L'ÉCOUTE DU DÉSIR

 
Par Michel LOBROT (CRISE)
 

Avant -propos
 

Ce livre a pour objet de présenter la "non-directivitéintervenante", méthode qui permet de gérer les relationshumaines en général et plus particulièrement les relationspédagogiques et psychothérapeutiques.
Je l'ai composé en utilisant  le texteque j'avais écrit dans les années 90 et qui portait le mêmenom, texte qui avait été publié aux éditionsRetz et avait eu un certain succés (citation du "journal des psychologues",par ex.). Ce texte malheureusement avait été retiréde la circulation par l'éditeur deux ans après sa parution,pour une raison qui m'était restée longtemps mystèrieuse.Quelques années après,  j'ai appris que cette décisionavait été prise parce qu'une des responsables de cette maisond'édition avait découvert  "qu'il y avait du sexe dansce livre". En réalité le sexe n'était présentque dans la seconde partie, que j'avais surajoutée aprèscoup, et il n'apparaissait qu'en toile de fond, du fait que l'expérienceque je relatais était en partie, mais en partie seulement, de lathérapie sexuelle, où je m'impliquais personnellement, commeje le fais toujours.
J'ai supprimé cette seconde partie de l'éditionactuelle, non pour des raisons de pudeur, mais parce qu'elle ne cadraitpas exactement avec les intentions de l'ouvrage.
Par contre, j'ai modifié assez considérablementles débuts du texte, dont j'ai fait une partie indépendante,la première partie, appelée "Les bases théoriques",où j'essaye de situer la non-directivité intervenante entreles positions extrèmes que sont pour moi celle de Freud et cellede Rogers.
J'ai eu beaucoup de plaisir à écrirecette première partie, ayant eu une sorte d'illumination concernantla position exacte de ma doctrine entre les positions extrêmes enquestion. Je l'ai fait à la suite d'un colloque organisépar les responsables du mouvement rogérien en Janvier 2002, danslequel  j'ai perçu avec une extrème clarté cequi me séparait des rogériens.
Paris, Février 2002

PREMIERE PARTIE : LES BASES THEORIQUES

La révolution non-directive

Quand Joseph Breuer, à la fin de l'année1881 et durant l'année 1882, tente de soigner celle qu'on appellerapar la suite Anna O. et qui s'appelle en réalité Bertha Papenheim,par une méthode toute simple de conversation, que la patiente elle-mêmeappelle "talking cure", il n'a aucunement conscience du fait qu'il esten train d'inventer la méthode qui va révolutionner les relationshumaines au 19èmeet au 20ème siècles: la méthodenon-directive. S'il essaye cette méthode, c'est en grande partieparce qu'il n'est pas lui -même un aliéniste ou un psychopathologue,qu'il ignore les techniques d'hypnose qui font fureur à Paris etn'appartient pas non plus au courant mesmérien, qui est installédepuis fort longtemps dans les capitales européennes. C'est un neurologueet il a fait des découvertes dans le domaine du système nerveux.Il n'a aucune expérience dans le traitement des hystériques.
Sa  tentative, qui n'est en aucune manièreune expérimentation, doit être comprise comme une attitudede bon sens, qui utilise le  matériel existant. La jeune fille,dans ses nuits sans sommeil ne cesse de marmonner, souvent à partirde mots que lui fournit l'entourage, et elle raconte alors, d'une manièrehallucinatoire, ce qu'elle a vécu l'année précédentequand elle soignait son père malade, à savoir des événementsextrèmement pénibles, qui, loin d'avoir été"refoulés" dans son inconscient, font l'objet d'une espècede surconscience. Elle se  trouve mieux après ces séancesqu'elle nomme elle-même "chimney sweeping"(ramonage). Il suffit àBreuer d'observer ce qui se passe, d'exercer son sens clinique. Il luisuffit de regarder. Il ne fait rien d'autre que ce qu'ont fait les plusgrands découvreurs de l'humanité, Torricelli, Galilée,etc, à savoir noter le fait insolite et ensuite l'analyser et lereproduire.
Freud, après son séjour à Parisauprès de Charcot en 1885, reprend la méthode découvertepar son vieil ami Breuer quelques dix années avant et en fait labase d'une construction théorique qui va en altérer profondémentle sens. Au lieu de constater simplement que cela guérit, a unevaleur cathartique, il échaffaude toute une construction théorique,à partir de l'idée, tout à fait gratuite, que lesproductions verbales et mentales que le patient "associe" à sessymptomes révèlent les causes de ceux-ci. Ceci, il faut bienle dire n'a aucune valeur du point de vue heuristique. A. Grünbaumaux Etats-Unis (1984), dès les années 80, et moi ensuite,postérieurement (1996), démontrons qu'on ne peut déduireune causalité d'une simple association.
 Embarqué dans cette voie, Freud ne s'arrêterapas, jusqu'à en arriver à imaginer que la cause, ainsi miseen lumière, est inconsciente, d'où la théorie de l'inconscient,et qu'elle réside dans des expériences sexuelles précoces,d'où la théorie de la sexualité. Je montrerai toutà l'heure le rôle qu'a joué cette dérive spéculativeet comment on peut s'en protéger.
Malgré cette dérive, Freud continueà pratiquer la méthode "associative" et même la radicalisedans les années 1905-1907. Mais il lui donne une valeur purementinstrumentale. Le client, invité à dire ce qui lui vientà partir de l'évocation d'un événement ou d'unsymptôme et soumis à une pression qui frise parfois l'imposition,fournit au thérapeute le matériel que celui-ci utilise pourfaire sa "construction". Celle-ci, qui est pour Freud l'essentiel, consistedans une interprétation des faits que la patient doit reconnaîtreet accepter. Elle ne vient pas de lui et est souvent fort loin de son expériencesubjective. D'où l'idée, sur laquelle je reviendrai, queFreud n'a pas été jusqu'au bout du mouvement d'autonomisationdu client. Celui-ci reste dépendant, aliéné, normalisé.

L'attitude traditionnelle

En quoi cette pratique apporte quelque chose de nouveau?Ne parlait-on pas spontanément et librement depuis des siècles?Qu'avait-on besoin de Joseph Breuer pour nous révéler uneméthode qu'on connaissait depuis toujours?
Il est vrai qu'on avait toujours parlé et conversé,et même Gabriel Tarde, à la même époque, faisaitde la conversation un des moteurs de la vie sociale (1901). Cependant ceprincipe, considéré comme très utile pour créerdes liens sociaux, n'était pas admis pour définir les rapportsentre un individu considéré comme un guide, un maître,un guérisseur et celui qui devait recevoir de lui la lumière,le savoir, la conviction, la santé. Là au contraire rêgnaitla plus stricte hiérarchie. L'enfant, l'élève, ledisciple écoutent le maître, se soumettent à lui, luiobéissent et ils doivent être punis s'ils manifestent de l'indiscipline.Le bon chrétien se soumet à son directeur de conscience.Le malade suit les ordonnances de son médecin.
La révolution que Joseph Breuer initie sansle savoir réside dans un renversement radical des perspectives.Désormais, on va se rendre compte que personne ne peut évoluersans s'exprimer, c'est à dire sans réactiver ce qu'il a ensoi et dont dépend tout mouvement physique ou psychologique. AnnaO, en divaguant et même dans un état crépusculaire,met à jour sa subjectivité et celle-ci est la route qu'ilfaut nécessairement emprunter si l'on veut agir sur elle, aussipeu que ce soit. Freud se trompe, s'il croit qu'il va pouvoir détournerà son profit cette force jaillissante et en faire une chose, unpur outil au service d'une action qui n'appartient qu'à lui et quisort, comme Athéna, toute armée de son cerveau.
Mais, il n'y a pas que le thérapeute qui doitécouter son client et favoriser sa parole. Cela est vrai aussi dansd'autres domaines, où malheureusement ce principe, bien qu'affirmé,mettra très longtemps avant d'être reconnu.
Il faut parler du domaine pédagogique. A lamême époque que Freud, de grands pédagogues, commeMaria Montessori, Decroly, Dewey, etc, affirment peu ou prou  le principede la liberté de l'enfant. Celui-ci ne peut créer, croître,apprendre, sans liberté. Il n'est pas un objet sur lequel on imprimele savoir. Le mouvement, si bien commencé, malheureusment avorte,est récupéré par des institutions surpuissantes. Ilengendre la "pédagogie active", "la pédagogie par contrat",tristes déformations d'une idée radicale.
Et même dans la vie sociale, on commence àentrevoir cela. Nous sommes à l'époque où la libertéde réunion, la liberté de la presse, la liberté d'opinionsont affirmées comme des droits et passent dans les institutions.La vieille idée selon laquelle la parole des gens n'est qu'un vainbavardage sans importance commence à être entamée.Non seulement il faut écouter ce que disent les gens mais il fautfavoriser leur parole, sans laquelle ils ne sont rien d'autre que des impuissantset des dépendants.

La redécouverte rogérienne

Une découverte aussi importante que celle deBreuer-Freud, même si elle est dénaturée, ne peut restersans effet. La psychanalyse se répand, dans les années quisuivent la première guerre mondiale, aussi bien en Europe qu'enAmérique.
 Dans la première zone, elle  exciteles besoins spéculatifs de ceux qui l'abordent qui vont y voir surtoutune méthode d'interprétation, ce qui donnera d'un côtéla tentative de Ricoeur de voir en elle une "herméneutique", ceque Grünbaum a justement réfuté (1984), et, d'autrepart, la glose lacanienne, qui insiste sur l'aspect d'inconscient. En Amérique,par contre, la psychanalyse est considérée sous son aspectle plus vrai et le plus évident, comme une méthode de soinet de guérison.
Dès les années 1930, le jeune Carl Rogers,qui a alors une trentaine d'années, s'occupe d'un centre pour jeunesen difficulté, à Rochester, dans l'Etat de New-York, et travailleen liaison avec l'Université de Colombia. Il y rencontre des pychanalystesavec lesquels il se confronte  et découvre à son tourl'idée de non-directivité. Le mot lui-même est de lui.Il l'invente dans les années 40 et l'utilise dès ses premiersouvrages, durant la seconde guerre mondiale.
Ce qui l'intéresse, dans la non-directivité,c'est la possibilité, donnée au "client", de s'exprimer.On entre dans une nouvelle perspective, où le point de vue et lesopérations de celui qui parle sont enfin pris au sérieux,où on ne se contente pas de fournir de nouvelles armes au thérapeute.
Cependant, la non-directivité est définiepar Rogers, dès ces années-là, d'une manièreextrémiste, non pas seulement comme une méthode oùl'on n'impose rien au client, mais même où l'on n'intervientpas. Il n'y a pas seulement non imposition mais aussi non intervention.Ce n'est pas le point de vue de quelqu'un qui commence une pratique similaireà celle de Rogers quelques dix années avant lui (1930), àsavoir Kurt Lewin, jeune chercheur juif, d'origine allemande. Lui acceptel'intervention, l'aide apportée par le chercheur, dans l'expériencequ'il initie avec Lipitt et White, qu'il appelle "l'expérience desclimats pédagogiques". Il parle de "self-direction", ce qui n'estpas loin de l'idée de non-directivité. Malheureusment, ilœuvre dans le domaine pédagogique, avec des pédagogues etpsychologues sociaux, qui n'ont pas autant d'influence que les psychothérapeutesà cette époque.
Pourquoi Rogers prend-il d'emblée une positionaussi absolue? C'est qu'il a par devers lui toute une théorisationsur laquelle je reviendrai, qui le pousse à prendre une positionque je qualifierai  de subjectiviste, dans laquelle la prise de conscienceet les transactions du sujet avec lui-même sont mises au premierplan, à la limite seules considérées. Il y a aussil'influence culturelle d'un peuple de pionniers, dans un pays trèspeu peuplé, où les gens doivent se débrouiller seulset valorisent les qualités et l'action individuelles. Cela donnepar ailleurs cet illuminisme qui fleurit dans les sectes quakers, mormons,baptistes, méthodistes etc, et qui est aussi une survalorisationde la conscience individuelle.
Malgré cette restriction, Carl Rogers faitavancer la pratique non-directive. Paradoxalement, il invente la premièreforme d'intervention dans un contexte non-directif, à savoir le"miroir", la reformulation, soutenues par une attitude d'empathie et d'"acceptationinconditionnelle" (Psychothérapie et relation humaine, 1960). Ilest vrai qu'il n'y voit pas une intervention, au sens que nous donnonsà ce terme dans la NDI, c'est-à-dire au sens d'une influencedu thérapeute sur le client. Il s'agit pourtant de cela, comme jele montrerai quand je reconsidérerai ce concept.

L'invention de la non directivitéintervenante

La non-directivité poursuit sa brillante carrièreaprès la deuxième guerre mondiale.
Je la rencontre, dans les années soixante,et d'emblée je suis enthousiasmé. Elle me donne enfin labase pratique et conceptuelle qui manquait dans mon expérience pédagogique,pourtant déjà novatrice. Je la pratique, d'une manièretrès rigoureuse, comme professeur de psychologie dans un centrede formation pour spécialistes de l'enfance inadaptée prèsde Paris puis à l'Université de Vincennes, où je suisnommé en 1970.
Et pourtant, je n'y suis pas complètement àl'aise. Sous sa forme rogérienne, avec un thérapeute trèsdistancié; forme qui n'est pas très éloignéede la forme qu'elle prend chez les psychanalystes à la mêmeépoque, elle me paraît trop restrictive. L'idée qu'onne peut faire ni proposition ni analyse ni apport théorique ni exercicecorporel me gêne. Je ne vois pas pourquoi on devrait priver le clientou l'élève de ces stimulations et de ces enrichissements,pourquoi on ne pourrait pas les mettre en contact avec le milieu extérieur,qui les nourrit depuis leur enfance. Cela me paraît d'autant plusabsurde que je découvre, en 1973, les techniques du "potentiel humain"(Reich, Pearls, Moreno, etc) qui sont porteurs de tant de possibilités.
La difficulté est qu'il faut alors réintroduirel'intervention qui a mauvaise presse a une époque très "parano"où toute influence d'autrui est considérée  commeun abus et une manipulation. Mais qu'à cela ne tienne! J'ai l'intuitionqu'il existe une solution au problème et cette solution, je la découvre,quand je m'avise du fait qu'une intervention est forcément non directivesi elle est faite à partir d'un désir, d'une demande, d'uneattente de celui ou ceux dont on s'occupe. La non directivité neconsiste plus alors à se tenir "à côté", enobservateur ou facilitateur, mais à rentrer avec l'autre dans unrapport de collaboration, où on essaye, à deux, de réaliserl'objectif fixé par celui-ci.
Je venais ainsi de découvrir les deux principesde base qui seront ceux de la non directivité intervenante. Le premierest celui de l'"écoute du désir". Non seulement on écoutela parole du client, comme chez les rogériens, mais on écouteencore plus son désir ou ses désirs. Ceux-ci vont devenirla base du travail qu'on va faire ensemble. Le second principe concernece travail même, qui consiste dans une coopération étroiteet impliquée dans laquelle l'intervenant et son partenaire ne jouentpas les mêmes rôles. Le premier propose, suggére, donnedes idées, d'une part, et d'autre part, accompagne en interrogeant,analysant, approuvant, renforçant. Le second  s'engage dansun travail personnel qui le touche à différents niveaux delui-même, aidé par le premier. Ce sont les pratiques que j'analyseraidans la deuxième partie de ce livre.
C'est la méthode que j'utilise depuis maintenanttrente ans et qui me donne de grandes satisfactions. Je la sens plus adaptée,plus riche, plus productive que toutes celles que j'utilisais auparavent.

Le cadre théorique

Le cadre théorique de ces différentespratiques a une grande importance, car il ne procède pas, en général,d'une vision critique et argumentée de la psychologie humaine, maisd'un désir de justifier a posteriori les options pratiques par desconceptions de caractère général. Il freine donc considérablementles possibilités d'évolution et c'est pourquoi il faut s'intéresserà lui .
Je vois la non-directivité intervenante comme une troisième voie, entre deux positions extrèmes,à savoir le freudisme, d'un côté, et le rogérisme,de l'autre, profondément opposés. Le premier, le freudisme,est polarisé sur l'externe, l'autorité de l'interprétateur,qui réintroduit la société imposant ses règleset ses lois, la société extérieure et contraire àl'individu, que la non- directivité avait réussi àconjurer, au profit du sujet. Le rogérisme, quant à lui faitle mouvement inverse. Il est polarisé sur l'interne, les mouvementssubjectifs de la personne, sa conscience et ce que Rogers appelle sa congruence,notion fondamentale pour lui, qui est le rapport entre sa conscience etson expérience vécue. Le milieu, le monde, les autres n'apparaissentqu'à travers ce filtre et comme des acteurs sur la scèneintérieure. La communication ne joue qu'un rôle mineur, pourfavoriser l'expression de soi-même par le moyen de la "considérationpositive". La "tendance actualisante" suffit en gros pour assurer l'évolutionindividuelle.
Revenons sur ces deux pôles, freudien et rogérien,pour tester la pertinence d'une position qui les dépasse et quiprétend faire le lien entre les deux.
La position freudienne a pris la forme bien connue,mais rarement vraiment comprise, de la doctrine de l'Inconscient. Par cemot qui évoque une réalité que tout le monde vit,on entend généralement un phénomène psychiqueréel et expérimenté, qui n'est pas accompagnéd'une connaissance suffisante permettant de le comprendre et de le saisir.
 La non perception peut porter sur différentsaspects.
1- Elle peut concerner son origine et son élaboration,comme cela se passe avec les rêves et les souvenirs spontanés.Nous ne savons pas d'où ils viennent, pourquoi ils apparaissent.Pourtant, il existe une certaine conscience, limitée, que j'appelle"immanente"du phénomène, qui consiste dans un vécu émotionnel.
2- Elle peut concerner son déroulement, aumoment où il est effectué, comme il se passe avec les opérationsaccomplies automatiquement, sensorielles ou motrices, dont les élémentsne sont simplement pas perçus (quand je marche,  parle, travaille,etc) La conscience"immanente"est ici d'ordre proprioceptif.
3 - Elle peut concerner le souvenir qu'on en a, commecela se passe avec les pulsions, impulsions et compulsions dont la genèsedans le passé, au moment de l'expérience émotionnellefondatrice, est oubliée, bien qu'elle ait été vécuepar nous. La "conscience immanente" est la perception même de l'actiondésirante.
Dans tous ces cas, l'acte inconscient est un acteautomatique, un acte qui échappe à toute intentionnalitéet volonté, étant bien souvent le support et le point dedépart dont celles-ci procèdent.
L'acte intentionnel, par contre, ne peut pas êtreinconscient, car il est, dans notre expérience, entièrementconscient, tant du point de vue de son élaboration, que de son déroulement,que de son souvenir. On le prépare  dans le projet, on le dirigeen le contrôlant, on l'évalue une fois accompli, de manièreà vérifier s'il a bien atteint son but. Comme le montrentles nombreuses études faites sur lui dans la psychologie contemporaine,il intégre le phénomène de conscience dans les trèfondsde lui-même. Vouloir aller au travail, c'est à la fois savoirqu'il faut aller travailler, constater qu'on va effectivement au travailet  reconnaître le travail qu'on a accompli. Dans notre expérience,toutes ces choses sont liées indissolublement.
L'Inconscient de Freud n'est rien d'autre qu'une intentionnalitéinconsciente, ou encore un acte volontaire dont nous n'aurions pas conscience
 Freud imagine une opération de "refoulement",impossible dans la réalité, car elle élimine non pasl'acte, ce qui est concevable, mais le désir, la pulsion, l'idée,ce qui est inconcevable. Nous n'avons pas ce pouvoir. Nous ne pouvons rienfaire d'autre que d'attendre la disparition de l'affect, par substitutiond'objet. Comme le dit Bussy-Rabutin dans la vie amoureuse des Gaules :
" L'amour est quelque chose de bien subtile et ingénieux(…) Ceux mêmes qui résistent et mettent des obstacles àses efforts sont ceux d'ordinaire qui les ressentent plus violemment."
Si, d'après Freud, le désir, la pulsion,l'idée peuvent être "refoulés", alors  commence,selon lui, un processus de déformation, masquage, distorsion, denature inconsciente, ayant pour but de cacher, aux yeux du sujet qui l'effectue,le caractère interdit et impossible de cet acte. La "formation decompromis" qui en résulte a l'air d'être un acte avec unecertaine motivation  ("contenu manifeste"), mais c'est en réalitéun acte ayant des buts obscurs et inavouables, généralementsexuels ("contenu latent"). Tout ceci ressemble fort à l'élaborationd'un projet intentionnel, qui vise la réalisation, par des moyensdivers, d'un objectif  préalablement fixé, et met enœuvre, pour cela, la connaissance de la situation présente, quine peut être prévue, puisqu'elle est contingente. OùFreud a-t-il eu l'idée d'une telle opération, sinon dansson expérience consciente?
 Il est évident qu'on ne peut transformer,comme par une opération magique, un processus obéissant àcertaines lois dans notre expérience intérieure en un processusidentique obéissant à d'autres lois, qu'on aurait imaginées.Cela n'est même pas possible pour expliquer un phénomène,généralement automatique, comme un rêve. L'élaborationde celui-ci nous échappe certes, mais on ne peut même pasfaire l'hypothèse qu'il obéirait à un plan cachéqu'il réaliserait sournoisement, car cela revient à admettreune volonté de quelqu'un, mais de qui? et dans quel but, avec quelsmoyens, etc? Ce processus doit nécessairement se manifester quelquepart s'il est intentionnel; or il ne peut se manifester au sujet. Noustombons dans le conte de fée ou la démonologie.
Il fallait que Freud ait de bien fortes raisons pourconcevoir un pareil monstre, même si celui-ci n'apparaît pastel aux yeux de nos contemporains. La raison est claire et il l'a dite.Il s'agit du fait que le processus intentionnel est la seule partie denotre psychisme sur lequel le milieu extérieur ait prise et qu'ilpuisse contrôler. Le dit milieu ne peut ni nous imposer des désirsque nous n'avons pas ou d'autres que ceux que nous avons, ni empêcherdes opérations intégrées dans notre savoir automatisé,ni nous imposer des rêves ou des souvenirs. Il ne peut rien faired'autre que poser en face de nous des objets réels ou virtuels,sanctions, récompenses, résultats de l'action, etc, qui nouspoussent à agir d'une certaine manière. Si nous ne le faisonspas, cela signifie que nous sommes mauvais et pervers, visant des butscontraires à ceux proposés, etc. La culpabilité, lamauvaise conscience en résultent. L'enfant qui pisse au lit, sousl'impulsion d'une force qui lui échappe, est un "mauvais enfant",qui mérite d'être puni. Il n'est pas coupable, mais son inconscientl'est. Le rapport d'autorité se trouve rétabli.

L'origine de la conception rogérienne

Autant la conception de Freud est  exogène,si je puis dire, puisque l'origine de la transformation du client est extérieureà lui, autant celle de Rogers est endogène, ne résidantpas dans le milieu, mais en lui-même.
Rogers a exposé sa conception dans divers textesmais surtout dans deux textes majeurs : d'une part, dans le livre collectifédité par S. Koch en 1959 (Vol. 3, non traduit), qui consistedans un "morceau choisi " de l'auteur, d'autre part dans l'ouvrage On becominga person, édité en 1961, et traduit en français sousle titre Le développement de la personne ( Dunod, 1998).
Dans ces deux textes, Rogers manifeste clairement que sa préoccupation centrale, qui est aussi son axe de recherche,est la transformation du sujet à travers la psychothérapie.Tout dérive de là, c'est-à-dire de la vision que sefait Rogers de l'état dans lequel se trouve la personne quand ellea terminé une psychothérapie réussie.
Les textes sont très explicites. L'essentielde l'état dans lequel se trouve la personne en question est ce queRogers appelle la "congruence", qu'il définit comme un accord, uneharmonie, une correspondance entre les expériences et étatsintérieurs du sujet et la conscience qu'il en a. Rogers décritainsi le processus par lequel le client vit cette transformation:
"Le processus implique le passage de la "non-congruence"à la "congruence". Le continuum évolue à partir d'unmaximum de "non-congruence" dont l'individu est parfaitement inconscient; il passe par des stades intermédiaires où la reconnaissancedes contradictions et des dissonances existant en lui-même va croissant,pour en arriver à l'acceptation de cette "non-congruence", dansle présent immédiat de telle sorte qu'elle se résorbe.Au sommet de ce continuum, il n'y a jamais plus qu'une "non-congruence"temporaire entre le vécu immédiat et la conscience, puisquel'individu n'a plus besoin de se défendre contre l'aspect menaçantde son expérience immédiate."(Développement de lapersonne, p.108)
Et encore , dans un autre passage du même livre,il déclare :
"le moi devient de plus en plus la conscience réfléchiede l'expérience immédiate."( p.104)
Le client qui évolue de façon adéquate
 "sait d'une façon de plus en plus claire,ce qu'il est, ce qu'il désire et quelles sont ses   attitudes" (p.102),
 "accepte sa propre responsabilité devantles problèmes qu'il doit affronter"(p.95)
 "revendique ses propres sentiments"(p.94),
 "a des "sentiments pleinement éprouvés"(p.93).
Dans le chapitre 5, Rogers décrit les septstades par lesquels on passe dans cette évolution et le septièmestade se caractérise par la précision, la finesse et le caractèreactuel de la conscience de l'état intérieur.
Il faut cependant faire remarquer un point capital,à savoir que cette prise de conscience qui a l'air d'êtretotalement intime et intérieure, seulement favorisée parle thérapeute, se passe en réalité dans un travaild'expression, de communication, où il existe des partenaires etdes référents. Deux questions peuvent être posées.
 Premièrement, cette prise de consciencetraduit un état intérieur, mais celui-ci existait-il avantla traduction en question et en avait-on conscience? Question capitale,car on sait qu'il existe des individus qui ont une forte conscience d'eux-mêmeset qui n'en parlent à personne. Dans un livre récent (Dassa,2001) l'auteur raconte qu'il est hanté par ce qu'il a vécudans son enfance quand ses parents ont été emmenésen camp de concentration et qu'il a été lui-même menacé,mais qu'il ne parle jamais de cela à personne.
Deuxième question : cette émergencedans la conscience de l'état interne se fait-elle magiquement, uniquementparce que la personne est "acceptée" et "écoutée",ou exige-t-elle d'autres conditions, par exemple une véritable interactionavec le milieu? La réponse à ces questions, nous le verrons,oblige à revoir entièrement la construction rogérienne.

Le sujet non-éveillé

Il n'est pas difficile de déduire la conceptionque se fait Rogers de l'état où l'on se trouve lorsqu'onn'a fait aucun travail sur soi-même, puisque c'est l'inverse exactde l'état qu'on vient de décrire. C'est la "non-congruence",l'état du sujet qui
"se défend contre les aspects menaçantsde son expérience immédiate",
 ce qui veut dire qu'il ne les "reconnaîtpas" ou encore, comme dit Rogers, qu'il ne leur donne pas "sa conscience".Dans le texte du livre de Koch, Rogers déclare que le sujet "dénie"et "distord" son expérience vécue. Tout se passe comme s'ily avait un combat, totalement interne, entre la conscience et l'expérience,et comme si la première devait être défendue, protégéeou comme si elle avait une volonté à elle, une intention(on retrouve le démon intérieur freudien).
Une telle conception de la conscience, qui rejointcelle de Freud, est intenable. Elle confond en effet les défenseexternes que nous mettons en place contre la réalité, constituant,en elles-mêmes, des expériences vécues, souvent trèsintenses, avec les opérations de la conscience, qui sont des prisesde connaissance, des observations internes du même phénomène.Sous prêtexte que les premières masquent la réalité,la déforment et la rejettent, on en conclut que la deuxièmefait de même avec l'opération en question.
Cette conclusion est contraire à l'expérience.Le sujet qui finit par oublier des événements de son passé,qui les embellit ou les noircit pour les accorder à ses positionset options actuelles, selon la conception que Janet se fait de la mémoire(influence de l'état présent), sait très bien qu'ila oublié certaines choses, vit cette mémoire déforméeet sait quelles sont ses positions et options actuelles. Il n'a pas besoinde protéger sa conscience, qui ne réclame de toute façonpas cela. Si on peut dire qu'il est "inconscient", ce n'est pas parce qu'ilest inconscient de quelque chose qu'il vit mais parce qu'il ne peut pasêtre conscient de quelque chose qu'il a rejeté et qui n'estplus là. La conscience obéit aux lois dont j'ai parléplus haut, qui sont des lois dynamiques, qui disent qu'elle est làquand on a besoin d'elle.
La même confusion se retrouve chez Rogers, quandil utilise, dans Le développement de la personne, les paroles prononcéespar le sujet en début de  thérapie pour inférerson état de conscience déficient ou insuffisant. Il ne tientaucun compte alors de l'acte même de "s'ouvrir", qui est fondamentaldans une communication. Il utilise les phrases suivantes comme preuvesde l'état régressif du client. La première est:
" J'ai l'impression que je me porte assez bien" (p.87).
La deuxième est :
"Je vous dirai qu'il me paraît toujours un peuidiot de parler de soi-même sauf en cas d'extrème nécessité."(p.86)
D'après Rogers,
"Le sujet ne se communique pas lui-même, etne communique que des détails extérieurs. Il tend àse dégager de tout problème, ou bien les problèmesqu'il reconnaît sont perçus comme tout à fait extérieursà sa personne. La communication interne entre le moi et l'expérienceimmédiate est sérieusement bloquée." (p.87)
La conclusion que tire Rogers de cette observation,que tout thérapeute peut faire, ne colle pas avec cette observationmême. La difficulté que le client rencontre n'est pas avecsa conscience ou avec son moi mais avec le milieu qui ne peut, pense-t-il,l'entendre, sauf s'il dit des choses convenues qui plaisent au milieu.
Je vais aller encore plus loin dans ce qui va suivre,mais on peut déjà en avoir un avant-goût. Si le client"se ferme", refuse de communiquer, envoie des messages tronquéset  inexacts, ce n'est pas parce qu'il "ne reconnaît pas sonexpérience immédiate", mais au contraire parce que cetteexpérience l'obsède, qu'il en a une conscience suraigüe,sans pouvoir en parler à personne. Le criminel sexuel qui est hantépar l'idée de tuer ou violer pour connaître un étatextatique, qui est obsédé par cette idée, n'est pasquelqu'un qui refuse cet état ou qui ne veut pas en avoir conscience,mais au contraire quelqu'un qui est en état  de surconscience,que sa conscience tourmente, non au sens moral du terme, mais au sens psychologique.Il n'y a personne de plus conscient que lui. La surconscience existe etje vais en parler.

La surconscience

Les états obsessionnels dans lesquels la conscienceatteint un point maximum, envahit le sujet, ne lui laisse aucun répit,sont connus et étudiés depuis la fin du 19ème siécle.Il y a sur eux une littérature immense. Celui qui a étéle plus loin est Pierre Janet, en particulier dans son livre de 1898, Névroseset idées fixes. Janet décrit avec une extrème précisionle cas de ces personnes qui ont subi un traumatisme donné, physiqueou psychologique, et qui ne cessent plus alors d'y penser. Ce travail derumination affecte aussi beaucoup de personnes angoissées, déprimées,inquiètes, c'est-à-dire des gens qui vont mal. Bien loinde chasser de leur conscience les expériences difficiles ou péniblesou bien les réponses inadaptées qu'elles donnent àces événements, elles se laissent envahir par elles.
Il n'y a pas que les gens perturbés qui réagissentainsi. Freud, dans son ouvrage de 1920, Au delà du principe de plaisir,fonde toute sa théorie de l'"instinct de mort" sur le fait que nouséprouvons tous, à un moment ou à un autre, des sentimentsparfaitement négatifs et destructeurs, qui s'installent en nous,et que nous entretenons avec complaisance ou tout au moins que nous neréussissons pas à chasser, malgré tous les effortsque nous faisons pour cela. Tout se passe comme si la nature, bien loinde nous tenir éloignés du mal intérieur, contraireau plaisir, nous y plongeait avec délice. Et il est vrai qu'il ya là un grand mystère : un principe contraire à lavie envahit et occupe la vie, comme s' il existait une propension àla mort, un "instinct de mort".
Ce qu'on peut répondre à Freud, c'estque l'être humain, plus encore que les animaux, fonctionne d'unemanière centrale. Le monde auquel il réagit n'est pas lemonde lui-même, mais le monde représenté, c'est-à-direla totalité de ses états externes et internes répercutéspresque à l'infini dans sa subjectivité. Parmi ces états,il en est de très douloureux, pénibles,qui ne sont pas làpour rien mais qui servent à présenter au sujet le monderépercuté en lui, créant ainsi son environnement intérieur.Si j'ai une blessure au pied, celle-ci se transforme en douleur et j'aià faire avec la douleur autant qu'avec la blessure. Cela contribueà donner une dimension à des réalités qui neseraient, sans cela, que des événements passagers et lointains.
Le philosophe Alain, dans son livre Propos sur lebonheur (1928) s'est à son tour emparé du problème,mais du point de vue du moraliste. Il met en garde les gens contre la propensionque nous avons tous à exagérer nos malheurs, à remâchernos échecs et nos déceptions, à attendre sans cesseles catastrophes. Il prône une attitude réaliste, anticipantainsi la pratique qui sera celle des psychothérapeutes cognitivistes( Beck, 1999).
Plus récemment, les psychiâtres et psychologuesexpérimentaux se sont emparés du problème et l'ontfait avancer. Ils ont montré qu'un grand nombre de personnes sontatteintes de ce qu'on appelle un TOC (trouble obsessionnel compulsif),qui consiste dans la répétition indéfinie d'un rituel,mouvement ou scène imaginaire, qui a pour but d'apporter une protection.
 Dans la revue Cogntive Therapy and Research,en 1999, deux auteurs, Ingram et Wisnicki, étudient la tendanceà focaliser sur ses états intérieurs chez des sujetsde deux populations, d'une part une population normale, sans problèmeparticulier, et, d'autre part, une population de personnes "dysphoriques"(déprimées et perturbées). Ils font passer des musiquesrespectivement agréables et tristes à tous les sujets etles interrogent sur leurs sentiments et leurs états d'âmeconcomitants (non par rapport à la musique mais quelconques). Ilsconstatent une augmentation notable de la tendance à se centrersur soi chez les sujets "dysphoriques", aussi bien avec les musiques agréablesque tristes. Cela rejoint l'observation courante, à savoir que lessujets perturbés ont une centration sur eux-mêmes beaucoupplus forte que les sujets non perturbés.
   De tels phénomènes semblentnormaux si l'on songe que la conscience n'est qu'un aspect de l'acte complet,à côté des aspects affectifs, cognitifs ou moteurs.Chez des sujets enclins à l'inertie et à l'inhibition, ilest normal que la conscience prenne une place disproportionnée etfonctionne comme un moteur qui s'emballe quand il tourne à vide.La psychothérapie, dans ce cas, n'a pas pour but de réactiverla conscience, mais de recentrer le sujet sur la réalité.

Une théorie de l'implication

L'erreur de Rogers est d'avoir considérél'expression du sujet en thérapie ou en apprentissange ou dans unerelation ordinaire uniquement du point de vue de la prise de conscience.
En réalité, celle-ci n'est qu'un momentdans le processus communicatif, un moment particulier, important certesmais qui est loin d'être le seul. A côté de lui, quireprésente, si je puis dire, la première personne, le"je",il y en a au moins deux autres, à savoir la deuxième personne,le "tu", et la troisième personne, le"il". Dans toute communication,il y a un sujet qui s'exprime et qui parle toujours sur lui-même,un"je" ; un interlocuteur, psychothérapeute ou sujet quelconque,à qui on fait passer un message qui doit le modifier, le troublerou lui plaire, provoquer une réaction qui intéresse au premierchef le sujet émetteur, un "tu" ; et enfin un référent,ou réalité sur laquelle on s'exprime, avec lequel le sujetémetteur est en relation, de ce fait même, un"il".
Nous avons à faire avec un cycle. Le référentjoue dans ce cycle un rôle premier. Il déclenche l'ensembledu cycle. La mise en scène de la vie quotidienne, comme dit Goffmann(1973), est première. Des chercheurs américains (J.W. Pennebaker,1997) montrent que tous les événements auxquels nous assistons,surtout s'ils sont chargés émotionnellement, déclenchentle besoin d'en parler. Tout se passe comme si l'ébranlement provoquédans le psychisme par un spectacle induisait un autre ébranlementayant pour but de le raconter ou de le verbaliser. Cela découlede la dynamique du psychisme. Les choses ne sont pas différentesen thérapie. Le sujet confronté à son thérapeutedans une relation individuelle se demande ce qu'il va lui dire, et il luidit ce qui lui vient à ce moment-là, ce qui le préoccupeou l'inquiète ou lui a plu. Il subit l'action d'un référent.
La dynamique mise en branle n'est pas quelconque.C'est une énergie assez puissante pour susciter le désird'agir sur quelqu'un d'autre. La personne qui vient d'assister àun événement sensationnel cherche quelqu'un à quile raconter. Elle attend un plaisir du fait d'utiliser le phénomèneobservé comme on utilise un ballon, en l'envoyant à quelqu'und'autre qui va le recevoir. La réception a des formes trèsvariées, depuis une légère joie ou douleur jusqu'àl'effondrement ou la jubilation, en passant par le simple enregistrement.Ceci a été bien mis en lumière dans la théoriedu "speech act" d'Austin (1970).
Le spectacle du récepteur et de ses sauts etsoubresauts revient sur le sujet initial, qui s'en repait. Il peut aussiêtre déçu, s'il ne se passe rien. Il est donc deuxfois récepteur, bien qu'émetteur : d'une part, il est récepteurde l'événement référentiel initial, et, d'autrepart, de la réaction du récepteur en titre, si je puis dire,c'est-à-dire de son interlocuteur, qui peut lui montrer plus oumoins d'intérêt. Le thérapeute manifeste de l'empathiesystématique ou un intérêt réel et circonstanciel.
Dans cette analyse, je me suis placé dans lecadre de la communication ordinaire. Dans un lieu où cette communicationest censée modifier la psychologie profonde de celui qui s'exprime,tout doit être intensifié, mais cela ne modifie pas le schémade base. Ce qui change est surtout le fait que le sujet émetteurse trouve plus profondément impliqué dans le rapport avecle référent. Il est donc amené à parler delui-même beaucoup plus, puisqu'il a des réponses àl'événement ou à l'objet qui le concernent particulièrementet qui sont spécifiques. A la limite il peut même se prendrelui-même pour objet, c'est-à-dire comme référent,ce qui ne supprime pas l'existence de celui-ci. Il devient alors un objetdu monde qui présente cette particularité de vivre par ailleursou en même temps les choses qu'il exprime dans sa subjectivité.Ce qui demeure identique est le fait qu'alors, il s'intéresse àlui-même, si je puis dire. Il dit "je souffre" mais il se demandepourquoi il souffre et ce que cela lui fait de le dire. Il est àla fois sujet de la communication et référent. La consciencequ'il développe alors est plutôt un résultat qu'unecause. Il parle de lui et il découvre des choses sur lui. Cela ajouteà la connaissance de lui-même. On ne peut donc considérerle niveau de conscience comme étant à l'origine. Ce qui està l'origine est l'impulsion communicative.
Ce qui se passe quand un cycle communicatif est misen route est essentiellement une implication du sujet communiquant, cen'est pas d'abord une perception de soi-même. Cette implication aune valeur du fait qu'elle mobilise le sujet, le propulse vers d'autreshorizons que le sien. Elle est donc facteur de changement.Comment celui-ciest-il possible? Il est rendu possible par le fait que la communicationest profondément et d'abord un rapport au monde, une irruption dumonde dans le psychisme du sujet. Celui-ci voit par exemple une nouvellepersonne et elle peut fort bien ne rien éprouver face à elle,rester indifférent. Dans ce cas la nouvelle personne, ne pénètrepas dans les couches profondes de son psychisme, ne met pas en jeu sa subjectivité,ne fait pas l'objet d'un dialogue avec autrui. Elle n' a pas d'impact surle travail thérapeutique. Si, au contraire, cette nouvelle personneintéresse le sujet, elle déclenche un ébranlementintérieur, qui peut engendrer un cycle communicatif. Celui qui subitcette impulsion a tendance non pas seulement à se centrer sur lanouvelle personne, mais aussi sur lui-même, qui est le théatred'un tel bouleversement. Par cette centration sur lui-même, il accentuel'ébranlement puisqu'il focalise sur la valeur de l'événement,transcende son aspect factuel.

Les conditions de la thérapie

Interrogeons-nous, pour finir, sur les conditions quipermettent de développer, renforcer, perfectionner cette implicationqui est le facteur principal, c'est-à-dire sur les conditions d'unevraie thérapie.
L'élément déterminant est lasituation. Quelqu'un (un thérapeute, un pédagogue,etc) proposeune activité de dialogue, de rencontre avec d'autres gens, de théatre,de mise en scène, d'expression corporelle, etc, dans laquelle laréalité peut faire irruption avec une force particulière.L'individu intéressé par cette offre se met à cetteactivité et rencontre alors deux phénomènes qui vontjouer un rôle essentiel.
Le premier est un ou plusieurs interlocuteurs. Ceux-ci,d'après Rogers, doivent être empathiques, avoir de la "considérationpositive" et de l'"acceptation inconditionnelle". Cela signifie une écouteparticulière. Mais pourquoi écouter de cette manière?Ce n'est pas seulement parce que tout individu humain a besoin de considération,ce qui est évident, mais parce qu'un sujet en proie à uneémotion forte, a besoin, comme la Sibylle d'autrefois, d'agir surautrui, de faire passer sur d'autres l'ébranlement dont il est l'objet.Cela implique évidemment que le thérapeute ne se contentepas d'être une "oreille bienveillante" en général,mais qu'il se "mouille", comme on dit, par des paroles qui expriment sonadhésion et son approbation, à chaque fois qu'elles sontpossibles. La critique et la désapprobation ne servent àrien, sauf si la personne entendue les recherche.
Le facteur principal, déterminant, n'est pourtantpas celui-là. C'est le référent, le "il", la réalité.Elle seule est capable de provoquer l'ébranlement initial qui vaengendrer tout le cycle communicatif. Elle seule agit comme une motivation.Un client vient en thérapie pour "parler de ses problèmes","parlerde sa mère", "parler de sa vie", "être confronté àd'autres personnes", "sortir son imaginaire","faire bouger son corps".Toutes ces choses sont des référents. On me dira que dansune thérapie individuelle, le client est seul face au thérapeuteet qu'il n'y pas de référent. C'est évidemment faux.Le référent est l'ensemble des choses qui sont présentesvirtuellement à l'esprit du client et sur lesquelles il souhaites'exprimer. Cela ne suffit pas. La NDI, précisément, proposed'introduire des référents réels, soit sous formed'interventions particulières et ciblées du thérapeutesoit sous forme d'autres participants stimulés par le thérapeutedans une situation de groupe.
Et que devient, dans ce système, le sujet,le"je", me dira-t-on? Non seulement, il n'est pas évacué,mais il joue le rôle le plus important, même s'il n'est paspremier. Il est en effet le centre énergétique oùse passent les phénomènes induits par l'interlocuteur etle référent, le"tu" et le "il". Comme tel, Il a besoin dese centrer sur lui-même. Le sujet a besoin de prendre du recul etde réfléchir sur l'impact que la réalité asur lui. Il a besoin de comparer les effets émotionnels de ses différentsengagements en les laissant venir à la surface. Il a besoin de construireune théorie centrale sur lui-même qui puisse lui servir derepère pour l'avenir. Il a besoin de se contempler et de s'admirer.
Tout ceci semble plus proche d'une conception cognitivistede la thérapie que d'une conception rogérienne. Je ne lecrois pas, dans la mesure où le travail cognitif lui-même,qui est indispensable, ne peut naitre que d'un véritable désird'élaborer, de regarder, d'observer, de mettre en ordre, désirqui est de nature affective et qui ne peut être imposé parle thérapeute.
Rogers a, en fin de compte, raison : le client doitse confronter à lui-même et à sa subjectivité.Il doit s'écouter et faire émerger son moi. Mais, la grandedifférence entre la conception que je présente et celle deRogers est  que tout ceci ne nait pas d'un besoin de "congruence"ou d'une "congruence" acquise par avant, mais d'une confrontation avecla réalité, à travers l'interlocuteur et le référent.Ce que je propose est simplement de réintroduire cette réalité,ce milieu, cet environnement que Rogers a tendance à évacuer,sous prétexte que le sujet est premier et souverain. Il est peut-êtreces deux choses, mais il est aussi une partie de l'univers et c'est celui-ciqui le nourrit. Il n'est pas dépendant et objet, comme le croitFreud, qui reste dans une vision traditionnelle, mais il est un membrede cet ensemble.

 
 

DEUXIEME PARTIE:
LA NON DIRECTIVITE INTERVENANTE



Les formes d’activité

L’activité que fait un individu quand il apprend,quand il se forme ou qu’il essaye de résoudre ses problèmesest de nature particulière. On peut dire la même chose del’activité de celui qui l’aide à apprendre, à se formerou à résoudre ses problèmes : l’enseignant, le formateur,le thérapeute. Dans l’un et l’autre cas, les activités effectuéesne peuvent être assimilées à l’ensemble des activitéssusceptibles d’être faites dans la vie courante. Elles présententdes caractères spécifiques qu’il est important de clairementdéfinir.
Beaucoup d’activités que nous effectuons dansla vie courante sont effectuées sous la contrainte, c’est-à-direavec des motivations extérieures qui nous poussent seulement àrechercher la récompense ou éviter la punition. Ces activitéssont peut-être voulues par nous, elles ne sont pas désirées.Elles ne font pas l’objet d’un désir et d’une attente. Elles sontseulement subies.
Ces activités-là, contrairement àcelles qui procèdent du désir et que nous examinerons toutà l’heure, ne servent pas au développement du sujet, mêmesi elles apparaissent à l’extérieur neutres ou indifférentes.Ou bien en effet elles n’apportent à celui qui les fait que desavantages extérieurs, mais, comme il les effectue, il dépensequand même du temps et de l’énergie qui pourraient êtreutilisés autrement. Ou bien encore ­ ce qui est le cas pourbeaucoup d’interdits et répressions ­ elles vont contre sesdésirs, ses pulsions, ses aspirations.
Elles ont certes un côté bénéfiqueet utile, apportant par exemple au sujet une protection physique, un bien-êtrematériel ? Cela est possible. Bien des contraintes de la vie socialeont une telle valeur. Il n’en reste pas moins qu’en tant que contraintes,elles sont en dehors de la dynamique du sujet, c’est-à-dire de lamanière qu’il a de poursuivre le bonheur et qui lui est propre,même s’il se trompe. Elles ne rejoignent pas sa manière àlui d’atteindre le plaisir, la satisfaction, le soulagement. Elles sonthors de sa psychologie.
C’est un grand paradoxe et qui mérite réflexionque cette capacité qu’a l’être humain (et probablement l’animal)de faire des actes non désirés, pour ainsi dire extérieursà lui, qui se trouvent même aller contre ses impulsions, sesprojets et ses aspirations. Il y a là une dissociation entre lavolonté et le désir que j’ai déjà signaléeailleurs dans mon livre Pour ou contre l’autorité (1971), et quimérite qu’on s’y arrête.
Cela tient au fait qu’il existe une liaison objectiveentre les actes, qui explique qu’un acte puisse en entraîner un autre,même si cet autre ne fait l’objet d’aucun désir. Il est évidentque l’esclave ne peut pas désirer la vie qu’on lui fait mener etpourtant il obéit, travaille, se soumet pour la raison que, s’ilne le faisait pas, il risquerait la mort. Quelqu’un - le maître -a établi un lien (artificiel, c’est-à-dire construit) entrele fait de travailler et le fait d’éviter la mort ou plutôtentre le fait de ne pas travailler et le fait de mourir. L’esclave ne désireen aucune manière le travail que lui fait faire le maître,mais il le fait à cause de ce lien, qu’on appelle vulgairement unesanction.
Il est donc faux de dire, comme on le fait constammentdans une certaine psychologie actuelle, que l’acte effectué parune personne est toujours voulu, désiré par elle, qu’elleen attend un bénéfice, qu’elle y trouve son intérêt,sous prétexte qu’elle le fait. Le fait qu’elle l'effectue ne signifierien d’autre que la présence quelque part d’une motivation. Toutle problème est de savoir où se trouve cette motivation.Elle peut être complètement étrangère àl’acte accompli.
Cela nous amène à faire une distinctionfondamentale, au sein de l’activité humaine, entre deux sortes d’actes: ceux qui sont voulus mais non désirés, étant effectuéssous une contrainte quelconque, et ceux qui sont à la fois vouluset désirés. Les deux répondent à ce principeque j’ai défini, dans Les forces profondes du moi, comme un desprincipes premiers du psychisme humain que j’ai appelé le principede positivité

Contraintes de la réalitéet contraintes sociales

Les contraintes qui s’imposent à nous et quinous amènent à cette extériorisation, à cettedistance par rapport à nous-mêmes sont de deux sortes. Ellespeuvent être soit des contraintes de la réalité elle-même,soit des contraintes nées de la vie sociale, voulues et organiséespar d’autres hommes avec certains buts.
Les contraintes de la réalité sont innombrables.Elles interviennent à chaque fois que nous sommes obligésde tenir compte dans nos actions, d’un aspect ou d’un autre des choses,par exemple quand nous sommes obligés, pour aller voir un ami, defaire un long voyage, qui ne nous plaît peut-être pas par lui-mêmemais qui devient nécessaire si nous désirons rencontrer cetami. Cela concerne, au fond, toutes les activités que nous faisonspour autre chose, à titre instrumental. Comme dans le cas des contraintessociales, interviennent des sanctions au cas où nous n’acceptonspas ces contraintes de la réalité. Par exemple si nous nerespectons pas une certaine méthode quand nous voulons construirequelque chose, nous risquons l’échec.
Les contraintes sociales sont elles aussi innombrables.À la différence des premières, elles ont souvent pourbut d’empêcher des actions qui, normalement, devraient se produireou qui se produisent habituellement, soit parce qu’elles apparaissent commeinopportunes, soit parce qu’on veut que d’autres actions soient effectuéesà leur place. Autrement dit, elles obéissent à desintentions, ce qui n’est pas le cas des premières. Elles visentsoit à nous empêcher de faire certaines coses : ce sont desrépressions; soit à nous obliger à faire certainesautres choses: ce sont des impositions La menace de mort proféréepar une société qui veut empêcher certains actes délictueuxest une menace intentionnelle et orientée vers un certain but, alorsque la menace de mort qui résulte de l’intervention possible d’untremblement de terre, d’un orage, d’une inondation, etc., ne possèdepas ce caractère.
Les contraintes sociales sont ambivalentes. Les commandements,les ordres, les impositions diverses peuvent apparaître comme illégitimes,violentes, inacceptables, mais peuvent aussi avoir une utilité dansla vie sociale. Il est souvent nécessaire et inévitable defaire agir les gens sous la contrainte si on ne peut obtenir autrementune chose qui apparaît comme désirable, par exemple maintenirl’ordre dans la rue, neutraliser les malfaiteurs, empêcher les accidents,etc.
Si l’on revient aux activités évoquéesau début, à savoir celles qui concernent la formation etla thérapie et si l’on réfléchit à leur nature,on s’aperçoit qu’elles diffèrent des autres en ceci qu’ellesexcluent radicalement toute contrainte et toute obligation, de quelquemanière que ce soit. Je veux dire qu’elles excluent cela en tantqu’activités de formation et de thérapie. Cela ne veut pasdire en effet que le dispositif dans lequel elles entrent ne comporte aucunesorte de contrainte.
Une affirmation aussi radicale peut paraîtreétonnante et outrancière. Je pense malgré cela qu’ilfaut la maintenir fermement. Je vais essayer maintenant de la justifier.

Le principe d’implication

L’exigence que je viens de formuler résulted’un principe essentiel dans le domaine de la formation et de la thérapieque j’appellerai le principe d’implication.
Selon ce principe, un individu ne peut rien intégrerdans sa vie psychologique, que ce soit un comportement, une connaissance,une aptitude, un automatisme, s’il n’est pas concerné subjectivementpar cet élément, si celui-ci lui reste extérieur etne le touche pas profondément. Il existe en effet des niveaux dansla vie psychologique. À un certain niveau, nous faisons des actes,avons des perceptions et des réactions, sans que ceux-ci nous modifientréellement. Ils passent sans nous toucher. Ils ont un caractèretransitif. Par exemple si j’assiste à un spectacle et que celui-cine m’intéresse pas ou ne me touche que pour des raisons circonstancielles,parce qu’il est lié à certains aspects particuliers de mavie actuelle, je ne le retiens pas, je l’oublie immédiatement, cequi arrive à 90% des événements qui nous arriventdans les jours, voire les heures, qui les suivent immédiatement.
Par contre, les opérations (sensorielles, intellectuelles,physiques, etc.) que nous retenons, apprenons, conservons, sont cellesqui, d’une certaine manière, transcendent le temps parce qu’ellesont pour nous une valeur subjective durable et permanente. Cette valeursubjective est une valeur affective. Il s’agit de sentiments qui sont ennous et qui nous poussent à faire cet acte, qui donnent un sensà cet acte. Cela implique que nous désirions l’acte en question,au sens fort du terme désirer, c’est-à-dire non pas àcause d’une volonté passagère et superficielle résultantd’une contrainte de la réalité ou de la sociétémais à cause d’une véritable envie, de l’attente d’un plaisir.La notion de plaisir joue un rôle essentiel.
Certes tous les actes que nous désirons dansnotre vie ne sont pas orientés vers le plaisir. Mais ceci n’estqu’une apparence. En réalité, quand on y regarde de près,le plaisir est ce qui leur donne une signification.

Le principe de positivité

Considérés superficiellement, les actesdésirés et désirables appartiennent à quatrecatégories possibles.
Premièrement, ils peuvent être des actesde simple défense, orientés seulement vers la conservationde la vie ou vers la survie, comme beaucoup d’actes que nous faisons pouréviter un danger, fuir une réalité malfaisante, apaiserune douleur.
Deuxièmement, ils peuvent être des actesde défense renforcée, ce que j’ai appelé des super-défense(1973) , c’est-à-dire constituer des tentatives pour modifier laréalité, de telle sorte qu’elle ne réactive plus nosangoisses, ne nous menace plus dans nos peurs les plus fortes et les plusexistentielles, par exemple exercer le pouvoir, faire violence àautrui, etc. Les idées qui justifient ces actes apparaissent leplus souvent comme des croyances.
 Troisièmement, elles peuvent consisterà chercher des compensations, des consolations, pour apaiser làencore une angoisse, un sentiment obsédant, comme cela se passeavec les drogues.
 Enfin, elles peuvent consister à cherchersimplement le plaisir, je veux dire d’une manière simple et sanssouci de compensation, quelle que soit la nature de ce plaisir : physique(orgastique, gustatif, tactile, etc.), intellectuel ou relationnel.
Tous ces actes sont des opérateurs subjectifs,qui contrairement aux contraintes de la réalité et aux contraintessociales, sont intégrés profondément en nous. Pourquoine peut-on intégrer, retenir, intérioriser que ces actes-là?Cela résulte, à mon sens, d’une loi psychologique qu’on peutvoir comme un prolongement de la fameuse " loi de l’effet " découvertepar Thorndike et confirmée ensuite par tous les spécialistesde l’apprentissage. La loi de l’effet pose qu’une suite d’opérations,de gestes, de déplacements, ne peut être apprise que si elleaboutit à un effet intéressant pour l’individu, voulu parlui ou susceptible d’être recherché par la suite. Il existedonc un certain rapport entre les éléments appris et le résultatobtenu (la récompense).
Certains psychologues behavioristes ont vu ce rapportcomme une forme de " renforcement "mécanique. C’est, disent-ils,parce que les mouvements effectués sont associés d’une manièrerépétée à l’effet qu’ils s’inscrivent dansle psychisme.
Cette affirmation est inacceptable. Si on avait affaireà une simple association mécanique, les erreurs commisesseraient, elles aussi, intégrées puisqu’elles sont aussieffectuées. Or, elles sont progressivement éliminées.Il ne s’agit pas, en effet, d’une association mécanique mais d’uneffet de sens. Seuls sont intégrés les mouvements qui aboutissentau but recherché et dans la mesure où le sujet perçoitcette relation. Les mouvements inadéquats ou inefficaces disparaissentprogressivement parce qu’ils ne participent pas au rapport.
Si nous allons plus loin, nous nous apercevons quela relation entre l’acte et l’effet est plus forte qu’on ne pouvait lepenser. Si cette relation est passagère, superficielle, circonstantielle,l’intégration est elle aussi passagère, superficielle, circonstantielle.Par contre, si la relation est forte, durable, essentielle, l’intégrationest elle aussi forte, durable, essentielle,
Si donc on se trouve dans une position où onveut aider des gens à acquérir des connaissances solideset durables, à se former dans un domaine donné, às’épanouir, à résoudre leurs problèmes, onne peut faire autrement que d’entrer avec eux dans le champ de leurs désirspour les aider à les réaliser. Cela veut dire : accepterleurs implications et, d’une certaine manière, les faire siennes.Cela veut dire aussi : construire une méthodologie qui permettede le faire.

Instaurer une dynamique

Historiquement une telle perspective a commencéà être envisagée au début du siècle,quand on s’est mis à inventer des pédagogies d’inspirationlibérale et active, comme celles de Maria Montessori, Decroly, Dewey,Freinet, etc. Un pas de plus en avant a été effectué,aux Etats-Unis, dans les années 40, avec l’invention de la " non-directivité", qui est une méthode qui consiste à permettre aux participantsde déterminer eux-mêmes leurs objectifs et leurs activités,de s’auto-organiser, de vivre ce qu’ils ont envie de vivre. Un pas de plusencore a été effectué, avec C. Rogers et sa psychothérapie, qui préconisent non pas seulement le respect des décisionset des actes des participants mais une aide positive par l’écoutantet la manifestation de cette écoute (" écoute active ", empathie,reformulation). Et en effet l’acceptation chaleureuse venant de celui quireprésente l’autorité et le monde extérieur est unélément capital dans le sens d’une libération et d’unepermission.
Cependant, cela ne suffit pas. Le problèmele plus difficile à résoudre pour quelqu’un qui se trouveengagé dans un réseau complexe de désirs contradictoires­ ce qui est notre cas à tous ­ est, si je puis dire, d’avancer.Très vite, on arrive à une situation de blocage du fait d’uneneutralisation réciproque des désirs, du fait qu’on ne voitpas comment on peut aller plus loin, du fait surtout qu’on connaîtmal le monde obscur et souterrain de ses propres désirs.
Le problème de celui qui veut aider àla réalisation des désirs de cet individu est d’abord deles connaître. Mais comment les connaître si ceux-ci n’émergentpas ? Il semble qu’on entre ici dans une espèce de cercle vicieux: pour connaître ses désirs, il faut qu’ils émergent,et comment peuvent-ils émerger si on  les connaît mal? La résolution de ce dilemme réside dans l’établissementd’un circuit dynamique dans lequel le premier temps consiste, non pas àfavoriser la réalisation de l’ensemble des désirs, mais àpermettre la formulation de quelques désirs simples, et probablementprimaires, qui serviront de points de départ à d’autres désirsactuellement existants ou pouvant exister. Une fois que des désirsont commencé à s’exprimer, on peut les aider à s’extérioriserplus avant, en leur fournissant des buts, en les accompagnant et en lesanalysant.
 

Que faire avec les pulsions destructrices?

Avant d’entrer dans le détail de la méthodede Centration sur le Désir, ce qui est l’objet de ce texte, je voudraisrevenir sur une objection qui se présente spontanément età laquelle je veux complètement répondre.
L’objection consiste à dire que, dans cetteméthode, on ne favorise pas seulement des désirs positifset constructifs centrés sur des plaisirs et satisfactions substantiels,mais aussi des désirs destructeurs, agressifs, voire pervers, sadiques,malveillants, etc. Que fait-on avec quelqu’un qui désire par exempletuer son père ou violer des petites filles ou dominer les autres? Est-ce qu’on l’aide aussi à réaliser ses désirs?
Certes la méthode implique une éliminationcomplète des contraintes et des répressions, quelles qu’ellessoient, parce que celles-ci aliènent l’individu. Mais ne peuvent-ellespas devenir utiles quand elles s’adressent non pas à des comportementsnormaux et sains mais à des comportements déviés etdangereux socialement ? Être violent contre la violence, c’est éliminerla violence. Ébranler les défenses de quelqu’un, c’est luipermettre d’évoluer.
Pour répondre à cette objection, ilfaut simplement revenir à des choses que j’ai dites précédemmentmais en les approfondissant.
Tout d’abord le fait d’utiliser la contrainte, mêmecontre les pires attitudes de violence, de domination, de dépendance,de négativité, n’aboutit pas à les supprimer, bienau contraire. Certes on engendre, ce faisant, des sentiments de peur oud’angoisse qui peuvent aussi s’intégrer à la psychologieprofonde de l’individu, mais on ne rend pas pour autant les attitudes qu’onjuge nuisibles, repoussantes, ni les attitudes qu’on juge bonnes, séduisantespour celui qui les manifeste. Bien au contraire, on provoque chez lui descomportements que certains psychologues sociaux comme Brehm  ont analyséset qu’ils appellent la "réactance ". Il arrive souvent qu’on rendeles attitudes qu’on veut éliminer encore plus intéressantes,encore plus valorisées aux yeux de leurs auteurs. La police estutile dans une société pour neutraliser les délinquants,mais ne contribue pas à changer la signification de leurs actesni à dévaloriser ce qui est, à leurs yeux, valorisé.
Si on veut vraiment faire évoluer des gensenfoncés dans des attitudes de défense, d’attaque, de domination,de négation, il n’y a pas d’autre solution que de leur permettred’aller jusqu’au bout de leurs attitudes. Comme je l’ai déjàmontré, ces attitudes ne sont rien d’autre que des manières,maladroites et fausses, d’accéder au bonheur. Par exemple, l’individuangoissé qui se défend contre son angoisse en cherchant àdétruire la chose qui le fait souffrir ou l’individu qui ne croitpouvoir obtenir de satisfactions sexuelles qu’avec des êtres faibles,innocents et sans défense, simplement se trompent. Le problèmepour eux est d’arriver à prendre conscience qu’ils se trompent etd’arriver à trouver de nouvelles solutions consistant, par exemple,à supprimer l’angoisse ou à trouver la force d’aller versdes partenaires adultes.
Comment de tels individus peuvent-ils aller jusqu’aubout de leurs attitudes ? Certainement pas en effectuant des " passagesà l’acte ", c’est-à-dire en actualisant leurs pulsions, cequi ne peut avoir pour eux que des conséquences désastreuses,aboutissant forcément à les accroître.
La seule solution est dans un vécu intériorisé,fantasmé, simulé, voire ludique, qui leur plaît d’ailleursgénéralement, car il leur permet d’entrer dans l’obsessionqui les occupe une grande partie du temps. Ce dont la plupart des systèmesde formation ou de thérapie ont peur c’est justement de cette obsession,de ce "délire", qu’ils cherchent à empêcher par tousles moyens : tranquillisants, antidépresseurs, etc. C’est le contrairequ’il faut faire, à savoir faire sortir les images délirantes,les amener à s’exprimer. Alors seulement le sujet pourra voir oùelles mènent et pourra essayer d’autres comportements qui finirontpar jouer un rôle compensateur.
Ceci m'amène à préciser un pointimportant concernant la théorie non-directive, à savoir quele thérapeute ne favorise pas tous les désirs des clients,même s'il se centre exclusivement sur les désirs de celui-ci.Il ne favorise que les désirs d'expression de soi-même etd'affirmation de soi. Il a donc un but et un objectif, qui est le mêmeque celui du client. Il travaille dans un certain domaine et selon certainsprincipes, en collaboration avec lui. Cela rejoint l'idée, exposéeau début, d'une action conjointe du thérapeute et du client,avec une certaine finalité.

La lecture du désir

La méthode de centration sur le désirimplique que l’animateur, le formateur, le thérapeute, connaissentles désirs de ceux dont ils s’occupent. Cette connaissance, je l’appellelecture du désir. C’est ce dont je vais parler maintenant.
Cette lecture du désir comporte deux aspects.
 Le premier consiste à lire le désirdes participants par rapport à la situation même dans laquelleils se trouvent, c’est-à-dire la situation de formation, de réunionde groupe, de thérapie. Il s’agit du désir de faire ceciou cela,  ici et maintenant , dans le lieu même et dans le tempsoù l’activité s’exerce, avec les personnes qui sont effectivementprésentes.
Le deuxième aspect concerne le désirdes participants dans leur vie extérieure quotidienne, quand ilssont chez eux, plongés dans la société, et pas spécialementquand ils travaillent dans le groupe considéré. Naturellement,ces désirs qui les habitent, ils les amènent dans le groupe,sur le lieu du travail de formation ou de thérapie. Plus exactement,ils les amènent selon les modalités qu’ils ont eux-mêmesdécidées. C’est pourquoi il faut les aider à émerger.
Considérons la première forme de " lecturedu désir ", celle qui a rapport à "l’ici et maintenant ".
Un participant qui arrive dans un groupe de développementou de thérapie, un élève qui arrive dans un centrede formation, un individu qui vient voir un thérapeute, sont remplisde désirs et de craintes divers, confus, inexprimés, souventinformulables. Il est difficile pour celui ou ceux à qui ils s’adressentde décoder leurs désirs et leurs attentes parce qu’ils neles voient pas eux-mêmes clairement.
Autant il est vain d’attendre qu’ils les définissentet les analysent, en admettant même qu’ils en aient envie, autanton peut espérer qu’ils les actualisent pratiquement, concrètementdès qu’ils vont commencer à faire quelque chose, àse mettre en mouvement d’une manière ou d’une autre. En fait, leurspremiers gestes, leurs premiers actes, leurs premières paroles,vont être significatifs, à condition qu’ils les fassent spontanément,à condition qu’ils ne soient pas une réponse ou une réactionà une intervention ou à une sollicitation de celui qui esten face.
Faut-il donc que celui qui est en face se taise, nefasse rien, ne dise rien, reste immobile comme une statue ? Évidemmentnon. Une telle attitude peut être traumatisante et induire des comportementsde défense en réponse à une forte angoisse.
Plusieurs solutions peuvent être préconisées.
Une première solution est de nature corporelleet correspond à ce que les théoriciens du PNL appellent lemiroring. Il s’agit d’adopter une attitude corporelle à la foisproche de celle du participant et en concordance avec elle, pratiquementla même attitude ou en tout cas une attitude très semblable,très comparable. Si le participant par exemple, se penche en avantdans un mouvement de réflexion et de concentration, faire cela aveclui et comme lui. S’il prend au contraire une attitude dégagéeet désinvolte, prendre une attitude similaire.
La deuxième chose est de le mettre àl’aise, de lui donner la possibilité de commencer à s’exprimercomme il le veut et quand il le veut. Pour cela, on peut commencer pardire qui on est et ce qu’on peut apporter, d’une manière brèveet simple, sans insister sur les exigences ni sur les problèmes.Ensuite, on lui demande comme il se sent et quels sont les sentiments quil’agitent ; on l’invite à se sentir bien.
Enfin, il est possible d’inviter cette personne àexprimer au moins un désir, une attente, de préférenceson désir et son attente dominants, ceux qui affleurent naturellementà sa conscience, sans qu’il ait à faire de recherche compliquéesur lui-même. Cela, il peut l’exprimer et le plus souvent il a enviede le faire, il est prêt à le faire.
Cette proposition verbale qui invite à uneverbalisation peut prendre d’autres formes dans des groupes où ontravaille davantage sur le corps, sur le mouvement, sur l’expression. Ellepeut prendre la forme d’une invite à faire un exercice trèsouvert et très simple consistant à parcourir la pièce,à explorer l’espace, à rencontrer les autres en disant sonnom ou en touchant l’épaule.

L’importance des débuts

Le principe est que, dans les débuts surtout,rien ne doit être forcé, induit, ou le moins possible. Cecin’est pas facile car le spécialiste vers qui on vient a, àce moment-là surtout, tendance à se sentir anxieux, àappréhender ce qui va se passer, à se sentir exagérémentresponsable. Il lui est difficile d’avoir la détente suffisantepour justement ne pas faire pression, ne pas orienter lui-même lasituation.
On n’insistera jamais assez sur l’importance des débuts.L’expérience prouve que généralement tout est ditet généralement bien dit dès les premiers momentsd’un stage, d’une séance, d’un travail ponctuel. Le problèmeest de l’entendre et d’y faire attention, d’y revenir sans cesse, d’êtrelittéralement hanté par cela, comme une espèce deguide auquel il faut sans cesse se référer. Très souvent,les choses ne sont pas dites dans les débuts d’une manièreemphatique et redondante mais d’une manière discrète, pudique,rapide. Il faut donc être très attentif, et si possible, noterpour s’en souvenir.
Cette importance des débuts tient au fait quela personne qui commence un processus ne met pas tout de suite en placeles contrôles et les régulations dont elle croit avoir besoin.Elle est plus ou moins désarmée et en proie à la pressionexercée par son imaginaire et ses fantasmes. Même si elleveut absolument adopter une ligne de conduite déterminée,elle a du mal à le faire et elle ne peut pas s’empêcher delaisser filtrer ses vrais désirs sous des formes détournéeset allusives qu’il faut savoir repérer.
Naturellement, tout ne se ramène pas àune position adoptée dans les débuts. Il faut tenir comptede la suite, de ce qui se passe tout au cours du travail, dans le déroulementmême des activités.
Par rapport à cela, on peut partir du principeque, dans un contexte non directif (au sens où je l’ai défini),tout ce que fait une personne correspond à ce qu’elle désireet que ses désirs se manifestent à travers toute son activité.Il faut donc l’observer attentivement, essayer de comprendre le sens dece qu’elle fait, ses intentions, ses attentes, de manière àapprocher ses désirs.
D’une particulière importance est ce qu’ellerépète. Il y a toujours, chez toute personne, une trame visibledes activités, une répétition qui correspond aux obsessions,aux hantises, aux fixations qui, elles-mêmes, traduisent les lignesde force affectives et émotionnelles. Il faut savoir le lire et,pour cela, regarder. Il est aussi important de ne pas avoir là d’espritcritique. Très souvent, ces mouvements et comportements répétitifssont des choses qui nous gênent. Nous les remarquons non pas pourles comprendre mais pour les arrêter ou les éviter. Tellepersonne n’arrête pas de parler à son voisin, telle autreregarde ailleurs, telle autre nous harcèle de questions, telle autrea une posture générale de mollesse et de laisser aller, telleautre s’engouffre dans les activités comme un taureau qui foncesur le chiffon rouge. Tout cela nous agace, et nous avons tendance ànous en moquer. En fait, il se révèle là des désirs,des aspirations, des pulsions sur lesquels nous pouvons construire notretravail.
Très vite, le participant est amenéà sortir du cadre de " l’ici et maintenant " pour exprimer des désirsqui vont au-delà, qui concernent sa vie toute entière, sesaspirations profondes et quotidiennes. C’est évidemment là-dessusqu’on est amené à travailler.

L’expression de soi

Cela implique que la personne parle d’elle-même.Il y a beaucoup de gens qui ont des réticences à parler d’eux,même dans un lieu qui est fait en principe pour cela. Cette formed’expression, qui est probablement celle qui va le plus loin et qui permetle plus grand approfondissement, malgré tout ce qu’on a pu diresur la verbalisation, n’est pas non plus la plus facile. Beaucoup n’y arriventpas spontanément ou, quand ils le font, c’est d’une manièrebiaisée, en s’idéalisant ou au contraire en se dévalorisantexagérément. Il est important de favoriser cette expression,et c’est ici que la méthode rogérienne de reformulation,dans un esprit d’empathie et d’acceptation inconditionnelle, est la plusadaptée.
La seule façon de s’exprimer n’est pas de parlerde soi. On peut s’exprimer aussi en montrant ce qu’on est, en sortant sonmoi à l’extérieur d’une manière active et effective.L’utilisation des méthodes automatiques est ici très recommandée.
Par " méthodes automatiques ", il faut entendredes propositions dans lesquelles on suggère aux participants detraduire immédiatement au moyen de l’écriture, de productionssonores, de gestes, de dessins, etc., tout ce qui leur vient à l’esprit,dans l’instant même, en rejetant au maximum toute censure et toutcontrôle de quelque nature qu’ils soient. On établit un court-circuitentre la tête et les bras, les jambes, etc. Ce qui s’exprime alorsc’est le monde fantasmatique de la personne.
L’univers des fantasmes constitue le cœur de la personnalitécar il est au centre de notre vie affective. Ce que nous rêvons ­pas seulement la nuit ­ c’est nous-mêmes. Nous sommes nos rêves,nos lubies, nos images intérieures, plus que nos comportements.Ceux-ci le plus souvent nous trahissent et la représentation qu’onse fait de nous à travers eux est généralement trompeuse.Ils résultent en effet d’un compromis que nous établissonsentre nos pulsions internes et les exigences externes de la réalité.Ils ne sont pas le reflet exact de notre affectivité profonde.
Il y a encore une autre façon de faire sortirà l’extérieur ce monde fantasmatique ­ ce qui constitueune troisième méthode dans le secteur actuellement considéré­ consistant à proposer de se situer explicitement dans un cadreimaginaire et à demander ce qu’on ferait dans ce cadre-là.Par exemple, on propose le jeu du " pays des merveilles ". Il s’agit d’imaginerun pays merveilleux et de dire ce qu’on y ferait, en fournissant le plusde détails possible. Il y a beaucoup de rapports entre cette pratiqueet le " rêve éveillé ", avec cette différencetoutefois que le " rêve éveillé " peut aboutir àune construction consciente et volontaire tandis que là on demandede ne pas construire, de se laisser aller seulement à imaginer.
Il est clair que tout le monde n’arrive pas àentrer dans les activités que je viens d’évoquer : parlerde soi, faire une production automatique, s’imaginer dans un cadre idéal.Ceux qui y arrivent vraiment sont ceux qui ont déjà faitun travail sur eux-mêmes et qui, pour cette raison, commencent àdevenir transparents. Ces méthodes sont cependant utiles pour toutle monde car elles peuvent être employées peu ou prou. Ellesseules permettent vraiment la lecture du désir.

Faire des propositions

Quand on connaît les désirs et les attentesd’une personne, on peut travailler avec elle, l’aider à aller plusloin et à réaliser ses aspirations.
En quoi consiste ce travail de thérapie-formation? En trois aspects essentiels : les propositions, l’accompagnement et lafacilitation. Ces trois aspects sont toujours présents dans toutprocessus de soutien, quel que soit le cadre et quels que soient les butspoursuivis, même dans une activité d’enseignement, àcondition qu’elle soit authentique, même dans un entraînementponctuel centré sur une acquisition bien déterminée
Considérons d’abord les propositions.
Dans les premières élaborations surla méthode non-directive, celle de K. Lewin et de C. Rogers, iln’y avait pas de place pour les propositions. L’animateur devait se contenter,soit d’analyser de l’extérieur le vécu du groupe, aprèsl’avoir observé (conception de K. Lewin), soit de reformuler lediscours des participants (conception de C. Rogers). Il ne devait riensuggérer ni rien induire. Son influence était extrêmementlimitée. Non-directivité signifiait non-intervention et passeulement absence de contrainte.
Après avoir adopté cette position dansma pratique à partir des années 60 et jusque dans les années70, j’ai été amené à la rejeter. Il m’apparaissaiten effet que, en privant les participants de cette aide précieuseque pouvait constituer les propositions, on les amenait à piétiner,on les freinait. D’autre part, je considérais comme un leurre l’idéequ’on ne pouvait exclure toute influence. Cela ne m’apparaissait pas possible.Même l’animateur totalement non intervenant qui se contente de regarderle groupe de l’extérieur en faisant de temps en temps des remarquessur un ton détaché, exerce une influence. En fait, il proposequelque chose puisqu’il fait en sorte que le groupe existe, puisqu’il invitedes gens à y venir, puisqu’il choisit un lieu et un temps, etc.
 Ce qui est mauvais ce n’est pas l’influence,contrairement à ce que croit une certaine idéologie, c’estla contrainte. L’influence véritable passe toujours par l’accorddu sujet influencé, qui accepte l’idée qu’on lui proposeou l’acte qu’on lui suggère, etc.
J’ai donc forgé le concept de non-directivitéintervenante qui signifie que l’animateur non-directif accepte d’intervenir.Il le fait d’une part en faisant des propositions et d’autre part en accompagnantles activités.
En quoi consistent les propositions dans une telleoptique ? Elles doivent à mon avis posséder trois caractéristiquespour répondre à l’esprit qui est celui de cette méthode.
1. Elles doivent toujours être conditionnelles,c’est-à-dire être soumises à l’accord explicite desparticipants et pouvoir être modifiées par eux.
2. Elles doivent couvrir tout le champ des activitéspossibles dans le domaine considéré et même hors dece domaine, si cela s’avère nécessaire.
3. Elles ne doivent avoir aucune rigidité,ne pas être conçues selon les règles ferméeset bien définies d’une certaine école, autrement dit, nepas se présenter comme des " techniques ".

L’attitude non directive

Concernant le premier point, il est clair qu’il découlede l’idée même de non-directivité. Celle-ci impliquepresque par définition, qu’aucun ordre ne soit donné, mêmeindirectement, même implicitement. Il en découle que l’animateurnon directif doit toujours faire savoir aux participants que sa propositionn’est qu’une suggestion qui peut soit ne pas être exécutéesoit être transformée dans n’importe quel sens.
Il ne découle pas de cela, comme on pourraitle penser, que l’animateur doive faire ses propositions d’une manièrevague, allusive, hésitante, sans conviction. Bien au contraire,il est important qu’il soit assuré, clair et convaincu en les faisant.Cela rend les participants encore plus libres, du fait qu’ils ne se trouventpas alors obligés de perdre du temps et de dépenser de l’énergiepour éclairer une proposition obscure ou pour donner une consistanceà une proposition qui n’en a pas. Ils sont d’autant plus capablesde rejeter une proposition que celle-ci est plus explicite.
À cela, on peut faire l’objection que des gensprofondément et intérieurement dépendants comme lesont ceux qui viennent en thérapie, n’ont pas besoin qu’on leurprésente les propositions comme des ordres pour les considérercomme tels. Ils n’ont que trop tendance à le faire et cela faitpartie de leurs problèmes. Il n’y a d’ailleurs pas que les gensqui portent une étiquette psychiatrique pour avoir tendance àfaire cela.
Cette objection est valable, et il est vrai en effetque beaucoup de gens auront tendance à exécuter les propositionsde l’animateur parce qu’elles viennent d’un animateur revêtu d’ungrand prestige et parfois d’une véritable auréole.
 Il n’en reste pas moins qu’il y a une différenceobjective considérable entre une proposition qui se présentecomme une aide qu’on peut accepter ou rejeter et une proposition qu’onaccompagne de menaces diverses en cas de non exécution.
Dans le premier cas, le participant est amenéà évoluer du fait du travail qu’il accomplit, et mêmes’il y met une idée de soumission, il arrive un jour où ilvoit l’animateur autrement, où il réalise que les propositionsqu’on lui soumet doivent faire l’objet d’un choix venant de lui et oùil est capable d’assumer ce choix. La non-directivité prend alorstout son sens, même si elle n’en avait pas pour lui au début.
Dans l’autre cas au contraire, le participant n’estjamais en mesure de faire un choix qui lui convienne, puisque ce choixne lui est pas permis. Non seulement il n’est pas confronté au problèmedu choix mais surtout il ne peut jamais prendre la voie qui lui convient.
Rétorquer à nouveau, comme le font certains,que cela peut être utile et "structurant " d’avoir à s’opposeraux décisions d’une autorité, relève purement et simplementdu sophisme. Ou bien en effet, l’autorité en question exerce unepression suffisante pour être effectivement obéie et on nevoit pas où peut se situer l’opposition (immédiatement réduiteet même étouffée dans l’œuf et jusque dans l’espritdes gens, si elle est assez puissante), ou bien cette autorité n’exercepas une pression suffisante et elle se transforme alors en  non-directivitéhonteuse, dont le meilleur exemple est donné par les professeurschahutés dans les écoles. Dans ce dernier cas, il peut certesy avoir une expérience de l’opposition mais avec l’inconvénientmajeur pour le participant de ne pas pouvoir prendre sa propre voie, empêtréqu’il est dans un jeu de menaces partiellement efficaces, sans pouvoirprofiter d’une aide véritable.

Ouvrir le champ des possibles

La deuxième caractéristique pose le problème,dans une méthode non directive intervenante, de l’utilisation d’autresméthodes et spécialement de méthodes inventéesantérieurement par d’autres écoles thérapeutiques.Il est clair qu’elles peuvent être d’une grande utilité.
En gros, on peut distinguer trois catégoriesparmi ces méthodes.
Les unes, comme la bio-énergie, le "cri primal" , etc., font appel au vécu émotionnel et visent àamener le participant à s’affirmer au maximum, à sortir delui-même, dans un esprit que Reich qualifiait d’orgastique et quis’apparente en effet à l’orgasme. En ce sens, ces méthodess’apparentent beaucoup aux méthodes dites "corporelles ", tellesque relaxation, massage, etc., qui visent aussi à permettre un épanouissementcorporel et sexuel.
 Les autres, centrées davantage sur l’expression,au sens large du terme, permettent non seulement une extériorisationdu vécu intérieur mais aussi une construction dans l’espaceet dans le temps, l’élaboration d’un produit qui peut êtrede caractère plutôt plastique, plutôt dramatique, plutôtintellectuel, etc. Il faut citer, dans cette ligne, le psychodrame morénien,les méthodes diverses de théâtre, l’expression corporelle,l’expression vocale, l’expression picturale, etc.
Enfin d’autres méthodes, issues des " groupesde rencontre" et de la tradition lewinienne, visent à structurerl’univers relationnel, la communication, le rapport à autrui etsont, à ce titre, d’un intérêt primordial, étantdonné la primauté de ce domaine dans le monde de l’humain.
J’ai mis l’accent, dans cette liste, sur les méthodesplutôt centrées sur la thérapie et le développement.Mais il est évident que les techniques de caractère didactiqueet visant à l’apprentissage y trouvent aussi leur place. Enseigner,c’est finalement " montrer ", comme on disait autrefois, c’est-à-direproposer à des élèves d’assimiler un donnéqui peut leur être présenté de diverses manières.Le produit final n’est pas un produit extérieur, comme lorsqu’onfait un spectacle, c’est un produit intérieur, c'est-à-direle savoir. Cela ne change pas radicalement les choses.
Ce qui est important dans l’esprit de la non directivitéintervenante, c’est que le champ des possibles soit ouvert au maximum,c’est-à-dire présente un caractère "total" ("expressiontotale") ou totalisant. C’est en effet la condition pour que le participantse sente libre d’aller où il veut, de faire toutes les dérivesdont il a envie.
Pendant longtemps, jusque dans les années 70,les animateurs se contentaient de proposer des activités verbalesou qui impliquaient, d’une manière ou d’une autre, la verbalisation.Cela comportait de grandes limitations. Avec l’introduction en France,dans les années 70, des méthodes dites " émotionnelles" ou " corporelles ", le champ a été considérablementouvert et le pouvoir des participants s’en est trouvé accru.
La troisième caractéristique des propositionsfaites dans l’esprit de la  non-directivité intervenante estde ne pas présenter un caractère technique, fermé,rigide par soumission aux règles venues d’une certaine école.
Les propositions ne sont pas faites en effet pourrépondre à un certain schéma mais pour aider les participants.Elles doivent donc être adaptées à cet objectif etseulement à cela. L’idéal serait qu’elles soient perpétuellementinventées, remodelées, reformulées, réajustées.C’est d’ailleurs ce que nous essayons de faire dans notre pratique. Parexemple, nous avons essayé de réviser le psychodrame morénienpour le rendre plus souple et plus efficace. Au lieu de nous en tenir àun " scénario " initial obtenu par une procédure fixe, nousproposons plusieurs scénarios, de caractère graduéet nous visons à la réalisation d’une scène finalequi corresponde à ce que le participant a envie de pouvoir vivre.De la même manière, nous avons inventé le " théâtrespontané  ", inspiré de la S.D. (Selbst Darstellung)des AAO, qui répond mieux aux exigences d’ automatisme  quisont les nôtres que le " théâtre improvisé "oule "théatre à thème ".
Il est possible qu’un jour on n’ait plus besoin deces méthodes préfabriquées qui sont actuellement desbéquilles et qui présentent l’inconvénient d’avoirété conçues dans un esprit opposé au nôtre.Actuellement, elles sont utiles comme réservoir d’idées.J’espère qu’un jour elles deviendront inutiles.

Le travail d’accompagnement

Le deuxième aspect de la méthode de centrationsur le désir, en tant qu’aide active apportée à desparticipants, est de comporter toujours un accompagnement.
Il est clair que l’animateur ne peut pas se contenterde faire des propositions en se retirant au moment où celles-cisont mises en œuvre, où elles débouchent sur des exercices, des jeux,  des discussions ou des présentations d’idées.Il est membre du groupe et il doit participer aux activités de celui-ci.
On peut donner deux raisons qui militent en faveurde cette formule.
Premièrement, il y a le fait que les propositionsne se ramènent pas toujours à une suggestion unique localiséedans le temps mais consistent souvent en une activité qui se continueet qui interfère avec la mise à exécution. Les participantsont besoin de se sentir constamment soutenus, acceptés, reconnuspar l’animateur.
Deuxièmement, les participants ont besoin deprofiter de l’animateur au maximum et pas seulement en tant qu’il impulsedes activités. IIs ont besoin de l’avoir entièrement àeux, de son implication, bref de son influence.
La première considération m’amèneà préciser la nature des propositions et le fait qu’ellesconstituent par elles-mêmes un travail et même un travail trèsimportant.
Si elles sont faites dans l’esprit que j’ai indiqué,c’est-à-dire un esprit non directif, elles ont pour effet de questionnerle participant, de lui poser un problème. Un ordre ne pose jamaisde problème, sinon peut-être celui de savoir comment on vale rejeter ou le tourner, s’il menace notre intégrité. Parcontre, une proposition est une invitation, à la limite une tentation,qu’on peut repousser, mais qu’on peut aussi accepter. Si on l’accepte,on s’engage dans une certaine voie, on commence un certain type d’expérience.L’animateur peut faire une nouvelle proposition qui vise à engagerdavantage le participant dans une voie choisie puis une autre, puis uneautre encore, etc. Il s’institue une dialectique entre l’animateur et leparticipant, qui constitue, prise comme un ensemble, un " travail " avecun déroulement et une évolution. Les propositions ne sontplus alors seulement des propositions, mais une espèce d’accompagnementdans la mesure où elles exigent de l’animateur une prise en considérationde chacune des réactions du participant.
La deuxième raison pour justifier l’accompagnementnous introduit d’emblée au cœur du problème le plus crucialet le plus délicat qui se pose dans l’animation, celui de l’implicationde l’animateur.
Toute une tradition héritée de la psychothérapietraditionnelle, elle-même issue de la médecine, prend surce sujet des positions extrêmement tranchées : l’animateurne peut pas s’impliquer personnellement ; il doit garder par rapport auxparticipants le maximum de distance ; cette distance assure son autonomieet la liberté des participants. La justification qu’on donne decela n’est pas sans valeur. S’il s’implique personnellement, l’animateurrisque de créer des liens qui vont entraver son action et celledes participants ; il se sentira piégé, menacé pardes actions pouvant mettre ces liens en danger. Il en est de mêmepour le participant. Derrière cet argument valable et dont il estfacile de tenir compte se profile un autre argument beaucoup plus radical,à savoir : l’animateur détient l’autorité et celle-cirisque d’être entamée, ruinée par une proximitéavec les participants, même si elle ne va pas jusqu’à l’intimitéou la promiscuité.
À cette position, il faut immédiatementen opposer une autre, qui découle de la nature même du travaild’aide qui est effectué dans le contexte de cette méthode.Ce travail d’aide, je l’ai dit, consiste, de la part de l’animateur, àmettre au service des participants toutes les ressources dont il disposeafin de leur permettre de vivre leurs désirs et leurs pulsions.Parmi ces ressources, il y a naturellement toutes les pensées etréflexions que l’animateur centre explicitement et volontairementsur les participants mais il y a aussi lui-même, je veux dire sapersonnalité, ses idées, ses options, son affectivité.Toutes ces choses constituent un potentiel considérable dont ilserait dommage de priver les participants. Dans le langage psychologique,cela s’appelle l’influence.

L’impossible neutralité

Comme je l’ai déjà dit, cette influencene peut en aucune manière être négative, si elle neconsiste pas dans une contrainte ou une imposition. Toute la psychologiesociale contemporaine qui s’est développée depuis les années50, nous montre que l’influence de " l’émetteur " est nulle, àmoins de verser dans la contrainte explicite ou implicite (comme dans l’expériencede Asch ou la " pression à la conformité " de Festinger),si elle ne tient pas compte jusque dans le détail de la positiondu récepteur, si elle n’épouse pas celle-ci, et si elle nerespecte pas totalement la volonté du récepteur. Mêmedans le cas de phénomènes de foules, analysés parG. Lebon, la dynamique considérable qui se trouve déclenchéerésulte précisément du fait que les acteurs sont audépart orientés dans le même sens et qu’ils manifestentleur émotivité, elle-même en rapport direct avec l’émotivitédes autres. Cela n’est d’ailleurs apparu qu’avec les assembléesdémocratiques qui se sont multipliées depuis l’antiquitégréco-latine.
L’influence peut être une influence directepar création d’un lien de type amical ou amoureux. Elle peut s’exercerpar manifestation de la vie intérieure et des réactions intimesde l’animateur. Elle peut enfin passer par l’expression des idées,des opinions politiques et religieuses de celui-ci. La fameuse " neutralité",qu’on a si souvent brandie comme un idéal, surtout dans les milieuxenseignants, par respect dit-on des options de chacun, n’est en réalitéqu’une forme de technocratisme et aboutit à empêcher des confrontationsriches, des interactions, facteurs considérables de développement.
Étant donné le caractère nonvolontaire, non centré du facteur que je suis en train d’analyser,il y a des risques considérables de déviation. L’animateurqui " se montre" peut aussi oublier les participants ou ne rien faire d’autreque de devenir participant. Ceci est évidemment inconcevable. Aussifaut-il définir des critères précis permettant dedéterminer dans quelles limites cela peut se faire.
Ces limites tiennent soit à l’animateur soitaux participants eux-mêmes.
 Si on regarde l’animateur, il est clair qu’ilne peut pas passer du côté des participants, même s’ils’implique et même s’il se montre. La conscience de son rôled’animateur doit être pour lui prioritaire. Cela signifie qu’il nepeut pas aller jusqu’à un niveau d’implication où il oublieraitson rôle d’animateur ou bien encore où il ne pourrait plusexercer ce rôle. Il ne peut pas par exemple s’engager dans une relationpersonnelle avec un participant au point de se rendre incapable d’agircomme animateur du fait par exemple qu’il n’en aurait pas envie ou qu’ilne pourrait pas le faire.
Mais le plus important se trouve du côtédes participants. Ceux-ci, soit à cause de la situation de travail"ici et maintenant ", soit à cause de leur personnalité oude leurs tendances personnelles, n’ont peut-être pas envie de supporterl’implication de l’animateur. Cela peut tout d’abord les embarrasser, lesempêcher de travailler eux-mêmes ou de s’impliquer, ne pasles intéresser, leur être indifférent. D’autre part,ils n’ont peut-être pas envie d’être confrontés àdes actions de l’animateur visant à les toucher personnellementd’une manière ou d’une autre. Cela peut leur faire peur, les insécuriserou encore provoquer chez eux une répulsion. L’intervention de l’animateurdans le sens de sa propre implication est donc soumise à la règlequi détermine toutes ses actions dans le cadre de la  non-directivitéintervenante , à savoir celle du  désir des participants. L’animateur ne peut s’impliquer lui-même que si les participantsle désirent explicitement, le lui demandent, ne s’y opposent pas.Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas s’engager personnellement etprofondément, mais cela veut dire qu’il ne peut pas le faire den’importe quelle manière et inconsidérément.
La règle que je rappelle ici n’a rien àvoir, je le signale, avec toutes les spéculations si fréquentessur ce qui est bon ou mauvais pour le participant, sur ce qui favoriseou défavorise son évolution à partir d’idéestoutes faites et discutables sur le " transfert " et le "contre-transfert", le " rapport incestueux ", la " séduction du père ", l’utilisationdu prestige et autres choses dans ce genre. C’est en définitivele participant lui-même qui est juge de l’implication qu’il souhaitede la part de l’animateur et avec lui. Lui seul peut savoir s’il est attirépar le prestige ou le non-prestige, l’image paternelle ou maternelle, descaractéristiques diverses de l’animateur.

Retour à l'accompagnement

Revenons à l'accompagnement. Celui-ci peut présenterun aspect subjectif ou objectif.
En tant que réalité subjective, il consistedans un dévoilement par l'animateur ou le pédagogue, de certainsde ses états intérieurs, qui concernent le participant oul'élève. Ces états peuvent être de l'ordre del'interrogation ou de l'ordre de l'affirmation.
S'ils sont de l'ordre de l'interrogation, nous obtenonsce qu'on appelle le questionnement, qui joue un rôle fondalentaldans l'intervention non-directive. Il ne s’agit pas d’un interrogatoire.L’animateur ne pose pas de questions pour son information personnelle,sa curiosité, a fortiori pour exercer un contrôle ou une supervision.Il pose des questions parce qu’il pense qu’il peut être intéressantet enrichissant pour le participant d’y répondre. Cela impliqueque les questions prolongent seulement le discours qui précède,se situent dans la même ligne, dans le but de permettre un approfondissement.L’animateur suit le participant et celui-ci se suit lui-même caril n’est pas étonné par les questions de l’animateur. Celles-cilui paraissent naturelles. D’une certaine manière, ce sont les questionsqu’il pourrait se poser à lui-même.
Ces questions peuvent permettre d'aller davantagedans les détails, que négligent trop les gens qui travaillentsur eux-mêmes ou sur un sujet donné. Elles peuvent àl'inverse permettre d'englober un ensemble , une globalité, dansl'univers du discours, comme  le préconise le "Focusing" deGendlin. Ces deux opérations permettent cette dérive, quiest un des processus essentiels pour introduire de nouveaux référents.
Si nous nous situons dans le domaine de l'affirmation,nous obtenons des phénomènes qui sont de l'ordre de l'approbation,l'adhésion, l'acquiescement, la participation. L'intervenant sepositionne lui-même positivement par rapport aux prestations du participant.Il a des positions, des options, des opinions, des sentiments par rapportà elles. Il n'est pas neutre. Il est très important pourle participant de savoir qu'il est soutenu, reconnu, assisté. Cetteattitude prolonge l'attitude de "considération positive" préconiséepar Rogers, à cette différence près qu'elle va plusloin, ne se réduit pas à une écoute bienveillante.C'est probablement une des choses les plus importantes dans l'animationnon-directive, et peut-être ce qu'avait entrevu Freud à traverssa notion de "transfert". Malheureusement, il faisait de celui-ci le contraire de ce qu'est  l'attitude ici en question, à savoirune réapparition des fantasmes de l'"inconscient", interprétéspar le thérapeute. Il s'agit au contraire, de la part du participant,de la découverte d'une attitude nouvelle dans le domaine relationnel,qu'il pas rencontrée jusque là.
Si nous nous situons maintenant dans le domaine objectif,l'accompagnement débouche sur des informations, des analyses, des exposés soit concernant des sujets extérieurs à lasituation actuelle soit concernant la situation actuelle elle-même.On peut aller vers des analyses de la "dynamique du groupe"de type léwinienou vers l'enseignement.
Il faut s'appesantir un peu sur ce dernier point étantdonné son importance. L'enseignement a pris une telle place dansnotre monde qu'on ne voit plus sa vraie nature. On l'identifie àces forteresses sociales que sont l'Ecole, l'Université, les formationsdiverses. On s'imagine qu'il n'existe rien d'autre pour transmettre lesavoir. Il n'y a rien de plus faux. L'enfant qui apprend la langue de sesancêtres ou une autre, ce qui arrive à la presque totalitédes enfants, ne subit pas un enseignement. On a même pu démontrerque la qualité du langage de la mère n'avait aucun importance(Snow et Ferguson, 1977). L'enfant rentre seulement dans un circuit communicatifdans lequel un adulte se penche vers lui et adopte sa manière deparler (le "tu") pour lui montrer, d'une manière affective et chaleureuse(le"je"), un objet du monde, avec les signaux correspondants (le"il").
Tant que l'école et les organismes de formationn'auront pas intégré le message de la psychothérapie,ils resteront ce qu'ils sont,  c'est-à-dire des entreprisessuperficielles et peu efficaces.

Le travail de facilitation

 Si on réussit à induire, grâceaux propositions et à l’accompagnement, une activité vouluevraiment par les sujets concernés, cette activité se dérouledans un certain cadre, qui fait partie du dispositif. Dans ce cadre ily a un thérapeute et un ou plusieurs clients.Le thérapeuteou l’animateur, ne sont pas seulement des aides qui influent  surles clients en déclenchant des actes. Ce sont aussi des personnesqui assistent au travail effectué, qui forment une espècede public. Ils représentent, si l’on veut, le monde extérieur,la société. L’attitude qu’ils adoptent dans cette positiond’observateur joue un rôle essentiel, qui est le même, sommetoute, que celui que joue un observateur en général. Le sujetqui travaille, agit, produit a besoin de la présence de personnesextérieures, de leur "considération positive", comme ditRogers. Ce dernier a beaucoup insisté sur cet aspect des choseset a montré sa grande importance.
 L’origine de cela n’est pas claire. Pourquoiattachons-nous tant d’importance au jugement d’autrui ? Peut-êtrevoyons-nous nos actions comme des totalités qui englobent aussiles effets sur l’extérieur de ces mêmes actions ? Une actionréussie ne l’est pas seulement pour nous mais aussi pour celui quila regarde, qui réagit comme un être humain à partentière, même si sa sensibilité est différente.S'il est indifférent à l'égart du message envoyé,s'occupe d'autre chose ou le regarde d'une manière distraite, ilprive l'auteur du message de la satisfaction de constater les effets vouluset attendus de celui-ci.
Rogers a inventé une méthode pour permettreà l’intervenant de manifester son intérêt pour le travaileffectué. Il s’agit de ce qu’il appelle la "reformulation" (Rogerset Kinget, 1959), qui est sous-tendue par l’attitude d’empathie. L’intervenantmanifeste qu’il écoute, ce qui est la preuve de son attention etde son intérêt, en redisant, paraphrasant et résumantle discours entendu, surtout au niveau des sentiments. Ce faisant, il semet dans une position qui est celle de tout véritable auditeur,partenaire dans la communication. Il rentre dans les opinions et les sentimentsexprimés, même s'il ne les approuve pas. Le propre de l'empathieest de permettre une pénétration du message, même sicelui-ci est rejeté. On a pu montrer (Feshbach,1969) que les enfantsagressifs percoivent très bien le mal qu'ils font et le recherchent,ce qui prouve qu'ils sont "empathiques"à leur manière.
A vrai dire, Rogers n’a pas tellement vu la différenceentre l'empathie, d'un côté, et l'adhésion au niveaudu contenu ou du travail, de l'autre. Il semble identifier les deux et et les englober dans un même concept. Pourtant, ils sont différentset procèdent de considérations différentes. Le premierest de l'ordre de l'interlocution, du "tu". Il se rattache à l'opérationde transmission. La seconde est  d'ordre référentiel,du côté du "il". Elle modifie les orientations du psychisme.Ceci est important dans une théorie de l'influence.
 L'attitude d'"acceptation inconditionnelle"n'est pas suffisante, car elle est trop a priori. Celle de"la congruence"n'est pas indiquée, car elle peut entraîner de la négativité.La seule attitude possible me paraît être une valorisationdu travail du client, en tant que tel, et l’expression de cette valorisation.Le client, de toute façon, "travaille" et c’est cela qui intéressele thérapeute, qui n’est pas forcé d’être passionnépar la suite du discours, même s'il le suit. Il est donc importantque le thérapeute dise ce qu’il pense de ce travail, qu’il l'estimeet  le vante. J'ai déjà parlé de cela plus haut.
La facilitation dont il est question ici a une relationétroite avec une autre activité basique de l'animation etde la thérapie, à savoir le fait de constituer un groupeet d'acquérir des clients, ce qui exige une activité complexede présentation, de publicité, de préparation d'unlieu, d'accueil, de fixation d'un cadre, etc. Etant donné le caractèrepremier de ce phénomène, on peut mesurer toute son importance.Il ne différencie cependant pas beaucoup les différentesécoles thérapeutiques. La seule opposition importante qu'onpuisse trouver est entre les entreprises gratuites, bénévolesou de prise en charge et celles qui sont payantes, plus ou moins chères.
Certains, surtout parmi  les psychanalystes,ont  prétendu que le sacrifice représenté parle paiement était un signe de motivation indispensable. Cela estvrai : c'est un indice de motivation. On peut cependant penser que lespersonnes qui ont le plus besoin d'une thérapie, d'un enseignement,d'une formation sont celles qui croient qu'elles n'en ont pas besoin, quine sont pas motivées à faire un travail sur elles-mêmes.Arriver à les toucher et à faire naître ce besoin,d'une manière non-directive, chez elles me paraît constituerle sommet du travail relationnel. J'ai tenté de faire cela pendantdes années à l'Université, avec un certain succès.Des étudiants, qui venaient dans les activités de groupepar désoeuvrement ou pour se distraire, arrivaient à y prendregoût et à évoluer d'une manière notable.

A la racine de la relation d’aide

La relation d’aide, pédagogique ou thérapeutique,se réduit-t-elle à ce travail d’intervention dont je viensde décrire les principaux aspects : coopération d’un clientet d’un intervenant pour élaborer une œuvre, une entreprise favorablesau client? Qu’implique-t-elle plus profondément à la foisdu côté  de l’intervenant et du côté duclient ?
Du côté de l'intervenant, une telle relationn'implique pas seulement de la bonne volonté et de l'amour, encoreque ceux-ci soient indispensables. Toute la conception que je viens d'exposerprouve qu'il s'agit d'une collaboration étroite entre un intervenantet un ou plusieurs clients ou participants. Dans cette collaboration, lesqualités requises et les motivations ne sont pas les mêmes.
L'intervenant se livre à une entreprise ettente de réaliser un projet. Il ne se contente pas d'êtrelà, dans une position d'écoute attentive. Il veut et cherchequelque chose. Ce quelque chose est très ciblé. Cela ne consistepas, je l'ai dit, à satisfaire tous les désirs du client,comme peuvent le faire la masse des entreprises commerciales, qui offrenttous les biens et services possibles. Cela consiste à satisfairele besoin d'expression et de travail sur soi-même, autrement ditde transformation psychologique et de développement personnel.
Si l'attitude non-directive, à base d'écoutedu désir, est fondamentale, elle ne suffit pas. L'intervention estnécessaire. Elle se décompose, je l'ai montré, enpropositions et accompagnement. Ces deux conduites ne naissent pas pargénération spontanée dans l'esprit de l'intervenant.Elles sont préparées et induites par tout un travail àla fois de centration sur les personnes qu'on aide et sur les problèmesqu'elles posent .
Par rapport à ce second aspect, une questiondélicate se pose. Beaucoup de spécialistes prétendentque l'intervenant doit être dépourvu de visions théoriquesou explicatives pour être vraiment centré sur le client, pourpouvoir le comprendre. Ce n'est pas mon avis. Les hypothèses psychologiquesou psycho-sociologiques ont une valeur heuristique. Elles font réfléchir,chercher et permettent de comprendre. Sans elles, on est dans le vide,le degré zéro de la pensée, et celle-ci est nécessairresi on veut faire des propositions adaptées et accompagner valablementle client. Le problème est de se rallier à des écolesde pensée fiables et solides, ayant une forte crédibilté,et non à telle ou telle chapelle plus ou moins inspirée etséduisante.
Si on se place maintenant du côté duclient, on retrouve certaines des considérations théoriquesque j'ai faites dans la première partie.
Le client est pris dans un "cycle communicatif", oùde nouveaux aspects de la réalité apparaissent, aussi bienle concernant lui directement que le concernant indirectement. Cela produitimmédiatement une dérive ou un changement de cadre. C'esttout son univers intérieur qui se trouve bouleversé, parrapport à l'idée qu'il se fait de lui-même, des choseset de ce qui est bon pour lui.
Le changement de cadre d’une formation psychologiquedonnée change aussi sa valeur et sa signification. Ceci a étéperçu depuis fort longtemps par l’humanité et a donnélieu aux productions artistiques, intellectuelles, culturelles les plusimportantes. Par exemple, la tragédie grecque est partie de làet cela ne s’identifie pas à la conception de la "catharsis" d’Aristote( mécanisme de pure "décharge" du fait de l’expresssion),Eschyle, le premier s’attaque à ce qui semble le plus irréductiblepour nous tous : le crime, le meurtre, le délit, le forfait. Ilprétend nous faire aimer, admirer le spectacle  de ces réalités,que nous haïssons et repoussons par ailleurs. Dans l’Orestie, il nousprésente une Clytemnestre assassinant son mari qui revient de laguerre  et un fils contraint de massacrer sa mère pour vengerson père, ce qui lui vaut d’être poursuivi par les dieux.Dans le cycle d’Œdipe, il nous présente un homme heureux et satisfaitdécouvrant tout à coup que la femme qu’il a épouséeest en réalité sa mère et que l’homme qu’il a tuéau cours d’une rixe est en réalité son père. Peut-onaller plus loin dans l’horreur ?
On pourrait penser que le plaisir éprouvéau spectacle de telles abominations est d’ordre intellectuel, résidantdans l’élaboration et la compréhension. Mais cela va au-delà.Nous pleurons vraiment et les auteurs tragiques prétendent nousfaire pleurer. Cependant les larmes que nous versons ne sont pas les mêmesque celles que nous verserions si nous étions dans la situationréelle représentée, si nous réagissions paridentification. C’est tout le problème posé par Max Scheler dans Nature et formes de la sympathie (1923) : comment pouvons-nous participeraffectivement à un événement extérieur quiest vécu d'une certaine manière de telle sorte que nous puissionsle vivre d'une autre manière? La réponse de Scheler est quecela est possible et constitue même un des processus psychologiquesles plus importants, qu’il appelle "sympathie". L'explication de ceci résidedans le fait que la représentation a par  elle-même unevaleur affective, qui peut être différente de celle de lasituation qui est l'objet de cette représentation.
La psychothérapie, la pédagogie, leconseil, l’art, la science opèrent une transmutation et c’est celaleur essence. Ils font passer des réalités situéesà un certain niveau psychologique à un autre niveau psychologique.Par exemple,  la peinture fait passer des formes et des couleurs quifont l’objet de perceptions ordinaires n’ayant qu’un intérêtlimité dans un domaine où elles provoquent des émotionsspécifiques. La science fait passer des idées situéesau niveau de la simple opinion à un niveau où elles entraînentla conviction, la certitude, la probabilité. La psychothérapienous fait ressentir autrement des actions, désirs, tendances, projetsde notre vie quotidienne, qui peuvent être franchement désagréablesou odieuses, car elle les transforme en spectacles, en questions, en représentations.
Autant dire que ces activités nous introduisentdans un secteur de la psyché où existent tout un ensemblede sentiments, d’émotions, de pulsions différentes de cellesque nous éprouvons habituellement. Se contentent-elles de se juxtaposerà celles-ci sans avoir une influence sur elles ? Evidemment non.Elles ne les suppriment pas magiquement mais par une action compensatriceprogressive, elles les affaiblissent et les minent. Nos angoisses et obsessionsdeviennent moins fréquentes. Nous nous sentons progressivement mieux,même physiquement. Cela a été observé et mêmemesuré.

L’univers du désir

Toutes les élaborations précédentespermettent de répondre à une question qu’on se pose peut-êtredepuis le début de cet exposé : quel est le statut de cedésir, qu’on valorise tellement dans la conception présentée,au point d’en faire la cible principale du travail de construction psychologique?
Au point de départ, il n’est en rien différentde ce qu’on entend généralement par ce mot, à savoirquelque chose qui a pour fonction d’apporter du plaisir, de la satisfaction,voire de l’exultation. On le définit mieux par opposition : il estce que je veux et décide et qu’on ne peut m’interdire ou m’imposerqu’en me faisant violence, en provoquant mon refus et mon rejet.
Cependant, il existe beaucoup d’actions que je veuxvraiment accomplir, l’ayant décidé et choisi moi-même,mais qui me sont imposées indirectement ou  antérieurement.Je fais mien l’objectif qui est en réalité celui d’un autre.La menace est si forte que je ne peux pas ne pas la ressentir profondémentet accepter ce qu’elle vise à me faire faire. Le plaisir, dans cecas, est soit faible, soit carrément nul.
Les actions qui apportent l’euphorie, l’enthousiasme,le bonheur profond ne relèvent pas de ce domaine mais de celui quivient d’être analysé : le secteur hédonique. Ce sontces actions-là, dans lesquelles nous sommes fortement impliqués,actifs, partie prenante, qui nous épanouissent et nous développent.Ce sont aussi celles qu’un intervenant, qu’il soit psychothérapeute,enseignant, conseiller, artiste, savant cherche à favoriser grâceaux méthodes étudiées dans cet exposé.
Mais s’il en est ainsi, si le désir est unechose si importante, ne doit-on pas en faire une règle de vie, nonseulement quand on est en position d’intervenant par rapport à quelqu’und’autre qu’on aide, mais par rapport à soi-même ? Ne doit-onpas le rechercher partout et toujours ?
Ceci semble en effet une conclusion logique et ilne faut pas hésiter à proclamer la primauté du désirsur les autres valeurs.
Cependant cela pose deux problèmes capitauxqu’on ne peut éviter d’aborder. Le premier est celui de la positionà prendre face aux systèmes sociaux d’imposition qui sontforts,  nombreux et qui s’opposent à nos désirs. Lesecond est celui de savoir ce qu’on fait des désirs des autres,qui sont aussi valables que les nôtres.
Par rapport au premier problème, on pourraitêtre tenté d’invoquer ce qu’on a appelé le "principede réalité", ce qui revient en fait à affirmer l’existencedes contraintes et leur caractère inévitable. Constater celan’est guère positif et ne peut avoir qu’un effet dépressif.Mieux vaut, à mon sens, partir du constat que l’accès auxsystèmes de plaisir ne peut se faire, la plupart du temps, qu’enpassant pas des systèmes de contrainte. Ceux-ci en effet exercentun contrôle étroit sur les systèmes de plaisir et cecide plus en plus, car ils les utilisent à leur service. Par exemplel’Etat a annexé la science, à travers l’école et pard’autres moyens. Il faut donc passer par cet intermédiaire si l’onveut accéder à la science. Accepter ce détour, c’estaussi faire preuve de lucidité, de courage et de volonté.Ces choses sont aussi des valeurs, dans l’optique présentéeici.
Il en est de même par rapport aux désirsd’autrui. Si l’on considère ses propres désirs comme desabsolus, on peut être frustré et blessé de voir queles autres ne les respecte pas ou ne les favorise pas systématiquement,surtout si on est dans un milieu social qui prétend accepter lesvaleurs de la non directivité. Cela aboutit à la critiquegauchiste de ce dernier mouvement qui met le doigt sur de soi-disant contradictionsdont il serait porteur, sous prétexte qu’il institue des dispositifsprécis de travail et de production qui limitent les désirsde chacun. Cela peut être ressenti comme une manière de limitermes désirs à moi, comme une forme d’égoîsmedes autres, selon le mot de Bernard Shaw :
 " j’appelle égoïste celui qui nepense pas à moi ".
Cette position, assez fréquente, il faut lereconnaître, provient d’une limitation dans la connaissance de laréalité sociale et dans les capacités à l’utiliserà son profit. Cette réalité est réciproque,mutuelle et perpétuellement en feed-back. Ce que je fais pour l’autrel’accroît mais contribue aussi à m’accroître moi-même.Ecouter l’autre dans une position ordinaire, qui n’est même pas uneposition thérapeutique, me donne la possibilité de me situerpar rapport à lui, de tenir compte de lui, d’éviter les heurts,de profiter mieux de lui. Tout ce que je fais pour l’autre revient au moid’une manière ou d’une autre, sans compter le fait que l’actionpour l’autre a aussi son intérêt propre pour moi-mêmedans l’opération effectuée, dans l’acte par lequel je laréalise.
Tenir compte de la réalité ou des autresne revient pas à renoncer aux satisfactions personnelles, mais aucontraire permet de les obtenir.
La méthode de centration sur le désirn'est pas une espèce d'utopie anarchiste qui privilégie desréalités éminemment suspectes et suspectées,le plaisir et le désir, mais au contraire une manière privilégiéed'assurer le développement humain maximal.
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