Christian Verrier (21 mai 2000, CRISE)
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Au fond, ce qui structure le vif débat actuel,
dont la pédagogie est un prétexte, c’est la culture. Quelle
doit être cette culture, quelle doit être sa forme, quels doivent
être ses contenus ?
Ce qui est curieux, c’est que l’on sent très bien,
au fond, que ni les uns ni les autres (sauf peut-être quelques extrémistes
devenus rares) ne combattent cette culture, il y a consensus sur sa nécessité.
Accuser Meirieu, l’INRP, les IUFM, les Sciences de l’éducation,
de mener une sorte de croisade contre la culture, chacun le sait, est une
sottise, une caricature qui peine à être drôle, demeurant
dérisoire parce qu’ignorante des réalités.
D’un point de vue très large, qu’on le veuille
ou non, nous baignons dans la culture, bien des anthropologues non suspects
de pédagogisme ou d’humanisme désuets nous le diraient. Faut-il
s’étendre sur cette réalité que l’homme est culture,
et que certainement la culture est homme ?
Bien plus sûrement, ce sur quoi on se déchire
actuellement, c’est sur ce que devrait être cette culture pour nos
chères têtes blondes, qui n’ont pas demandé que l’on
s’excommunie en leur nom.
Sans faire de comparativisme déplacé et
désinvolte, nous le savons - même si nous avons toujours naturellement
tendance à prêcher pour notre chapelle culturelle - toutes
les cultures créées, inventées, imaginées par
les hommes se valent en ceci : elles sont toutes, à peut-être
quelques exceptions près que j’ignore, aussi destructrices que constructrices.
Penser qu’une culture ne serait que sucre et miel ou poivre et sel est
certainement une profonde erreur, un jugement dépourvu de tout regard
critique. Finkielkraut le sait bien, puisqu’il souligne que le Renan estimant
qu’étant cultivé au sens du XIXe siècle, il ne pouvait
trouver de mal en lui, était aussi celui qui jugeait inférieur
et même " borné " quiconque ne possédait pas sa culture
(Finkielkraut, 2000, pp. 71-74).
Aussi, ce qui frappe, c’est le manque de souplesse du
raisonnement, cette certitude que sans un certain type de culture, l’univers
risque de s’effondrer, les carnages de recommencer, comme ils avaient en
un lieu et un temps mythiques cesser d’exister par la grâce d’une
culture déterminée. Aucune culture n’est une assurance vie
pour les peuples environnants, y compris pour le peuple qui en est l’inventeur.
Toute culture naît, vit, dépérit, meurt, se transforme,
s’enrichit à nouveau, sans cesse, et dans le même temps est
toujours portée à nier ce qui n’est pas elle.
Nous sommes banalement effrayés par ce qui culturellement
advient, que nous ne connaissons pas, que l’on soit un nouvel enseignant
fraîchement sortit de l’IUFM, ou professeur à Polytechnique.
Les druides, enseignants des Gaulois, dont l’enseignement était
purement mnémotechnique, dont la culture reposait depuis des temps
ancestraux essentiellement sur l’oral et les vertus de la mémoire,
ne manquèrent pas d’être effrayés par la culture cicéronienne
écrite qui leur tomba dessus plus rapidement que le ciel ; puis
cette nouvelle forme culturelle mute pour près de mille ans sous
l’influence d’un augustinisme ouvert à la différence, avant
d’être déséquilibrée par le retour à
un humanisme dépoussiéré, lui-même détrôné
par la culture scientifique moderne naissante, etc. Toutes les cultures
changent, évoluent en empruntant, en détournant, voire en
falsifiant, jamais elles ne sont immuables, et dans le même temps,
elles construisent des choses remarquables, éduquent les peuples,
civilisent, tout en pillant, massacrant, génocidant. La destruction
de l’autre et de soi-même est contenue en toute culture trop sûre
d’elle-même, désireuse d’ignorer l’autre, de le traiter en
ennemi culturel.
Le positionnement de Finkielkraut vis à vis du
métissage culturel actuel - qui n’a jamais cessé depuis
la nuit des temps (par exemple les attaques continuelles contre l’ordinateur
et internet) manque singulièrement de culture. Etrangeté
d’un intellectuel qui devrait pourtant connaître les vertus de la
dialectique. Plutôt que d’anathème culturel, nous avons besoin
de discernement. La guerre froide ou ouverte entre tendances, de ce point
de vue, est toujours stérile. Internet produira-t-il plus d’intellectuels
ou de décervelés fascistes que les maîtres qui formèrent
Heidegger, membre du parti national socialiste et homme cultivé
au sens de Finkielkraut ? Avouons-le, nous n’en savons rien
pour l’instant. Délitement social il y a bien, Kosovo également,
Auschwitz il y a eu, hélas, Hiroshima aussi. Mais dans le même
temps il y eut Marie Curie, Pasteur, Picasso, Valéry, Camus et tant
d’autres. Pourquoi donc, à partir du moment où évidemment
elle ne se déclare pas ouvertement haineuse et tueuse, faire confiance
à telle culture plutôt qu’à telle autre ? A moins de
choisir de se replier sur son petit et minuscule pré carré
(à l’échelle du vaste monde), de se terrer dans sa peur-réflexe
et viscérale de l’altérité, altérité
qui de toute façon existera (altérité pouvant être
enseignement de Racine ou Corneille aux petits maghrébins, et enseignement
d’Averroés aux petits français), qu’on le veuille ou non,
trois mille ans de civilisation nous le prouvent, mieux vaut se garder
des effets de manches médiatiques et radicaux, pour s’interroger
sur les conséquences positives et négatives de la dialectique
culturelle. Une certaine tendance intellectuelle semble avoir décrété
que l’ouverture à l’altérité culturelle ne peut être
qu’appauvrissement, qu’internet et ordinateur ruineront les autorités
classiques qui nous rassurent. Pourtant, il me semble que si ces autorités
ont encore un sens aujourd’hui, si elles nous parlent de ce que nous sommes
en train de devenir, elles survivront aux mutations actuelles. Homère
poète oral et grand improvisateur a survécu à la révolution
de l’écrit qui l’a rendu éternel, la parole des pères
de l’Eglise s’est accommodée de l’invention de l’imprimerie, la
photographie n’a pas tué la peinture, le cinéma n’a pas supprimé
le roman, pourquoi donc l’ordinateur et internet tueraient-ils Shakespeare
? Quelques-uns sont-ils si peu sûrs de la validité de cette
culture gréco-latine classique pour craindre que la technologie
et la barbarie baba-cool des nouveaux pédagogues sympa ne vienne
la détruire ? Pour ma part, je fais confiance à cette culture,
je sais ce qu’elle contient de richesses quasi indestructibles, parce qu’élaborées
sur un sens continuant de poser question. Internet ne m’effraie donc pas,
pas plus que l’ordinateur et ses mirages dont j’use avec plaisir au quotidien.
Je joue volontiers, au regard des siècles passés et à
venir, Homère et Eschyle non pas contre lui, mais avec lui.
Aussi, plaidons davantage pour l’ouverture que pour l’enfermement,
pour le regard critique sur la culture des autres mais aussi sur la nôtre,
en se disant qu’on ne détient aucune vérité d’airain,
vraie de toute éternité. C’est en ne pensant pas de la sorte
que nous serions d’un manque de culture évident, apportant la preuve
désolante que les souffrances des hommes pour cause d’intolérance
culturelle ne nous ont été d’aucun secours. Alors, l’exemple
de la mort du pédagogue juif novateur qu’était Korczac, broyé
avec ses élèves à Tréblinka par un aveuglement
culturel imbécile et sûr de lui méprisant la
culture juive, n’aurait servi à rien.
Etant donné que la pédagogie se trouve
sur la sellette - ce fameux pédagogisme des détracteurs -,
en fonction de la lucidité culturelle au sens ou je l’entends, je
préfère être pédagogue avec Korczac qu’enseignant
à Polytechnique, si c’est pour l’être en m’imaginant que ma
vision culturelle du monde et des hommes m’autorise à jeter violemment
et nommément l’opprobre sur ceux qui ne pensent pas comme moi et
travaillent dans un esprit d’apaisement, d’entente et de rapprochement
civique - et sans qu’ils ne méconnaissent, dans leur très
large majorité, les vertus des classiques qui n’appartiennent pas
plus à Polytechnique qu’à l’Académie française
- au sein de la difficulté sociale et de la misère
existentielle de chaque jour au fond de banlieues gris souris et pitt-bullisées.
Sans qu’il n’ait rien demandé, Jaurès a
été récemment convoqué au débat (A.
Finkielkraut, Le Monde du 19 / 05 / 2000), ce Jaurès réclamant
avec raison pour les fils du peuple la même culture que celle des
enfants de la bourgeoisie, ce Jaurès ami des Universités
populaires dreyfusardes dont l’honorable projet pédagogique échoua
à cause d’un pédagogisme sorbonnard académique totalement
inadéquat en la circonstance. Mais, en vérité, puisqu’on
l’a appelé, de quel côté se rangerait-il, aujourd’hui,
ce Jaurès ? Du côté de Dominique Pierrelé mettant
les mains dans le cambouis avec ses élèves socialement mis
en danger, ou du côté des élèves et des professeurs
culturellement bien nés des grandes écoles ? Bien que ne
pouvant parler à sa place, il me semble que dans la situation désespérante
actuelle, sa réponse ne ferait guère de doute. L’accuserait-on
pour autant de vouloir saper les bases culturelles gréco-latines
et les valeurs de notre civilisation ?