Échec scolaire et culture
À la fin du XIXe siècle, en 1895, Gabriel Tarde (1879),
dans son grand livre Les lois de l’imitation, représentait la société
comme dominée par une loi de diffusion qu’on retrouve, d’après
lui, dans le monde physique et dans le monde vivant. Dans le premier, les
phénomènes de rayonnement permettent aux éléments
de se répandre à des distances considérables et de
rayonner sur d’énormes surfaces. Dans le deuxième, les processus
de multiplication et de reproduction permettent une croissance et une expansion
des espèces à un rythme exponentiel. Tout cela n’est peut-être
pas déterminé par un principe fondé sur la simple
imitation, comme le croyait Tarde. Remplaçons seulement "imitation"
par "communication", et nous aurons certainement une idée assez
juste d’un principe fondamental de l’évolution des sociétés.
Ce phénomène joue surtout au niveau de la culture et
des possibilités culturelles. Quand une potentialité culturelle
s’introduit dans une société, elle a tendance à diffuser.
Cela se vérifie, par exemple, avec la télévision.
Récemment, dans un livre très éclairant sur les tendances
de la société française actuelle, La société
des enfants gâtés, Préel (1989, p. 60) écrivait:
[...] la télé est notre drogue douce, on s’y "shoote"
pour flotter ou somnambuler. On nage dans les images en couleur. Les données
d’audience fournies par Médiatrie [...] aboutissaient, en 1986,
à près de trois heures quotidiennes pour les adultes. [...]
Le BIPE a évalué à plus de cinquante milliards d’heures
le temps total passé par les Français devant leur télé.
Comme le temps de travail professionnel tourne autour de 45 à 47
milliards d’heures, la conclusion provocatrice saute aux yeux: la télé
bat le travail.
La langue écrite n’échappe pas à cette loi. Depuis
qu’elle a été inventée, au quatrième millénaire
avant notre ère, et, sous la forme de l’imprimerie, en Chine vers
le Xe siècle et en Occident au XVe siècle, elle n’a pas cessé
de progresser. Pourtant, les évaluations qu’on peut faire sur sa
diffusion réelle dans l’humanité actuelle sont très
décevantes, à peine 0,3%, d’après R. Escarpit.
La langue écrite s’apprend à l’école, c’est-à-dire
dans une institution spéciale, faite tout exprès pour permettre
la transmission de certaines connaissances qui ne se transmettent pas spontanément
dans la famille. Cela affecte considérablement la diffusion de la
langue écrite. C’est probablement la cause essentielle du retard
que je viens de signaler. Nous essaierons, au cours de ce texte, d’en comprendre
la raison.
L’IMPORTANCE DE L’ECHEC SCOLAIRE
L’enfant qui échoue à l’école n’est pas seulement
quelqu’un qui n’acquiert pas une compétence donnée qui pourrait
lui servir. C’est quelqu’un qui s’expose à une véritable
exclusion sociale qui va marquer son destin, affecter son histoire, l’handicaper
pour le reste de ses jours. Cela s’explique par le fait que l’écrit
et l’ensemble des connaissances qui passent à travers lui sont devenus,
dans une société comme la nôtre, intégrés
dans le fonctionnement social. Certes, il y a à peine un adulte
sur deux qui lit des livres, et, cependant, la langue écrite est
présupposée autant à l’accès aux professions
socialement valorisées, intéressantes et sources d’épanouissement
personnel, qu’à la possibilité de réaliser un grand
nombre de tâches simples, quotidiennes et indispensables.
Les grands législateurs du XIXe siècle, qui décidèrent
la généralisation de l’enseignement sous ses différentes
formes, poursuivaient deux buts. Le premier était de réaliser
l’"égalité des chances", le deuxième de donner à
tous cet instrument indispensable qu’est la langue écrite. Par "égalité
des chances", il faut entendre le fait que l’accès aux professions
les plus valorisées n’est pas déterminé par la naissance
ou par l’appartenance à une famille ayant un certain statut social
mais par le développement personnel de l’individu.
Or, ce grand espoir des législateurs du XIXe siècle a
été complètement déçu. Ni l’"égalité
des chances", ni l’acculturation minimale n’ont été réalisées.
On pourrait rétorquer que le bilan ne peut être établi
maintenant, car nous sommes trop proches des débuts. Ce n’est pas
mon avis. Si l’on prend le cas de la France, cela fait maintenant presque
deux siècles que l’entreprise a commencé. Furet et Ozouf
(1977) ont montré que la France était à peu près
totalement scolarisée bien avant la réforme de Jules Ferry
qui établissait l’enseignement obligatoire. Ce qui se passe aujourd’hui
est dû à des blocages dans le système, à des
barrières qui paraissent insurmontables et que j’essaierai d’analyser.
Et tout d’abord, revenons sur le bilan lui-même que certains
peuvent contester. Le fait que l’"égalité des chances" n’ait
pas été réalisée a fait l’objet de nombreuses
analyses, tant au niveau du constat lui-même qu’à celui des
causes. Concernant celles-ci, je ferai mention plus loin des théories
de Bourdieu dont je montrerai le caractère inacceptable. Boudon
(1973), par contre, s’est plutôt situé dans son livre L’inégalité
des chances sur le constat. Il écrit:
[...1 l’inégalité des chances, chances scolaires et chances
socio-professionnelles, est donc, avec les inégalités économiques,
la seule forme d’inégalité qui ne paraisse pas affectée
de façon sensible, par le développement des sociétés
industrielles. (p. 35)
Et pourtant, d’après Boudon, la possibilité donnée
à tous d’accéder à l’enseignement (c’est-à-dire
l’égalité des chances devant l’enseignement) n’a cessé
d’augmenter dans les sociétés industrielles. Cela est peu
dire. Nous avons assisté depuis deux siècles à un
véritable raz de marée scolaire, puisque, dans de nombreux
pays, la totalité de la population s’est trouvée scolarisée
au primaire et même au secondaire, avec une augmentation considérable,
de l’ordre de 100 à 200%, des effectifs universitaires, sans parler
de l’extension de la "formation permanente". Malgré cela, comme
le note Boudon, l’"égalité des chances" sociales n’a guère
progressé. Les chances pour un individu d’une classe sociale donnée
d’accéder à une profession valorisée n’ont pas changé.
De la même façon, malgré une alphabétisation
presque généralisée, l’illettrisme n’a pas disparu.
Il a seulement pris d’autres formes. On parle maintenant d’illettrisme
"fonctionnel", c’est-à-dire d’une impossibilité, pour certaines
personnes, d’utiliser cette langue écrite qu’ils ont pourtant apprise
et qu’ils connaissent théoriquement. De grands efforts ont été
faits dans les pays occidentaux depuis une vingtaine d’années pour
chiffrer le nombre de personnes concernées. Malheureusement, un
chiffre exact est très difficile à obtenir. En effet, les
illettrés, par définition, se cachent, ne répondent
pas aux sondages ou font répondre par d’autres, car ils vivent comme
des handicapés qui n’ont pas intérêt à se faire
connaître. Il n’y a qu’aux États-Unis où l’on a réussi
à obtenir des chiffres à peu près fiables à
partir de recherches poussées avec des méthodes différentes
des méthodes habituelles. En 1985 est sorti un livre de Kozol intitulé
Illiterate America, qui donne les premières estimations de ces enquêtes.
Les chiffres sont terribles, presque incroyables. D’après un résumé
de ce livre
[...] il existe réellement, aux États-Unis, soixante
millions de personnes qui ne savent pas lire, parce qu’elles sont entièrement
analphabètes, incapables d’identifier ou d’isoler les lettres (25
millions), ou parce qu’elles sont des "illettrées fonctionnelles"
(35 millions), dont le niveau de lecture et d’écriture ne leur permet
pas d’accomplir les tâches les plus ordinaires de l’existence
Dans le même sens va le fait que la culture lettrée, chez
les gens qui savent réellement lire, est peu ou mal intégrée.
La proportion de gens qui lisent des livres, d’une manière habituelle
et intensive, est très faible, de l’ordre de 12 à 15% en
France. Cela explique les très faibles tirages des livres d’idées:
habituellement entre 3 000 et 5 000 exemplaires, pour une population théoriquement
lisante qui dépasse les 20 millions. Les tirages des journaux ne
font pas exception: de 10 000 à 1 000 000 pour des quotidiens rarement
plus.
La manière dont ces phénomènes sont vécus
par les gens, en particulier, par les élèves dans les écoles
s’explique en grande partie par la nature du système d’éducation
à notre époque. Deux choses le caractérisent. Premièrement,
il fait de l’instruction une priorité absolue, ce qui l’amène
à rendre celle-ci obligatoire. Elle l’est maintenant, dans beaucoup
de pays, jusqu’à 16 ans. Cela entraîne des dépenses
publiques considérables pour l’éducation: plus de 20% du
budget de l’État, en France, en 1991. Mais, en même temps
et d’une manière apparemment contradictoire, ce système est
extrêmement sélectif et ne délivre les diplômes
qu’avec une grande parcimonie. Cela a été analysé
et théorisé par Sorokin (1927), qui a montré que la
fonction principale des systèmes d’enseignement était de
réguler les flux de gens qui accèdent aux différentes
fonctions sociales. Cela signifie que le système s’arroge le droit
de permettre ou d’interdire l’entrée dans ces fonctions, grâce
aux examens et aux diplômes. Cela se comprend bien. Dans un système
dont le but est de contraindre à l’acculturation, il faut à
la fois rendre l’école obligatoire et éliminer ceux qui ne
se conforment pas aux normes tout en favorisant et en récompensant
ceux qui le font.
Les élèves oui se voient interdire l’accès à
des fonctions sociales reconnues sont évidemment ceux qui échouent
scolairement. Ils sont donc en situation d’échec et même de
rejet dans un monde où ils ont l’obligation de pénétrer.
On ne peut imaginer une meilleure source de névrose collective,
de "double message" institutionnel, qui fait penser à la névrose
expérimentale du chien de Pavlov. D’un côté, on leur
dit qu’ils doivent rentrer dans cet univers, qui est le meilleur possible,
le plus enrichissant et le plus noble, de l’autre, on les en exclut par
toutes sortes de procédures subtiles dont la plus importante consiste
à leur attribuer des marques (les notes scolaires) oui ont un caractère
dévalorisant voire infamant
Toute une partie de la population est soumise à ce système
névrosant et en subit les conséquences. Il se trouve que
la partie de la population qui est soumise à ce régime est
plutôt la partie défavorisée socialement et économiquement.
Pourquoi cette coïncidence? Je vais revenir sur ce fait fondamental
et commencer par réfuter certaines théories faciles qui ont
été proposées à ce sujet.
CULTURE ET CATÉGORIES SOCIALES
Le problème est donc de savoir pourquoi une grande partie de
la population n’accède pas à la culture régnante,
qui est dispensée surtout par l’école, avec les conséquences
que cela entraîne. La principale de ces conséquences est que
ces gens voient leur destin social et humain déterminé, conditionné
par l’école, et cela de plus en plus. L’école les oriente,
même si elle ne les a pas formés.
Tout un ensemble de théories, d’inspiration marxiste, partent
de ce fait brutal, simple, incontestable, à savoir la coïncidence
entre l’accès à la culture et le statut social des parents
et des enfants. Il est tentant, quand on regarde les statistiques, d’établir
une relation causale simple entre ces deux phénomènes, le
statut social et la culture, qui apparaissent tellement liés. La
formule qui vient immédiatement à l’esprit est celle-ci:
le statut social détermine la culture ou, d’une manière encore
plus radicale, la culture n’est qu’une manifestation de la condition sociale
et rien d’autre, même si elle prétend le contraire.
Ces formules à l’emporte-pièce ne sont pas loin de résumer
la pensée de Pierre Bourdieu, qui est le meilleur représentant,
en France, de cette école de pensée. Ses différents
livres, très connus, concernent essentiellement les deux processus
de la "distinction" et de la "reproduction sociale" (Bourdieu et Passeron,
1970) qui déterminent, d’après lui, tous les autres.
Dans une vision tout à fait marxiste, et qui complète
la théorie de Marx qui ne s’était pas beaucoup penché
sur les phénomènes culturels, la culture, le statut social,
la réussite scolaire se comportent à la manière d’un
"capital". Il y a d’abord le "capital social" qui est le plus important,
car il détermine le "capital culturel". Les gens, qui appartiennent
à une certaine catégorie sociale, transmettent à leurs
enfants leur "capital culturel", tout d’abord par une espèce d’opération
magique exprimée par la relation statistique, et ensuite quand on
veut préciser les choses, parce que les moyens économiques
conditionnent l’accès à la culture. Les parents font pression
sur leurs enfants pour qu’ils réussissent, ils leur achètent
des livres, ils les aident dans leurs études, ils leur payent les
meilleures écoles, etc.
Tout cela, certes, existe et joue un rôle non négligeable.
Cependant, deux choses permettent de le relativiser: premièrement,
le fait que les pays modernes font des efforts énormes, par toutes
sortes de moyens dont la gratuité n’est qu’un aspect, pour diminuer
le poids du facteur social, avec des effets quasiment nuls du point de
vue de l’égalité des chances, deuxièmement, parce
que la réussite à l’école ne dépend pas que
des aides extérieures mais encore plus de l’organisation de l’école
et de la manière dont l’enfant réagit à cette organisation.
Je vais revenir là-dessus.
Comme la culture acquise à l’école (le capital scolaire)
détermine d’après Bourdieu, l’accès à un statut
social, ce qui résulte effectivement de l’emprise de l’école
sur l’accès aux carrières, il en résulte la "reproduction".
Le niveau social des parents détermine le niveau scolaire et culturel
des enfants, qui détermine, à son tour, le niveau social
de ces mêmes enfants. Le serpent se mord la queue. Il n’est pas étonnant,
dans ces conditions, que les sociétés modernes se caractérisent
par une stabilité énorme des catégories sociales.
fonctionnant sur un mode quasiment héréditaire.
Mais Bourdieu ne s’arrête pas en si bon chemin. Il ne se contente
pas d’affirmer que le niveau culturel des enfants n’est qu’un reflet et
un héritage du statut social des parents, il va plus loin et s’attaque
à la signification même que la culture peut avoir pour l’individu,
par exemple, pour l’enfant qui a reçu de ses parents une culture
donnée. Et là encore, son argumentation utilise certains
aspects de la culture qui ne sont vas niables mais oui sont loin de vouloir
en rendre compte complètement.
Du fait de son caractère sélectif, qu’on peut regretter
et qui résulte de phénomènes plus profonds que j’examinerai
plus loin, la culture n’appartient pas à tout le monde. Ceux qui
la possèdent peuvent donc s’en prévaloir et faire comme si
elle désignait une supériorité de nature sociale.
Elle peut donc servir à distinguer et à montrer "qu’on est
distingué". C’est, pour Bourdieu, sa signification essentielle.
Cela est affirmé sans ambiguïté tout au long de son
ouvrage La distinction (1979).
Bourdieu n’est pas troublé var le fait que cela n’est évidemment
qu’une conséquence. Si tout le monde possédait une culture
donnée, elle ne pourrait pas "distinguer". Conscient de cette objection,
Bourdieu répond en construisant une théorie qui est probablement
la plus importante parmi celles qu’il a présentées, à
savoir qu’il existe un rapport organique, d’ordre symbolique, entre la
culture et la réalité sociale qu’elle représente.
La culture distingue parce qu’elle est elle-même distinguée,
si l’on peut dire. Elle consiste, en effet, à faire des choses difficiles,
spéciales, élevées, coupées du réel
vulgaire et quotidien dont "l’art pour l’art" est la meilleure expression,
et ces choses permettent aux gens des classes supérieures d’exprimer
leur supériorité, leur distance par rapport au peuple rivé
à la terre, leur hauteur sociale, etc. Par exemple, ils aiment les
mets raffinés qui ne font pas grossir. les productions artistiques
originales. rares et sophistiquées. les musiques d’autrefois, cela
leur permet d’exprimer qu’ils ne sont pas comme les autres surtout pas
comme ces êtres méprisables sur lesquels ils exercent leur
domination.
Tout cela n’est évidemment pas faux. La culture peut aussi servir
à cela. Cela pourtant ne la définit pas. Son caractère
exceptionnel n’est qu’une conséquence de circonstances historiques
en voie de disparition. La beauté est aussi la chose la plus répandue,
à certains points de vue la plus "commune", comme, par exemple,
la beauté des paysages. Et le fait, par ailleurs, que les classes
supérieures se la soient appropriée est un fait récent
et contingent, très lié à l’avènement de la
classe bourgeoise. Marc Bloch (1939) n’arrête pas, dans ses études
sur la classe seigneuriale au Moyen ge, d’insister sur le caractère
inculte, brutal, grossier, violent de tous ces seigneurs que les clercs
méprisaient à cause de cela. La classe dominante n’utilisait
pas la culture comme un marqueur social. Il faut d’ailleurs se méfier
de toutes les argumentations qui reposent sur l’utilisation d’un lien symbolique
entre deux réalités
LES FACTEURS DÉTERMINANTS
Comme je l’ai déjà fait remarquer, une théorie
telle que celle de Pierre Bourdieu, qui en rejoint d’autres que je n’ai
pas citées, relève certains facteurs qui expliquent l’accès
à la culture mais qui sont, d’après moi, des facteurs secondaires,
circonstanciels, selon un schéma que j’ai appelé le conditionnisme.
très utilisé var les penseurs marxistes.
Le problème reste entier de savoir tout d’abord comment pourquoi
les classes sociales se constituent. La théorie de Bourdieu, comme
beaucoup d’autres, fait comme si les classes sociales étaient tombées
du ciel. Or, ce n’est pas le cas. La mobilité sociale est importante,
dans toute société, et il y a sans cesse des gens qui montent
ou descendent socialement, pour des raisons que j’essaierai d’évoquer.
En outre, la culture, qui a en effet été enfermée
dans un certain cadre par certaines catégories et qui est devenue,
dans cette optique, un instrument de promotion sociale (à travers
les processus scolaires), déborde largement ce cadre et a un sens
beaucoup plus large. Il existe aussi des cultures populaires, ouvrières,
etc. On peut se demander pourquoi et comment une certaine culture se trouve
intégrée à un individu donné. Pourquoi, par
exemple, un enfant se met à travailler ou ne pas travailler à
l’école? Cela ne s’explique pas uniquement par l’aide ou les pressions
qu’il subit.
En fait, l’enfant, comme l’adulte, n’arrête pas de faire des
actes qui le positionnent socialement et culturellement. Il "choisit" sans
cesse, et presque à tout instant, par des actes imperceptibles,
sa place dans l’univers social et culturel. De même que Tolstoï,
dans Guerre et Paix, disait que le moindre caporal de l’armée de
Napoléon déterminait le destin de la campagne de Russie,
de même, on peut dire qu’un enfant, un adulte, en lisant, en réfléchissant,
en jouant, en travaillant, détermine lui-même sa position
dans l’espace social et culturel. Cela implique naturellement qu’il puisse
le faire. Cette possibilité, qu’on pourrait appeler la marge sociale
de liberté, varie dans les sociétés. Par exemple,
il était pratiquement impossible à un noir, dans la société
esclavagiste du Sud des États-Unis, au XIXe siècle, de devenir
patron ou dirigeant. Par contre, sa marge de liberté lui permettait
de prendre le maquis et de s’intégrer à une société
noire totalement marginale, ce que beaucoup de noirs ont fait. Aujourd’hui,
Albert Camus, fils d’ouvrier agricole, peut devenir écrivain et
journaliste. Grâce à cette marge de liberté, qui est
très grande dans nos sociétés, ce qui devient déterminant
est la psychologie profonde de l’individu, elle-même déterminée
par des facteurs que j’appellerai tout à l’heure écologiques.
Cela signifie que les facteurs qui règlent l’évolution
sociale et culturelle échappent, dans une grande mesure, aux transactions
de la vie sociale; ce sont d’autres facteurs. Je vais essayer de montrer
que ce sont des expériences de nature personnelle qui s’accumulent:
ce sont des expériences cumulées.
Avant d’en venir là, il faut faire une remarque sur ces statistiques
qui ont servi à Bourdieu, et à d’autres, à fonder
leur conception. Les liaisons entre niveaux social, scolaire et culturel
des parents, d’une part, et des enfants, d’autre part, dans toutes les
combinaisons possibles, ne sont pas aussi fortes qu’on le dit. "Blau et
Ducan, dit Boudon (1979), ont montré que, aux États-Unis,
la relation statistique entre niveau d’instruction et statut social est
modérée: la première variable explique environ 30%
de la variance du second." Cela vaut pour la liaison intra-individuel entre
les deux variables. Les mêmes Blau et Duncan ont établi un
tableau de toutes les corrélations entre niveau d’instruction et
statut socioprofessionnel du père, d’une part, et du fils, d’autre
part, en tenant compte du fait qu’il s’agit de son premier emploi ou de
son emploi actuel. La conclusion formulée par Boudon est la suivante:
On doit admettre une influence directe non négligeable du niveau
d’instruction sur le statut social acquis par l’individu et que l’influence
simultanée du statut socioprofessionnel du père sur le niveau
d’instruction du répondant et sur son statut professionnel, abstraction
faite de son niveau d’instruction, est, par comparaison, négligeable.
En réalité, Bourdieu, avec beaucoup d’autres, se fonde
surtout sur le fait qu’il y a très peu d’enfants de la classe défavorisée
qui accèdent à l’université, c’est-à-dire aux
positions supérieures. Cela est vrai, avec certaines réserves,
mais résulte d’un processus cumulatif qui masque les vrais phénomènes.
L’université n’accueillant, dans le monde actuel, qu’une faible
proportion d’une classe d’âges exige, pour y accéder, une
convergence d’avantages qui se trouvent surtout réunis dans la catégorie
supérieure. Mais cela même est à nuancer. Si l’on regarde
la statistique de la réussite scolaire, en fin d’études primaires,
d’enfants de différentes catégories sociales, publiée
par Girard (1964), on s’aperçoit que la proportion d’enfants d’ouvriers
agricoles, d’agriculteurs et d’ouvriers qui réussissent, à
ce moment-là, est respectivement de 33, 43 et 35%. Ces enfants ne
se retrouveront pas à l’université, parce qu’il faut d’autres
conditions favorables. Il n’empêche qu’ils sont au bord de la réussite,
si l’on peut dire, et celle-ci peut très bien se réaliser
à la génération suivante. La réussite finale,
phénomène particulier, n’est pas l’accès à
la culture. Celui-ci peut très bien se produire malgré des
conditions sociales théoriquement défavorables.
Finalement, le fait qu’il y a d’autres facteurs que les facteurs favorisants
ou défavorisants, que les marxistes montent en épingle, s’exprime
surtout dans le constat d’une mobilité sociale relativement forte
que les sociologues sont obligés de reconnaître. Boudon en
fait la remarque, à partir des recherches de Glass et Anderson.
Les individus d’origine sociale supérieure ont plus d’une chance
sur deux de connaître une mobilité descendante, les individus
d’origine sociale inférieure plus de trois chances sur dix de connaître
une mobilité ascendante.
LES CATÉGORIES DE FACTEURS
Recherchons donc ces facteurs qui peuvent expliquer comment et pourquoi
des individus, depuis leur plus jeune âge, s’acculturent de telle
ou telle manière et accèdent, de telle ou telle manière
‘ à un certain statut social. Par rapport au problème que
je pose dans ce texte, celui de l’échec scolaire, cela nous permettra
de préciser la notion de subculture qui me semble indispensable
pour le résoudre.
Ces facteurs, à mon avis, commencent à être connus,
après trente ans de recherche sur ce qu’on appelle aujourd’hui la
"psychologie différentielle", dans leur plus grande généralité.
Naturellement, ce sont des facteurs capables de modifier les attitudes
et les tendances affectives, qui déterminent eux-mêmes les
comportements.
Pour comprendre ces facteurs, il peut être utile de faire une
distinction entre l’activité en tant qu’intervention sur le milieu
ou, si l’on préfère, sous son aspect centrifuge, et l’activité
en tant qu’elle revient sur le sujet, sous son aspect centripète.
Il peut s’agir de la même activité. Par exemple, l’activité
qui consiste à m’adresser à quelqu’un pour obtenir quelque
chose de lui est centrifuge dans l’intention qui la détermine, à
savoir obtenir quelque chose de cette personne. Mais elle est en même
temps centripète, dans la mesure où elle me permet de faire
l’expérience de cette personne, à ce moment même. Mon
acte me revient pour ainsi dire en feed-back. La personne concernée
se révèle à moi, alors que je cherche seulement à
obtenir un certain effet et en fonction de l’effet obtenu. Une expérience
se produit, qui dépasse la simple transaction extérieure.
La vie de l’enfant et de l’adulte ne cesse d’être source d’expérience,
quelle que soit l’activité effectuée. L’expérience
en question peut se définir comme une rencontre avec la réalité
dans laquelle celle-ci n’est pas un stimulus déjà constitué
et fonctionnant comme tel mais acquiert cette valeur. Après l’expérience,
en effet, la réalité concernée est capable de déclencher
un certain type de réactions, de fonctionner comme un stimulus,
ce dont elle n’était pas capable avant.
Les chercheurs en psychologie et en sociologie ont réussi à
isoler un certain nombre de situations qui sont capables de déclencher
ce type d’expérience et qu’on pourrait appeler facteurs psychogènes.
On peut les regrouper sous quatre rubriques.
1. Il y a tout d’abord l’environnement global, qui peut être
plutôt du type spatial (géographique) ou temporel (historique).
Par exemple, il est maintenant connu que le type d’agglomération
dans lequel vit l’individu a une influence sur son évolution. Des
recherches ont montré que les attitudes face à la sexualité
étaient différentes, toutes choses égales par ailleurs,
selon que les sujets habitent une métropole comme Paris, une ville
moyenne ou une petite ville. Les attitudes sont d’au 1 tant plus ouvertes
que la ville est plus grande. Dans un ouvrage récent, dont je reparlerai,
sur Les pratiques culturelles des français, Donnat et Cogneau (1990),
qui font une étude approfondie des loisirs des Français,
se voient obligés de définir un facteur particulier à
savoir le fait d’habiter à Paris. Ils l’appellent "l’effet Paris".
Et ce n’est pas seulement le fait que certains loisirs sont plus accessibles
dans cette ville; les attitudes sont différentes. Alain Girard,
dans sa recherche sur La réussite sociale en France (1961), notait
le fait que Paris produisait proportionnellement beaucoup plus de notoriétés
que la province.
Cela se vérifie même dans les attitudes politiques. On
sait le soutien considérable que la classe paysanne allemande a
apporté à Hitler. On trouverait encore plus de différences
si l’on considérait des milieux historiquement différents,
situés à des époques différentes.
2. L’environnement spécifique consiste dans le milieu immédiat
de l’enfant ou de l’adulte, un phénomène brut dont on ne
considère pas les intentions ou les attitudes. Il faudrait plutôt
parler d’entourage. Il peut s’agir de l’entourage humain, comme la famille,
l’école, ou d’entourages physique et matériel. Des recherches
ont montré l’influence déterminante du nombre d’enfants dans
la famille, de la place de l’enfant dans la fratrie, de la distance intergénésique
(distance en âge avec les autres enfants), etc. Il ne faudrait pas
croire que ce facteur, pas plus que le précédent, agisse
seulement comme une variable intermédiaire, en tant que modifiant
ou signifiant des attitudes du milieu. Au contraire, il a une valeur en
soi. Comme l’a montré Merton (1954) à travers des recherches
sur la proximité ou la distance dans des ensembles urbains, la rencontre
avec d’autres à l’état pur est créatrice d’attitudes.
Il y a une valeur du contact en soi du fait qu’il permet l’expérience.
3. Il y a, évidemment, l’influence des personnes du milieu en
tant qu’elles ont certains comportements, certaines attitudes, qu’elles
entretiennent certains types de relations. Ce n’est pas simplement l’éducation,
qui est quelque chose de volontaire, qui connote un certain projet sur
le sujet éduqué. La personnalité des parents, par
exemple, en dehors de leurs projets éducatifs, a une influence déterminante
sur l’évolution de l’enfant. De nombreuses recherches ont été
faites sur les attitudes éducatives et leur impact, par exemple,
à l’aide du questionnaire américain HOME. Toutes montrent
l’importance de ce facteur. Cependant, on ne pouvait jusqu’ici aller très
loin, dans la mesure où l’on croyait encore à une intelligence
"naturelle" mesurée par le Q.I. ou autres choses dans ce genre.
Maintenant qu’on connaît, après les recherches de l’école
cognitiviste, l’importance de nouveaux facteurs comme "la réaction
à la nouveauté", l’"habituation", l’"attention focalisée",
etc., on peut aller plus loin et observer de plus près l’action
du milieu.
4. L’information donnée par le milieu joue aussi un rôle
déterminant. Autrefois, on le considérait comme le facteur
essentiel, qu’on englobait sous le terme de "tradition". On parlait du
fait que les enfants de catholiques sont généralement catholiques,
etc., comme si les idées et les croyances se transmettaient directement,
par une espèce d’osmose. Il y a cette notion, derrière la
conception de Bourdieu de "capital transmis". En réalité,
aucune croyance ou idée ne se transmet directement pour la bonne
raison qu’elles doivent d’abord avoir prouvé leur valeur, ce qui
renvoie à l’expérience. Il reste qu’elles existent au niveau
informatif, ce qui n’est pas le cas des autres croyances ou idées.
Il faut au moins les connaître pour pouvoir s’accrocher à
elles.
UN MODÈLE ÉCOLOGIQUE
Essayons de voir comment fonctionne ce nouveau modèle, qui nous
servira ensuite pour éclairer le difficile problème de l’échec
scolaire. Ce modèle, je l’appelle écologique; nous allons
voir pourquoi.
Revenons sur ces facteurs que j’ai énumérés au
paragraphe précédent. On peut très bien les interpréter
dans une optique sociologiste. Prenons, par exemple, l’éducation
donnée dans la famille. On peut dire qu’elle dépend du statut
social de celle-ci. Il est évident qu’on ne donne pas la même
éducation dans une famille bourgeoise et une famille ouvrière,
et cela est vrai.
Cela, cependant, est une illusion que j’appellerai l’illusion sociologiste.
Si, en effet, on regarde les choses de plus près, on s’aperçoit
que l’éducation donnée par une mère bourgeoise découle
directement des valeurs de celle-ci, en particulier dans le domaine éducatif.
D’où la mère a-t-elle tiré ses valeurs? Évidemment,
elle les a reçues de quelqu’un qui a eu une influence sur elle.
Ce quelqu’un était peut-être un bourgeois comme elle, mais
peut-être aussi ça n’en était pas un! Il n’y a pas
que les bourgeois qui ont une conception éducative fondée
sur la rigueur, même si statistiquement ils l’ont plus souvent. Allons
plus loin encore. Au moment où la mère a commencé
à professer des valeurs éducatives rigoureuses, elle s’est
mise dans un état d’esprit qui favorisait son adhésion à
la classe bourgeoise, elle est devenue davantage une bourgeoise. Naturellement,
cela ne suffit pas. Il ne suffit pas d’avoir des idées éducatives
rigoureuses pour être une bourgeoise. Il faut encore d’autres caractéristiques
et spécialement certains comportements dans le domaine économique.
Si l’on met bout à bout toutes ces conduites et toutes ces attitudes
avec leurs effets, on constitue une configuration bourgeoise, on fabrique
pour ainsi dire la réalité bourgeoise, qui n’existait peut-être
pas auparavant.
Il faut donc renverser l’ordre des notions. Au lieu de dire, comme
on le fait toujours, que les gens ont telle ou telle attitude ou ont tel
ou tel type de culture parce qu’ils ont tel ou tel statut social, il faut
dire qu’ils ont ce statut social parce qu’ils ont cette attitude ou cette
culture. Leur psychologie, qui est fondamentalement sociale au sens écologique
du terme (que je vais préciser), est à l’origine de leur
positionnement social ou de leur "classification sociale", comme le dit
Bourdieu.
Une des conséquences très importantes de cela concerne
la dynamique sociale, terme que Auguste Comte mettait au premier plan.
Il suffit que, du fait de circonstances historiques créant certains
types d’interférences, la psychologie des gens bouge, se modifie
quelque peu, évolue dans un certain sens, pour que la société,
à son tour, se transforme. Voici deux exemples.
Le premier concerne la formation, au XVIe siècle, de ce qu’on
a appelé le "quatrième état", la classe des "officiers"
issue de la classe commerçante et qui était appelée
à devenir, ultérieurement, la bourgeoisie dite "de talent"
et à exercer la domination politique (la bourgeoisie proprement
dite). De nombreux ouvrages récents nous renseignent sur cette évolution,
en particulier, le livre de Huppert (1983) Bourgeois et gentilshommes.
Il apparaît clairement qu’un des facteurs essentiels de cette évolution
a été l’affirmation, par cette catégorie, de conceptions
concernant le travail, qui tranchaient radicalement avec celles de l’ancienne
aristocratie, dépensière, batailleuse, hostile à l’activité
laborieuse. On me dira, mais que faites-vous de la croissance démographique,
liée à la prospérité économique nouvelle
qui se produit au XVje siècle? (voir Leroy-Ladurie) Nous retrouverons,
là encore, les attitudes; celles-ci sont nécessaires pour
faire les enfants et pour augmenter la production. On n’en sort pas.
Le deuxième exemple est celui qu’a pris Max Weber (1964) pour
soutenir sa thèse L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme.
On ne pouvait mieux trouver. Il est évident que la transformation
de la mentalité religieuse, qui se produit en Angleterre dès
le XVe siècle (Wycliff et les lollards, etc.), est à l’origine
d’un mouvement qui aboutira à la révolution industrielle
et pas l’inverse.
Une conséquence de cela est qu’on ne peut pas continuer à
déduire d’un positionnement social donné, une psychologie,
un mouvement culturel, une mentalité. Cela a été fait
à une grande échelle par toute l’école des critiques
qui se rattache à Lukacs et qui a essayé de démontrer
que, par exemple, le Roman historique (1956) ne peut se comprendre qu’en
faisant référence à l’appartenance bourgeoise des
romanciers, etc. C’est le contraire qui est vrai. Les romanciers n’étaient
pas au départ et par essence bourgeois. Ils pouvaient, éventuellement,
le devenir s’ils adoptaient des idées et des sentiments qu’on rencontre
habituellement dans la bourgeoisie. En eux-mêmes, ils n’étaient
pas plus bourgeois qu’autre chose.
J’appelle cette position écologique dans la mesure où
elle postule qu’à l’origine des mentalités et ensuite des
positionnements et appartenances culturels et sociaux, il y a influence
de tout un ensemble de courants, de nature géographique et historique,
qui exercent leur action sur les individus et qui les orientent dans un
sens ou dans un autre. Ces courants se croisent et s’entrecroisent comme
dans les fonds marins, et les structures fixes et rigides que nous voyons
sous nos yeux entretiennent le même rapport avec eux que les atomes
et électrons de la physique des particules avec les corps chimiques
répertoriés.
Cela explique que les corrélations entre statut social et développement
scolaire et culturel soient moyennes, pas vraiment explicatives. Il peut
se faire en effet, et cela arrive fréquemment, que les facteurs
écologiques qui agissent sur les individus d’une génération
agissent aussi sur les individus de la génération suivante
s’il n’y a pas intervention de nouvelles forces agissant dans des directions
différentes. Il y a dans ce cas corrélation. La probabilité
pour que cela se produise est évidemment forte, puisque c’est le
père qui agit sur le fils et ainsi de suite. Et, cependant, l’intervention
de forces nouvelles est elle aussi très probable, ne serait-ce que
du fait des unions matrimoniales qui tendent à mélanger les
groupes et les influences.
Quelquefois pourtant, un véritable tournant se produit; le fils
ou la fille prend une direction radicalement différente de celle
du père ou de la mère; il y a changement dans le statut social,
dans le sens ascendant ou descendant. Si l’on cherche, on trouve toujours
où se situe la rupture et on remarque qu’il y a eu intervention
de nouvelles forces, de nature écologique. Par exemple, les juifs
en Europe au XIXe siècle quittent les ghettos dans lesquels ils
étaient enfermés au Moyen ge, et celaa grâce à
la libéralisation provoquée par le mouvementdémocratique.
Immédiatement leur rôle social se modifie. Alors qu’ils étaient
jusque-là des commerçants et des intermédiaires, ils
vont devenir les représentants les plus importants et les plus nombreux
de la classe intellectuelle. Dans la Vienne de la fin du siècle,
ils formeront la plus grande partie de l’intelligentsia et dans les États-Unis
d’aujourd’hui, ils remplissent les universités. Du fait de leur
disponibilité nouvelle, ils ont pris la place qui était libre
et que pouvaient difficilement occuper des gens encore englués dans
les structures d’autrefois.
LA SUBCULTURE OUVRIÈRE
Toutes les considérations précédentes, longues
et laborieuses, étaient-elles nécessaires pour aborder et
éclairer le problème de l’échec scolaire et de ses
remèdes? Je pense que oui. Il me semble que des théories
insuffisantes et réductives ont beaucoup contribué à
obscurcir un problème par lui-même très complexe et
auquel on n’a apporté jusqu’ici aucune solution.
La question centrale est de savoir pourquoi on n’est pas arrivé,
actuellement, à acculturer vraiment dans la culture, non pas "bourgeoise"
(cela n’a aucun sens) mais "moderne" (au sens de la culture écrite),
les grandes masses de la classe populaire, alors que les États du
monde occidental (et maintenant aussi les autres) font des efforts gigantesques,
sans précédents dans toute l’histoire humaine, pour y arriver
(budgets colossaux, obligation scolaire, organisation sophistiquée,
formation des enseignants, etc.).
Pourquoi cet échec? Tout se passe comme si l’on se heurtait
à une barrière infranchissable, qu’on ne peut pas ou peut-être
qu’on ne veut pas voir. Et, en effet, on se contente de mesures conjoncturelles,
comme par exemple de soumettre tous les enfants au même régime
et au même système, comme si on voulait dire: "Vous voyez,
on fait tout pour supprimer les barrières puisqu’on n’en tient pas
compte, puisqu’on fait comme si elles n’existaient pas." Malheureusement,
il ne suffit pas d’ignorer les barrières pour qu’elles n’existent
pas. Elles sont alors cent fois plus fortes.
Mon idée est qu’il existe une subculture ouvrière qu’on
commence seulement à découvrir (de nombreux livres récents
lui sont consacrés: Sainsaulieu, Touraine, Vernet, Frémontier,
Schwartz, etc.) qui présente une configuration globale de type gestaltiste
qui s’oppose à la culture écrite. Non seulement elle n’est
pas dans la culture écrite mais elle lui est opposée. Autrement
dit, il y a chez elle une résistance véritable à la
culture écrite.
On va évidemment crier au racisme, dire que je caricature et
que je calomnie la classe ouvrière. Cela serait vrai si, comme beaucoup,
je me contentais de constater cette insuffisance et si je n’accordais pas,
à la classe ouvrière, une culture propre, spécifique.
Il n’en est rien. je pense, avec Bernstein (1975) (qui n’a malheureusement
pas été jusqu’au bout de sa découverte) qu’elle a,
au contraire, sa culture propre et que c’est justement cela qui l’empêche
d’être ouverte à la culture écrite. Sa culture s’oppose
à une culture de modèle différent.
Les États modernes, en imposant la scolarité obligatoire
et en voulant acculturer la classe ouvrière dans la culture écrite,
ne se rendaient pas compte qu’ils entreprenaient une opération de
transfert culturel, qui présente une difficulté et un coût
considérables. Ils avaient raison de le faire, mais ils ne s’en
donnaient pas les moyens (pédagogiques et psychologiques).
Pourquoi les États modernes se sont-ils attelés à
cette entreprise? Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour qu’on
songe à entreprendre une opération dont l’intérêt
saute aux yeux? La classe populaire existait pourtant depuis fort longtemps.
Sous sa forme paysanne, au moins depuis le néolithique, c’est-à-dire
depuis presque 10 000 ans. La culture écrite, de son côté,
existait depuis quelque quatre millénaires avant qu’on ne commence
à vouloir la répandre sur les classes populaires, au XVe
siècle européen. L’imprimerie, à ce moment-là,
était connue en Chine depuis les Song, aux Xe et Xe siècles,
et en Europe depuis le XVe siècle. Pourquoi donc ce retard, cette
longue attente?
L’explication qui me semble la meilleure ressort des découvertes
d’historiens, en particulier des considérations de Chartier et Neveu
dans leur Histoire de la France urbaine (1980), quand ils expliquent pourquoi
on s’est mis, à la Renaissance, à développer,les "écoles
de grammaire", "qui passent des mains de l’Église à celles
du corps de ville". La gratuité en est un aspect essentiel. La raison
en est que cette acculturation est apparue comme un des moyens, pas le
seul, d’assagir, en les poliçant les classes populaires, spécialement
dans les villes. Un autre moyen consiste dans "les Aumônes générales"
ou charité organisée, qui précède le "Grand
enfermement" au XVIIe siècle, dont nous a parlé Foucault
(1961).
Plus déchirées qu’auparavant, note R. Chartier, et conscientes
de l’être, les villes de France de la première modernité
engagent un gigantesque effort d’acculturation qui vise, non à réconcilier
une société éclatée, mais à rendre tolérable
la coexistence entre puissants et démunis. Ignorance et indigence
du plus grand nombre sont, en effet, grosses de périls, ce qui conduit
les notables coalisés à tenter de les retrancher, ou tout
au moins de les réduire. Interne à la ville, un premier front
vise à multiplier les institutions de contrôle social, qui
seules pourront policer la sauvagerie installée à l’intérieur
même des murs citadins. (p. 223)
Et encore:
Dès le commencements du XVIe siècle, les villes françaises
affirment une conscience neuve de leur devoir éducatif. La manifestation
la plus claire en est l’institution d’un contrôle municipal, qui
se veut sans partage, sur les établissements où se donne
l’éducation latine. (p. 243)
Revenons à notre problème. Pourquoi une telle préoccupation
apparaît-elle à ce moment-là? Ce n’est pas la première
fois, dans l’histoire, que les masses populaires se mettent à remuer
et à poser des problèmes. Si l’on regarde seulement les villes,
où les soulèvements sont plus dangereux que dans les campagnes
du fait de la concentration, il y en avait déjà dans le monde
islamique à partir des VIIIe-XIe siècles, et, dans le monde
extrême-oriental, à partir des Song, avec le développement
considérable de l’artisanat et du commerce. On n’avait pas alors
songé à acculturer les masses populaires.
Ce qui est nouveau dans le monde occidental, et qui explique sans aucun
doute la nouveauté des solutions adoptées, ce n’est pas l’existence
des pauvres mais, si je peux dire, leur liberté. Dans le monde islamique,
comme dans le monde chinois, les pauvres étaient fortement encadrés.
Dans le monde occidental, ils ne l’étaient plus à cause d’un
événement considérable survenu vers l’époque
carolingienne, sur lequel les historiens s’interrogent (voir certains livres
récents, comme celui de Dockès, 1979, La libération
médiévale), à savoir la disparition de l’esclavage.
Celui-ci est remplacé par un système très différent,
celui des tenures qui laissent aux travailleurs une liberté qui
peut, dans certains cas, être grande (celui des alleutiers), et dans
d’autres, être proche de l’esclavage antique (celui du servage proprement
dit). À la fin du Moyen ge, et à cause d’un développement
économique important dû à ce que certains ont appelé
une "révolution industrielle" (Gimpel, 1975) et à cause surtout
de transformations profondes dans l’agriculture (spécialement en
Angleterre, avec le mouvement des "enclosures", commencé dès
le Moyen ge), les pauvres se mettent à proliférer et à
errer en bandes immenses à travers les campagnes et dans les villes.
Il est clair, écrit Chartier, que le paupérisme, au tournant
des XVe et XVIe siècles, plonge ses racines dans une profonde désagrégation
des sociétés rurales. En Normandie, comme en Bourgogne, le
pourcentage des familles désignées comme "pauvres" dans les
documents fiscaux s’accroît, et ce pour une double raison: l’émiettement
de la propriété paysanne lié à la reprise démographique,
la résistance, particulièrement agressive lorsqu’elle est
robine, de la seigneurie. (p. 231)
Il ne faudrait cependant pas croire à un pur machiavélisme
des classes supérieures, cherchant à scolariser les pauvres
pour les assagir. En réalité, le même esprit qui avait
peut-être présidé à la disparition de l’esclavage
(on ne voit guère d’autres hypothèses) va présider
à la découverte d’une solution d’un nouveau type. Il s’agit
d’une influence du christianisme qui, partout en Occident à partir
du haut Moyen ge, entre en interaction et parfois en conflit avec les structures
proprement politiques et propose d’autres schémas sociaux.
La réforme, dit Chartier, de l’assistance urbaine […] est en
fait le produit d’une sensibilité nouvelle, née dans un milieu
socioculturel bien défini. À Lyon, le groupe moteur est formé
par une coalition de notables, inspirés par deux humanistes chrétiens,
clercs tous les deux, Jean de Vauzelles, Vérasmien, et un dominicain
helléniste et hébraïsant, Santo Pagnini. Derrière
eux, se rassemblent, comme à Paris, les hommes de robe [...] et
quelques marchands [...] Pour la plupart catholiques, ces hommes sont liés
par une même vision humaniste de la cité, société
policée et harmonieuse, société laborieuse et pacifiée.
Le retranchement de la mendicité comme la mise au travail sont les
moyens nécessaires pour traduire dans les faits un tel idéal
qui retrouve les aspirations communes. (p. 233)
On trouve là le même phénomène qu’on retrouvera
400 ans plus tard en France, quand les protestants convaincus, comme Jules
Ferry, Paul Bert, Ferdinand Bisson, etc., créeront l’école
gratuite et obligatoire.
LA RÉSISTANCE À L’ÉCOLE
Confrontées à cette école plus ou moins obligatoire,
les classes sociales vont réagir de manière différente.
Les classes supérieures vont adopter des attitudes leur permettant
d’en profiter. Ce n’est pas la conséquence, comme le croit Bourdieu,
du fait qu’elles sont précisément supérieures et qu’il
y aurait comme une espèce d’héritage d’un capital, mais,
à l’inverse, parce que certaines attitudes qu’elles ont reçues
de leurs parents et qui les poussent vers cette culture, les font aussi
opter, au sens que j’ai déjà expliqué, pour la bourgeoisie
(que pourtant certains d’entre eux n’adoptent pas). L’influence ne vas
pas du statut social à la culture, mais d’une attitude sous-jacente
à une autre attitude sous-jacente, qui déterminent elles-mêmes
le statut social et la culture. Par exemple, le savoir scientifique intéresse
certains d’entre eux et leur permet d’acquérir une culture de ce
genre, d’une manière plutôt gratuite et désintéressée,
et c’est cette même culture scientifique qui les amène à
devenir, par exemple, ingénieurs et à jouer un rôle
de dirigeant. L’attitude autoritaire qui accompagne souvent cette position
découle elle-même des influences sous-jacentes et se trouve
renforcée par l’exercice d’une profession qui consiste à
manipuler des choses et non des hommes. Strong (1943), à l’aide
d’analyses factorielles, a montré le lien entre le goût pour
l’autorité et les professions scientifiques.
Les catégories défavorisées, par contre, manifestent
à l’égard de la culture écrite une résistance
incontestable que je vais essayer d’analyser et dont je vais essayer de
comprendre le mécanisme.
Pour comprendre cela, il faut, à mon avis, rentrer dans des
considérations qui regardent la psychologie sociale et qui ne sont
pas simples. Si l’on considère que la classe populaire, qu’on pourrait
plutôt appeler la classe manuelle, constitue une subculture à
l’intérieur de la culture globale de notre société,
il faut tirer la conséquence de cela. Le fait qu’elle soit manuelle
ou plutôt manuelle l’amène à développer certains
comportements, certaines valeurs, certains sentiments qui sont par eux-mêmes
enrichissants, positifs et valorisants. Comme le fait remarquer Marcel
Verret (1988) dans La culture ouvrière, la classe ouvrière
est loin d’être dépourvue de culture.
Et, cependant, toute culture, et pas seulement la culture ouvrière,
est enfermante. Le mécanisme psychologique qui explique cela est
facile à comprendre. Tout irait bien si les individus qui appartiennent
à une certaine culture se contentaient de développer les
activités et d’aborder les problèmes qui correspondent à
cette culture, par exemple, si les ouvriers n’étaient occupés
que d’activités manuelles. Malheureusement, tout être humain
est amené à rencontrer les problèmes qui concernent
tous les êtres humains. Par exemple, quelqu’un qui travaille avec
les métaux et qui traite ceux-ci la plus grande partie de sa vie
a nécessairement une famille (pas nécessairement celle qu’il
fonde mais aussi celle dont il procède) avec laquelle il est confronté
au problème des relations humaines. L’intellectuel, qui manie des
idées toute la journée, ne peut pas s’empêcher de boire,
manger, dormir, se déplacer, trouver un logement, etc. Le citadin,
qui ne voit que des maisons et des rues avec des trottoirs est quand même
confronté à la nature avec les saisons, le froid et le chaud,
etc. Dans un domaine qui n’est pas le sien, par exemple, celui des relations
humaines pour le spécialiste des métaux, les problèmes
se posent uniquement en termes d’adaptation vitale, d’utilité et
de sécurité. Ce n’est pas dans ce domaine que cette personne
se réalise, à moins qu’elle n’y soit introduite, d’une manière
ou d’une autre, moyennant quoi ce domaine devient aussi le sien.
Dans un domaine qui est étranger à la personne et qu’elle
rencontre seulement pour des raisons de nécessité et parce
qu’elle ne peut pas faire autrement, elle développe des attitudes
qui sont essentiellement défensives et protectives et qui sont source
de grandes angoisses. Cela renvoie à la catégorie de l’"imbrication"
que j’oppose à celle de l’implication qu’on a tendance à
confondre (Lobrot, 1988). Par "imbrication", j’entends l’insertion matérielle
et physique d’une personne dans un ensemble donné, d’où il
résulte qu’elle en est dépendante existentiellement. On est
imbriqué et non impliqué dans des activités qui vous
sont seulement nécessaires.
Cela explique, à mon avis, cette ignorance et très souvent
ce rejet que les gens d’une certaine catégorie sociale opèrent
à l’égard de ceux d’une autre catégorie, qui leur
sont pourtant utiles. Nous sommes ici à la racine de ce que Sumner
Maine appelait l’ethnocentrisme, qu’il avait découvert dès
le début du siècle. Symétriquement au rejet des gens
des classes populaires à l’égard des intellectuels, on trouve,
dans l’Antiquité, le mépris des gens de la société
moyenne pour tous ceux qui s’adonnaient aux "métiers mécaniques".
Les commerçants ont toujours été très méprisés
dans les grandes sociétés agricoles. Mais les agriculteurs
eux-mêmes n’ont pas échappé à ce destin. Dans
les pays de désert, les nomades méprisent les sédentaires,
qui travaillent dans les oasis. Il n’y a pas encore longtemps, les gens
de la noblesse, en France, croyaient "déroger" s’ils s’adonnaient
à des activités réservées aux roturiers. On
pourrait multiplier les exemples.
L’origine de ce mépris ne réside pas seulement dans l’idée
que les gens qui font ces choses qu’on méprise s’adonnent à
des activités vulgaires, terre à terre et utilitaires, mais
cela va plus loin. Derrière, il y a le sentiment, explicitement
exprimé, qu’on ne voudrait pas faire ce genre de choses. Pourquoi
ne pourrait-on pas le faire? La raison évidente, qui rejoint le
sentiment de peur que je signalais, est qu’on ne peut pas s’épanouir
dans ces activités, y exprimer sa liberté créatrice,
sa volonté de plaisir. Ces activités sont non seulement utilitaires
mais plates, bêtes, inintéressantes, banales. Il est clair
qu’on en a peur, car si on les pratiquait on mettrait en péril tout
un système de défense soigneusement élaboré
qui concerne toutes les activités qu’on pratique seulement "parce
que c’est nécessaire".
UN ANTI-INTELLECTUALISME
Ce mécanisme explicatif concerne-t-il les gens des classes populaires
dans le monde occidental? Est-ce vrai qu’ils ont du mépris pour
les valeurs auxquelles les autres sont attachés? Il y a de cela
un très grand nombre de preuves entre lesquelles il me suffit de
choisir.
Sans remonter au déluge, on peut faire allusion à ce
qui se passait quand Aristophane, au Ve siècle avant J.-C., faisait
rire les Athéniens en ridiculisant les philosophes et rhéteurs,
et englobait Socrate dans le lot. Celui-ci paiera de sa vie ce discrédit.
Dès cette époque, et surtout au Moyen ge, se multiplient
les groupements professionnels qui rassemblent tous ceux qui se livrent
aux mêmes travaux. Parmi eux, les plus importants sont évidemment
ceux qui réalisent les œuvres les plus prestigieuses. Dans ces temps-là,
il s’agit des temples, palais, monuments de toutes sortes, qui demandent,
pour être édifiés, une science et une habileté
consommées. Peu à peu, se constitue au cours du temps un
mouvement qui ne cessera de prendre de l’importance et qui aboutira, à
la fin du Moyen ge, au compagnonnage et, ultérieurement, à
la franc-maçonnerie. Le compagnonnage est important, car il vise,
à la fois, à donner un esprit, à créer une
solidarité, à défendre des intérêts et
à former les jeunes. Le "tour de France" et tous les rituels y contribuent.
Dans cet ensemble, les livres ne jouent aucun rôle. Tout l’apprentissage
est pratique et se fait "sur le tas". Dans un ouvrage récent sur
le compagnonnage, Bayard (1986, p. 413) déclare:
On s’aperçoit qu’il faut valoriser les travaux manuels Cette
formation est fort différente de celle qu’on donne à l’université.
L’axiome du compagnonnage reste "un compagnon ne doit être instruit
que par ses pairs". Le métier n’est enseignable que par lui-même.
Au contraire de l’université où l’on trouve un enseignement
théorique, livresque, le compagnon récolte les conseils pratiques
de ceux qui font le même travail que lui, qui lui communiquent leurs
expériences.
On voit que les livres n’ont pas bonne presse. Et d’ailleurs, jusqu’au
XIXe siècle, jusqu’à Agricol Perdiguier, phénomène
exceptionnel, les compagnons n’écriront pas.
Puisqu’on en est aux livres, il est notable que tous ceux qui sont
écrits sur les métiers, même sous leurs aspects les
plus pratiques, les plus appliqués, le sont par des gens qui ne
font pas eux-mêmes partie de ce monde, qui le voient de l’extérieur.
Cela est déjà vrai pour les traités d’agriculture.
Les premiers botanistes remarquables dans le monde latin, qui ont laissé
des oeuvres importantes, étaient Columelle et Dioscoride. Le premier
était tribun militaire dans les armées de Claude et de Néron,
le second, médecin dans ces mêmes armées. Le Livre
des métiers d’Étienne Boileau a été écrit
par un commis de Louis IXe au XIIIe siècle. À partir du XVIe
siècle, les ouvrages de sciences naturelles se multiplient et sont
tous l’œuvre d’auteurs extérieurs au monde du travail et qu’on peut
qualifier de "purs savants" (Gesner, Ray, Willughby, Linné, etc.).
La première œuvre systématique tentant de donner une description
complète de tous les métiers existants, avec des planches,
des schémas explicatifs, des dessins, etc., est l’Encyclopédie
et se trouve réalisée sous la direction de deux "purs intellectuels",
Diderot et d’Alembert. Elle n’était d’ailleurs que la reprise de
la Cyclopedia de Chambers, qui présente le même caractère.
Au XVIIe siècle et jusqu’à notre époque, les bonds
formidables effectués par l’agriculture, l’industrie, les transports
le sont à partir de découvertes de gens qui ne sont pas eux-mêmes
des manuels, qui travaillent dans des laboratoires ou des centres de recherche
(voir l’ouvrage La mécanisation au pouvoir, de Giedon, 1980).
La première société moderne dirigée par
des ouvriers ou descendants d’ouvriers, l’ex-URSS, s’est caractérisée,
entre autres, par une incompréhension notoire à l’égard
des écrivains, artistes, savants embrigadés dans des "sociétés"
qui leur donnaient des consignes de travail et leur imposaient un style,
les soumettaient à des contrôles incessants, quand ils n’étaient
pas obligés de quitter tout simplement leur pays, comme ce fut le
cas pour Soljenitsyne et d’autres.
Une série d’enquêtes effectuée en France par le
ministère de la Culture, en 1973, 1981 et 1989, sur la population
représentative de plusieurs milliers de sujets, concerne Les pratiques
culturelles des Français (Donnat et Cogneau, 1990). En fait, il
s’agit surtout d’une enquête sur les loisirs des Français.
Ceux-ci ont une importance particulière, car ils révèlent
assez bien les intérêts sous-jacents qui déterminent,
entre autres, la réussite scolaire. Ils ont d’ailleurs avec elle
une forte corrélation. J’ai déjà parlé de cette
enquête. Grâce à une analyse factorielle, les auteurs
réussissent à isoler des facteurs et à regrouper les
réponses en clusters. Les trois facteurs qui apparaissent les plus
déterminants sont effectivement le niveau socio-économique,
le sexe et l’âge. Cependant, le premier apparaît comme le plus
déterminant des trois. Les deux autres viennent, pour ainsi dire,
le moduler. Les activités, quand on les regroupe, forment des blocs
plus ou moins homogènes. Le plus important et le plus homogène
est ce que les auteurs appellent "la culture de sortie" qui regroupe des
activités, à la fois, très culturelles comme la lecture,
et des activités qui impliquent un fort contact avec l’extérieur
comme les concerts, le cinéma, les expositions, etc. Il est intéressant
de constater que ceux qui réunissent le plus ces deux dimensions
sont ceux qui appartiennent aux professions des arts et des spectacles,
ce qui confirme, à mon avis, la thèse écologiste.
Ce n’est pas, en effet, en termes de statut social que les choses ici se
manifestent, mais en termes de type d’intérêt (déterminant
évidemment un statut social).
Le plus intéressant dans cette étude est qu’elle a aussi
porté sur les goûts et les dégoûts, ce qui permet
d’aller plus loin qu’une pure étude de comportement. On constate,
tout d’abord, qu’il existe une liaison entre la compétence mesurée
en termes de connaissance d’un grand nombre d’artistes ou d’auteurs et
la sélectivité du goût. Plus un individu connaît
d’artistes et d’auteurs, plus il aime ceux qui sont les moins connus. Or,
il se trouve qu’il y a là encore une forte liaison avec le niveau
socioculturel. Ceux qui ont le plus cette caractéristique sont ceux
qui sont les mieux placés de ce point de vue, et spécialement
ceux qui appartiennent aux professions de l’art et du spectacle. Ce qui
signifie que les autres ont tendance à aller dans le sens de la
grande masse, d’une manière "passive", disent les auteurs. En outre,
les choix eux-mêmes sont très révélateurs. Il
y a, en effet une tendance chez ceux des catégories défavorisées
à repousser des auteurs et des artistes qui se singularisent par
leurs idées comme Jean-Paul Sartre ou par la nature de leur création
comme Maurice Béjart, Salvador Dali ou Serge Gainsbourg. Les auteurs
n’hésitent pas à parler d’"anti-intellectualisme".
LA FERMETURE DU MILIEU
Revenons au problème de l’échec scolaire et à ses
causes. Les origines du phénomène en question nous apparaissent
maintenant avec beaucoup plus de clarté. La cause essentielle réside
dans la fermeture du milieu. On pourrait rétorquer que cette explication
vaut pour n’importe quelle perturbation psychologique et n’est pas vraiment
spécifique. Oui, si l’on ne précise pas de quoi il s’agit.
En fait, cette ouverture est particulière. Ce n’est pas celle qu’on
peut invoquer si, par exemple, on parle de la tendance au contact corporel,
ce que des auteurs récents ont appelé l’"accessibilité"
(Bruchon-Schweitzer, 1990). Ce n’est pas non plus celle qu’on peut invoquer
si l’on parle de créativité ou d’action corporelle, dans
lesquelles la motricité, le jeu, le mouvement ont un rôle
considérable à jouer. L’ouverture, ici, est de l’ordre du
spectacle, si je puis dire, ou du contact sensoriel, qui n’implique par
lui-même aucun geste, aucun mouvement particuliers. Au contraire,
la concentration, une certaine immobilité, même une certaine
fixité sont ici de règle, comme celles dont témoigne
le "penseur" de Rodin. L’essentiel est intérieur, comme l’est la
vie intellectuelle. Les choses viennent à nous, et même si
nous nous déplaçons pour aller à elles, il s’agit
d’un déplacement, éventuellement d’un voyage, mais pas d’un
mouvement, encore moins d’une agitation. Les chercheurs cognitivistes ont
fait une grande découverte en montrant, contre Piaget, que la vie
de l’esprit n’impliquait pas l’activité motrice.
Dans tous les lieux où l’activité motrice devient prépondérante,
la vie intellectuelle tend à s’enfuir, avec les renforcements que
j’ai déjà signalés, dus au mécanisme d’ethnocentricisme.
Cela est-il propre à la classe populaire? Je reviens à ce
problème difficile pour essayer de l’éclairer une dernière
fois. À priori non, ce n’est pas l’apanage de la classe populaire.
Les phénomènes de fermeture peuvent se trouver partout, et
effectivement on les trouve partout. Mais il faut voir ce qu’ils provoquent.
Dans des sociétés comme les nôtres, dans lesquelles
les valeurs intellectuelles et écrites sont portées au pinacle,
toute influence allant contre ces valeurs contribuent à la marginalisation,
voire à l’exclusion de ceux qui la subissent.
Ce n’est qu’ensuite, dans un deuxième temps, que le schéma
de type sociologique semble se vérifier. Les parents, victimes de
ces conditions que j’ai appelées écologiques, recréent
eux-mêmes ces mêmes conditions qui vont avoir les mêmes
effets sur leurs enfants et ils les influencent dans le même sens.
Ceux-ci adoptent donc des valeurs identiques à ceux de leurs parents
et vont faire les mêmes choix qu’eux, ce qui va les amener à
s’insérer de la même manière dans le tissu social.
Cela n’est pas absolument nécessaire. Les enfants peuvent subir
d’autres influences qui les orientent autrement. Comme on le voit, les
enfants n’héritent ni du statut social de leurs parents, ni de leur
culture. Ils subissent seulement les mêmes conditions de vie, ce
qui les amène à faire les mêmes choix, qui les engagent
dans des niveaux sociaux et une culture identiques. Ils pourraient faire
théoriquement d’autres choix s’ils avaient d’autres valeurs, dans
les limites de la marge de manœuvre propre à une société
donnée.
Essayons de préciser en quoi consistent ces conditions de vie
qui ont une influence si néfaste sur le devenir de ceux qui les
subissent. Nous pouvons maintenant aller plus loin et ne pas nous contenter
de définir cela comme une résultante de la condition manuelle.
Celle-ci a pour caractéristique de provoquer un développement
de l’individu qui est orienté essentiellement dans le sens de la
motricité.
Cela n’exclut pas la connaissance et le savoir. Il y a beaucoup de
cela dans une métier de type manuel. Seulement, cela implique une
focalisation qui nuit beaucoup à l’ouverture nécessaire à
la vie intellectuelle. Lanalyse de type intellectuel intervient en effet
à trois niveaux, celui du geste professionnel, celui du produit
visé et obtenu, et celui du matériel sur lequel s’exerce
l’action. Ces trois domaines ne sont pas fermés en soi. Ils le deviennent
cependant du fait que le but visé n’est pas la connaissance Pour
elle-même mais beaucoup plus la rapidité du travail, la qualité
du produit, la facilité des gestes, l’habileté, l’adaptation
aux circonstances, le choix des formes, l’enchaînement des opérations,
le programme à réaliser, toutes choses qui sont loin d’être
négligeables et qui ont une valeur incontestable mais qui ne sont
pas d’ordre intellectuel.
L’ouvrier se valorise dans un travail et a tendance à s’enfermer
en lui, d’autant plus que les forces de domination sociale et d’enfermement
le poussent à le faire. Sainsaulieu (1985) dans son livre intitulé
L’identité au travail, nous livre les conclusions de son expérience
en usine et d’une large enquête qu’il a faite sur une population
ouvrière.
Le prestige du métier manuel est un élément primordial
de la vie de l’usine. S’il n’y avait pas le métier, on pourrait
même dire que le monde ouvrier n’existerait pas, car il aurait été
depuis longtemps réduit à l’état de troupeau résigné
ou évasionniste. [...] Dans les entretiens que j’ai pu avoir après
la fin de mon engagement en atelier [...], je leur avais posé la
question: "qui est le plus malheureux actuellement?" Et tous m’ont répondu
que les malheureux sont les gens sans métier. […] Le métier
c’était, par référence à ces expériences
professionnelles l’"idéal de son boulot" ou du travail bien fait.
Paradoxalement, ceux qui semblent subir le plus l’enfermement dans
un métier sont précisément ceux qui en ont un bien
défini et valorisé. Touraine (1966) signalait déjà
que c’était davantage le fait des ouvriers du bâtiment et
des fondeurs et métallurgistes par opposition aux ouvriers du gaz
ou du pétrole. Dans son enquête, Sainsaulieu leur demande
s’ils sont d’accord avec l’une des formules suivantes, à savoir
"bien parler permet de mieux comprendre les événements" et
"bien parler permet de monter en grade". Ceux qui optent le plus pour la
première formule (à 60 ou 70%) sont les OS (ouvriers spécialisés),
c’est-à-dire les moins professionnels (qui travaillent le plus à
la chaîne avec le moins de qualification). La seconde formule est
préférée par les OP (ouvriers professionnels) de niveaux
supérieurs, les chefs d’équipe, les agents de maîtrise,
etc., qui, par ailleurs, valorisent davantage le travail et bénéficient
de formations
L’influence sur les enfants s’exerce cependant davantage à la
maison, avec la mère, ou le père quand il est rentré
chez lui. L’enfermement se constate ici d’une manière extrêmement
nette. On se souvient que les auteurs de la Vie culturelle des Français
notaient que les ouvriers, surtout adultes, étaient ceux qui bénéficiaient
le moins de ce qu’ils appellent "la culture des sorties". Tout contribue
à l’enfermement: la fécondité forte et précoce,
le fait que la femme travaille moins fréquemment que dans les autres
classes sociales, la centration intense sur les enfants et surtout la valeur
attachée à la maison Concernant tous ces faits, un livre
récent nous apporte des lumières considérables. Il
s’agit d’une enquête en profondeur sur un milieu de mineurs. Le titre
en est Le monde privé des ouvriers d’Olivier Schwartz (1990). Lauteur
note, après d’autres, la tendance marquée du monde ouvrier
à attacher une valeur primordiale à la famille et aux relations
familiales. Cela découle, à mon avis, de la centration professionnelle
qui vise des choses matérielles et non des êtres humains.
La famille est un milieu protecteur. Cela n’est d’ailleurs pas propre aux
ouvriers. McClelland (1962) et d’autres ont montré que cela caractérisait
aussi les scientifiques. Les femmes ont un rapport d’extrême dépendance
par rapport à leur mère et elles partagent peu de choses
avec leur mari, à cause de la séparation des rôles
masculin et féminin. Les hommes, quand ils sont à la maison,
ont une tendance très marquée au bricolage, et certains d’entre
eux transforment leur maison en une véritable usine, avec tous les
perfectionnements souhaités. Quand ils sortent, ils vont plutôt
à la pêche ou éventuellement assister à des
matchs dont certains sont passionnés. Ils s’adonnent souvent aux
jeux, en particulier, de cartes. Les voisins sont peu fréquentés
sauf par ceux qui sont les plus marginaux dans le monde ouvrier.
Étant donné ce climat productiviste que l’ouvrier transporte
chez lui, et qui résulte probablement de son culte du travail, les
enfants sont peu confrontés avec l’extérieur mais sont par
contre plongés dans un contexte où se multiplient les actions
et les réactions, ce qui ne favorise pas la vie intellectuelle,
qui demande calme et concentration. Le bouillonnement familial est probablement
à l’origine de cette tendance des enfants des classes populaires
à verser dans l’hyperkinésie et l’instabilité, qui
ont été très analysées en psychologie. Ils
réduisent leurs angoisses par le mouvement et l’agitation, comme
d’autres, dans d’autres milieux, les réduisent par l’introversion
et le repliement.
Sainsaulieu note que tout cela aboutit à une idéologie
"affectiviste" dans laquelle les valeurs affirmées sont la solidarité,
la lutte des classes, l’entraide spontanée, le sens de la camaraderie,
et non pas l’analyse et la réflexion intellectuelles. Celles-ci
provoquent plutôt la méfiance et l’hostilité.
Ce serait le rôle de l’école de rompre ce cercle infernal,
de permettre aux enfants des classes populaires de pénétrer
dans le monde de la culture écrite. Généralement,
elle ne le fait pas, car elle considère qu’il lui suffit de dispenser
le savoir pour que celui-ci se répande. Il y a des pédagogues
qui ne succombent pas à de pareilles naïvetés et qui
essaient de s’attaquer au problème. Malheureusement ils ne vont
pas assez loin. Bon nombre d’enquêtes ont montré, par exemple,
que les méthodes de lecture étaient équivalentes,
malgré les efforts pour en trouver de plus adaptées.
Je ne vois pas d’autres solutions que celles qui consistent à
modifier les mentalités en créant le contact entre les gens
qui ont précisément des mentalités différentes.
Il faudrait que l’enfant d’ouvrier puisse sentir et adopter les motivations
qui mènent l’enfant de la bourgeoisie, que le jeune bourgeois puisse
ressentir le besoin de jeu et d’ "éclatement" que ressent l’enfant
ouvrier. Il nous faut une pédagogie de la communication. Elle est
entièrement à inventer.
BIBLIOGRAPHIE
BAYARD, J.P., Le compagnonnage en France, Paris, Éd. Payot,
1986.
BERNSTEIN, C., Langage et classes sociales, Paris, Éd.
de Minuit, 1975.
BLOCH, M., La société féodale, Paris, Éd.
Albin Michel, 1939.
BOUDON, R., L’inégalité des chances, Paris, Éd.
A. Collin, 1979.
BOURDIEU, P., La distinction, Paris, Éd. de Minuit, 1979.
BOURDIEU, P. et PASSERON, J.C., La reproduction, Paris, Éd.
de Minuit, 1970.
DOCKÈS, P., La libération médiévale,
Paris, Éd. Flammarion, 1979.
DONNAT, 0. et COGNEAU, D., Les pratiques culturelles des Français,
Paris, Éd.
La Découverte - La Documentation française, 1990.
DUBY, G. (dir.) et al., Histoire de la France urbaine, Paris,
Éd. du Seuil, 3 tomes, 1980.
FURET, F. et OZOUF, J., Lire et écrire, Paris, Éd.
de Minuit, 1977.
GIEDION, S., La mécanisation au pouvoir, Paris, Éd.
Denoël-Gonthier, 1980.
GIMPEL, J., La révolution industrielle au Moyen ge,,
Paris, Éd. du Seuil,1975.
GIRARD, A., La réussite sociale en France, Paris, PUF,
1961.
HUPPERT, G., Bourgeois et gentilshommes, Paris, Éd. Flammarion,
1983.
KOZOL, J., Illiterate America, New York, Ed. Anchor Press-Double
Day, 1985.
LOBROT, M., L’influence des modèles, Paris, Éd.
Psy-Énergie, 1988.
LUCKAS, G., Der historische roman, Berlin, Aufbau Verlag, 1956.
MACCLELLAND, D.-C., On the Dynamics of the Creative Physical Scientists
in
Contemporary Approaches to Creative Thinking, Athertor, p. 14-76.
MARROu, H.I., Histoire de l’éducation dans l’Antiquité,
Paris, Éd. du Seuil, 1948.
MERTON, R.K., Friendship as a Social Process, dans Freedom and Control
in
Modern Society, New York, Van Norstrand, 1954.
PRÉEL, B., La société des enfants gâtés,
Paris, Éd. La Découverte, 1989.
SAINSAULIEU, R., L’identité au travail, Paris, Éd.
Fondation nationale des sciences
politiques, 1985.
SCHWEITZER-BRUCHON, M., Une psychologie du corps, Paris, PUF,
1990.
SCHWARTZ, 0., Le monde privé des ouvriers, Paris, PUF,
1990.
SOROKIN, P., Social and Cultural Dynamics, Illinois, Glencoe,
The Free Press, 1927.
STRONG, E.K., Vocational Interests of Men and Women, Stanford,
Stanford University
Press, 1943.
TOURAINE, A., La conscience ouvrière, Paris, Éd.
du Seuil, 1966.
VERRET, M., La culture ouvrière, Paris, Éd. Société
Crocus, 1988.
WEBER, M., L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,
Paris, Éd. Plon
(traduction francaise). 1964