Introduction

 

Gaston Pineau (Université François Rabelais de Tours)

 

" Les experts prédisent que toutes les eaux de surface seront consommées d'ici 2100 et que toute l'eau disponible dans le cycle de l'eau de la Terre soit entièrement épuisée d'ici 2230 ".

Les difficultés de datations, plus ou moins précises selon les scénarios pessimistes ou optimistes, ne peuvent voiler l'importance vitale de la question de l'eau et de ses usages, ainsi brutalement posée par Monsieur Bouguerra dans son chapitre  : " la bataille planétaire pour l'or bleu ". S'ajoutant à celle de l'air, tout aussi cruciale et complexe, cette question constitue le méga problème écologique transmis aux années 2000 par une culture industrielle surexploitant les ressources naturelles, jugées inépuisables à trop courte vue.

Méga problème écologique redoutable parce qu'il est éclaté autant qu'étouffé dans de multiples lieux. Macro-lieux océaniques, fluviaux, atmosphériques, souterrains. Micro-lieux des bains, des drains, des usages quotidiens. Entre les deux, des flux, des reflux, des cycles. Ce méga problème pluridimensionnel commence heureusement à générer ses professionnels pour le traiter. Les métiers de l'environnement augmentent de manière régulière. Ils regroupent aujourd'hui en France environ 2% de la population active  : 285 000 personnes. (CF. guide des formateurs, 1998 p.153).

Mais son ampleur en fait un problème de société et non pas seulement de métiers. Un problème de transformation des rapports humains et sociaux à la nature. Passer des rapports utilitaires bruts d'exploitations à court terme, qui l'épuisent à long terme, à des rapports d'usage qui pour être durables, doivent être plus sages, c'est à dire plus différenciés, plus ajustés, plus cultivés, plus civilisés. Ne plus voir la nature comme adversaire mais comme partenaire d'échange avec laquelle nouer de nouvelles alliances, de nouvelles reliances pour construire une éco- société.

 

Eco-dynamique de l'ouvrage

 

C'est sur ce problème de formation de nouveaux rapports humains et sociaux à la nature que travaille cet ouvrage sur la formation des rapports à l'eau, principalement par et avec l'eau. En s'intitulant "les eaux écoformatrices ", il affiche privilégier l'action première des différentes formes aquatiques comme forces formantes. Depuis les eaux du sein maternel jusqu'à la source, la neige, les cours d'eau, la mer qui remettent en forme. Et même pour les Solognots, l'étang╔ comme étant.

La première partie - " de soi à l'eau, génèse des relations auto-écologiques " - explicite à partir d'histoire d'eaux personnelles, les relations qui de façon plus ou moins consciente, unissent des cours de vie à cet élément. Union avec au départ des forts coefficients d'adversité à vaincre pour certains, alors que pour d'autre ces liaisons s'inscrivent dans des affinités natives électives.

La 2ème partie - " de l'eau aux autres. Formation de relations socio-écologiques " actualise l'eau comme ressource de formation sociale. Des expériences d'utilisation de différentes formes de cette ressource pédagogique naturelle sont présentées  : la mer en Bretagne, Ricochet sur différents plans d'eau par Ecole et Nature, la piscine à l'école avec ses différents courants d'éducation physique, la thématique élémentale eau au Brésil, et enfin, dans une perspective géopolitique locale, les paysages qu'elle forme selon des réseaux élémentaux et professionnels.

La 3ème partie - " l'eau entre nous. Prémice d'une éco-anthropologie " - explore les pistes de reconfiguration sociétale et anthropologique qu' implique la prise en compte à part entière de cet élément médiateur vital  : au niveau planétaire, de passage initiatique entre hémisphère nord et sud, de gestion de bassins aquatiques et de construction d'imaginaires.

 

Ecoformation et Education Relative à l'Environnement (ERE)

 

Cette triangulation formatrice impliquante - De soi à l'eau, de l'eau aux autres, de l'eau entre nous - indique clairement que dans les trois types d'éducation relative à l'environnement (ERE) qui commencent à faire référence : -éducation à l'environnement axée sur des contenus - éducation pour l'environnement centrée sur la résolution de problèmes, et éducation par et dans l'environnement à l'école de ses processus l'écoformation se situe dans la dernière  : " l'environnement est alors à la fois milieu d'apprentissage et ressource pédagogique  : il est source de questionnement et fournit les éléments de réponse "(Sauvé Lucie, 1984, p.18)".

Le terme formation plutôt qu'éducation veut indiquer que cet apprentissage par et dans l'environnement est trop complexe et trop vital pour s'arrêter à l'enfance ou à l'adolescence. Il est permanent et façonne silencieusement la vie adulte. Expliciter au maximum cette action environnementale massive et massante semble actuellement une nécessité pour sortir d'un inconscient écologique mortifère. Mieux connaître cette action des choses sur nous est une condition nécessaire pour construire un habitat viable source de transactions écoformatrices optimales.

En complément d'apprentissages scientifiques et techniques à acquérir (approche scientifico-technique) et de responsabilisations sociales à développer (approche socio-culturelle), l'écoformation vise à affiner une sensibilisation écologique permanente(approche symbio-synergique) (CF Bertrand, Valois, Jutras, 1997). Une priorisation des apprentissages est bien sûr impossible. Mais malheureusement l'expérience montre les limites d'apports purement formels et d'injonctions seulement morales dans cette ERE complexe, si une éco-sensibilité, une éco- naissance (Cottereau D .,1994, p.117) impliquante et agissante quotidiennement ne vient pas incarner et dynamiser ces savoirs et ces enjeux souvent complexes, à long terme et apparemment impersonnels.

Cette éco-sensibilité a une base naturelle, mais son développement n'est pas naturel. Il dépend d'expériences personnelles et d'influences culturelles. Le rapport dominant qui nous lie aux choses est un rapport d'usage réflexe plus ou moins relayé techniquement et culturellement. Les choses existent pour nous principalement dans la mesure où elles sont utiles, ou elles nous servent. Une grande partie de l'éducation est d'apprendre à les utiliser selon leurs règles à elles, mais aussi les règles sociales suffisamment admises pour être transmises.

Les règles de la société industrielle de consommation tendent à surdévelopper ces rapports d'usage, à les transformer en rapport de domination et d'exploitation sauvage de la nature. Les voir comme support de rapports d'échange symbio-synergiques et bio-cognitifs paraît encore souvent un relent de société traditionnelle animiste. Aussi l'éducation à l'environnement de l'homme moderne bute-t-elle sur une éco-sensibilité sous-développée très émoussée, peu conscientisée et parfois même niée et ridiculisée. Elle se heurte à notre avis à un obstacle majeur que nous nommerons l'insconscient écologique qui, pour être traité, appelle des approches éducatives autant dynamiques expérientielles et initiatiques comme l'écoformation que simplement formelles et transmissives comme les approches technico-intellectuelles plus classiques.

 

Inconscient écologique et écoformation expérientielle

 

Cet inconscient écologique est à comprendre aussi bien dans son sens naturel comme le non-conscient premier de nos relations biologiques que dans mon sens psychanalytique comme produit de mécanismes culturels de refoulement. C'est cette double origine qui en fait une énergie ambivalente particulièrement difficile à conscientiser et mettre en forme.

Comme l'analyse finement Buber, la relation avec la nature est obscurément réciproque et non explicite. Elle "bute au seuil du langage " (1969, p.148). La nature ne parle pas le même langage que nous. " L'environnement est globalisant╔ Il ne peut être appréhendé qu'à l'aide des sens, par l'action et le mouvement╔ Il est multimodal et implique tous les sens en même temps╔ Il est stimulus sensoriel sursaturé╔ C'est une ambiance, une atmosphère ". (Zavalloni. M. 1984). L'action de l'environnement est donc infra-consciente et la relation établie est d'ordre plus énergétique qu'informationnel. Elle met en forme sans qu'on s'en aperçoive et sans qu'on sache comment.

Mais cet inconscient écologique naturel est renforcé par un refoulement culturel qui trouve sa source dans le désir d'une maîtrise toute puissante de la matière. On a parlé du traumatisme humain devant le silence de la matière, son manque de réactivité et les conduites animistes de lui trouver malgré toute une âme pour la rendre parente, moins dangereusement étrangère (Devrez, G. 1980). A ces réactions jugées infantiles s'est opposée et développée depuis l'aire industrielle une pratique adulte agressive presque rageuse, de maîtrise de la nature par sa domination, sa transformation, son exploitation. Aussi l'inconscience naturelle est-elle renforcée d'un refoulement culturel qui veut occulter cette dépendance matérielle en niant sa radicale altérité. La nature est plus vue comme adversaire à dominer que comme partenaire avec lequel une relation de réciprocité, un rapport d'échange, peut être établi.

L'apprentissage de l'expressivité spécifique de l'oïkos en particulier, du génie et de l'esprit des lieux, demande des prises de conscience qui souvent nécessitent une crise d'existence pour affleurer. L'éco-naissance (Cottereau, D., 1994) - la naissance de la relation écologique - est l'avènement d'une logique autre, dont l'altérité altère et résiste à des dénominations rapides. Elle rend d'abord enfant c'est-à-dire sans parole, muet. Toute parole ultérieure voulant exprimer cette relation est contradiction, diction contre un non dit à la limite indicible et cependant cherchant à se dire, gros d'une impression, d'une émotion à exprimer, à accoucher. " Cest le corps sentant, vibrant qui force la porte du discours, qui affirme sa présence et sa prise sur le monde ", (Fontanille, J., 1993, p.13). C'est ce que Varela (1993) appelle " l'enaction ", la cognition incarnée, l'émergence de sens dans le couplage structurel organisme-environnement.

Aussi l'écoformation est-elle avant tout formation par l'oïkos, par son expérience réfléchie et/ou son expérimentation active. Sa dynamique spécifique consiste dans l'établissement d'une relation auto-écoformatrice la plus directe possible, la moins filtrée par une médiation technique, sociale ou formelle. Cependant, la réflexion de l'expérience, son expression a besoins de paroles et d'interlocuteurs. L'écoformation n'élimine donc pas les approches socio-techniques et socio-culturelles, mais elle les voit comme secondes, comme aides à une mise en forme symbolique complète. C'est pourquoi selon nous l'écoformation plaide pour une éducation à l'environnement tripolaire et alternante, ouverte à la recherche d'articulation optimale des temps et mouvements d'apprentissage.

 

Le Groupe de Recherche sur l'Ecoformation (GREF)

 

Cet ouvrage collectif est le produit du Groupe de Recherche sur l'Ecoformation (GREF) dirigé par René Barbier (Université Paris 8) et Gaston Pineau (Université François RABELAIS de Tours). Ce groupe a été créé en 1992 dans le prolongement d'un collectif franco-québécois qui, en travaillant les rapports formateurs à un autre élément, l'air, a lancé le concept d'écoformation, (G. Pineau et alii, 1992). Il s'est donné comme objectifs généraux dans la dynamique de l'éducation à l'environnement :

 

1 - de développer l'écoformation à partir de l'étude des rapports aux quatre éléments. Il reprend le projet bachelardien d'une auto-cosmogénèse par une initiation aux quatre éléments, en le réactualisant avec le vert paradigme des éco-systémistes et des courants orientaux.

2 - d'offrir un espace-ressource à celles et ceux qui travaillent l'écoformation, en particulier dans le cadre de mémoires et de thèses.

3 - de concevoir et de réaliser des démarches d'éco-recherches-actions-formations universitaires.

Outre la forte inspiration barchelardienne prolongée par les sciences de l'imaginaire, le GREF se nourrit aussi de l'approche transversale (Barbier, R., 1997), constructiviste (Lemoigne et Morin) et interculturelle,e n développant des méthodologies d'expression des acteurs (histoires de vie et blason de Galvani, P, 1998) et des pédagogies d'alternance éco-formatrices (Cottereau, D., 1998). Il situe donc ses recherches dans le bouillonnement paradigmatique de construction d'une nouvelle anthropo-formation. Mais il le fait à partir de recherches-formation sur des expériences lovées en général au c¤ur des gestes quotidiens pour travailler à transformer ces rapports d'usage en rapports de sage. Par exemple l'auto-formation aérienne s'est-elle structurée autour de l'appropriation existentielle de cinq transactions avec l'air, aussi prosaïques que vitales  ; soit, du plus proche au plus lointain, respirer, aérer les habitats, s'aérer, habiter terre et ciel et s'aérodynamiser (Pineau G et alii,1992).

 

Après l'air, l'eau s'est imposée majoritairement par l'ensemble des recherches personnelles comme le deuxième élément à travailler. Dominique Cotterau a sorti en 1994 un ouvrage explicitant le lien de l'écoformation avec les classes de mer  : " A l'école des éléments, Ecoformation et classe de mer ". Deux unités de valeurs ont été conçues et données à Paris 8 dans cette dynamique  : Ecoformation et imaginaire des éléments (1996), l'eau et l'écoformation (1998). Un diplôme Universitaire de Responsable de Formation à l'environnement est offert à Tours. Et le GREF participe activement aux Assises de l'éducation à l'environnement. Le travail sur la terre est engagé, relié à la préparation de la Charte de la terre qui devrait être présentée aux Nations Unies en 2002.

Gouttes d'eau face au méga problème écologique évoqué au début ? Puissent-elles faire les grandes rivières pour éviter l'assèchement.

 

REFERENCES

 

Barbier René, 1997, l'approche transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, , Paris, Anthropos,

BARBIER René, 1997, la recherche-action, Paris, Anthropos,

Bertrand Yves, Valois Paul, Jutras France, 1997, l'écologie à l'école, Paris, PUF,

Buber, Martin, 1968, je et tu, Paris, Aubier

Cottereau Dominique, 1994, à l'école des éléments, Ecoformation et classe de mer, Lyon, chronique sociale

Devreux Georges, 1980, De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion,

GALVANI Pascal, 1997, Quête du sens et formations. Anthropologie du blason et de l'autoformation, Paris l'Harmatan,

Guide des formations, mer, eau, environnement, 1998, Paris, Institut Océanographique

Fontenille Jean, 1993, " l'émotion et le discours " in Protée. UQUAC. Chicoutimi.

Pineau Gaston et alii, 1992, De l'air ! Essai sur l'écoformation Paris-Païda/Montréal Sciences et Culture,

Sauvé Lucie, 1994, Pour une éducation relative à l'environnement, Montréal, Paris, Eska,

Varela Francisco ; Thomson Evan ; Roch Eleanor, 1993, l'inscription corporelle de l'esprit - Science cognitive et expérience humaine, Paris, Seuil,

Zavalloni Marisa ; Louis-Guérin Christiane, 1984, Identité sociale et conscience. Introduction à l'égo-écologie, Montréal. PUM/Toulouse, Privat.


CONCLUSION

 

René Barbier (Université Paris 8, CRISE)

 

On ne referme pas un livre sur l'eau comme on claque une porte.

L'eau ne supporte pas l'enclos.

L'eau est liberté.

L'eau est cheval sauvage.

Même le marécage, si engluant parfois, dilue ses frontières, dissout sa géographie.

L'eau nous glisse entre les doigts. L'eau, comme la flamme, troue d'une inquiétante étrangeté, nos certitudes étoilées.

Il y a un "mystère de l'eau" que les savants se disputent. Il y a des profondeurs sous-marines qui demeurent nos dernières aventures possibles. Nous savons déjà nous enrouler autour du globe, en ballon. Bientôt nous tenterons le tour du monde du sous-l'eau. Découvrirons-nous les nuits lumineuses du Grand Bleu ?

Peuplier droit comme un fou

Pris au piège d'un versant`

Peuplier mon petit frère

Peuplier mon porteur d'eau

Ignores-tu vraiment

Le Non-désert

L'inaccessible Forêt blanche ?

L'eau reste une inconnue, tant dans sa nature profonde que dans les aléas de son existence prochaine.

L'eau nous concerne. Elle fait partie de nous.

Elle nous peuple et elle nous porte.

Les nouveau-nés contiennent 97% d'eau, les adultes environ 75 %, le cerveau humain 75 %, les os 22 %. La proportion d'eau dans notre corps correspond à celle de l'eau présente à la surface du globe. Quelle analogie troublante !

L'eau est incolore mais permet de voir les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle est sans-forme mais se moule sous toutes les formes. Elle a des milliards d'années mais se régénère en permanence. Elle paraît bien, dans sa moindre goutte, porter des informations en provenance de temps lointains et de mondes inaccessibles à notre entendement.

L'eau circule dans les arbres : par temps estival, un simple saule peut absorber et rejeter plus de 2272 litres d'eau. Ce sont quelques 25000 kilomètres cubes d'eau qui passent chaque année à travers la végétation couvrant le globe terrestre. Les plus anciennes conceptions médicales égyptiennes, indiennes, chinoises, assyriennes et grecques étaient fondées sur l'eau, et unissaient l'être humain au cosmos. Tous les poètes, les philosophes, ont célébré l'eau depuis la nuit des temps. La métaphore aquatique, comme le signale Anne Cheng, est sans doute la plus apte à évoquer le Dao : "l'eau suit un cours naturel qui épouse les reliefs au lieu de chercher à les modifier, alors que l'homme n'a de cesse d'y résister ou d'y faire barrage : par les institutions, par le langage, par tout ce qui tend à fixer des normes, à imposer des cadres permanents" (p.117 de "Histoire de la pensée chinoise", Seuil, 1997).

Les Anciens Chinois, compte tenu de leur amour de la nature, ont établi leur philosophie de la vie sur le sens de l'eau. Dans son cours incessant, dans sa fluidité, dans sa souplesse et sa force, dans son élan torrentiel ou filtrant, l'eau est un modèle de réflexion.

La bulle de savon est sa seule fenêtre aérienne.

Elle mime notre fragilité. Elle éclaire notre beauté terrestre.

L'eau nous attire dans ses mythes. Les tribus africaines Angoni et Baronga provoquent les dieux de l'eau par des chants empreints d'un humour irrévérencieux. Les indiens Cherokee vénèrent la Terre et voient dans l'eau, le sang de la planète, identifiant les fleuves et les cours d'eau descendant des montagnes et des collines, aux vaisseaux qui permettent d'irriguer le corps humain. Les Hindous pensent que le Gange est sacré et purificateur. Au lendemain de la punition qui frappa les 60000 fils du roi Sagar pour l'arrogance qui leur valut d'être brûlés par Vishnou, la déesse Ganga descendit des cieux pour purifier les cendres en accomplissant le cérémonial dans le delta correspondant à la baie du Gange, créant un grand fleuve destiné à laver la terre et libérer leurs âmes, aussi porta-t-il son nom, comme le rappelle Charlie Ryrie, dans "Les prodigieux bienfaits de l'eau" (Le Courrier du Livre, 1999). L'eau nous pêche et elle nous anime. Elle suscite nos rites ancestraux. Les Masaï d'Afrique occidentale jettent une poignée d'herbe dans le fleuve chaque fois qu'ils le traversent, les Burganda d'Afrique centrale lui font traditionnellement l'offrande de graines de caféier. Les Grecs ont fait naître Aphrodite, déesse de l'amour et de la beauté, de l'écume de la mer. Chaque année, plus de six millions de personnes se rendent à Lourdes. L'un des lieux les plus sacrés de l'Islam est une source - Zamzam - jailli de la main d'Ismaël, et située au centre de la Mecque. Au Japon les "bains de rosée à ciel ouvert" (rotenburo), en plein air, sont fréquents et associent la chaleur d'une source en plein air à la beauté d'un paysage pour favoriser l'accession à un "supplément d'âme". La poétique de l'eau correspond à une donnée première de la conscience imaginante. Pour beaucoup - les peuples d'une autre part - l'eau est une denrée rare, à respecter. Elle se fait distante, nécessaire et dangereuse, souvent imprévisible et bouleversante.

Pour les peuples de l'Occident, elle était un bien évident jusqu'à une époque récente. Mais désormais, tout le monde sent bien que l'eau devient une cause de conflit et un élément de remise en question de notre monde, tel que nous avons voulu l'organiser rationnellement dans une logique mercantile. Nous sommes nés dans l'eau et nous avons commencé, désormais, à nier notre naissance.

Nous prévoyons le jour où il nous faudra revenir sur nos planifications, sur nos certitudes, sur nos divisions, pour sauver l'eau d'une mort certaine. Une mort qui sera notre propre mort. Nous imaginons déjà les "batailles de l'eau", les barbaries explosives qui auront l'eau comme enjeu.

Déjà l'eau, si présente dans nos jeux d'enfant, l'eau toujours là, apparemment autour de nous, ressemble pourtant à un mirage. Qui voudrait aujourd'hui se baigner dans l'eau de la Seine ou de la Marne ? Qui acceptera de boire l'eau des puits en Bretagne, l'eau dite potable dans certaines villes ?

La pollution de l'eau est celle de notre conscience contemporaine. Elle va de pair avec les génocides devenus coutumiers, la famine endémique, résultante de la guerre, et la diffusion des innombrables mines antipersonnelles. Elle est l'énigme de notre siècle : la survivance du mal, de la souffrance, de la haine dans un monde inventif, par ailleurs, porteur de tant d'espoirs.

L'eau malmenée, triturée, défaite, écartelée par l'action de toutes les chimies, réelles ou virtuelles, est le miroir de notre inconscient collectif. Aujourd'hui, l'eau, comme l'amour, prend le poids d'un supplice. Demain, elle ne sera plus là pour nous donner à voir que nous sommes, que nous avons toujours été, des êtres d'eau vive emportés par le flux d'une eau cosmique. Ce jour-là, seules resteront nos photographies jaunies, nos discours onusiens, nos lèvres craquelées, sur les plages où la mer n'aura plus cours, près des grands arbres réduits à n'être que les squelettes du petit jour. Beaucoup d'hommes se dressent contre cette fatalité. Nos amis du réseau "École et nature" ou L'UNESCO qui fédère les énergies de nombreuses organisations et mène des programmes éducatifs d'envergure comme ceux de "Planet Society" pour une "planète heureuse" (http://unesco.org/planetsociety).

Comme eux, les auteurs de ce livre ne font pas partie de ceux qui acceptent d'être conduits à faire un constat d'échec. Car rien n'est jamais joué d'avance pour l'homme lucide et impliqué, même s'il sait, mieux qu'aucun autre, que "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" (René Char).