle énergie sociale davantage basée sur la contemplation du monde ; il semble important d'en baliser le chemin tout comme Descartes a balisé le chemin de la modernité, car malgré l'incertitude que présente cette évolution du monde et nos résistances à ce changement, nous sommes déjà en route que nous le voulions ou non.

L'auteur nous propose, pour cela, de nous détacher de la démarche conceptuelle qui impose, s'impose et brutalise afin de laisser la tendance naturelle des choses émerger. On passe de la violence à la douceur, on n'essaie plus de saisir et d'enfermer dans un concept ce qui surgit mais on l'accompagne. Il ne s'agit cependant pas de passer du rationnel à l'irrationnel mais plutôt de mettre en place une déontologie reconnaissant en chaque situation l'ambivalence qui la compose. Une tendance à la réunion des contraires comme elle est souvent décrite dans les philosophies orientales. Le bouddha a prêché cette voie du milieu ainsi que le Tao dans laquelle les extrêmes se rejoignent et où les choses et les gens sont acceptés et reconnus pour ce qu'ils sont. On ne recherche plus alors la perfection comme dans le monde moderne de la représentation mais on laisse être ce qui est, on observe ce qui est, on est attentif à la beauté du monde et à ses expressions spécifiques. Pour Michel Maffesoli, ce qu'il nomme "le style", est la marque d'une époque. Il nécessite un effort de réflexion parce qu'il ne donne aucun contenu précis mais se contente de décrire, de présenter un contenant, une forme où chacun se doit d'exercer sa propre capacité de penser. Le laisser être est nécessaire pour rendre compte de la globalité de l'existence et exprimer l'oeuvre d'art que représente la vie en intégrant l'esthétique au sein de la démarche intellectuelle. Alors, dans l'expression de la globalité de la vie apparaîtra un savoir rare contenant des vérités multiples ; c'est par la métaphore et sa multiplicité de sens que chacun pourra comprendre par lui-même et pour lui-même ce qu'il y a à découvrir, à dévoiler. Ce savoir où chacun peut se retrouver serait donc, pour l'auteur, un savoir initiatique. Cette démarche permettra de trouver un équilibre entre l'intellect et l'affect et c'est dans le sens commun et dans une pensée organique qu'il s'exprimera.

6 - Michel Maffesoli et moi

 

J'ai ressenti beaucoup de difficultés à lire le livre de Michel Maffesoli car il y a une telle pluralité de concepts exprimés et une telle diversité de références que je ne pouvais pas tout saisir de la profondeur et de l'intensité de ce livre. Je l'ai donc lu deux fois. Une première fois, l'intérêt et la colère m'ont accompagnée, l'intérêt parce que je percevais, intuitivement que ce dont il parlait me concernait, était en bien des points, en accord avec ma vision du monde, mais en colère car il ne me facilitait pas la compréhension par la complexité de ce qu'il exprime et de comment il l'exprime. Je trouvais son livre un peu prétentieux. La deuxième lecture s'est effectuée plus sereinement et j'ai commencé à mieux comprendre sa pensée, toujours difficile car je n'ai aucune formation en sociologie, mais dans laquelle je reconnaissais cette volonté de ne pas fragmenter, diviser la pensée. Ainsi il a réuni dans l'écriture de nombreux champs conceptuels qui, d'habitude, s'opposent. Je pense avoir cerné le sens profond du livre bien que quelques concepts jungiens appliqués au champ social me posent encore problème, me poussent au doute et à l'interrogation, ce que je me suis permise de développer un peu au fil de ma fiche de lecture. Globalement je me sens en accord avec la pensée de l'auteur, avec cette volonté de réunifier, de s'attacher au sensible, à l'expérience, d'ouvrir son regard et sa compréhension du monde. Sur un plan individuel je me situe dans cette perspective, c'est ce qui fait sens dans mon existence. L'étendre au champ social me paraît pertinent pour comprendre, effectivement, ce qui émerge ici et là aujourd'hui et qui tend vers une participation mythique, un retour au sacré. De là à en déduire que la post-modernité sera une société entièrement basée sur cela me paraît optimiste. Il est vrai que si la personne, individuellement, réapprenait à vivre la vie telle qu'elle est et non plus en fonction de ce qu'elle devrait être, la société changerait radicalement. Il y a là un espoir pour demain, une façon d'accepter la vie telle qu'elle se présente aujourd'hui, c'est à dire en évolution avec une tendance à retourner à des valeurs existentielles qui font que la vie peut devenir un art de vivre.