Introduction.
Depuis septembre 1997, je prépare un doctorat en sciences de l’éducation à l’Université Paris VIII (titre de la thèse: S’éduquer à la mort. Philosophie de l’éducation et recherche-formation existentielle) qui sera soutenue en octobre 2000. Elle fait logiquement suite à ma profession d’infirmière et pédagogue en soins palliatifs. Ce travail de recherche doctorale tend à répondre à un renouveau du deuil et de l’accompagnement des endeuillés qui apparaît dans nos sociétés à la suite des progrès en soins palliatifs. En 1999, j’ai mis sur pied des groupes d’enfants de l’âge de 6 à 12 ans à l’école, pour parler de la mort afin de s’éduquer existentiellement et d’améliorer la qualité de notre responsabilité face au bien-être et à la santé. Les groupes de recherche-formation existentielle ont eu lieu à Paris, en région parisienne et dans l’Yonne.
Le Ministre de l’Education britannique est sur le point d’inscrire dans le programme scolaire un moment de réflexion obligatoire sur le deuil, le décès et la mort. Voici quelques exemples concrets qui nous démontre l’importance d’accompagner les enfants endeuillés à l’école, sachant qu’ils n’ont pas toujours l’occasion d’être soutenus par des membres de leur famille, eux-mêmes affectés par le deuil. " Depuis dix ans, les besoins des enfants en deuil ont suscité un débat et des recherches importantes en Angleterre, ce qui a débouché sur une floraison de projets et de programmes sur le deuil, dont beaucoup à l’initiative des assistants sociaux et des équipes de soutien à la famille dans les " Hospices " ".
Les projets actifs pour aider les enfants endeuillés à l’école.
Pam FIRTH, assistante sociale de l’Hospice Isabel et formatrice pour les enseignants, décrit ci-dessous un projet en association entre un service pour promouvoir la santé et un petit groupe d’hospices basés sur le bénévolat, qui propose de la formation continue à propos du deuil chez l’enfant à des adultes travaillant en milieu scolaire comme les enseignants, les infirmières scolaires et les assistants sociaux de l’éducation.
" " Lifeline " (Ligne de vie), la revue publiée par l’" Association
nationale de bureaux de soutien en deuil " (NABS), a consacré son
numéro d’été 1999 au thème des enfants endeuillés,
ce qui a suscité de nombreux témoignages de la part de ceux
qui travaillent dans différents cadres concernant les enfants. Ceci
nous a permis de nous rendre compte de la grande créativité
et de la multiplicité des projets sur le deuil.
Le monde des enfants en deuil comprend
de nombreuses institutions sociales. En dehors de leur domicile habituel,
les enfants passent la plupart de leur journée à l’école,
mais les enseignants se plaignent d’être mal préparés,
ainsi que peu soutenus lorsqu’ils essayent de comprendre les besoins d’un
enfant endeuillé, sans parler du fait de savoir comment y répondre
dans le contexte scolaire. La majorité des parents endeuillés
souhaiteraient avoir l’assurance que les médecins généralistes,
les amis et les enseignants sauront comprendre les enfants tout en ayant
les compétences pour les soutenir, non seulement pendant les premières
semaines après le décès d’un proche, mais aussi sur
une plus longue période. Barbara MONROE cite les résultats
d’un sondage récemment réalisé dans des établissements
scolaires dans le sud-est de Londres, dont la région est couverte
par l’Hospice Saint Christopher’s, qui démontre que plus de la moitié
de ces établissements éprouvent des difficultés à
aider les enfants en deuil.
1) Il existe des projets au
sein même du système de l’Education nationale britannique
comme le " The Gone Forever Project ", présidé par Shirley
PAYNE et qui a été créé en 1990 dans le but
d’aider les enfants et les jeunes personnes confrontés au deuil.
C’est un projet en étroite collaboration entre la Faculté
de l’Enseignement de l’Université Hallam à Sheffield (Yorkshire)
et le Forum sur le Deuil pour la région de Sheffield, un organisme
bénévole. Un aspect important du projet est que les stagiaires-instituteurs
peuvent choisir d’explorer le deuil chez l’enfant, comme un des sujets
de leur formation de base.
Cependant, la plupart des instituteurs se
sentent impuissants, quelquefois même débordés, par
la détresse d’un enfant et de sa mère ou de son père
lorsqu’un décès est survenu dans la famille. " La nature
des relations entre les instituteurs et les parents à l’école
maternelle et en primaire fait que ce sont souvent les responsables de
classe ou les directeurs d’établissement qui sont perçus
comme étant la première personne à contacter lorsqu’il
arrive une crise. Mais les écoles vivent aussi leurs propres crises
de deuil, lorsque survient, par exemple, un accident ou un incendie à
l’école, ou le décès d’un enseignant ou d’un élève
".
2) Le Projet dans le Hertfordshire
(au nord-ouest de Londres).
Il s’agit d’un projet réalisé en partenariat entre une
antenne régionale du National Health (comme la Sécurité
Sociale), un service pour promouvoir la santé, les hospices locaux
et une antenne régionale de l’Education nationale. C’est une occasion
de mettre en place des formations de qualité pour les enseignants,
basées sur les preuves de l’expérience, dans la manière
de répondre aux besoins des enfants en deuil dans le contexte de
l’école. Notre projet a été créé il
y a 4 ans, dans le but d’éduquer le personnel des établissements
scolaires dans une seule région administrative du Hertfordshire.
Depuis, nous avons pu élargir le programme des ateliers itinérants
pour que les personnels de tous les établissements du Hertfordshire,
y compris ceux des établissements privés, puissent avoir
accès à des places gratuites afin d’être formés.
Le projet relie également notre travail à celui qui est réalisé
par le Hertfordshire Educational Psychology Service [service départemental
de psychologie scolaire], afin de mettre en place un service d’intervention
en cas de crise, pour les établissements scolaires.
La formation se présente sous la forme
d’ateliers d’une journée entière que j’anime de manière
interactive, auxquels Eric BEACH, enseignant qualifié, de la Promotion
Santé Hertfordshire apporte son soutien au niveau administratif
et financier, avec une sensibilité et un enthousiasme extraordinaires.
Depuis qu’Eric BEACH a rejoint le programme, le projet a pris de l’ampleur,
et cette année notre intention est de former encore quarante à
cinquante professionnels, comme nous l’avons fait l’année dernière.
La formation comprend une matinée qui
est consacrée aux informations et à échanger les fruits
des recherches et des expériences à la fois personnelles
et professionnelles des participants. Nous étudions également
des clips vidéo montrant des enfants qui racontent leur vécu
et des exemples du travail effectué avec les enfants en deuil (avec
l’autorisation de ces derniers). L’après-midi, nous examinons les
supports existants pour réaliser le travail avec les enfants. Le
personnel, qu’il relève du secteur maternelle, primaire ou secondaire,
se divise en petits groupes pour expérimenter les possibilités
proposées par le biais de jouets, de jeux, de cahiers à remplir
et de diverses idées… " A la fin de cette journée très
intense et bien remplie, les participants essaient de replacer ces informations
et ces idées dans le contexte de leur propre milieu scolaire. Nous
recommandons aux établissements scolaires d’envoyer deux enseignants
ensemble, pour qu’ils puissent mieux introduire de nouvelles idées
dans leur établissement ". Récemment, une école maternelle
a autorisé un instituteur, un maître auxiliaire et la secrétaire
d’un établissement scolaire à y participer. Nous avons également
été encouragés par le nombre de directeurs et de directeurs
adjoints qui ont assisté aux ateliers.
Ces ateliers ont reçu des commentaires
extrêmement favorables, et nous faisons le suivi des personnes qui
ont assisté à la formation. Un directeur d’école a
marqué récemment sur un formulaire d’évaluation :
" Je ne m’étais jamais rendu compte qu’un deuil lors de l’enfance,
c’est pour la vie ". Suite à la formation, certains établissements
ont rédigé une politique interne pour les élèves
endeuillés, et d’autres ont élaboré une fiche de deuil
qui est conservée parmi les fiches scolaires, sur laquelle figurent
les dates importantes pour l’élève, comme l’anniversaire
du décès du parent ou du frère/sœur, et la date d’anniversaire
du disparu. La plupart des élèves et des parents acceptent
volontiers que cette fiche accompagne l’enfant lorsqu’il change d’établissement
scolaire. Les enseignants d’ailleurs, lors de l’atelier, abordent la question
de comment introduire un enseignement sur le deuil, et réfléchissent
ensemble pour voir comment s’y prendre. Notre intention est de continuer
ce programme pendant un certain temps, car nous nous rendons bien compte
qu’il y a un renouvellement au niveau du personnel scolaire. Par ailleurs,
un exemplaire gratuit de la brochure " Wise before the event " [Préparer
avant que cela n’arrive] fut envoyé à tous les établissements
scolaires britanniques lors de sa publication en 1993 ".
3) Il existe un autre projet au niveau de l’Education nationale britannique intitulée : " Education Personnelle, Sociale et pour la Santé " (PSHE), dont les grandes lignes ont été éditées en octobre 1999, et qui suggère aux élèves d’explorer une large gamme d’activités au sein de et au-delà du Cursus National britannique afin d’acquérir des connaissances et des compétences pratiques pour les aider à vivre de manière saine tout en faisant face aux questions spirituelles, sociales et culturelles qu’ils auront à gérer en grandissant. Le Ministère de l’Education n’a pas fixé de nombre d’heures pour enseigner cette matière. Pour l’école primaire, il n’y a pas d’allusion spécifique au deuil, mais certains aspects du programme pourraient l’inclure. Selon les directives qui ne sont pas obligatoires pour l’" Education Personnelle, Sociale et pour la Santé ", les élèves arrivés à l’âge de 11 à 14 ans vont apprendre à reconnaître les différents stades d’émotions associées au deuil, et les changements provoqués par les décès, le divorce, la séparation et l’arrivée de nouveaux membres dans la famille, et apprendre à s’adapter aux circonstances qui évoluent. Ils doivent s’instruire sur la nature changeante des relations avec leurs amis et leur famille, et savoir quand et comment chercher de l’aide. Les élèves doivent acquérir des connaissances sur le rôle des parents ou des tuteurs, les émotions vécues par ceux-ci, et apprécier la valeur de la vie en famille. Ils apprennent également à se préparer aux changements (exemple : en devançant les problèmes provoqués par l’évolution des relations familiales et les amitiés) ".
Conclusion.
Comme des psychiatres ont constaté que les enfants s’éveillaient de plus en plus tôt sur des notions universelles telles que la vie, la sexualité, l’amour et la mort bien que taboue, il semble logique de parler de la mort et du deuil à l’école au même titre que l’éducation sexuelle. Cependant, même si des efforts considérables ont été réaliser dans le milieu hospitalier français (pendant et après la mort), il manque la dimension avant la mort qui consiste à agir en amont des difficultés existentielles, comme la perte d’un être cher. Seulement, lorsque l’enfant aborde la mort parce qu’il est endeuillé et parce qu’elle est soulevée à l’école, l’enseignant ne sait pas toujours comment répondre ou rebondir (sauf exception) sur les besoins de celui-ci. La mort et le deuil peuvent-ils être humanisés ou éduqués à l’école pour accompagner les enfants ? En France, quelques rares actions sont menées dans le milieu scolaire lorsqu’un décès survient dans une classe, mais pas en amont du deuil (d’une personne), bien que celui-ci ne se limite plus uniquement à la mort, mais à la perte qui fait partie du quotidien des enfants. L’objet de la mort est également intégré et omniprésent dans la littérature scolaire, sans que l’enfant soit accompagné dans ses questionnements existentiels. Est-ce que nous pouvons espérer que des personnes compétentes puissent former les professeurs des écoles à accompagner un enfant en deuil ou à répondre à ses interrogations sur la mort ? Il existe un réel travail à fournir en France pour insérer le thème de la mort dans l’Education nationale.