L'ÉCOUTE DU DÉSIR
Avant -propos
Ce livre a pour objet de présenter la "non-directivité
intervenante", méthode qui permet de gérer les relations
humaines en général et plus particulièrement les relations
pédagogiques et psychothérapeutiques.
Je l'ai composé en utilisant le texte
que j'avais écrit dans les années 90 et qui portait le même
nom, texte qui avait été publié aux éditions
Retz et avait eu un certain succés (citation du "journal des psychologues",
par ex.). Ce texte malheureusement avait été retiré
de la circulation par l'éditeur deux ans après sa parution,
pour une raison qui m'était restée longtemps mystèrieuse.
Quelques années après, j'ai appris que cette décision
avait été prise parce qu'une des responsables de cette maison
d'édition avait découvert "qu'il y avait du sexe dans
ce livre". En réalité le sexe n'était présent
que dans la seconde partie, que j'avais surajoutée après
coup, et il n'apparaissait qu'en toile de fond, du fait que l'expérience
que je relatais était en partie, mais en partie seulement, de la
thérapie sexuelle, où je m'impliquais personnellement, comme
je le fais toujours.
J'ai supprimé cette seconde partie de l'édition
actuelle, non pour des raisons de pudeur, mais parce qu'elle ne cadrait
pas exactement avec les intentions de l'ouvrage.
Par contre, j'ai modifié assez considérablement
les débuts du texte, dont j'ai fait une partie indépendante,
la première partie, appelée "Les bases théoriques",
où j'essaye de situer la non-directivité intervenante entre
les positions extrèmes que sont pour moi celle de Freud et celle
de Rogers.
J'ai eu beaucoup de plaisir à écrire
cette première partie, ayant eu une sorte d'illumination concernant
la position exacte de ma doctrine entre les positions extrêmes en
question. Je l'ai fait à la suite d'un colloque organisé
par les responsables du mouvement rogérien en Janvier 2002, dans
lequel j'ai perçu avec une extrème clarté ce
qui me séparait des rogériens.
Paris, Février 2002
PREMIERE PARTIE : LES BASES THEORIQUES
La révolution non-directive
Quand Joseph Breuer, à la fin de l'année
1881 et durant l'année 1882, tente de soigner celle qu'on appellera
par la suite Anna O. et qui s'appelle en réalité Bertha Papenheim,
par une méthode toute simple de conversation, que la patiente elle-même
appelle "talking cure", il n'a aucunement conscience du fait qu'il est
en train d'inventer la méthode qui va révolutionner les relations
humaines au 19èmeet au 20ème siècles: la méthode
non-directive. S'il essaye cette méthode, c'est en grande partie
parce qu'il n'est pas lui -même un aliéniste ou un psychopathologue,
qu'il ignore les techniques d'hypnose qui font fureur à Paris et
n'appartient pas non plus au courant mesmérien, qui est installé
depuis fort longtemps dans les capitales européennes. C'est un neurologue
et il a fait des découvertes dans le domaine du système nerveux.
Il n'a aucune expérience dans le traitement des hystériques.
Sa tentative, qui n'est en aucune manière
une expérimentation, doit être comprise comme une attitude
de bon sens, qui utilise le matériel existant. La jeune fille,
dans ses nuits sans sommeil ne cesse de marmonner, souvent à partir
de mots que lui fournit l'entourage, et elle raconte alors, d'une manière
hallucinatoire, ce qu'elle a vécu l'année précédente
quand elle soignait son père malade, à savoir des événements
extrèmement pénibles, qui, loin d'avoir été
"refoulés" dans son inconscient, font l'objet d'une espèce
de surconscience. Elle se trouve mieux après ces séances
qu'elle nomme elle-même "chimney sweeping"(ramonage). Il suffit à
Breuer d'observer ce qui se passe, d'exercer son sens clinique. Il lui
suffit de regarder. Il ne fait rien d'autre que ce qu'ont fait les plus
grands découvreurs de l'humanité, Torricelli, Galilée,
etc, à savoir noter le fait insolite et ensuite l'analyser et le
reproduire.
Freud, après son séjour à Paris
auprès de Charcot en 1885, reprend la méthode découverte
par son vieil ami Breuer quelques dix années avant et en fait la
base d'une construction théorique qui va en altérer profondément
le sens. Au lieu de constater simplement que cela guérit, a une
valeur cathartique, il échaffaude toute une construction théorique,
à partir de l'idée, tout à fait gratuite, que les
productions verbales et mentales que le patient "associe" à ses
symptomes révèlent les causes de ceux-ci. Ceci, il faut bien
le dire n'a aucune valeur du point de vue heuristique. A. Grünbaum
aux Etats-Unis (1984), dès les années 80, et moi ensuite,
postérieurement (1996), démontrons qu'on ne peut déduire
une causalité d'une simple association.
Embarqué dans cette voie, Freud ne s'arrêtera
pas, jusqu'à en arriver à imaginer que la cause, ainsi mise
en lumière, est inconsciente, d'où la théorie de l'inconscient,
et qu'elle réside dans des expériences sexuelles précoces,
d'où la théorie de la sexualité. Je montrerai tout
à l'heure le rôle qu'a joué cette dérive spéculative
et comment on peut s'en protéger.
Malgré cette dérive, Freud continue
à pratiquer la méthode "associative" et même la radicalise
dans les années 1905-1907. Mais il lui donne une valeur purement
instrumentale. Le client, invité à dire ce qui lui vient
à partir de l'évocation d'un événement ou d'un
symptôme et soumis à une pression qui frise parfois l'imposition,
fournit au thérapeute le matériel que celui-ci utilise pour
faire sa "construction". Celle-ci, qui est pour Freud l'essentiel, consiste
dans une interprétation des faits que la patient doit reconnaître
et accepter. Elle ne vient pas de lui et est souvent fort loin de son expérience
subjective. D'où l'idée, sur laquelle je reviendrai, que
Freud n'a pas été jusqu'au bout du mouvement d'autonomisation
du client. Celui-ci reste dépendant, aliéné, normalisé.
L'attitude traditionnelle
En quoi cette pratique apporte quelque chose de nouveau?
Ne parlait-on pas spontanément et librement depuis des siècles?
Qu'avait-on besoin de Joseph Breuer pour nous révéler une
méthode qu'on connaissait depuis toujours?
Il est vrai qu'on avait toujours parlé et conversé,
et même Gabriel Tarde, à la même époque, faisait
de la conversation un des moteurs de la vie sociale (1901). Cependant ce
principe, considéré comme très utile pour créer
des liens sociaux, n'était pas admis pour définir les rapports
entre un individu considéré comme un guide, un maître,
un guérisseur et celui qui devait recevoir de lui la lumière,
le savoir, la conviction, la santé. Là au contraire rêgnait
la plus stricte hiérarchie. L'enfant, l'élève, le
disciple écoutent le maître, se soumettent à lui, lui
obéissent et ils doivent être punis s'ils manifestent de l'indiscipline.
Le bon chrétien se soumet à son directeur de conscience.
Le malade suit les ordonnances de son médecin.
La révolution que Joseph Breuer initie sans
le savoir réside dans un renversement radical des perspectives.
Désormais, on va se rendre compte que personne ne peut évoluer
sans s'exprimer, c'est à dire sans réactiver ce qu'il a en
soi et dont dépend tout mouvement physique ou psychologique. Anna
O, en divaguant et même dans un état crépusculaire,
met à jour sa subjectivité et celle-ci est la route qu'il
faut nécessairement emprunter si l'on veut agir sur elle, aussi
peu que ce soit. Freud se trompe, s'il croit qu'il va pouvoir détourner
à son profit cette force jaillissante et en faire une chose, un
pur outil au service d'une action qui n'appartient qu'à lui et qui
sort, comme Athéna, toute armée de son cerveau.
Mais, il n'y a pas que le thérapeute qui doit
écouter son client et favoriser sa parole. Cela est vrai aussi dans
d'autres domaines, où malheureusement ce principe, bien qu'affirmé,
mettra très longtemps avant d'être reconnu.
Il faut parler du domaine pédagogique. A la
même époque que Freud, de grands pédagogues, comme
Maria Montessori, Decroly, Dewey, etc, affirment peu ou prou le principe
de la liberté de l'enfant. Celui-ci ne peut créer, croître,
apprendre, sans liberté. Il n'est pas un objet sur lequel on imprime
le savoir. Le mouvement, si bien commencé, malheureusment avorte,
est récupéré par des institutions surpuissantes. Il
engendre la "pédagogie active", "la pédagogie par contrat",
tristes déformations d'une idée radicale.
Et même dans la vie sociale, on commence à
entrevoir cela. Nous sommes à l'époque où la liberté
de réunion, la liberté de la presse, la liberté d'opinion
sont affirmées comme des droits et passent dans les institutions.
La vieille idée selon laquelle la parole des gens n'est qu'un vain
bavardage sans importance commence à être entamée.
Non seulement il faut écouter ce que disent les gens mais il faut
favoriser leur parole, sans laquelle ils ne sont rien d'autre que des impuissants
et des dépendants.
La redécouverte rogérienne
Une découverte aussi importante que celle de
Breuer-Freud, même si elle est dénaturée, ne peut rester
sans effet. La psychanalyse se répand, dans les années qui
suivent la première guerre mondiale, aussi bien en Europe qu'en
Amérique.
Dans la première zone, elle excite
les besoins spéculatifs de ceux qui l'abordent qui vont y voir surtout
une méthode d'interprétation, ce qui donnera d'un côté
la tentative de Ricoeur de voir en elle une "herméneutique", ce
que Grünbaum a justement réfuté (1984), et, d'autre
part, la glose lacanienne, qui insiste sur l'aspect d'inconscient. En Amérique,
par contre, la psychanalyse est considérée sous son aspect
le plus vrai et le plus évident, comme une méthode de soin
et de guérison.
Dès les années 1930, le jeune Carl Rogers,
qui a alors une trentaine d'années, s'occupe d'un centre pour jeunes
en difficulté, à Rochester, dans l'Etat de New-York, et travaille
en liaison avec l'Université de Colombia. Il y rencontre des pychanalystes
avec lesquels il se confronte et découvre à son tour
l'idée de non-directivité. Le mot lui-même est de lui.
Il l'invente dans les années 40 et l'utilise dès ses premiers
ouvrages, durant la seconde guerre mondiale.
Ce qui l'intéresse, dans la non-directivité,
c'est la possibilité, donnée au "client", de s'exprimer.
On entre dans une nouvelle perspective, où le point de vue et les
opérations de celui qui parle sont enfin pris au sérieux,
où on ne se contente pas de fournir de nouvelles armes au thérapeute.
Cependant, la non-directivité est définie
par Rogers, dès ces années-là, d'une manière
extrémiste, non pas seulement comme une méthode où
l'on n'impose rien au client, mais même où l'on n'intervient
pas. Il n'y a pas seulement non imposition mais aussi non intervention.
Ce n'est pas le point de vue de quelqu'un qui commence une pratique similaire
à celle de Rogers quelques dix années avant lui (1930), à
savoir Kurt Lewin, jeune chercheur juif, d'origine allemande. Lui accepte
l'intervention, l'aide apportée par le chercheur, dans l'expérience
qu'il initie avec Lipitt et White, qu'il appelle "l'expérience des
climats pédagogiques". Il parle de "self-direction", ce qui n'est
pas loin de l'idée de non-directivité. Malheureusment, il
œuvre dans le domaine pédagogique, avec des pédagogues et
psychologues sociaux, qui n'ont pas autant d'influence que les psychothérapeutes
à cette époque.
Pourquoi Rogers prend-il d'emblée une position
aussi absolue? C'est qu'il a par devers lui toute une théorisation
sur laquelle je reviendrai, qui le pousse à prendre une position
que je qualifierai de subjectiviste, dans laquelle la prise de conscience
et les transactions du sujet avec lui-même sont mises au premier
plan, à la limite seules considérées. Il y a aussi
l'influence culturelle d'un peuple de pionniers, dans un pays très
peu peuplé, où les gens doivent se débrouiller seuls
et valorisent les qualités et l'action individuelles. Cela donne
par ailleurs cet illuminisme qui fleurit dans les sectes quakers, mormons,
baptistes, méthodistes etc, et qui est aussi une survalorisation
de la conscience individuelle.
Malgré cette restriction, Carl Rogers fait
avancer la pratique non-directive. Paradoxalement, il invente la première
forme d'intervention dans un contexte non-directif, à savoir le
"miroir", la reformulation, soutenues par une attitude d'empathie et d'"acceptation
inconditionnelle" (Psychothérapie et relation humaine, 1960). Il
est vrai qu'il n'y voit pas une intervention, au sens que nous donnons
à ce terme dans la NDI, c'est-à-dire au sens d'une influence
du thérapeute sur le client. Il s'agit pourtant de cela, comme je
le montrerai quand je reconsidérerai ce concept.
L'invention de la non directivité intervenante
La non-directivité poursuit sa brillante carrière
après la deuxième guerre mondiale.
Je la rencontre, dans les années soixante,
et d'emblée je suis enthousiasmé. Elle me donne enfin la
base pratique et conceptuelle qui manquait dans mon expérience pédagogique,
pourtant déjà novatrice. Je la pratique, d'une manière
très rigoureuse, comme professeur de psychologie dans un centre
de formation pour spécialistes de l'enfance inadaptée près
de Paris puis à l'Université de Vincennes, où je suis
nommé en 1970.
Et pourtant, je n'y suis pas complètement à
l'aise. Sous sa forme rogérienne, avec un thérapeute très
distancié; forme qui n'est pas très éloignée
de la forme qu'elle prend chez les psychanalystes à la même
époque, elle me paraît trop restrictive. L'idée qu'on
ne peut faire ni proposition ni analyse ni apport théorique ni exercice
corporel me gêne. Je ne vois pas pourquoi on devrait priver le client
ou l'élève de ces stimulations et de ces enrichissements,
pourquoi on ne pourrait pas les mettre en contact avec le milieu extérieur,
qui les nourrit depuis leur enfance. Cela me paraît d'autant plus
absurde que je découvre, en 1973, les techniques du "potentiel humain"
(Reich, Pearls, Moreno, etc) qui sont porteurs de tant de possibilités.
La difficulté est qu'il faut alors réintroduire
l'intervention qui a mauvaise presse a une époque très "parano"
où toute influence d'autrui est considérée comme
un abus et une manipulation. Mais qu'à cela ne tienne! J'ai l'intuition
qu'il existe une solution au problème et cette solution, je la découvre,
quand je m'avise du fait qu'une intervention est forcément non directive
si elle est faite à partir d'un désir, d'une demande, d'une
attente de celui ou ceux dont on s'occupe. La non directivité ne
consiste plus alors à se tenir "à côté", en
observateur ou facilitateur, mais à rentrer avec l'autre dans un
rapport de collaboration, où on essaye, à deux, de réaliser
l'objectif fixé par celui-ci.
Je venais ainsi de découvrir les deux principes
de base qui seront ceux de la non directivité intervenante. Le premier
est celui de l'"écoute du désir". Non seulement on écoute
la parole du client, comme chez les rogériens, mais on écoute
encore plus son désir ou ses désirs. Ceux-ci vont devenir
la base du travail qu'on va faire ensemble. Le second principe concerne
ce travail même, qui consiste dans une coopération étroite
et impliquée dans laquelle l'intervenant et son partenaire ne jouent
pas les mêmes rôles. Le premier propose, suggére, donne
des idées, d'une part, et d'autre part, accompagne en interrogeant,
analysant, approuvant, renforçant. Le second s'engage dans
un travail personnel qui le touche à différents niveaux de
lui-même, aidé par le premier. Ce sont les pratiques que j'analyserai
dans la deuxième partie de ce livre.
C'est la méthode que j'utilise depuis maintenant
trente ans et qui me donne de grandes satisfactions. Je la sens plus adaptée,
plus riche, plus productive que toutes celles que j'utilisais auparavent.
Le cadre théorique
Le cadre théorique de ces différentes
pratiques a une grande importance, car il ne procède pas, en général,
d'une vision critique et argumentée de la psychologie humaine, mais
d'un désir de justifier a posteriori les options pratiques par des
conceptions de caractère général. Il freine donc considérablement
les possibilités d'évolution et c'est pourquoi il faut s'intéresser
à lui .
Je vois la non-directivité intervenante
comme une troisième voie, entre deux positions extrèmes,
à savoir le freudisme, d'un côté, et le rogérisme,
de l'autre, profondément opposés. Le premier, le freudisme,
est polarisé sur l'externe, l'autorité de l'interprétateur,
qui réintroduit la société imposant ses règles
et ses lois, la société extérieure et contraire à
l'individu, que la non- directivité avait réussi à
conjurer, au profit du sujet. Le rogérisme, quant à lui fait
le mouvement inverse. Il est polarisé sur l'interne, les mouvements
subjectifs de la personne, sa conscience et ce que Rogers appelle sa congruence,
notion fondamentale pour lui, qui est le rapport entre sa conscience et
son expérience vécue. Le milieu, le monde, les autres n'apparaissent
qu'à travers ce filtre et comme des acteurs sur la scène
intérieure. La communication ne joue qu'un rôle mineur, pour
favoriser l'expression de soi-même par le moyen de la "considération
positive". La "tendance actualisante" suffit en gros pour assurer l'évolution
individuelle.
Revenons sur ces deux pôles, freudien et rogérien,
pour tester la pertinence d'une position qui les dépasse et qui
prétend faire le lien entre les deux.
La position freudienne a pris la forme bien connue,
mais rarement vraiment comprise, de la doctrine de l'Inconscient. Par ce
mot qui évoque une réalité que tout le monde vit,
on entend généralement un phénomène psychique
réel et expérimenté, qui n'est pas accompagné
d'une connaissance suffisante permettant de le comprendre et de le saisir.
La non perception peut porter sur différents
aspects.
1- Elle peut concerner son origine et son élaboration,
comme cela se passe avec les rêves et les souvenirs spontanés.
Nous ne savons pas d'où ils viennent, pourquoi ils apparaissent.
Pourtant, il existe une certaine conscience, limitée, que j'appelle"immanente"
du phénomène, qui consiste dans un vécu émotionnel.
2- Elle peut concerner son déroulement, au
moment où il est effectué, comme il se passe avec les opérations
accomplies automatiquement, sensorielles ou motrices, dont les éléments
ne sont simplement pas perçus (quand je marche, parle, travaille,
etc) La conscience"immanente"est ici d'ordre proprioceptif.
3 - Elle peut concerner le souvenir qu'on en a, comme
cela se passe avec les pulsions, impulsions et compulsions dont la genèse
dans le passé, au moment de l'expérience émotionnelle
fondatrice, est oubliée, bien qu'elle ait été vécue
par nous. La "conscience immanente" est la perception même de l'action
désirante.
Dans tous ces cas, l'acte inconscient est un acte
automatique, un acte qui échappe à toute intentionnalité
et volonté, étant bien souvent le support et le point de
départ dont celles-ci procèdent.
L'acte intentionnel, par contre, ne peut pas être
inconscient, car il est, dans notre expérience, entièrement
conscient, tant du point de vue de son élaboration, que de son déroulement,
que de son souvenir. On le prépare dans le projet, on le dirige
en le contrôlant, on l'évalue une fois accompli, de manière
à vérifier s'il a bien atteint son but. Comme le montrent
les nombreuses études faites sur lui dans la psychologie contemporaine,
il intégre le phénomène de conscience dans les trèfonds
de lui-même. Vouloir aller au travail, c'est à la fois savoir
qu'il faut aller travailler, constater qu'on va effectivement au travail
et reconnaître le travail qu'on a accompli. Dans notre expérience,
toutes ces choses sont liées indissolublement.
L'Inconscient de Freud n'est rien d'autre qu'une intentionnalité
inconsciente, ou encore un acte volontaire dont nous n'aurions pas conscience
Freud imagine une opération de "refoulement",
impossible dans la réalité, car elle élimine non pas
l'acte, ce qui est concevable, mais le désir, la pulsion, l'idée,
ce qui est inconcevable. Nous n'avons pas ce pouvoir. Nous ne pouvons rien
faire d'autre que d'attendre la disparition de l'affect, par substitution
d'objet. Comme le dit Bussy-Rabutin dans la vie amoureuse des Gaules :
" L'amour est quelque chose de bien subtile et ingénieux
(…) Ceux mêmes qui résistent et mettent des obstacles à
ses efforts sont ceux d'ordinaire qui les ressentent plus violemment."
Si, d'après Freud, le désir, la pulsion,
l'idée peuvent être "refoulés", alors commence,
selon lui, un processus de déformation, masquage, distorsion, de
nature inconsciente, ayant pour but de cacher, aux yeux du sujet qui l'effectue,
le caractère interdit et impossible de cet acte. La "formation de
compromis" qui en résulte a l'air d'être un acte avec une
certaine motivation ("contenu manifeste"), mais c'est en réalité
un acte ayant des buts obscurs et inavouables, généralement
sexuels ("contenu latent"). Tout ceci ressemble fort à l'élaboration
d'un projet intentionnel, qui vise la réalisation, par des moyens
divers, d'un objectif préalablement fixé, et met en
œuvre, pour cela, la connaissance de la situation présente, qui
ne peut être prévue, puisqu'elle est contingente. Où
Freud a-t-il eu l'idée d'une telle opération, sinon dans
son expérience consciente?
Il est évident qu'on ne peut transformer,
comme par une opération magique, un processus obéissant à
certaines lois dans notre expérience intérieure en un processus
identique obéissant à d'autres lois, qu'on aurait imaginées.
Cela n'est même pas possible pour expliquer un phénomène,
généralement automatique, comme un rêve. L'élaboration
de celui-ci nous échappe certes, mais on ne peut même pas
faire l'hypothèse qu'il obéirait à un plan caché
qu'il réaliserait sournoisement, car cela revient à admettre
une volonté de quelqu'un, mais de qui? et dans quel but, avec quels
moyens, etc? Ce processus doit nécessairement se manifester quelque
part s'il est intentionnel; or il ne peut se manifester au sujet. Nous
tombons dans le conte de fée ou la démonologie.
Il fallait que Freud ait de bien fortes raisons pour
concevoir un pareil monstre, même si celui-ci n'apparaît pas
tel aux yeux de nos contemporains. La raison est claire et il l'a dite.
Il s'agit du fait que le processus intentionnel est la seule partie de
notre psychisme sur lequel le milieu extérieur ait prise et qu'il
puisse contrôler. Le dit milieu ne peut ni nous imposer des désirs
que nous n'avons pas ou d'autres que ceux que nous avons, ni empêcher
des opérations intégrées dans notre savoir automatisé,
ni nous imposer des rêves ou des souvenirs. Il ne peut rien faire
d'autre que poser en face de nous des objets réels ou virtuels,
sanctions, récompenses, résultats de l'action, etc, qui nous
poussent à agir d'une certaine manière. Si nous ne le faisons
pas, cela signifie que nous sommes mauvais et pervers, visant des buts
contraires à ceux proposés, etc. La culpabilité, la
mauvaise conscience en résultent. L'enfant qui pisse au lit, sous
l'impulsion d'une force qui lui échappe, est un "mauvais enfant",
qui mérite d'être puni. Il n'est pas coupable, mais son inconscient
l'est. Le rapport d'autorité se trouve rétabli.
L'origine de la conception rogérienne
Autant la conception de Freud est exogène,
si je puis dire, puisque l'origine de la transformation du client est extérieure
à lui, autant celle de Rogers est endogène, ne résidant
pas dans le milieu, mais en lui-même.
Rogers a exposé sa conception dans divers textes
mais surtout dans deux textes majeurs : d'une part, dans le livre collectif
édité par S. Koch en 1959 (Vol. 3, non traduit), qui consiste
dans un "morceau choisi " de l'auteur, d'autre part dans l'ouvrage On becoming
a person, édité en 1961, et traduit en français sous
le titre Le développement de la personne ( Dunod, 1998).
Dans ces deux textes, Rogers manifeste clairement
que sa préoccupation centrale, qui est aussi son axe de recherche,
est la transformation du sujet à travers la psychothérapie.
Tout dérive de là, c'est-à-dire de la vision que se
fait Rogers de l'état dans lequel se trouve la personne quand elle
a terminé une psychothérapie réussie.
Les textes sont très explicites. L'essentiel
de l'état dans lequel se trouve la personne en question est ce que
Rogers appelle la "congruence", qu'il définit comme un accord, une
harmonie, une correspondance entre les expériences et états
intérieurs du sujet et la conscience qu'il en a. Rogers décrit
ainsi le processus par lequel le client vit cette transformation:
"Le processus implique le passage de la "non-congruence"
à la "congruence". Le continuum évolue à partir d'un
maximum de "non-congruence" dont l'individu est parfaitement inconscient
; il passe par des stades intermédiaires où la reconnaissance
des contradictions et des dissonances existant en lui-même va croissant,
pour en arriver à l'acceptation de cette "non-congruence", dans
le présent immédiat de telle sorte qu'elle se résorbe.
Au sommet de ce continuum, il n'y a jamais plus qu'une "non-congruence"
temporaire entre le vécu immédiat et la conscience, puisque
l'individu n'a plus besoin de se défendre contre l'aspect menaçant
de son expérience immédiate."(Développement de la
personne, p.108)
Et encore , dans un autre passage du même livre,
il déclare :
"le moi devient de plus en plus la conscience réfléchie
de l'expérience immédiate."( p.104)
Le client qui évolue de façon adéquate
"sait d'une façon de plus en plus claire,
ce qu'il est, ce qu'il désire et quelles sont ses
attitudes" (p.102),
"accepte sa propre responsabilité devant
les problèmes qu'il doit affronter"(p.95)
"revendique ses propres sentiments"(p.94),
"a des "sentiments pleinement éprouvés"
(p.93).
Dans le chapitre 5, Rogers décrit les sept
stades par lesquels on passe dans cette évolution et le septième
stade se caractérise par la précision, la finesse et le caractère
actuel de la conscience de l'état intérieur.
Il faut cependant faire remarquer un point capital,
à savoir que cette prise de conscience qui a l'air d'être
totalement intime et intérieure, seulement favorisée par
le thérapeute, se passe en réalité dans un travail
d'expression, de communication, où il existe des partenaires et
des référents. Deux questions peuvent être posées.
Premièrement, cette prise de conscience
traduit un état intérieur, mais celui-ci existait-il avant
la traduction en question et en avait-on conscience? Question capitale,
car on sait qu'il existe des individus qui ont une forte conscience d'eux-mêmes
et qui n'en parlent à personne. Dans un livre récent (Dassa,
2001) l'auteur raconte qu'il est hanté par ce qu'il a vécu
dans son enfance quand ses parents ont été emmenés
en camp de concentration et qu'il a été lui-même menacé,
mais qu'il ne parle jamais de cela à personne.
Deuxième question : cette émergence
dans la conscience de l'état interne se fait-elle magiquement, uniquement
parce que la personne est "acceptée" et "écoutée",
ou exige-t-elle d'autres conditions, par exemple une véritable interaction
avec le milieu? La réponse à ces questions, nous le verrons,
oblige à revoir entièrement la construction rogérienne.
Le sujet non-éveillé
Il n'est pas difficile de déduire la conception
que se fait Rogers de l'état où l'on se trouve lorsqu'on
n'a fait aucun travail sur soi-même, puisque c'est l'inverse exact
de l'état qu'on vient de décrire. C'est la "non-congruence",
l'état du sujet qui
"se défend contre les aspects menaçants
de son expérience immédiate",
ce qui veut dire qu'il ne les "reconnaît
pas" ou encore, comme dit Rogers, qu'il ne leur donne pas "sa conscience".
Dans le texte du livre de Koch, Rogers déclare que le sujet "dénie"
et "distord" son expérience vécue. Tout se passe comme s'il
y avait un combat, totalement interne, entre la conscience et l'expérience,
et comme si la première devait être défendue, protégée
ou comme si elle avait une volonté à elle, une intention
(on retrouve le démon intérieur freudien).
Une telle conception de la conscience, qui rejoint
celle de Freud, est intenable. Elle confond en effet les défense
externes que nous mettons en place contre la réalité, constituant,
en elles-mêmes, des expériences vécues, souvent très
intenses, avec les opérations de la conscience, qui sont des prises
de connaissance, des observations internes du même phénomène.
Sous prêtexte que les premières masquent la réalité,
la déforment et la rejettent, on en conclut que la deuxième
fait de même avec l'opération en question.
Cette conclusion est contraire à l'expérience.
Le sujet qui finit par oublier des événements de son passé,
qui les embellit ou les noircit pour les accorder à ses positions
et options actuelles, selon la conception que Janet se fait de la mémoire
(influence de l'état présent), sait très bien qu'il
a oublié certaines choses, vit cette mémoire déformée
et sait quelles sont ses positions et options actuelles. Il n'a pas besoin
de protéger sa conscience, qui ne réclame de toute façon
pas cela. Si on peut dire qu'il est "inconscient", ce n'est pas parce qu'il
est inconscient de quelque chose qu'il vit mais parce qu'il ne peut pas
être conscient de quelque chose qu'il a rejeté et qui n'est
plus là. La conscience obéit aux lois dont j'ai parlé
plus haut, qui sont des lois dynamiques, qui disent qu'elle est là
quand on a besoin d'elle.
La même confusion se retrouve chez Rogers, quand
il utilise, dans Le développement de la personne, les paroles prononcées
par le sujet en début de thérapie pour inférer
son état de conscience déficient ou insuffisant. Il ne tient
aucun compte alors de l'acte même de "s'ouvrir", qui est fondamental
dans une communication. Il utilise les phrases suivantes comme preuves
de l'état régressif du client. La première est:
" J'ai l'impression que je me porte assez bien" (p.87).
La deuxième est :
"Je vous dirai qu'il me paraît toujours un peu
idiot de parler de soi-même sauf en cas d'extrème nécessité."(p.86)
D'après Rogers,
"Le sujet ne se communique pas lui-même, et
ne communique que des détails extérieurs. Il tend à
se dégager de tout problème, ou bien les problèmes
qu'il reconnaît sont perçus comme tout à fait extérieurs
à sa personne. La communication interne entre le moi et l'expérience
immédiate est sérieusement bloquée." (p.87)
La conclusion que tire Rogers de cette observation,
que tout thérapeute peut faire, ne colle pas avec cette observation
même. La difficulté que le client rencontre n'est pas avec
sa conscience ou avec son moi mais avec le milieu qui ne peut, pense-t-il,
l'entendre, sauf s'il dit des choses convenues qui plaisent au milieu.
Je vais aller encore plus loin dans ce qui va suivre,
mais on peut déjà en avoir un avant-goût. Si le client
"se ferme", refuse de communiquer, envoie des messages tronqués
et inexacts, ce n'est pas parce qu'il "ne reconnaît pas son
expérience immédiate", mais au contraire parce que cette
expérience l'obsède, qu'il en a une conscience suraigüe,
sans pouvoir en parler à personne. Le criminel sexuel qui est hanté
par l'idée de tuer ou violer pour connaître un état
extatique, qui est obsédé par cette idée, n'est pas
quelqu'un qui refuse cet état ou qui ne veut pas en avoir conscience,
mais au contraire quelqu'un qui est en état de surconscience,
que sa conscience tourmente, non au sens moral du terme, mais au sens psychologique.
Il n'y a personne de plus conscient que lui. La surconscience existe et
je vais en parler.
La surconscience
Les états obsessionnels dans lesquels la conscience
atteint un point maximum, envahit le sujet, ne lui laisse aucun répit,
sont connus et étudiés depuis la fin du 19ème siécle.
Il y a sur eux une littérature immense. Celui qui a été
le plus loin est Pierre Janet, en particulier dans son livre de 1898, Névroses
et idées fixes. Janet décrit avec une extrème précision
le cas de ces personnes qui ont subi un traumatisme donné, physique
ou psychologique, et qui ne cessent plus alors d'y penser. Ce travail de
rumination affecte aussi beaucoup de personnes angoissées, déprimées,
inquiètes, c'est-à-dire des gens qui vont mal. Bien loin
de chasser de leur conscience les expériences difficiles ou pénibles
ou bien les réponses inadaptées qu'elles donnent à
ces événements, elles se laissent envahir par elles.
Il n'y a pas que les gens perturbés qui réagissent
ainsi. Freud, dans son ouvrage de 1920, Au delà du principe de plaisir,
fonde toute sa théorie de l'"instinct de mort" sur le fait que nous
éprouvons tous, à un moment ou à un autre, des sentiments
parfaitement négatifs et destructeurs, qui s'installent en nous,
et que nous entretenons avec complaisance ou tout au moins que nous ne
réussissons pas à chasser, malgré tous les efforts
que nous faisons pour cela. Tout se passe comme si la nature, bien loin
de nous tenir éloignés du mal intérieur, contraire
au plaisir, nous y plongeait avec délice. Et il est vrai qu'il y
a là un grand mystère : un principe contraire à la
vie envahit et occupe la vie, comme s' il existait une propension à
la mort, un "instinct de mort".
Ce qu'on peut répondre à Freud, c'est
que l'être humain, plus encore que les animaux, fonctionne d'une
manière centrale. Le monde auquel il réagit n'est pas le
monde lui-même, mais le monde représenté, c'est-à-dire
la totalité de ses états externes et internes répercutés
presque à l'infini dans sa subjectivité. Parmi ces états,
il en est de très douloureux, pénibles,qui ne sont pas là
pour rien mais qui servent à présenter au sujet le monde
répercuté en lui, créant ainsi son environnement intérieur.
Si j'ai une blessure au pied, celle-ci se transforme en douleur et j'ai
à faire avec la douleur autant qu'avec la blessure. Cela contribue
à donner une dimension à des réalités qui ne
seraient, sans cela, que des événements passagers et lointains.
Le philosophe Alain, dans son livre Propos sur le
bonheur (1928) s'est à son tour emparé du problème,
mais du point de vue du moraliste. Il met en garde les gens contre la propension
que nous avons tous à exagérer nos malheurs, à remâcher
nos échecs et nos déceptions, à attendre sans cesse
les catastrophes. Il prône une attitude réaliste, anticipant
ainsi la pratique qui sera celle des psychothérapeutes cognitivistes
( Beck, 1999).
Plus récemment, les psychiâtres et psychologues
expérimentaux se sont emparés du problème et l'ont
fait avancer. Ils ont montré qu'un grand nombre de personnes sont
atteintes de ce qu'on appelle un TOC (trouble obsessionnel compulsif),
qui consiste dans la répétition indéfinie d'un rituel,
mouvement ou scène imaginaire, qui a pour but d'apporter une protection.
Dans la revue Cogntive Therapy and Research,
en 1999, deux auteurs, Ingram et Wisnicki, étudient la tendance
à focaliser sur ses états intérieurs chez des sujets
de deux populations, d'une part une population normale, sans problème
particulier, et, d'autre part, une population de personnes "dysphoriques"
(déprimées et perturbées). Ils font passer des musiques
respectivement agréables et tristes à tous les sujets et
les interrogent sur leurs sentiments et leurs états d'âme
concomitants (non par rapport à la musique mais quelconques). Ils
constatent une augmentation notable de la tendance à se centrer
sur soi chez les sujets "dysphoriques", aussi bien avec les musiques agréables
que tristes. Cela rejoint l'observation courante, à savoir que les
sujets perturbés ont une centration sur eux-mêmes beaucoup
plus forte que les sujets non perturbés.
De tels phénomènes semblent
normaux si l'on songe que la conscience n'est qu'un aspect de l'acte complet,
à côté des aspects affectifs, cognitifs ou moteurs.
Chez des sujets enclins à l'inertie et à l'inhibition, il
est normal que la conscience prenne une place disproportionnée et
fonctionne comme un moteur qui s'emballe quand il tourne à vide.
La psychothérapie, dans ce cas, n'a pas pour but de réactiver
la conscience, mais de recentrer le sujet sur la réalité.
Une théorie de l'implication
L'erreur de Rogers est d'avoir considéré
l'expression du sujet en thérapie ou en apprentissange ou dans une
relation ordinaire uniquement du point de vue de la prise de conscience.
En réalité, celle-ci n'est qu'un moment
dans le processus communicatif, un moment particulier, important certes
mais qui est loin d'être le seul. A côté de lui, qui
représente, si je puis dire, la première personne, le"je",
il y en a au moins deux autres, à savoir la deuxième personne,
le "tu", et la troisième personne, le"il". Dans toute communication,
il y a un sujet qui s'exprime et qui parle toujours sur lui-même,
un"je" ; un interlocuteur, psychothérapeute ou sujet quelconque,
à qui on fait passer un message qui doit le modifier, le troubler
ou lui plaire, provoquer une réaction qui intéresse au premier
chef le sujet émetteur, un "tu" ; et enfin un référent,
ou réalité sur laquelle on s'exprime, avec lequel le sujet
émetteur est en relation, de ce fait même, un"il".
Nous avons à faire avec un cycle. Le référent
joue dans ce cycle un rôle premier. Il déclenche l'ensemble
du cycle. La mise en scène de la vie quotidienne, comme dit Goffmann
(1973), est première. Des chercheurs américains (J.W. Pennebaker,1997)
montrent que tous les événements auxquels nous assistons,
surtout s'ils sont chargés émotionnellement, déclenchent
le besoin d'en parler. Tout se passe comme si l'ébranlement provoqué
dans le psychisme par un spectacle induisait un autre ébranlement
ayant pour but de le raconter ou de le verbaliser. Cela découle
de la dynamique du psychisme. Les choses ne sont pas différentes
en thérapie. Le sujet confronté à son thérapeute
dans une relation individuelle se demande ce qu'il va lui dire, et il lui
dit ce qui lui vient à ce moment-là, ce qui le préoccupe
ou l'inquiète ou lui a plu. Il subit l'action d'un référent.
La dynamique mise en branle n'est pas quelconque.
C'est une énergie assez puissante pour susciter le désir
d'agir sur quelqu'un d'autre. La personne qui vient d'assister à
un événement sensationnel cherche quelqu'un à qui
le raconter. Elle attend un plaisir du fait d'utiliser le phénomène
observé comme on utilise un ballon, en l'envoyant à quelqu'un
d'autre qui va le recevoir. La réception a des formes très
variées, depuis une légère joie ou douleur jusqu'à
l'effondrement ou la jubilation, en passant par le simple enregistrement.
Ceci a été bien mis en lumière dans la théorie
du "speech act" d'Austin (1970).
Le spectacle du récepteur et de ses sauts et
soubresauts revient sur le sujet initial, qui s'en repait. Il peut aussi
être déçu, s'il ne se passe rien. Il est donc deux
fois récepteur, bien qu'émetteur : d'une part, il est récepteur
de l'événement référentiel initial, et, d'autre
part, de la réaction du récepteur en titre, si je puis dire,
c'est-à-dire de son interlocuteur, qui peut lui montrer plus ou
moins d'intérêt. Le thérapeute manifeste de l'empathie
systématique ou un intérêt réel et circonstanciel.
Dans cette analyse, je me suis placé dans le
cadre de la communication ordinaire. Dans un lieu où cette communication
est censée modifier la psychologie profonde de celui qui s'exprime,
tout doit être intensifié, mais cela ne modifie pas le schéma
de base. Ce qui change est surtout le fait que le sujet émetteur
se trouve plus profondément impliqué dans le rapport avec
le référent. Il est donc amené à parler de
lui-même beaucoup plus, puisqu'il a des réponses à
l'événement ou à l'objet qui le concernent particulièrement
et qui sont spécifiques. A la limite il peut même se prendre
lui-même pour objet, c'est-à-dire comme référent,
ce qui ne supprime pas l'existence de celui-ci. Il devient alors un objet
du monde qui présente cette particularité de vivre par ailleurs
ou en même temps les choses qu'il exprime dans sa subjectivité.
Ce qui demeure identique est le fait qu'alors, il s'intéresse à
lui-même, si je puis dire. Il dit "je souffre" mais il se demande
pourquoi il souffre et ce que cela lui fait de le dire. Il est à
la fois sujet de la communication et référent. La conscience
qu'il développe alors est plutôt un résultat qu'une
cause. Il parle de lui et il découvre des choses sur lui. Cela ajoute
à la connaissance de lui-même. On ne peut donc considérer
le niveau de conscience comme étant à l'origine. Ce qui est
à l'origine est l'impulsion communicative.
Ce qui se passe quand un cycle communicatif est mis
en route est essentiellement une implication du sujet communiquant, ce
n'est pas d'abord une perception de soi-même. Cette implication a
une valeur du fait qu'elle mobilise le sujet, le propulse vers d'autres
horizons que le sien. Elle est donc facteur de changement.Comment celui-ci
est-il possible? Il est rendu possible par le fait que la communication
est profondément et d'abord un rapport au monde, une irruption du
monde dans le psychisme du sujet. Celui-ci voit par exemple une nouvelle
personne et elle peut fort bien ne rien éprouver face à elle,
rester indifférent. Dans ce cas la nouvelle personne, ne pénètre
pas dans les couches profondes de son psychisme, ne met pas en jeu sa subjectivité,
ne fait pas l'objet d'un dialogue avec autrui. Elle n' a pas d'impact sur
le travail thérapeutique. Si, au contraire, cette nouvelle personne
intéresse le sujet, elle déclenche un ébranlement
intérieur, qui peut engendrer un cycle communicatif. Celui qui subit
cette impulsion a tendance non pas seulement à se centrer sur la
nouvelle personne, mais aussi sur lui-même, qui est le théatre
d'un tel bouleversement. Par cette centration sur lui-même, il accentue
l'ébranlement puisqu'il focalise sur la valeur de l'événement,
transcende son aspect factuel.
Les conditions de la thérapie
Interrogeons-nous, pour finir, sur les conditions qui
permettent de développer, renforcer, perfectionner cette implication
qui est le facteur principal, c'est-à-dire sur les conditions d'une
vraie thérapie.
L'élément déterminant est la
situation. Quelqu'un (un thérapeute, un pédagogue,etc) propose
une activité de dialogue, de rencontre avec d'autres gens, de théatre,
de mise en scène, d'expression corporelle, etc, dans laquelle la
réalité peut faire irruption avec une force particulière.
L'individu intéressé par cette offre se met à cette
activité et rencontre alors deux phénomènes qui vont
jouer un rôle essentiel.
Le premier est un ou plusieurs interlocuteurs. Ceux-ci,
d'après Rogers, doivent être empathiques, avoir de la "considération
positive" et de l'"acceptation inconditionnelle". Cela signifie une écoute
particulière. Mais pourquoi écouter de cette manière?
Ce n'est pas seulement parce que tout individu humain a besoin de considération,
ce qui est évident, mais parce qu'un sujet en proie à une
émotion forte, a besoin, comme la Sibylle d'autrefois, d'agir sur
autrui, de faire passer sur d'autres l'ébranlement dont il est l'objet.
Cela implique évidemment que le thérapeute ne se contente
pas d'être une "oreille bienveillante" en général,
mais qu'il se "mouille", comme on dit, par des paroles qui expriment son
adhésion et son approbation, à chaque fois qu'elles sont
possibles. La critique et la désapprobation ne servent à
rien, sauf si la personne entendue les recherche.
Le facteur principal, déterminant, n'est pourtant
pas celui-là. C'est le référent, le "il", la réalité.
Elle seule est capable de provoquer l'ébranlement initial qui va
engendrer tout le cycle communicatif. Elle seule agit comme une motivation.
Un client vient en thérapie pour "parler de ses problèmes","parler
de sa mère", "parler de sa vie", "être confronté à
d'autres personnes", "sortir son imaginaire","faire bouger son corps".
Toutes ces choses sont des référents. On me dira que dans
une thérapie individuelle, le client est seul face au thérapeute
et qu'il n'y pas de référent. C'est évidemment faux.
Le référent est l'ensemble des choses qui sont présentes
virtuellement à l'esprit du client et sur lesquelles il souhaite
s'exprimer. Cela ne suffit pas. La NDI, précisément, propose
d'introduire des référents réels, soit sous forme
d'interventions particulières et ciblées du thérapeute
soit sous forme d'autres participants stimulés par le thérapeute
dans une situation de groupe.
Et que devient, dans ce système, le sujet,
le"je", me dira-t-on? Non seulement, il n'est pas évacué,
mais il joue le rôle le plus important, même s'il n'est pas
premier. Il est en effet le centre énergétique où
se passent les phénomènes induits par l'interlocuteur et
le référent, le"tu" et le "il". Comme tel, Il a besoin de
se centrer sur lui-même. Le sujet a besoin de prendre du recul et
de réfléchir sur l'impact que la réalité a
sur lui. Il a besoin de comparer les effets émotionnels de ses différents
engagements en les laissant venir à la surface. Il a besoin de construire
une théorie centrale sur lui-même qui puisse lui servir de
repère pour l'avenir. Il a besoin de se contempler et de s'admirer.
Tout ceci semble plus proche d'une conception cognitiviste
de la thérapie que d'une conception rogérienne. Je ne le
crois pas, dans la mesure où le travail cognitif lui-même,
qui est indispensable, ne peut naitre que d'un véritable désir
d'élaborer, de regarder, d'observer, de mettre en ordre, désir
qui est de nature affective et qui ne peut être imposé par
le thérapeute.
Rogers a, en fin de compte, raison : le client doit
se confronter à lui-même et à sa subjectivité.
Il doit s'écouter et faire émerger son moi. Mais, la grande
différence entre la conception que je présente et celle de
Rogers est que tout ceci ne nait pas d'un besoin de "congruence"
ou d'une "congruence" acquise par avant, mais d'une confrontation avec
la réalité, à travers l'interlocuteur et le référent.
Ce que je propose est simplement de réintroduire cette réalité,
ce milieu, cet environnement que Rogers a tendance à évacuer,
sous prétexte que le sujet est premier et souverain. Il est peut-être
ces deux choses, mais il est aussi une partie de l'univers et c'est celui-ci
qui le nourrit. Il n'est pas dépendant et objet, comme le croit
Freud, qui reste dans une vision traditionnelle, mais il est un membre
de cet ensemble.
DEUXIEME PARTIE:
LA NON DIRECTIVITE INTERVENANTE
Les formes d’activité
L’activité que fait un individu quand il apprend,
quand il se forme ou qu’il essaye de résoudre ses problèmes
est de nature particulière. On peut dire la même chose de
l’activité de celui qui l’aide à apprendre, à se former
ou à résoudre ses problèmes : l’enseignant, le formateur,
le thérapeute. Dans l’un et l’autre cas, les activités effectuées
ne peuvent être assimilées à l’ensemble des activités
susceptibles d’être faites dans la vie courante. Elles présentent
des caractères spécifiques qu’il est important de clairement
définir.
Beaucoup d’activités que nous effectuons dans
la vie courante sont effectuées sous la contrainte, c’est-à-dire
avec des motivations extérieures qui nous poussent seulement à
rechercher la récompense ou éviter la punition. Ces activités
sont peut-être voulues par nous, elles ne sont pas désirées.
Elles ne font pas l’objet d’un désir et d’une attente. Elles sont
seulement subies.
Ces activités-là, contrairement à
celles qui procèdent du désir et que nous examinerons tout
à l’heure, ne servent pas au développement du sujet, même
si elles apparaissent à l’extérieur neutres ou indifférentes.
Ou bien en effet elles n’apportent à celui qui les fait que des
avantages extérieurs, mais, comme il les effectue, il dépense
quand même du temps et de l’énergie qui pourraient être
utilisés autrement. Ou bien encore ce qui est le cas pour
beaucoup d’interdits et répressions elles vont contre ses
désirs, ses pulsions, ses aspirations.
Elles ont certes un côté bénéfique
et utile, apportant par exemple au sujet une protection physique, un bien-être
matériel ? Cela est possible. Bien des contraintes de la vie sociale
ont une telle valeur. Il n’en reste pas moins qu’en tant que contraintes,
elles sont en dehors de la dynamique du sujet, c’est-à-dire de la
manière qu’il a de poursuivre le bonheur et qui lui est propre,
même s’il se trompe. Elles ne rejoignent pas sa manière à
lui d’atteindre le plaisir, la satisfaction, le soulagement. Elles sont
hors de sa psychologie.
C’est un grand paradoxe et qui mérite réflexion
que cette capacité qu’a l’être humain (et probablement l’animal)
de faire des actes non désirés, pour ainsi dire extérieurs
à lui, qui se trouvent même aller contre ses impulsions, ses
projets et ses aspirations. Il y a là une dissociation entre la
volonté et le désir que j’ai déjà signalée
ailleurs dans mon livre Pour ou contre l’autorité (1971), et qui
mérite qu’on s’y arrête.
Cela tient au fait qu’il existe une liaison objective
entre les actes, qui explique qu’un acte puisse en entraîner un autre,
même si cet autre ne fait l’objet d’aucun désir. Il est évident
que l’esclave ne peut pas désirer la vie qu’on lui fait mener et
pourtant il obéit, travaille, se soumet pour la raison que, s’il
ne le faisait pas, il risquerait la mort. Quelqu’un - le maître -
a établi un lien (artificiel, c’est-à-dire construit) entre
le fait de travailler et le fait d’éviter la mort ou plutôt
entre le fait de ne pas travailler et le fait de mourir. L’esclave ne désire
en aucune manière le travail que lui fait faire le maître,
mais il le fait à cause de ce lien, qu’on appelle vulgairement une
sanction.
Il est donc faux de dire, comme on le fait constamment
dans une certaine psychologie actuelle, que l’acte effectué par
une personne est toujours voulu, désiré par elle, qu’elle
en attend un bénéfice, qu’elle y trouve son intérêt,
sous prétexte qu’elle le fait. Le fait qu’elle l'effectue ne signifie
rien d’autre que la présence quelque part d’une motivation. Tout
le problème est de savoir où se trouve cette motivation.
Elle peut être complètement étrangère à
l’acte accompli.
Cela nous amène à faire une distinction
fondamentale, au sein de l’activité humaine, entre deux sortes d’actes
: ceux qui sont voulus mais non désirés, étant effectués
sous une contrainte quelconque, et ceux qui sont à la fois voulus
et désirés. Les deux répondent à ce principe
que j’ai défini, dans Les forces profondes du moi, comme un des
principes premiers du psychisme humain que j’ai appelé le principe
de positivité
Contraintes de la réalité et contraintes sociales
Les contraintes qui s’imposent à nous et qui
nous amènent à cette extériorisation, à cette
distance par rapport à nous-mêmes sont de deux sortes. Elles
peuvent être soit des contraintes de la réalité elle-même,
soit des contraintes nées de la vie sociale, voulues et organisées
par d’autres hommes avec certains buts.
Les contraintes de la réalité sont innombrables.
Elles interviennent à chaque fois que nous sommes obligés
de tenir compte dans nos actions, d’un aspect ou d’un autre des choses,
par exemple quand nous sommes obligés, pour aller voir un ami, de
faire un long voyage, qui ne nous plaît peut-être pas par lui-même
mais qui devient nécessaire si nous désirons rencontrer cet
ami. Cela concerne, au fond, toutes les activités que nous faisons
pour autre chose, à titre instrumental. Comme dans le cas des contraintes
sociales, interviennent des sanctions au cas où nous n’acceptons
pas ces contraintes de la réalité. Par exemple si nous ne
respectons pas une certaine méthode quand nous voulons construire
quelque chose, nous risquons l’échec.
Les contraintes sociales sont elles aussi innombrables.
À la différence des premières, elles ont souvent pour
but d’empêcher des actions qui, normalement, devraient se produire
ou qui se produisent habituellement, soit parce qu’elles apparaissent comme
inopportunes, soit parce qu’on veut que d’autres actions soient effectuées
à leur place. Autrement dit, elles obéissent à des
intentions, ce qui n’est pas le cas des premières. Elles visent
soit à nous empêcher de faire certaines coses : ce sont des
répressions; soit à nous obliger à faire certaines
autres choses: ce sont des impositions La menace de mort proférée
par une société qui veut empêcher certains actes délictueux
est une menace intentionnelle et orientée vers un certain but, alors
que la menace de mort qui résulte de l’intervention possible d’un
tremblement de terre, d’un orage, d’une inondation, etc., ne possède
pas ce caractère.
Les contraintes sociales sont ambivalentes. Les commandements,
les ordres, les impositions diverses peuvent apparaître comme illégitimes,
violentes, inacceptables, mais peuvent aussi avoir une utilité dans
la vie sociale. Il est souvent nécessaire et inévitable de
faire agir les gens sous la contrainte si on ne peut obtenir autrement
une chose qui apparaît comme désirable, par exemple maintenir
l’ordre dans la rue, neutraliser les malfaiteurs, empêcher les accidents,
etc.
Si l’on revient aux activités évoquées
au début, à savoir celles qui concernent la formation et
la thérapie et si l’on réfléchit à leur nature,
on s’aperçoit qu’elles diffèrent des autres en ceci qu’elles
excluent radicalement toute contrainte et toute obligation, de quelque
manière que ce soit. Je veux dire qu’elles excluent cela en tant
qu’activités de formation et de thérapie. Cela ne veut pas
dire en effet que le dispositif dans lequel elles entrent ne comporte aucune
sorte de contrainte.
Une affirmation aussi radicale peut paraître
étonnante et outrancière. Je pense malgré cela qu’il
faut la maintenir fermement. Je vais essayer maintenant de la justifier.
Le principe d’implication
L’exigence que je viens de formuler résulte
d’un principe essentiel dans le domaine de la formation et de la thérapie
que j’appellerai le principe d’implication.
Selon ce principe, un individu ne peut rien intégrer
dans sa vie psychologique, que ce soit un comportement, une connaissance,
une aptitude, un automatisme, s’il n’est pas concerné subjectivement
par cet élément, si celui-ci lui reste extérieur et
ne le touche pas profondément. Il existe en effet des niveaux dans
la vie psychologique. À un certain niveau, nous faisons des actes,
avons des perceptions et des réactions, sans que ceux-ci nous modifient
réellement. Ils passent sans nous toucher. Ils ont un caractère
transitif. Par exemple si j’assiste à un spectacle et que celui-ci
ne m’intéresse pas ou ne me touche que pour des raisons circonstancielles,
parce qu’il est lié à certains aspects particuliers de ma
vie actuelle, je ne le retiens pas, je l’oublie immédiatement, ce
qui arrive à 90% des événements qui nous arrivent
dans les jours, voire les heures, qui les suivent immédiatement.
Par contre, les opérations (sensorielles, intellectuelles,
physiques, etc.) que nous retenons, apprenons, conservons, sont celles
qui, d’une certaine manière, transcendent le temps parce qu’elles
ont pour nous une valeur subjective durable et permanente. Cette valeur
subjective est une valeur affective. Il s’agit de sentiments qui sont en
nous et qui nous poussent à faire cet acte, qui donnent un sens
à cet acte. Cela implique que nous désirions l’acte en question,
au sens fort du terme désirer, c’est-à-dire non pas à
cause d’une volonté passagère et superficielle résultant
d’une contrainte de la réalité ou de la société
mais à cause d’une véritable envie, de l’attente d’un plaisir.
La notion de plaisir joue un rôle essentiel.
Certes tous les actes que nous désirons dans
notre vie ne sont pas orientés vers le plaisir. Mais ceci n’est
qu’une apparence. En réalité, quand on y regarde de près,
le plaisir est ce qui leur donne une signification.
Le principe de positivité
Considérés superficiellement, les actes
désirés et désirables appartiennent à quatre
catégories possibles.
Premièrement, ils peuvent être des actes
de simple défense, orientés seulement vers la conservation
de la vie ou vers la survie, comme beaucoup d’actes que nous faisons pour
éviter un danger, fuir une réalité malfaisante, apaiser
une douleur.
Deuxièmement, ils peuvent être des actes
de défense renforcée, ce que j’ai appelé des super-défense
(1973) , c’est-à-dire constituer des tentatives pour modifier la
réalité, de telle sorte qu’elle ne réactive plus nos
angoisses, ne nous menace plus dans nos peurs les plus fortes et les plus
existentielles, par exemple exercer le pouvoir, faire violence à
autrui, etc. Les idées qui justifient ces actes apparaissent le
plus souvent comme des croyances.
Troisièmement, elles peuvent consister
à chercher des compensations, des consolations, pour apaiser là
encore une angoisse, un sentiment obsédant, comme cela se passe
avec les drogues.
Enfin, elles peuvent consister à chercher
simplement le plaisir, je veux dire d’une manière simple et sans
souci de compensation, quelle que soit la nature de ce plaisir : physique
(orgastique, gustatif, tactile, etc.), intellectuel ou relationnel.
Tous ces actes sont des opérateurs subjectifs,
qui contrairement aux contraintes de la réalité et aux contraintes
sociales, sont intégrés profondément en nous. Pourquoi
ne peut-on intégrer, retenir, intérioriser que ces actes-là?
Cela résulte, à mon sens, d’une loi psychologique qu’on peut
voir comme un prolongement de la fameuse " loi de l’effet " découverte
par Thorndike et confirmée ensuite par tous les spécialistes
de l’apprentissage. La loi de l’effet pose qu’une suite d’opérations,
de gestes, de déplacements, ne peut être apprise que si elle
aboutit à un effet intéressant pour l’individu, voulu par
lui ou susceptible d’être recherché par la suite. Il existe
donc un certain rapport entre les éléments appris et le résultat
obtenu (la récompense).
Certains psychologues behavioristes ont vu ce rapport
comme une forme de " renforcement "mécanique. C’est, disent-ils,
parce que les mouvements effectués sont associés d’une manière
répétée à l’effet qu’ils s’inscrivent dans
le psychisme.
Cette affirmation est inacceptable. Si on avait affaire
à une simple association mécanique, les erreurs commises
seraient, elles aussi, intégrées puisqu’elles sont aussi
effectuées. Or, elles sont progressivement éliminées.
Il ne s’agit pas, en effet, d’une association mécanique mais d’un
effet de sens. Seuls sont intégrés les mouvements qui aboutissent
au but recherché et dans la mesure où le sujet perçoit
cette relation. Les mouvements inadéquats ou inefficaces disparaissent
progressivement parce qu’ils ne participent pas au rapport.
Si nous allons plus loin, nous nous apercevons que
la relation entre l’acte et l’effet est plus forte qu’on ne pouvait le
penser. Si cette relation est passagère, superficielle, circonstantielle,
l’intégration est elle aussi passagère, superficielle, circonstantielle.
Par contre, si la relation est forte, durable, essentielle, l’intégration
est elle aussi forte, durable, essentielle,
Si donc on se trouve dans une position où on
veut aider des gens à acquérir des connaissances solides
et durables, à se former dans un domaine donné, à
s’épanouir, à résoudre leurs problèmes, on
ne peut faire autrement que d’entrer avec eux dans le champ de leurs désirs
pour les aider à les réaliser. Cela veut dire : accepter
leurs implications et, d’une certaine manière, les faire siennes.
Cela veut dire aussi : construire une méthodologie qui permette
de le faire.
Instaurer une dynamique
Historiquement une telle perspective a commencé
à être envisagée au début du siècle,
quand on s’est mis à inventer des pédagogies d’inspiration
libérale et active, comme celles de Maria Montessori, Decroly, Dewey,
Freinet, etc. Un pas de plus en avant a été effectué,
aux Etats-Unis, dans les années 40, avec l’invention de la " non-directivité
", qui est une méthode qui consiste à permettre aux participants
de déterminer eux-mêmes leurs objectifs et leurs activités,
de s’auto-organiser, de vivre ce qu’ils ont envie de vivre. Un pas de plus
encore a été effectué, avec C. Rogers et sa psychothérapie,
qui préconisent non pas seulement le respect des décisions
et des actes des participants mais une aide positive par l’écoutant
et la manifestation de cette écoute (" écoute active ", empathie,
reformulation). Et en effet l’acceptation chaleureuse venant de celui qui
représente l’autorité et le monde extérieur est un
élément capital dans le sens d’une libération et d’une
permission.
Cependant, cela ne suffit pas. Le problème
le plus difficile à résoudre pour quelqu’un qui se trouve
engagé dans un réseau complexe de désirs contradictoires
ce qui est notre cas à tous est, si je puis dire, d’avancer.
Très vite, on arrive à une situation de blocage du fait d’une
neutralisation réciproque des désirs, du fait qu’on ne voit
pas comment on peut aller plus loin, du fait surtout qu’on connaît
mal le monde obscur et souterrain de ses propres désirs.
Le problème de celui qui veut aider à
la réalisation des désirs de cet individu est d’abord de
les connaître. Mais comment les connaître si ceux-ci n’émergent
pas ? Il semble qu’on entre ici dans une espèce de cercle vicieux
: pour connaître ses désirs, il faut qu’ils émergent,
et comment peuvent-ils émerger si on les connaît mal
? La résolution de ce dilemme réside dans l’établissement
d’un circuit dynamique dans lequel le premier temps consiste, non pas à
favoriser la réalisation de l’ensemble des désirs, mais à
permettre la formulation de quelques désirs simples, et probablement
primaires, qui serviront de points de départ à d’autres désirs
actuellement existants ou pouvant exister. Une fois que des désirs
ont commencé à s’exprimer, on peut les aider à s’extérioriser
plus avant, en leur fournissant des buts, en les accompagnant et en les
analysant.
Que faire avec les pulsions destructrices ?
Avant d’entrer dans le détail de la méthode
de Centration sur le Désir, ce qui est l’objet de ce texte, je voudrais
revenir sur une objection qui se présente spontanément et
à laquelle je veux complètement répondre.
L’objection consiste à dire que, dans cette
méthode, on ne favorise pas seulement des désirs positifs
et constructifs centrés sur des plaisirs et satisfactions substantiels,
mais aussi des désirs destructeurs, agressifs, voire pervers, sadiques,
malveillants, etc. Que fait-on avec quelqu’un qui désire par exemple
tuer son père ou violer des petites filles ou dominer les autres
? Est-ce qu’on l’aide aussi à réaliser ses désirs
?
Certes la méthode implique une élimination
complète des contraintes et des répressions, quelles qu’elles
soient, parce que celles-ci aliènent l’individu. Mais ne peuvent-elles
pas devenir utiles quand elles s’adressent non pas à des comportements
normaux et sains mais à des comportements déviés et
dangereux socialement ? Être violent contre la violence, c’est éliminer
la violence. Ébranler les défenses de quelqu’un, c’est lui
permettre d’évoluer.
Pour répondre à cette objection, il
faut simplement revenir à des choses que j’ai dites précédemment
mais en les approfondissant.
Tout d’abord le fait d’utiliser la contrainte, même
contre les pires attitudes de violence, de domination, de dépendance,
de négativité, n’aboutit pas à les supprimer, bien
au contraire. Certes on engendre, ce faisant, des sentiments de peur ou
d’angoisse qui peuvent aussi s’intégrer à la psychologie
profonde de l’individu, mais on ne rend pas pour autant les attitudes qu’on
juge nuisibles, repoussantes, ni les attitudes qu’on juge bonnes, séduisantes
pour celui qui les manifeste. Bien au contraire, on provoque chez lui des
comportements que certains psychologues sociaux comme Brehm ont analysés
et qu’ils appellent la "réactance ". Il arrive souvent qu’on rende
les attitudes qu’on veut éliminer encore plus intéressantes,
encore plus valorisées aux yeux de leurs auteurs. La police est
utile dans une société pour neutraliser les délinquants,
mais ne contribue pas à changer la signification de leurs actes
ni à dévaloriser ce qui est, à leurs yeux, valorisé.
Si on veut vraiment faire évoluer des gens
enfoncés dans des attitudes de défense, d’attaque, de domination,
de négation, il n’y a pas d’autre solution que de leur permettre
d’aller jusqu’au bout de leurs attitudes. Comme je l’ai déjà
montré, ces attitudes ne sont rien d’autre que des manières,
maladroites et fausses, d’accéder au bonheur. Par exemple, l’individu
angoissé qui se défend contre son angoisse en cherchant à
détruire la chose qui le fait souffrir ou l’individu qui ne croit
pouvoir obtenir de satisfactions sexuelles qu’avec des êtres faibles,
innocents et sans défense, simplement se trompent. Le problème
pour eux est d’arriver à prendre conscience qu’ils se trompent et
d’arriver à trouver de nouvelles solutions consistant, par exemple,
à supprimer l’angoisse ou à trouver la force d’aller vers
des partenaires adultes.
Comment de tels individus peuvent-ils aller jusqu’au
bout de leurs attitudes ? Certainement pas en effectuant des " passages
à l’acte ", c’est-à-dire en actualisant leurs pulsions, ce
qui ne peut avoir pour eux que des conséquences désastreuses,
aboutissant forcément à les accroître.
La seule solution est dans un vécu intériorisé,
fantasmé, simulé, voire ludique, qui leur plaît d’ailleurs
généralement, car il leur permet d’entrer dans l’obsession
qui les occupe une grande partie du temps. Ce dont la plupart des systèmes
de formation ou de thérapie ont peur c’est justement de cette obsession,
de ce "délire", qu’ils cherchent à empêcher par tous
les moyens : tranquillisants, antidépresseurs, etc. C’est le contraire
qu’il faut faire, à savoir faire sortir les images délirantes,
les amener à s’exprimer. Alors seulement le sujet pourra voir où
elles mènent et pourra essayer d’autres comportements qui finiront
par jouer un rôle compensateur.
Ceci m'amène à préciser un point
important concernant la théorie non-directive, à savoir que
le thérapeute ne favorise pas tous les désirs des clients,
même s'il se centre exclusivement sur les désirs de celui-ci.
Il ne favorise que les désirs d'expression de soi-même et
d'affirmation de soi. Il a donc un but et un objectif, qui est le même
que celui du client. Il travaille dans un certain domaine et selon certains
principes, en collaboration avec lui. Cela rejoint l'idée, exposée
au début, d'une action conjointe du thérapeute et du client,
avec une certaine finalité.
La lecture du désir
La méthode de centration sur le désir
implique que l’animateur, le formateur, le thérapeute, connaissent
les désirs de ceux dont ils s’occupent. Cette connaissance, je l’appelle
lecture du désir. C’est ce dont je vais parler maintenant.
Cette lecture du désir comporte deux aspects.
Le premier consiste à lire le désir
des participants par rapport à la situation même dans laquelle
ils se trouvent, c’est-à-dire la situation de formation, de réunion
de groupe, de thérapie. Il s’agit du désir de faire ceci
ou cela, ici et maintenant , dans le lieu même et dans le temps
où l’activité s’exerce, avec les personnes qui sont effectivement
présentes.
Le deuxième aspect concerne le désir
des participants dans leur vie extérieure quotidienne, quand ils
sont chez eux, plongés dans la société, et pas spécialement
quand ils travaillent dans le groupe considéré. Naturellement,
ces désirs qui les habitent, ils les amènent dans le groupe,
sur le lieu du travail de formation ou de thérapie. Plus exactement,
ils les amènent selon les modalités qu’ils ont eux-mêmes
décidées. C’est pourquoi il faut les aider à émerger.
Considérons la première forme de " lecture
du désir ", celle qui a rapport à "l’ici et maintenant ".
Un participant qui arrive dans un groupe de développement
ou de thérapie, un élève qui arrive dans un centre
de formation, un individu qui vient voir un thérapeute, sont remplis
de désirs et de craintes divers, confus, inexprimés, souvent
informulables. Il est difficile pour celui ou ceux à qui ils s’adressent
de décoder leurs désirs et leurs attentes parce qu’ils ne
les voient pas eux-mêmes clairement.
Autant il est vain d’attendre qu’ils les définissent
et les analysent, en admettant même qu’ils en aient envie, autant
on peut espérer qu’ils les actualisent pratiquement, concrètement
dès qu’ils vont commencer à faire quelque chose, à
se mettre en mouvement d’une manière ou d’une autre. En fait, leurs
premiers gestes, leurs premiers actes, leurs premières paroles,
vont être significatifs, à condition qu’ils les fassent spontanément,
à condition qu’ils ne soient pas une réponse ou une réaction
à une intervention ou à une sollicitation de celui qui est
en face.
Faut-il donc que celui qui est en face se taise, ne
fasse rien, ne dise rien, reste immobile comme une statue ? Évidemment
non. Une telle attitude peut être traumatisante et induire des comportements
de défense en réponse à une forte angoisse.
Plusieurs solutions peuvent être préconisées.
Une première solution est de nature corporelle
et correspond à ce que les théoriciens du PNL appellent le
miroring. Il s’agit d’adopter une attitude corporelle à la fois
proche de celle du participant et en concordance avec elle, pratiquement
la même attitude ou en tout cas une attitude très semblable,
très comparable. Si le participant par exemple, se penche en avant
dans un mouvement de réflexion et de concentration, faire cela avec
lui et comme lui. S’il prend au contraire une attitude dégagée
et désinvolte, prendre une attitude similaire.
La deuxième chose est de le mettre à
l’aise, de lui donner la possibilité de commencer à s’exprimer
comme il le veut et quand il le veut. Pour cela, on peut commencer par
dire qui on est et ce qu’on peut apporter, d’une manière brève
et simple, sans insister sur les exigences ni sur les problèmes.
Ensuite, on lui demande comme il se sent et quels sont les sentiments qui
l’agitent ; on l’invite à se sentir bien.
Enfin, il est possible d’inviter cette personne à
exprimer au moins un désir, une attente, de préférence
son désir et son attente dominants, ceux qui affleurent naturellement
à sa conscience, sans qu’il ait à faire de recherche compliquée
sur lui-même. Cela, il peut l’exprimer et le plus souvent il a envie
de le faire, il est prêt à le faire.
Cette proposition verbale qui invite à une
verbalisation peut prendre d’autres formes dans des groupes où on
travaille davantage sur le corps, sur le mouvement, sur l’expression. Elle
peut prendre la forme d’une invite à faire un exercice très
ouvert et très simple consistant à parcourir la pièce,
à explorer l’espace, à rencontrer les autres en disant son
nom ou en touchant l’épaule.
L’importance des débuts
Le principe est que, dans les débuts surtout,
rien ne doit être forcé, induit, ou le moins possible. Ceci
n’est pas facile car le spécialiste vers qui on vient a, à
ce moment-là surtout, tendance à se sentir anxieux, à
appréhender ce qui va se passer, à se sentir exagérément
responsable. Il lui est difficile d’avoir la détente suffisante
pour justement ne pas faire pression, ne pas orienter lui-même la
situation.
On n’insistera jamais assez sur l’importance des débuts.
L’expérience prouve que généralement tout est dit
et généralement bien dit dès les premiers moments
d’un stage, d’une séance, d’un travail ponctuel. Le problème
est de l’entendre et d’y faire attention, d’y revenir sans cesse, d’être
littéralement hanté par cela, comme une espèce de
guide auquel il faut sans cesse se référer. Très souvent,
les choses ne sont pas dites dans les débuts d’une manière
emphatique et redondante mais d’une manière discrète, pudique,
rapide. Il faut donc être très attentif, et si possible, noter
pour s’en souvenir.
Cette importance des débuts tient au fait que
la personne qui commence un processus ne met pas tout de suite en place
les contrôles et les régulations dont elle croit avoir besoin.
Elle est plus ou moins désarmée et en proie à la pression
exercée par son imaginaire et ses fantasmes. Même si elle
veut absolument adopter une ligne de conduite déterminée,
elle a du mal à le faire et elle ne peut pas s’empêcher de
laisser filtrer ses vrais désirs sous des formes détournées
et allusives qu’il faut savoir repérer.
Naturellement, tout ne se ramène pas à
une position adoptée dans les débuts. Il faut tenir compte
de la suite, de ce qui se passe tout au cours du travail, dans le déroulement
même des activités.
Par rapport à cela, on peut partir du principe
que, dans un contexte non directif (au sens où je l’ai défini),
tout ce que fait une personne correspond à ce qu’elle désire
et que ses désirs se manifestent à travers toute son activité.
Il faut donc l’observer attentivement, essayer de comprendre le sens de
ce qu’elle fait, ses intentions, ses attentes, de manière à
approcher ses désirs.
D’une particulière importance est ce qu’elle
répète. Il y a toujours, chez toute personne, une trame visible
des activités, une répétition qui correspond aux obsessions,
aux hantises, aux fixations qui, elles-mêmes, traduisent les lignes
de force affectives et émotionnelles. Il faut savoir le lire et,
pour cela, regarder. Il est aussi important de ne pas avoir là d’esprit
critique. Très souvent, ces mouvements et comportements répétitifs
sont des choses qui nous gênent. Nous les remarquons non pas pour
les comprendre mais pour les arrêter ou les éviter. Telle
personne n’arrête pas de parler à son voisin, telle autre
regarde ailleurs, telle autre nous harcèle de questions, telle autre
a une posture générale de mollesse et de laisser aller, telle
autre s’engouffre dans les activités comme un taureau qui fonce
sur le chiffon rouge. Tout cela nous agace, et nous avons tendance à
nous en moquer. En fait, il se révèle là des désirs,
des aspirations, des pulsions sur lesquels nous pouvons construire notre
travail.
Très vite, le participant est amené
à sortir du cadre de " l’ici et maintenant " pour exprimer des désirs
qui vont au-delà, qui concernent sa vie toute entière, ses
aspirations profondes et quotidiennes. C’est évidemment là-dessus
qu’on est amené à travailler.
L’expression de soi
Cela implique que la personne parle d’elle-même.
Il y a beaucoup de gens qui ont des réticences à parler d’eux,
même dans un lieu qui est fait en principe pour cela. Cette forme
d’expression, qui est probablement celle qui va le plus loin et qui permet
le plus grand approfondissement, malgré tout ce qu’on a pu dire
sur la verbalisation, n’est pas non plus la plus facile. Beaucoup n’y arrivent
pas spontanément ou, quand ils le font, c’est d’une manière
biaisée, en s’idéalisant ou au contraire en se dévalorisant
exagérément. Il est important de favoriser cette expression,
et c’est ici que la méthode rogérienne de reformulation,
dans un esprit d’empathie et d’acceptation inconditionnelle, est la plus
adaptée.
La seule façon de s’exprimer n’est pas de parler
de soi. On peut s’exprimer aussi en montrant ce qu’on est, en sortant son
moi à l’extérieur d’une manière active et effective.
L’utilisation des méthodes automatiques est ici très recommandée.
Par " méthodes automatiques ", il faut entendre
des propositions dans lesquelles on suggère aux participants de
traduire immédiatement au moyen de l’écriture, de productions
sonores, de gestes, de dessins, etc., tout ce qui leur vient à l’esprit,
dans l’instant même, en rejetant au maximum toute censure et tout
contrôle de quelque nature qu’ils soient. On établit un court-circuit
entre la tête et les bras, les jambes, etc. Ce qui s’exprime alors
c’est le monde fantasmatique de la personne.
L’univers des fantasmes constitue le cœur de la personnalité
car il est au centre de notre vie affective. Ce que nous rêvons
pas seulement la nuit c’est nous-mêmes. Nous sommes nos rêves,
nos lubies, nos images intérieures, plus que nos comportements.
Ceux-ci le plus souvent nous trahissent et la représentation qu’on
se fait de nous à travers eux est généralement trompeuse.
Ils résultent en effet d’un compromis que nous établissons
entre nos pulsions internes et les exigences externes de la réalité.
Ils ne sont pas le reflet exact de notre affectivité profonde.
Il y a encore une autre façon de faire sortir
à l’extérieur ce monde fantasmatique ce qui constitue
une troisième méthode dans le secteur actuellement considéré
consistant à proposer de se situer explicitement dans un cadre
imaginaire et à demander ce qu’on ferait dans ce cadre-là.
Par exemple, on propose le jeu du " pays des merveilles ". Il s’agit d’imaginer
un pays merveilleux et de dire ce qu’on y ferait, en fournissant le plus
de détails possible. Il y a beaucoup de rapports entre cette pratique
et le " rêve éveillé ", avec cette différence
toutefois que le " rêve éveillé " peut aboutir à
une construction consciente et volontaire tandis que là on demande
de ne pas construire, de se laisser aller seulement à imaginer.
Il est clair que tout le monde n’arrive pas à
entrer dans les activités que je viens d’évoquer : parler
de soi, faire une production automatique, s’imaginer dans un cadre idéal.
Ceux qui y arrivent vraiment sont ceux qui ont déjà fait
un travail sur eux-mêmes et qui, pour cette raison, commencent à
devenir transparents. Ces méthodes sont cependant utiles pour tout
le monde car elles peuvent être employées peu ou prou. Elles
seules permettent vraiment la lecture du désir.
Faire des propositions
Quand on connaît les désirs et les attentes
d’une personne, on peut travailler avec elle, l’aider à aller plus
loin et à réaliser ses aspirations.
En quoi consiste ce travail de thérapie-formation
? En trois aspects essentiels : les propositions, l’accompagnement et la
facilitation. Ces trois aspects sont toujours présents dans tout
processus de soutien, quel que soit le cadre et quels que soient les buts
poursuivis, même dans une activité d’enseignement, à
condition qu’elle soit authentique, même dans un entraînement
ponctuel centré sur une acquisition bien déterminée
Considérons d’abord les propositions.
Dans les premières élaborations sur
la méthode non-directive, celle de K. Lewin et de C. Rogers, il
n’y avait pas de place pour les propositions. L’animateur devait se contenter,
soit d’analyser de l’extérieur le vécu du groupe, après
l’avoir observé (conception de K. Lewin), soit de reformuler le
discours des participants (conception de C. Rogers). Il ne devait rien
suggérer ni rien induire. Son influence était extrêmement
limitée. Non-directivité signifiait non-intervention et pas
seulement absence de contrainte.
Après avoir adopté cette position dans
ma pratique à partir des années 60 et jusque dans les années
70, j’ai été amené à la rejeter. Il m’apparaissait
en effet que, en privant les participants de cette aide précieuse
que pouvait constituer les propositions, on les amenait à piétiner,
on les freinait. D’autre part, je considérais comme un leurre l’idée
qu’on ne pouvait exclure toute influence. Cela ne m’apparaissait pas possible.
Même l’animateur totalement non intervenant qui se contente de regarder
le groupe de l’extérieur en faisant de temps en temps des remarques
sur un ton détaché, exerce une influence. En fait, il propose
quelque chose puisqu’il fait en sorte que le groupe existe, puisqu’il invite
des gens à y venir, puisqu’il choisit un lieu et un temps, etc.
Ce qui est mauvais ce n’est pas l’influence,
contrairement à ce que croit une certaine idéologie, c’est
la contrainte. L’influence véritable passe toujours par l’accord
du sujet influencé, qui accepte l’idée qu’on lui propose
ou l’acte qu’on lui suggère, etc.
J’ai donc forgé le concept de non-directivité
intervenante qui signifie que l’animateur non-directif accepte d’intervenir.
Il le fait d’une part en faisant des propositions et d’autre part en accompagnant
les activités.
En quoi consistent les propositions dans une telle
optique ? Elles doivent à mon avis posséder trois caractéristiques
pour répondre à l’esprit qui est celui de cette méthode.
1. Elles doivent toujours être conditionnelles,
c’est-à-dire être soumises à l’accord explicite des
participants et pouvoir être modifiées par eux.
2. Elles doivent couvrir tout le champ des activités
possibles dans le domaine considéré et même hors de
ce domaine, si cela s’avère nécessaire.
3. Elles ne doivent avoir aucune rigidité,
ne pas être conçues selon les règles fermées
et bien définies d’une certaine école, autrement dit, ne
pas se présenter comme des " techniques ".
L’attitude non directive
Concernant le premier point, il est clair qu’il découle
de l’idée même de non-directivité. Celle-ci implique
presque par définition, qu’aucun ordre ne soit donné, même
indirectement, même implicitement. Il en découle que l’animateur
non directif doit toujours faire savoir aux participants que sa proposition
n’est qu’une suggestion qui peut soit ne pas être exécutée
soit être transformée dans n’importe quel sens.
Il ne découle pas de cela, comme on pourrait
le penser, que l’animateur doive faire ses propositions d’une manière
vague, allusive, hésitante, sans conviction. Bien au contraire,
il est important qu’il soit assuré, clair et convaincu en les faisant.
Cela rend les participants encore plus libres, du fait qu’ils ne se trouvent
pas alors obligés de perdre du temps et de dépenser de l’énergie
pour éclairer une proposition obscure ou pour donner une consistance
à une proposition qui n’en a pas. Ils sont d’autant plus capables
de rejeter une proposition que celle-ci est plus explicite.
À cela, on peut faire l’objection que des gens
profondément et intérieurement dépendants comme le
sont ceux qui viennent en thérapie, n’ont pas besoin qu’on leur
présente les propositions comme des ordres pour les considérer
comme tels. Ils n’ont que trop tendance à le faire et cela fait
partie de leurs problèmes. Il n’y a d’ailleurs pas que les gens
qui portent une étiquette psychiatrique pour avoir tendance à
faire cela.
Cette objection est valable, et il est vrai en effet
que beaucoup de gens auront tendance à exécuter les propositions
de l’animateur parce qu’elles viennent d’un animateur revêtu d’un
grand prestige et parfois d’une véritable auréole.
Il n’en reste pas moins qu’il y a une différence
objective considérable entre une proposition qui se présente
comme une aide qu’on peut accepter ou rejeter et une proposition qu’on
accompagne de menaces diverses en cas de non exécution.
Dans le premier cas, le participant est amené
à évoluer du fait du travail qu’il accomplit, et même
s’il y met une idée de soumission, il arrive un jour où il
voit l’animateur autrement, où il réalise que les propositions
qu’on lui soumet doivent faire l’objet d’un choix venant de lui et où
il est capable d’assumer ce choix. La non-directivité prend alors
tout son sens, même si elle n’en avait pas pour lui au début.
Dans l’autre cas au contraire, le participant n’est
jamais en mesure de faire un choix qui lui convienne, puisque ce choix
ne lui est pas permis. Non seulement il n’est pas confronté au problème
du choix mais surtout il ne peut jamais prendre la voie qui lui convient.
Rétorquer à nouveau, comme le font certains,
que cela peut être utile et "structurant " d’avoir à s’opposer
aux décisions d’une autorité, relève purement et simplement
du sophisme. Ou bien en effet, l’autorité en question exerce une
pression suffisante pour être effectivement obéie et on ne
voit pas où peut se situer l’opposition (immédiatement réduite
et même étouffée dans l’œuf et jusque dans l’esprit
des gens, si elle est assez puissante), ou bien cette autorité n’exerce
pas une pression suffisante et elle se transforme alors en non-directivité
honteuse, dont le meilleur exemple est donné par les professeurs
chahutés dans les écoles. Dans ce dernier cas, il peut certes
y avoir une expérience de l’opposition mais avec l’inconvénient
majeur pour le participant de ne pas pouvoir prendre sa propre voie, empêtré
qu’il est dans un jeu de menaces partiellement efficaces, sans pouvoir
profiter d’une aide véritable.
Ouvrir le champ des possibles
La deuxième caractéristique pose le problème,
dans une méthode non directive intervenante, de l’utilisation d’autres
méthodes et spécialement de méthodes inventées
antérieurement par d’autres écoles thérapeutiques.
Il est clair qu’elles peuvent être d’une grande utilité.
En gros, on peut distinguer trois catégories
parmi ces méthodes.
Les unes, comme la bio-énergie, le "cri primal
" , etc., font appel au vécu émotionnel et visent à
amener le participant à s’affirmer au maximum, à sortir de
lui-même, dans un esprit que Reich qualifiait d’orgastique et qui
s’apparente en effet à l’orgasme. En ce sens, ces méthodes
s’apparentent beaucoup aux méthodes dites "corporelles ", telles
que relaxation, massage, etc., qui visent aussi à permettre un épanouissement
corporel et sexuel.
Les autres, centrées davantage sur l’expression,
au sens large du terme, permettent non seulement une extériorisation
du vécu intérieur mais aussi une construction dans l’espace
et dans le temps, l’élaboration d’un produit qui peut être
de caractère plutôt plastique, plutôt dramatique, plutôt
intellectuel, etc. Il faut citer, dans cette ligne, le psychodrame morénien,
les méthodes diverses de théâtre, l’expression corporelle,
l’expression vocale, l’expression picturale, etc.
Enfin d’autres méthodes, issues des " groupes
de rencontre" et de la tradition lewinienne, visent à structurer
l’univers relationnel, la communication, le rapport à autrui et
sont, à ce titre, d’un intérêt primordial, étant
donné la primauté de ce domaine dans le monde de l’humain.
J’ai mis l’accent, dans cette liste, sur les méthodes
plutôt centrées sur la thérapie et le développement.
Mais il est évident que les techniques de caractère didactique
et visant à l’apprentissage y trouvent aussi leur place. Enseigner,
c’est finalement " montrer ", comme on disait autrefois, c’est-à-dire
proposer à des élèves d’assimiler un donné
qui peut leur être présenté de diverses manières.
Le produit final n’est pas un produit extérieur, comme lorsqu’on
fait un spectacle, c’est un produit intérieur, c'est-à-dire
le savoir. Cela ne change pas radicalement les choses.
Ce qui est important dans l’esprit de la non directivité
intervenante, c’est que le champ des possibles soit ouvert au maximum,
c’est-à-dire présente un caractère "total" ("expression
totale") ou totalisant. C’est en effet la condition pour que le participant
se sente libre d’aller où il veut, de faire toutes les dérives
dont il a envie.
Pendant longtemps, jusque dans les années 70,
les animateurs se contentaient de proposer des activités verbales
ou qui impliquaient, d’une manière ou d’une autre, la verbalisation.
Cela comportait de grandes limitations. Avec l’introduction en France,
dans les années 70, des méthodes dites " émotionnelles
" ou " corporelles ", le champ a été considérablement
ouvert et le pouvoir des participants s’en est trouvé accru.
La troisième caractéristique des propositions
faites dans l’esprit de la non-directivité intervenante est
de ne pas présenter un caractère technique, fermé,
rigide par soumission aux règles venues d’une certaine école.
Les propositions ne sont pas faites en effet pour
répondre à un certain schéma mais pour aider les participants.
Elles doivent donc être adaptées à cet objectif et
seulement à cela. L’idéal serait qu’elles soient perpétuellement
inventées, remodelées, reformulées, réajustées.
C’est d’ailleurs ce que nous essayons de faire dans notre pratique. Par
exemple, nous avons essayé de réviser le psychodrame morénien
pour le rendre plus souple et plus efficace. Au lieu de nous en tenir à
un " scénario " initial obtenu par une procédure fixe, nous
proposons plusieurs scénarios, de caractère gradué
et nous visons à la réalisation d’une scène finale
qui corresponde à ce que le participant a envie de pouvoir vivre.
De la même manière, nous avons inventé le " théâtre
spontané ", inspiré de la S.D. (Selbst Darstellung)
des AAO, qui répond mieux aux exigences d’ automatisme qui
sont les nôtres que le " théâtre improvisé "ou
le "théatre à thème ".
Il est possible qu’un jour on n’ait plus besoin de
ces méthodes préfabriquées qui sont actuellement des
béquilles et qui présentent l’inconvénient d’avoir
été conçues dans un esprit opposé au nôtre.
Actuellement, elles sont utiles comme réservoir d’idées.
J’espère qu’un jour elles deviendront inutiles.
Le travail d’accompagnement
Le deuxième aspect de la méthode de centration
sur le désir, en tant qu’aide active apportée à des
participants, est de comporter toujours un accompagnement.
Il est clair que l’animateur ne peut pas se contenter
de faire des propositions en se retirant au moment où celles-ci
sont mises en œuvre, où elles débouchent sur des exercices,
des jeux, des discussions ou des présentations d’idées.
Il est membre du groupe et il doit participer aux activités de celui-ci.
On peut donner deux raisons qui militent en faveur
de cette formule.
Premièrement, il y a le fait que les propositions
ne se ramènent pas toujours à une suggestion unique localisée
dans le temps mais consistent souvent en une activité qui se continue
et qui interfère avec la mise à exécution. Les participants
ont besoin de se sentir constamment soutenus, acceptés, reconnus
par l’animateur.
Deuxièmement, les participants ont besoin de
profiter de l’animateur au maximum et pas seulement en tant qu’il impulse
des activités. IIs ont besoin de l’avoir entièrement à
eux, de son implication, bref de son influence.
La première considération m’amène
à préciser la nature des propositions et le fait qu’elles
constituent par elles-mêmes un travail et même un travail très
important.
Si elles sont faites dans l’esprit que j’ai indiqué,
c’est-à-dire un esprit non directif, elles ont pour effet de questionner
le participant, de lui poser un problème. Un ordre ne pose jamais
de problème, sinon peut-être celui de savoir comment on va
le rejeter ou le tourner, s’il menace notre intégrité. Par
contre, une proposition est une invitation, à la limite une tentation,
qu’on peut repousser, mais qu’on peut aussi accepter. Si on l’accepte,
on s’engage dans une certaine voie, on commence un certain type d’expérience.
L’animateur peut faire une nouvelle proposition qui vise à engager
davantage le participant dans une voie choisie puis une autre, puis une
autre encore, etc. Il s’institue une dialectique entre l’animateur et le
participant, qui constitue, prise comme un ensemble, un " travail " avec
un déroulement et une évolution. Les propositions ne sont
plus alors seulement des propositions, mais une espèce d’accompagnement
dans la mesure où elles exigent de l’animateur une prise en considération
de chacune des réactions du participant.
La deuxième raison pour justifier l’accompagnement
nous introduit d’emblée au cœur du problème le plus crucial
et le plus délicat qui se pose dans l’animation, celui de l’implication
de l’animateur.
Toute une tradition héritée de la psychothérapie
traditionnelle, elle-même issue de la médecine, prend sur
ce sujet des positions extrêmement tranchées : l’animateur
ne peut pas s’impliquer personnellement ; il doit garder par rapport aux
participants le maximum de distance ; cette distance assure son autonomie
et la liberté des participants. La justification qu’on donne de
cela n’est pas sans valeur. S’il s’implique personnellement, l’animateur
risque de créer des liens qui vont entraver son action et celle
des participants ; il se sentira piégé, menacé par
des actions pouvant mettre ces liens en danger. Il en est de même
pour le participant. Derrière cet argument valable et dont il est
facile de tenir compte se profile un autre argument beaucoup plus radical,
à savoir : l’animateur détient l’autorité et celle-ci
risque d’être entamée, ruinée par une proximité
avec les participants, même si elle ne va pas jusqu’à l’intimité
ou la promiscuité.
À cette position, il faut immédiatement
en opposer une autre, qui découle de la nature même du travail
d’aide qui est effectué dans le contexte de cette méthode.
Ce travail d’aide, je l’ai dit, consiste, de la part de l’animateur, à
mettre au service des participants toutes les ressources dont il dispose
afin de leur permettre de vivre leurs désirs et leurs pulsions.
Parmi ces ressources, il y a naturellement toutes les pensées et
réflexions que l’animateur centre explicitement et volontairement
sur les participants mais il y a aussi lui-même, je veux dire sa
personnalité, ses idées, ses options, son affectivité.
Toutes ces choses constituent un potentiel considérable dont il
serait dommage de priver les participants. Dans le langage psychologique,
cela s’appelle l’influence.
L’impossible neutralité
Comme je l’ai déjà dit, cette influence
ne peut en aucune manière être négative, si elle ne
consiste pas dans une contrainte ou une imposition. Toute la psychologie
sociale contemporaine qui s’est développée depuis les années
50, nous montre que l’influence de " l’émetteur " est nulle, à
moins de verser dans la contrainte explicite ou implicite (comme dans l’expérience
de Asch ou la " pression à la conformité " de Festinger),
si elle ne tient pas compte jusque dans le détail de la position
du récepteur, si elle n’épouse pas celle-ci, et si elle ne
respecte pas totalement la volonté du récepteur. Même
dans le cas de phénomènes de foules, analysés par
G. Lebon, la dynamique considérable qui se trouve déclenchée
résulte précisément du fait que les acteurs sont au
départ orientés dans le même sens et qu’ils manifestent
leur émotivité, elle-même en rapport direct avec l’émotivité
des autres. Cela n’est d’ailleurs apparu qu’avec les assemblées
démocratiques qui se sont multipliées depuis l’antiquité
gréco-latine.
L’influence peut être une influence directe
par création d’un lien de type amical ou amoureux. Elle peut s’exercer
par manifestation de la vie intérieure et des réactions intimes
de l’animateur. Elle peut enfin passer par l’expression des idées,
des opinions politiques et religieuses de celui-ci. La fameuse " neutralité
",qu’on a si souvent brandie comme un idéal, surtout dans les milieux
enseignants, par respect dit-on des options de chacun, n’est en réalité
qu’une forme de technocratisme et aboutit à empêcher des confrontations
riches, des interactions, facteurs considérables de développement.
Étant donné le caractère non
volontaire, non centré du facteur que je suis en train d’analyser,
il y a des risques considérables de déviation. L’animateur
qui " se montre" peut aussi oublier les participants ou ne rien faire d’autre
que de devenir participant. Ceci est évidemment inconcevable. Aussi
faut-il définir des critères précis permettant de
déterminer dans quelles limites cela peut se faire.
Ces limites tiennent soit à l’animateur soit
aux participants eux-mêmes.
Si on regarde l’animateur, il est clair qu’il
ne peut pas passer du côté des participants, même s’il
s’implique et même s’il se montre. La conscience de son rôle
d’animateur doit être pour lui prioritaire. Cela signifie qu’il ne
peut pas aller jusqu’à un niveau d’implication où il oublierait
son rôle d’animateur ou bien encore où il ne pourrait plus
exercer ce rôle. Il ne peut pas par exemple s’engager dans une relation
personnelle avec un participant au point de se rendre incapable d’agir
comme animateur du fait par exemple qu’il n’en aurait pas envie ou qu’il
ne pourrait pas le faire.
Mais le plus important se trouve du côté
des participants. Ceux-ci, soit à cause de la situation de travail
"ici et maintenant ", soit à cause de leur personnalité ou
de leurs tendances personnelles, n’ont peut-être pas envie de supporter
l’implication de l’animateur. Cela peut tout d’abord les embarrasser, les
empêcher de travailler eux-mêmes ou de s’impliquer, ne pas
les intéresser, leur être indifférent. D’autre part,
ils n’ont peut-être pas envie d’être confrontés à
des actions de l’animateur visant à les toucher personnellement
d’une manière ou d’une autre. Cela peut leur faire peur, les insécuriser
ou encore provoquer chez eux une répulsion. L’intervention de l’animateur
dans le sens de sa propre implication est donc soumise à la règle
qui détermine toutes ses actions dans le cadre de la non-directivité
intervenante , à savoir celle du désir des participants
. L’animateur ne peut s’impliquer lui-même que si les participants
le désirent explicitement, le lui demandent, ne s’y opposent pas.
Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas s’engager personnellement et
profondément, mais cela veut dire qu’il ne peut pas le faire de
n’importe quelle manière et inconsidérément.
La règle que je rappelle ici n’a rien à
voir, je le signale, avec toutes les spéculations si fréquentes
sur ce qui est bon ou mauvais pour le participant, sur ce qui favorise
ou défavorise son évolution à partir d’idées
toutes faites et discutables sur le " transfert " et le "contre-transfert
", le " rapport incestueux ", la " séduction du père ", l’utilisation
du prestige et autres choses dans ce genre. C’est en définitive
le participant lui-même qui est juge de l’implication qu’il souhaite
de la part de l’animateur et avec lui. Lui seul peut savoir s’il est attiré
par le prestige ou le non-prestige, l’image paternelle ou maternelle, des
caractéristiques diverses de l’animateur.
Retour à l'accompagnement
Revenons à l'accompagnement. Celui-ci peut présenter
un aspect subjectif ou objectif.
En tant que réalité subjective, il consiste
dans un dévoilement par l'animateur ou le pédagogue, de certains
de ses états intérieurs, qui concernent le participant ou
l'élève. Ces états peuvent être de l'ordre de
l'interrogation ou de l'ordre de l'affirmation.
S'ils sont de l'ordre de l'interrogation, nous obtenons
ce qu'on appelle le questionnement, qui joue un rôle fondalental
dans l'intervention non-directive. Il ne s’agit pas d’un interrogatoire.
L’animateur ne pose pas de questions pour son information personnelle,
sa curiosité, a fortiori pour exercer un contrôle ou une supervision.
Il pose des questions parce qu’il pense qu’il peut être intéressant
et enrichissant pour le participant d’y répondre. Cela implique
que les questions prolongent seulement le discours qui précède,
se situent dans la même ligne, dans le but de permettre un approfondissement.
L’animateur suit le participant et celui-ci se suit lui-même car
il n’est pas étonné par les questions de l’animateur. Celles-ci
lui paraissent naturelles. D’une certaine manière, ce sont les questions
qu’il pourrait se poser à lui-même.
Ces questions peuvent permettre d'aller davantage
dans les détails, que négligent trop les gens qui travaillent
sur eux-mêmes ou sur un sujet donné. Elles peuvent à
l'inverse permettre d'englober un ensemble , une globalité, dans
l'univers du discours, comme le préconise le "Focusing" de
Gendlin. Ces deux opérations permettent cette dérive, qui
est un des processus essentiels pour introduire de nouveaux référents.
Si nous nous situons dans le domaine de l'affirmation,
nous obtenons des phénomènes qui sont de l'ordre de l'approbation,
l'adhésion, l'acquiescement, la participation. L'intervenant se
positionne lui-même positivement par rapport aux prestations du participant.
Il a des positions, des options, des opinions, des sentiments par rapport
à elles. Il n'est pas neutre. Il est très important pour
le participant de savoir qu'il est soutenu, reconnu, assisté. Cette
attitude prolonge l'attitude de "considération positive" préconisée
par Rogers, à cette différence près qu'elle va plus
loin, ne se réduit pas à une écoute bienveillante.
C'est probablement une des choses les plus importantes dans l'animation
non-directive, et peut-être ce qu'avait entrevu Freud à travers
sa notion de "transfert". Malheureusement, il faisait de celui-ci
le contraire de ce qu'est l'attitude ici en question, à savoir
une réapparition des fantasmes de l'"inconscient", interprétés
par le thérapeute. Il s'agit au contraire, de la part du participant,
de la découverte d'une attitude nouvelle dans le domaine relationnel,
qu'il pas rencontrée jusque là.
Si nous nous situons maintenant dans le domaine objectif,
l'accompagnement débouche sur des informations, des analyses, des
exposés soit concernant des sujets extérieurs à la
situation actuelle soit concernant la situation actuelle elle-même.
On peut aller vers des analyses de la "dynamique du groupe"de type léwinien
ou vers l'enseignement.
Il faut s'appesantir un peu sur ce dernier point étant
donné son importance. L'enseignement a pris une telle place dans
notre monde qu'on ne voit plus sa vraie nature. On l'identifie à
ces forteresses sociales que sont l'Ecole, l'Université, les formations
diverses. On s'imagine qu'il n'existe rien d'autre pour transmettre le
savoir. Il n'y a rien de plus faux. L'enfant qui apprend la langue de ses
ancêtres ou une autre, ce qui arrive à la presque totalité
des enfants, ne subit pas un enseignement. On a même pu démontrer
que la qualité du langage de la mère n'avait aucun importance
(Snow et Ferguson, 1977). L'enfant rentre seulement dans un circuit communicatif
dans lequel un adulte se penche vers lui et adopte sa manière de
parler (le "tu") pour lui montrer, d'une manière affective et chaleureuse
(le"je"), un objet du monde, avec les signaux correspondants (le"il").
Tant que l'école et les organismes de formation
n'auront pas intégré le message de la psychothérapie,
ils resteront ce qu'ils sont, c'est-à-dire des entreprises
superficielles et peu efficaces.
Le travail de facilitation
Si on réussit à induire, grâce
aux propositions et à l’accompagnement, une activité voulue
vraiment par les sujets concernés, cette activité se déroule
dans un certain cadre, qui fait partie du dispositif. Dans ce cadre il
y a un thérapeute et un ou plusieurs clients.Le thérapeute
ou l’animateur, ne sont pas seulement des aides qui influent sur
les clients en déclenchant des actes. Ce sont aussi des personnes
qui assistent au travail effectué, qui forment une espèce
de public. Ils représentent, si l’on veut, le monde extérieur,
la société. L’attitude qu’ils adoptent dans cette position
d’observateur joue un rôle essentiel, qui est le même, somme
toute, que celui que joue un observateur en général. Le sujet
qui travaille, agit, produit a besoin de la présence de personnes
extérieures, de leur "considération positive", comme dit
Rogers. Ce dernier a beaucoup insisté sur cet aspect des choses
et a montré sa grande importance.
L’origine de cela n’est pas claire. Pourquoi
attachons-nous tant d’importance au jugement d’autrui ? Peut-être
voyons-nous nos actions comme des totalités qui englobent aussi
les effets sur l’extérieur de ces mêmes actions ? Une action
réussie ne l’est pas seulement pour nous mais aussi pour celui qui
la regarde, qui réagit comme un être humain à part
entière, même si sa sensibilité est différente.
S'il est indifférent à l'égart du message envoyé,
s'occupe d'autre chose ou le regarde d'une manière distraite, il
prive l'auteur du message de la satisfaction de constater les effets voulus
et attendus de celui-ci.
Rogers a inventé une méthode pour permettre
à l’intervenant de manifester son intérêt pour le travail
effectué. Il s’agit de ce qu’il appelle la "reformulation" (Rogers
et Kinget, 1959), qui est sous-tendue par l’attitude d’empathie. L’intervenant
manifeste qu’il écoute, ce qui est la preuve de son attention et
de son intérêt, en redisant, paraphrasant et résumant
le discours entendu, surtout au niveau des sentiments. Ce faisant, il se
met dans une position qui est celle de tout véritable auditeur,
partenaire dans la communication. Il rentre dans les opinions et les sentiments
exprimés, même s'il ne les approuve pas. Le propre de l'empathie
est de permettre une pénétration du message, même si
celui-ci est rejeté. On a pu montrer (Feshbach,1969) que les enfants
agressifs percoivent très bien le mal qu'ils font et le recherchent,
ce qui prouve qu'ils sont "empathiques"à leur manière.
A vrai dire, Rogers n’a pas tellement vu la différence
entre l'empathie, d'un côté, et l'adhésion au niveau
du contenu ou du travail, de l'autre. Il semble identifier les deux et
et les englober dans un même concept. Pourtant, ils sont différents
et procèdent de considérations différentes. Le premier
est de l'ordre de l'interlocution, du "tu". Il se rattache à l'opération
de transmission. La seconde est d'ordre référentiel,
du côté du "il". Elle modifie les orientations du psychisme.
Ceci est important dans une théorie de l'influence.
L'attitude d'"acceptation inconditionnelle"
n'est pas suffisante, car elle est trop a priori. Celle de"la congruence"
n'est pas indiquée, car elle peut entraîner de la négativité.
La seule attitude possible me paraît être une valorisation
du travail du client, en tant que tel, et l’expression de cette valorisation.
Le client, de toute façon, "travaille" et c’est cela qui intéresse
le thérapeute, qui n’est pas forcé d’être passionné
par la suite du discours, même s'il le suit. Il est donc important
que le thérapeute dise ce qu’il pense de ce travail, qu’il l'estime
et le vante. J'ai déjà parlé de cela plus haut.
La facilitation dont il est question ici a une relation
étroite avec une autre activité basique de l'animation et
de la thérapie, à savoir le fait de constituer un groupe
et d'acquérir des clients, ce qui exige une activité complexe
de présentation, de publicité, de préparation d'un
lieu, d'accueil, de fixation d'un cadre, etc. Etant donné le caractère
premier de ce phénomène, on peut mesurer toute son importance.
Il ne différencie cependant pas beaucoup les différentes
écoles thérapeutiques. La seule opposition importante qu'on
puisse trouver est entre les entreprises gratuites, bénévoles
ou de prise en charge et celles qui sont payantes, plus ou moins chères.
Certains, surtout parmi les psychanalystes,
ont prétendu que le sacrifice représenté par
le paiement était un signe de motivation indispensable. Cela est
vrai : c'est un indice de motivation. On peut cependant penser que les
personnes qui ont le plus besoin d'une thérapie, d'un enseignement,
d'une formation sont celles qui croient qu'elles n'en ont pas besoin, qui
ne sont pas motivées à faire un travail sur elles-mêmes.
Arriver à les toucher et à faire naître ce besoin,
d'une manière non-directive, chez elles me paraît constituer
le sommet du travail relationnel. J'ai tenté de faire cela pendant
des années à l'Université, avec un certain succès.
Des étudiants, qui venaient dans les activités de groupe
par désoeuvrement ou pour se distraire, arrivaient à y prendre
goût et à évoluer d'une manière notable.
A la racine de la relation d’aide
La relation d’aide, pédagogique ou thérapeutique,
se réduit-t-elle à ce travail d’intervention dont je viens
de décrire les principaux aspects : coopération d’un client
et d’un intervenant pour élaborer une œuvre, une entreprise favorables
au client? Qu’implique-t-elle plus profondément à la fois
du côté de l’intervenant et du côté du
client ?
Du côté de l'intervenant, une telle relation
n'implique pas seulement de la bonne volonté et de l'amour, encore
que ceux-ci soient indispensables. Toute la conception que je viens d'exposer
prouve qu'il s'agit d'une collaboration étroite entre un intervenant
et un ou plusieurs clients ou participants. Dans cette collaboration, les
qualités requises et les motivations ne sont pas les mêmes.
L'intervenant se livre à une entreprise et
tente de réaliser un projet. Il ne se contente pas d'être
là, dans une position d'écoute attentive. Il veut et cherche
quelque chose. Ce quelque chose est très ciblé. Cela ne consiste
pas, je l'ai dit, à satisfaire tous les désirs du client,
comme peuvent le faire la masse des entreprises commerciales, qui offrent
tous les biens et services possibles. Cela consiste à satisfaire
le besoin d'expression et de travail sur soi-même, autrement dit
de transformation psychologique et de développement personnel.
Si l'attitude non-directive, à base d'écoute
du désir, est fondamentale, elle ne suffit pas. L'intervention est
nécessaire. Elle se décompose, je l'ai montré, en
propositions et accompagnement. Ces deux conduites ne naissent pas par
génération spontanée dans l'esprit de l'intervenant.
Elles sont préparées et induites par tout un travail à
la fois de centration sur les personnes qu'on aide et sur les problèmes
qu'elles posent .
Par rapport à ce second aspect, une question
délicate se pose. Beaucoup de spécialistes prétendent
que l'intervenant doit être dépourvu de visions théoriques
ou explicatives pour être vraiment centré sur le client, pour
pouvoir le comprendre. Ce n'est pas mon avis. Les hypothèses psychologiques
ou psycho-sociologiques ont une valeur heuristique. Elles font réfléchir,
chercher et permettent de comprendre. Sans elles, on est dans le vide,
le degré zéro de la pensée, et celle-ci est nécessairre
si on veut faire des propositions adaptées et accompagner valablement
le client. Le problème est de se rallier à des écoles
de pensée fiables et solides, ayant une forte crédibilté,
et non à telle ou telle chapelle plus ou moins inspirée et
séduisante.
Si on se place maintenant du côté du
client, on retrouve certaines des considérations théoriques
que j'ai faites dans la première partie.
Le client est pris dans un "cycle communicatif", où
de nouveaux aspects de la réalité apparaissent, aussi bien
le concernant lui directement que le concernant indirectement. Cela produit
immédiatement une dérive ou un changement de cadre. C'est
tout son univers intérieur qui se trouve bouleversé, par
rapport à l'idée qu'il se fait de lui-même, des choses
et de ce qui est bon pour lui.
Le changement de cadre d’une formation psychologique
donnée change aussi sa valeur et sa signification. Ceci a été
perçu depuis fort longtemps par l’humanité et a donné
lieu aux productions artistiques, intellectuelles, culturelles les plus
importantes. Par exemple, la tragédie grecque est partie de là
et cela ne s’identifie pas à la conception de la "catharsis" d’Aristote
( mécanisme de pure "décharge" du fait de l’expresssion),
Eschyle, le premier s’attaque à ce qui semble le plus irréductible
pour nous tous : le crime, le meurtre, le délit, le forfait. Il
prétend nous faire aimer, admirer le spectacle de ces réalités,
que nous haïssons et repoussons par ailleurs. Dans l’Orestie, il nous
présente une Clytemnestre assassinant son mari qui revient de la
guerre et un fils contraint de massacrer sa mère pour venger
son père, ce qui lui vaut d’être poursuivi par les dieux.
Dans le cycle d’Œdipe, il nous présente un homme heureux et satisfait
découvrant tout à coup que la femme qu’il a épousée
est en réalité sa mère et que l’homme qu’il a tué
au cours d’une rixe est en réalité son père. Peut-on
aller plus loin dans l’horreur ?
On pourrait penser que le plaisir éprouvé
au spectacle de telles abominations est d’ordre intellectuel, résidant
dans l’élaboration et la compréhension. Mais cela va au-delà.
Nous pleurons vraiment et les auteurs tragiques prétendent nous
faire pleurer. Cependant les larmes que nous versons ne sont pas les mêmes
que celles que nous verserions si nous étions dans la situation
réelle représentée, si nous réagissions par
identification. C’est tout le problème posé par Max Scheler
dans Nature et formes de la sympathie (1923) : comment pouvons-nous participer
affectivement à un événement extérieur qui
est vécu d'une certaine manière de telle sorte que nous puissions
le vivre d'une autre manière? La réponse de Scheler est que
cela est possible et constitue même un des processus psychologiques
les plus importants, qu’il appelle "sympathie". L'explication de ceci réside
dans le fait que la représentation a par elle-même une
valeur affective, qui peut être différente de celle de la
situation qui est l'objet de cette représentation.
La psychothérapie, la pédagogie, le
conseil, l’art, la science opèrent une transmutation et c’est cela
leur essence. Ils font passer des réalités situées
à un certain niveau psychologique à un autre niveau psychologique.
Par exemple, la peinture fait passer des formes et des couleurs qui
font l’objet de perceptions ordinaires n’ayant qu’un intérêt
limité dans un domaine où elles provoquent des émotions
spécifiques. La science fait passer des idées situées
au niveau de la simple opinion à un niveau où elles entraînent
la conviction, la certitude, la probabilité. La psychothérapie
nous fait ressentir autrement des actions, désirs, tendances, projets
de notre vie quotidienne, qui peuvent être franchement désagréables
ou odieuses, car elle les transforme en spectacles, en questions, en représentations.
Autant dire que ces activités nous introduisent
dans un secteur de la psyché où existent tout un ensemble
de sentiments, d’émotions, de pulsions différentes de celles
que nous éprouvons habituellement. Se contentent-elles de se juxtaposer
à celles-ci sans avoir une influence sur elles ? Evidemment non.
Elles ne les suppriment pas magiquement mais par une action compensatrice
progressive, elles les affaiblissent et les minent. Nos angoisses et obsessions
deviennent moins fréquentes. Nous nous sentons progressivement mieux,
même physiquement. Cela a été observé et même
mesuré.
L’univers du désir
Toutes les élaborations précédentes
permettent de répondre à une question qu’on se pose peut-être
depuis le début de cet exposé : quel est le statut de ce
désir, qu’on valorise tellement dans la conception présentée,
au point d’en faire la cible principale du travail de construction psychologique
?
Au point de départ, il n’est en rien différent
de ce qu’on entend généralement par ce mot, à savoir
quelque chose qui a pour fonction d’apporter du plaisir, de la satisfaction,
voire de l’exultation. On le définit mieux par opposition : il est
ce que je veux et décide et qu’on ne peut m’interdire ou m’imposer
qu’en me faisant violence, en provoquant mon refus et mon rejet.
Cependant, il existe beaucoup d’actions que je veux
vraiment accomplir, l’ayant décidé et choisi moi-même,
mais qui me sont imposées indirectement ou antérieurement.
Je fais mien l’objectif qui est en réalité celui d’un autre.
La menace est si forte que je ne peux pas ne pas la ressentir profondément
et accepter ce qu’elle vise à me faire faire. Le plaisir, dans ce
cas, est soit faible, soit carrément nul.
Les actions qui apportent l’euphorie, l’enthousiasme,
le bonheur profond ne relèvent pas de ce domaine mais de celui qui
vient d’être analysé : le secteur hédonique. Ce sont
ces actions-là, dans lesquelles nous sommes fortement impliqués,
actifs, partie prenante, qui nous épanouissent et nous développent.
Ce sont aussi celles qu’un intervenant, qu’il soit psychothérapeute,
enseignant, conseiller, artiste, savant cherche à favoriser grâce
aux méthodes étudiées dans cet exposé.
Mais s’il en est ainsi, si le désir est une
chose si importante, ne doit-on pas en faire une règle de vie, non
seulement quand on est en position d’intervenant par rapport à quelqu’un
d’autre qu’on aide, mais par rapport à soi-même ? Ne doit-on
pas le rechercher partout et toujours ?
Ceci semble en effet une conclusion logique et il
ne faut pas hésiter à proclamer la primauté du désir
sur les autres valeurs.
Cependant cela pose deux problèmes capitaux
qu’on ne peut éviter d’aborder. Le premier est celui de la position
à prendre face aux systèmes sociaux d’imposition qui sont
forts, nombreux et qui s’opposent à nos désirs. Le
second est celui de savoir ce qu’on fait des désirs des autres,
qui sont aussi valables que les nôtres.
Par rapport au premier problème, on pourrait
être tenté d’invoquer ce qu’on a appelé le "principe
de réalité", ce qui revient en fait à affirmer l’existence
des contraintes et leur caractère inévitable. Constater cela
n’est guère positif et ne peut avoir qu’un effet dépressif.
Mieux vaut, à mon sens, partir du constat que l’accès aux
systèmes de plaisir ne peut se faire, la plupart du temps, qu’en
passant pas des systèmes de contrainte. Ceux-ci en effet exercent
un contrôle étroit sur les systèmes de plaisir et ceci
de plus en plus, car ils les utilisent à leur service. Par exemple
l’Etat a annexé la science, à travers l’école et par
d’autres moyens. Il faut donc passer par cet intermédiaire si l’on
veut accéder à la science. Accepter ce détour, c’est
aussi faire preuve de lucidité, de courage et de volonté.
Ces choses sont aussi des valeurs, dans l’optique présentée
ici.
Il en est de même par rapport aux désirs
d’autrui. Si l’on considère ses propres désirs comme des
absolus, on peut être frustré et blessé de voir que
les autres ne les respecte pas ou ne les favorise pas systématiquement,
surtout si on est dans un milieu social qui prétend accepter les
valeurs de la non directivité. Cela aboutit à la critique
gauchiste de ce dernier mouvement qui met le doigt sur de soi-disant contradictions
dont il serait porteur, sous prétexte qu’il institue des dispositifs
précis de travail et de production qui limitent les désirs
de chacun. Cela peut être ressenti comme une manière de limiter
mes désirs à moi, comme une forme d’égoîsme
des autres, selon le mot de Bernard Shaw :
" j’appelle égoïste celui qui ne
pense pas à moi ".
Cette position, assez fréquente, il faut le
reconnaître, provient d’une limitation dans la connaissance de la
réalité sociale et dans les capacités à l’utiliser
à son profit. Cette réalité est réciproque,
mutuelle et perpétuellement en feed-back. Ce que je fais pour l’autre
l’accroît mais contribue aussi à m’accroître moi-même.
Ecouter l’autre dans une position ordinaire, qui n’est même pas une
position thérapeutique, me donne la possibilité de me situer
par rapport à lui, de tenir compte de lui, d’éviter les heurts,
de profiter mieux de lui. Tout ce que je fais pour l’autre revient au moi
d’une manière ou d’une autre, sans compter le fait que l’action
pour l’autre a aussi son intérêt propre pour moi-même
dans l’opération effectuée, dans l’acte par lequel je la
réalise.
Tenir compte de la réalité ou des autres
ne revient pas à renoncer aux satisfactions personnelles, mais au
contraire permet de les obtenir.
La méthode de centration sur le désir
n'est pas une espèce d'utopie anarchiste qui privilégie des
réalités éminemment suspectes et suspectées,
le plaisir et le désir, mais au contraire une manière privilégiée
d'assurer le développement humain maximal.
_______________________________________________________
Bibliographie
ALAIN (1928) Propos sur le bonheur.
AUSTIN (J.L.) 1970 Quand dire, c'est faire. Ed. Seuil, Paris.
BECK (A.T.) 1999. Prisoners of Hate. Harpers Collins. New-York.
BREHM (J.W.) 1966 A Theory of Psychological Reactance. Academic
press, New-York.
BUSSY-RABUTIN (R.de) 1665 La vie amoureuse des Gaules.
DASSA (S.) Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur. Inédit
FREUD (S.) 1920 Au-delà du principe de plaisir.
GOFFMAN (E.) 1973 La mise en scène de la vie quotidienne.
2 Vol. Ed. De Minuit, Paris
GRUNBAUM (A.) 1984 Les fondements de la psychanalyse. PUF, Paris.
INGRAM (R.E.) et WISNICKI (K.) 1999 Situational Specificity of Self-focused
Attention in Dysphoric States. Rev.Cognitive thérapy and Research,
Vol.23, n°6, pp.625-636.
JANOV (A.) 1975 Le cri primal. Ed.Flammarion, Paris.
JANET (P.) 1898 Névroses et idées fixes. Félix
Alcan, Paris.
LEWIN (K.)1959 Psychologie dynamique. PUF, Paris.
LE BON (G.) 1895 Psychologie des foules.
LOBROT (M.)1996 L'anti-Freud. PUF, Paris.
LOBROT (M.) 1983 Les forces profondes du moi. Ed. Economica,
Paris.
LOBROT (M.) 1973 Pour ou contre l'autorité. Ed. Gauthier-Villars,
Paris.
PENNEBAKER (J.W.) et BEALL (S.) 1986 Confronting a traumatic event.
Toward an understanding of inhibition and diseases. Journal of Abnormal
Psychology.
REICH (W.) 1968 La révolution sexuelle. Ed. Plon, Paris
ROGERS (C.) 1998 Le développement de la personne.Ed.
Dunod, Paris.
ROGERS (C.) 1970 La relation d'aide et la psychothérapie.
Ed. ESF, .Paris
ROGERS( C.) et KINGET (M.) 1966 Psychothéraprie et relations
humaines. Ed. Nauwelaerts, Paris
ROGERS (C.) 1959 Formulations of the Person and the Social Context.
In Koch S. Psychology, a study of a science. Vol.3, 184-236. McGraw
Hill , New- York
SNOW (C.E.) et FERGUSON (C.A.) 1977 Talking to children. Cambridge
University Press, New-York
TARDE (G.) 1901 L'opinion et la foule. Ed. Félix Alcan,
Paris
.