LE DEBAT CULTUREL DANS LA CHINE CONTEMPORAINE
 

Christian Verrier (CRISE-LEC, université Paris 8)

La chine est ouverte aux influences extérieures, mais on y trouve aussi une tendance latente vers les traditions culturelles, même si cela demeure encore largement, peut-être, dans le non-dit.  L’économie de marché s’installe en Chine, mais dans le même temps on assiste à un retour plus ou moins marqué aux traditions populaires.

La Chine entre tradition et occidentalisation

Depuis maintenant environ de vingt ans, la Chine est à nouveau ouverte sur l’extérieur, et sa société reçoit une multitude d’influences, principalement de l’occident, puisque celui-ci dans le domaine culturel a servi de modèle ou imposé des modèles à presque l’ensemble de la planète. Mais simultanément, la libéralisation politique - relative - du régime chinois, semble favoriser un retour de la tradition. Ce retour de la tradition est complexe, parce que ce n’est pas un retour de la tradition ancienne, dans le sens où on pourrait la considérer, trop rapidement, comme une tradition figée.
Peut-on se demander si l’économie de marché nouvelle, ce libéralisme économique actuel, ne seraient pas une sorte d’écho au fait qu’il a toujours existé en Chine un économisme “ traditionnel ” ? Cette économie traditionnelle a certainement été altérée, même si elle est encore dominée par des courants confucianistes et néoconfucianistes. Il y a dans cette tradition des courants bouddhistes - on l’a vu récemment avec l’émergence de la secte Fanlun Gong -, mais aussi taoïstes, des courants très divers, mettant en valeur la diversité et la richesse culturelle propre à la Chine.
Ces courants “ traditionnels ” entrent en contact, en communication, parfois en conflit, avec des traditions occidentales elles-mêmes diverses, comme en témoigne le fait que la Chine Populaire adhère encore officiellement au marxisme-léninisme.

Un métissage culturel au rythme des changements sociaux

Il semblerait qu’il y ait en Chine, au delà des simples modes de consommation,  une véritable ouverture aux cultures occidentales. On semble ne pas seulement accepter Mac Donald ou Burger King, mais également tout un ensemble de courants culturels, musicaux, artistiques, qui existent en Occident et plus largement dans le village global planétaire.
Sans doute, pendant une première phase des vingt dernières années d’ouverture et de réformes, la Chine s’est-elle d’abord concentrée sur le plus urgent,  l’alimentation, le logement etc., et certainement la société dans son ensemble n’a-t-elle eu dans un premier temps qu’assez  peu d’attention pour les problèmes d’ordre culturel. C’était là une sorte de première phase, où toute une jeunesse, mais aussi la couche des commerçants, ont adopté des symboles, des signes superficiels de la culture occidentale, et il est possible que cette phase soit déjà dépassée. Depuis que la croissance a permis à des tranches entières de la société de satisfaire, relativement, à ses besoins élémentaires, on assiste certainement à une nette évolution vers les besoins culturels.  Les connaissances culturelles sur l’occident s’approfondissent, et de fait les échanges deviennent plus marqués. Pour nous qui nous interrogeons aujourd’hui dans ce module sur l’évolution culturelle, il y a là une réflexion importante à conduire sur le métissage, sur l’adaptation, de certaines cultures occidentales dans le contexte traditionnel chinois.
Nous serions ainsi dans une période de transition, et la situation politique et économique se stabilisant, il est probable qu’une plus large part de la population s’orientera vers la culture, qu’elle soit occidentale ou plus particulièrement chinoise.
Avec le début des réformes, la tâche la plus importante pour la Chine a été d’ordre économique, et cette économie, disait Deng Xiaoping, était le centre des politiques. Et du coup a été mis entre parenthèses le problème culturel, qui va se poser de plus en plus, car il y a un besoin latent dans la population pour la culture traditionnelle chinoise. De ce point de vue, le succès de la secte Fanlun Gong tient beaucoup à la soif des Chinois pour leur propre culture. Peut-on poser l’hypothèse qu’en l’absence d’un mouvement culturel fort, le succès actuel de cette secte est le reflet d’un vide culturel en Chine ?
Mais certainement faut-il moduler le manque d’intérêt prioritaire pour la culture en  Chine durant la période de la priorité donné au social et à l’économique, car il a toujours existé un bouillonnement autonome de la société chinoise. Durant l’ouverture, avec le lancement des réformes, il y a eu un intérêt grandissant pour la culture - pas de l’ensemble de la population, mais de la population cultivée, qui avait accès au livre, la population urbaine pour simplifier. Cette population a dévoré des romans étrangers, elle a cherché pendant les dix premières années à s’informer véritablement. Cela coïncidait avec un mouvement important de traduction de textes étrangers, avec un accès plus généreux qu’auparavant à la presse étrangère également.

Mouvement culturel “ occidentaliste ” et attachement à une culture traditionnelle

Il est possible qu’il y ait eu un mouvement très occidentaliste en cette période, et peut-on considérer qu’on serait maintenant dans une période de reflux, où, au contraire, la société chinoise commence à réfléchir sur l’intérêt de ces valeurs occidentales, sur leur applicabilité à la chine ? Peut-on dire également qu’on assisterait à un renouveau plus nationaliste, plus chinois, dont on pourrait prendre comme exemples d’autres cas que la secte Fanlun Gong ? Ce qui évoquerait un  mouvement de balancier, qu’on retrouve dans d’autres pays plus proches de l’occident, comme la Russie, où on connaît les débats entre le courant occidentaliste et le courant slavophile.
S’il ne faut pas pousser trop loin ce type de comparaison insuffisamment rigoureuse, peut-on malgré tout penser que la chine évoluera encore pendant des années entre d’un côté les pro-occidentaux - favorables à l’occidentalisation totale de la chine parce qu’ils pensent que c’est la seule voie pour le changement et pour résoudre les problèmes de la chine - et de l’autre côté ceux qui pensent que les méthodes traditionnelles typiquement chinoises sont plus efficaces ?
Pour l’instant nous sommes peut-être dans une phase de reflux, de repli identitaire-culturel, et dans le même temps, l’influence de l’occident continue de s’affermir dans la réalité quotidienne de la population.
Il est bon de distinguer entre la culture “ noble ” et la “ sous-culture ”, où encore la culture de masse. Mac Donald est une forme de culture de masse, et il est possible d’y ajouter d’autres sous-profuits de la culture américaine, qui ont une influence dans le monde entier. Mais, selon toute vraisemblance, il apparaît assez peu probable que cette sous-culture parvienne à transformer en profondeur la culture chinoise. Cette sous-culture de masse est certainement une couche superficielle, qui, si elle demeurera probablement en place, ne parviendra pas véritablement à affecter le système de valeurs profond ainsi que la création culturelle chinoise ­ ou alors de façon très partielle.

Cloisonnement culturel et influence du développement économico-commercial
 
On peut noter que depuis quelques années, on assiste à un net cloisonnement entre les différentes cultures : culture paysanne, culture ouvrière, intellectuelle, et la culture officielle, c’est-à-dire, pour faire vite, la propagande. Ce à quoi il faudrait ajouter, comme composante de cette mosaïque, l’importance des “ commerçants ”. L’influence introduite par les commerçants de Hongkong et de Taiwan, qui se manifeste dans les cabarets, les karaokés, les bars, les saunas, etc., se remarque un peu partout aujourd’hui, et c’est une forme de culture qui satisfait les besoins relatifs à une certaine vision de l’occidentalisation. Ces commerçants se sont installés en Chine uniquement pour investir, pour gérer des affaires, et, éloignés de leur environnement habituel, ils ont créé un environnement autour d’eux, semblable à celui qui était le leur avant leur immigration, dans un contexte qui leur était relativement étrange et parfois hostile. En fait, ils ont transporté avec eux un habitus teinté d’Occident.
Dans le même temps, on a vu l’apparition d’une nouvelle couche sociale, celle des nouveaux parvenus chinois, souvent aussi des commerçants chinois, ouvertement capitalistes, et la culture qu’ils véhiculent devient en certains lieux omniprésente, et même écrasante. Ce qui témoigne d’une sorte de schizophrénie culturelle, renforcée du fait  que les milieux intellectuels chinois, depuis le premier tiers du XIXe siècle (le mouvement du 4 mai 1919), ont souvent une tendance très prononcée à prendre l’Occident pour modèle.

Evolutionnisme et perspective historique

Ceci pourrait relever d’une sorte d’idéologie de l’évolutionnisme social, l’occident se situant dans l’imaginaire dans un stade avancé par rapport à la Chine, ce qui revient à  toujours situer la chine dans une période inférieure à l’Occident. D’où une volonté très forte de modernisation. Mais il se peut que sous le nom de modernisation on évoque en fait une volonté de s’occidentaliser.
Mais si la modernisation et l’occidentalisation sont presque synonymes, la Chine tient aussi à sa propre culture. En quelque sorte, schématiquement, la culture “ noble ”, ce serait la modernisation-occidentalisation, tandis que la culture populaire serait représentée par la tradition chinoise. Il y a ici nécessité d’adopter une vision en perspective.
Il y a eu en Chine une grande hantise, depuis environ un siècle, de “ ne pas appartenir au monde ”, d’être laissé sur le bord du chemin, et il est certainement nécessaire de se remettre dans l’histoire pour comprendre cette hantise. Sans reprendre les poncifs selon lesquels la Chine se prendrait pour l’Empire du milieu - le “ monde ” - il y eut un véritable traumatisme quand cette culture millénaire, qui était très largement centrée sur elle-même et avait donné le ton pendant plusieurs siècles, a été confrontée au choc avec l’occident. On peut imaginer que ce choc a provoqué deux types de réactions. L’une a pu être : il faut absolument sauver l’essentiel de la culture chinoise. Il a existé à plusieurs reprises, au cours des 150 dernières années, des mouvements en ce sens, qui cherchaient à conserver l’essence chinoise tout en tentant d’adopter les techniques occidentales. L’autre réaction, moins conforme à la tradition chinoise orthodoxe a été de refuser ce principe de conservation, considérant que ce qui faisait la “ supériorité ” de l’Occident, c’est cette autre culture dont il était porteur, d’où la conclusion qu’il faudrait, pour rattraper le retard, modifier profondément la culture chinoise.
Mais historiquement, ce débat et ce questionnement culturel, ont été interrompus  pendant les trente premières années de la République Populaire de Chine, entre 1949 et 1979. Et ce à quoi on assiste entre 1979 et aujourd’hui, c’est à un retour ­ bien sûr transformé ­ du débat sur la modernisation chinoise, sur les moyens de retrouver la position de la Chine dans le monde.
Et de fait on a connu dans les années 1980 - comme dans les années 1919-1920 - une frénésie de traductions de tout ce qui se faisait à l’étranger, suivie, dans un deuxième temps, d’une redécouverte progressive d’une culture chinoise dont la plupart des intellectuels avaient été complètement coupés.

La domination idéologique et culturelle

Dans cette histoire culturelle, par bien des points de vue, on peut être tenté de penser que les quarante ans de communisme ont été la période la plus occidentalisante, mais en avoir la certitude est difficile.
Le communisme a été une grande idéologie dominante, exclusive, hégémonique, d’origine occidentale. S’il y avait bien tentative d’imposer une hégémonie idéologique, une volonté marquée de rendre impossible le débat culturel, qu’en était-il de la mise en œuvre de cette idéologie sur le terrain, dans le quotidien ? Le communisme a-t-il obtenu le rejet de la culture traditionnelle-populaire par les Chinois? Contre les apparences, existait-il tout de même une rivière souterraine, fil conducteur non rompu avec le système traditionnel chinois, que les marxistes chinois appellent le système féodal ?
Peut-être est-ce ce fil conducteur, ce débat écarté pendant plusieurs décennies, qui revient aujourd’hui  dans l’ensemble de la société chinoise ­ mais pas toujours au grand jour et officiellement, dans une sphère publique qui serait institutionnalisée. Et à la faveur de ce retour, on constate de la part des intellectuels une redécouverte de la tradition.
Des éléments très importants ici sont Hongkong, Taiwan et la Chine d’outre-mer. Là, à la marge, ont toujours eu lieu des débats ­ pour prendre un exemple braudelien, c’est souvent aux marges que se développent les nouvelles idées ­, des réflexions sur la culture traditionnelle chinoise, sur la confucianisme, mais aussi sur la modernité. Dans les années 1980, les acteurs de ce débat ont fait retour en Chine, et leur influence a dû être considérable, suscitant de nouveaux débats plus ou moins favorables à leurs idées. Cette période a été fiévreuse sur le plan culturel, et ce fut une occasion d’introspection chez la plupart des intellectuels chinois. Cette fièvre est un rebondissement des courants d’occidentalisation dans les milieux intellectuels, et,  même si après 1989 l’élan s’est ralenti, il persiste.

Un syncrétisme culturel

D’une certaine façon, cela pourrait signifier qu’une certaine conception de l’évolutionnisme social existe toujours dans les esprits, et qu’il est difficile pour la Chine de s’en débarrasser.  La “ schizophrénie ” culturelle existerait toujours, mais d’une manière informelle, le courant vers la tradition n’étant pas reconnu et même parfois combattu. Cette tradition est toujours largement taxée de féodale, d’arriérée, n’obtenant pas véritablement de reconnaissance, et cette façon péjorative de la percevoir participe peut-être encore de sa mise à l’écart, cela jusque dans les milieux intellectuels, méfiants à l’égard de ses aspects nationalistes. Pourtant il ne faut certainement pas amalgamer trop rapidement attachement aux traditions et nationalisme.
Pour complexifier encore cette approche culturelle, peut-on dire, d’une façon un peu décalée par rapport à la précédente, que trente ans de maoïsme ont “ occidentalisé ” et surtout “ soviétisé ” la Chine, avec pour résultat une “ fixation ” de la Chine dans une culture chinoise à couleurs “ traditionnelles ”, mais une tradition totalement déformée, étant donné qu’à cette époque on engageait une lutte contre le confucianisme, en essayant de créer une culture à la fois nationaliste et chinoise, mais placée d’autorité dans un moule marxiste-léniniste.
Il se peut toutefois que cette sorte de schizophrénie ait ses limites, parce que si on regarde dans le détail les mouvements culturels actuels, la peinture, les arts plastiques,  l’architecture, la littérature, on constate que la Chine n’est pas à l’écart du débat mondial, on est en présence d’un véritable syncrétisme où la tradition conserve sa place. Aussi ne va-t-il pas de soi d’affirmer que la culture chinoise est en voie de se dissoudre dans une sorte de magma universaliste américanisé. On trouve des artistes chinois pratiquant des formes d’expression chinoise, tandis que d’autres au contraire choisissent des formes d’expression typiquement occidentale, mais d’autres aussi, qui mélangent les deux.

Force et paradoxes de la culture chinoise

Ce qui semble frapper de nombreux observateurs, c’est la puissance de la culture chinoise, qui s’affirmerait comme beaucoup plus forte et résistante que d’autres cultures non occidentales, celles de Taiwan ou de Hongkong par exemple. Cette résistance est repérable dans le mode de vie chinois, dans la cuisine chinoise. Comment imaginer que Mac Donald parvienne à vaincre la cuisine chinoise ? C’est un pari américain fou, grandement perdu d’avance. Si on tient compte de cette force, faut-il vraiment s’inquiéter pour la culture chinoise ? Car au fond, même le karaoké, par exemple, est un syncrétisme entre des chansons importées de Taiwan sur des airs américains ou semi occidentaux, organisées et exprimées selon des “ arts de faire ” typiquement chinois, des éléments qu’on ne trouve pas en Occident.
Ce qui n’empêche pas de nombreux chinois “ traditionalistes ” de s’inquiéter pour l’avenir de la culture chinoise, la culture du karaoké faisant désormais partie de la culture contemporaine acceptée par la grande majorité de la population.
Vingt ans de réformes et d’ouverture ont ainsi créé un vide dans l’esprit de beaucoup de chinois. L’effondrement du communisme est apparu en Europe de l’est comme une rupture majeure, historique, politique, idéologique, et certainement en Chine le phénomène est-il tout aussi marquant.

Effets générationnels et vide culturel

L’idéologie marxiste érigée en religion a marqué plusieurs générations, et si l’ère des réformes a laissé entrer d’autres formes de culture et de pensée, le vide laissé par le communisme n’est pas encore été comblé. Actuellement, les retraités, c’est-à-dire les gens actifs des années 1950 et 1960, souffrent encore du passé communiste et de cette rupture, ce à quoi il faut ajouter les générations suivantes qui en ont souffert également. Entre le fin de l’illusion communiste et l’instauration d’un vrai débat sur la fusion de différentes cultures, il y aura sans doute encore une longue période de transition douloureuse.
Ainsi la Révolution culturelle, mais également - bien que différemment - les événement de Tiananmen de 1989, ont marqué une rupture de plusieurs années dans les débats culturels. Si depuis 1989 les travaux de traduction et d’introduction d’autres courants intellectuels ne se sont pas arrêtés, les débats officiels ont rapidement disparu de la scène, et il existe une grande difficulté pour que s’établisse un dialogue entre les différentes générations, qu’il s’agisse d’un dialogue politique ou d’un dialogue culturel.
Le vide culturel remonte ainsi certainement initialement au traumatisme de la révolution culturelle, et si on évoque la fin du communisme dans les mentalités, pour la génération de la révolution culturelle, c’est dans les années 1970, avec la chute de Lin Piao, qu’elle se produit. Il y eut à cette époque un grand enthousiasme pour tout ce qui venait de l’extérieur de la Chine, mais on s’est assez vite rendu compte qu’il existe aussi une culture chinoise, même s’il ne s’agit plus tout à fait de la culture chinoise dite “ traditionnelle ”, celle du milieu du XIXe siècle, qui n’existe plus.
Actuellement, on essaierait, avec une plus ou moins grande liberté, de reconstruire une “ nouvelle ” culture hybride, en prenant des éléments dans la culture chinoise, mais aussi dans la culture occidentale, dans les théories du postmodernisme et du post-colonialisme, le tout sous la forme d’une sorte de débat culturel se déroulant hors cadre officiel. Si ce débat semble bien exister, il n’a pas de réelle visibilité, il n’est pas institutionnalisé, il a lieu dans les marges, au restaurant, dans les revues de Hongkong, et bien sûr à l’étranger. Il rencontre de nombreuses difficultés pour s’instituer en Chine, où il n’existe pas un large éventail de revues, pas suffisamment de lieux d’expression satisfaisants.

L’effondrement du camp socialiste comme révélateur de la crise culturelle

L’effondrement du camp socialiste a porté un grand coup aux intellectuels chinois, aux Chinois en général. C’est sans doute pourquoi depuis plusieurs années ils ont réfléchi et se sont aperçu que le modèle continental, le modèle révolutionnaire français, cette révolution socialiste, ne “ fonctionne pas ” dans les faits. Ce qui expliquerait une propension à se tourner vers l’Angleterre, l’Amérique et le libéralisme économique.
Mais si cet engouement pour l’occidentalisation existe toujours aujourd’hui dans les milieux intellectuels, on peut poser l’hypothèse qu’il n’est plus aussi fervent, aussi passionné qu’il l’était dans la génération précédente. En fait, les milieux intellectuels croient-ils encore vraiment à la voie de l’occidentalisation ? S’ils n’y croient plus, s’il  n’est que de façade, on en reviendrait au vide culturel déjà évoqué. Mais peut-être faut-il ici catégoriser les mouvements culturels en distinguant à nouveau les générations. Si la génération de la révolution culturelle demeure marquée par ce traumatisme,  cela affectant évidemment son rapport à la culture, les générations plus récentes et plus jeunes ne sont pas forcément les gagnants de la réforme économique. Peut-être même, au contraire, sont-elles les perdants, et il s’agirait là d’un phénomène nouveau, repérable depuis le début des années 1990, ce qui est postérieur à la chute du communisme en Russie et en Europe de l’Est.
Il existe aujourd’hui une véritable crise sociale prononcée et difficilement contrôlable, la Chine est entrée dans une phase plus difficile des réformes, et il est très probable que cette crise va avoir un impact sur la vie culturelle. D’où ce renouveau de certains mouvements religieux et du nationalisme culturel. Mais, comme on l’a dit, ces mouvements ne s’expriment pas forcément au grand jour dans le débat public, si bien que ce débat public est un débat faussé, parce que les intérêts politiques et culturels du pouvoir s’entremêlent, et que le pouvoir a intérêt à repousser vers l’extérieur toutes les idées occidentales de démocratie pour mettre en avant les idées culturelles nationalistes. Pourtant, le nationalisme culturel, pour beaucoup de chinois, ne signifie pas une opposition au principe universel de la démocratie.

Utilisation politique de la culture

Il s’agit de deux débats distincts, même si le pouvoir tente de les amalgamer parce que cela permet de perpétuer le système. Toutefois, si aujourd’hui, contrairement à cette attitude du pouvoir, le débat semble être bien distinct dans l’esprit de beaucoup de Chinois, il resterait à expliquer pourquoi le pouvoir essaie dans le même temps d’éloigner quelque peu cette occidentalisation, et de s’attaquer aux références chinoises, celles auxquelles se réfèrent les sectes favorables à la tradition chinoise.
Il est bon de préciser ici que la tradition chinoise n’est pas univoque, il n’y a pas une culture chinoise “ unique ”, on trouverait en Chine la “ grande tradition ” et la “ petite tradition ”.
La petite tradition, ce seraient les religions populaires, que les pouvoirs centraux chinois n’ont jamais porté dans leur cœur. Aujourd’hui, l’attitude du régime vis à vis de cette petite tradition est très ambiguë et fluctuante : au début des années 1980, on la considérait comme une manifestation  “ féodale ”, donc très mal perçue. Par contre, à la fin des années 1980, au moment où le pouvoir cherche à se ressourcer dans la culture chinoise traditionnelle, la grande tradition s’est vue partiellement réhabilitée, des membres du bureau politique se rendant par exemple aux cérémonies commémorant la naissance de Confucius. D’autre part cette grande tradition a été une sorte d’échappatoire, dans la mesure où sur le plan politique elle ne posait pas de grands de problèmes, et permettait une forme de sociabilité dans une société de plus en plus atomisée. Dans ces conditions, le pouvoir était enclin à l’accepter, voire à la favoriser, à tel point que la secte Fanlun Gong comptait parmi ses dirigeants des personnalités très hauts placées.
Cela est si vrai qu’il y a deux ans, la télévision centrale de Chine a diffusé une émission dénonçant les folies de la secte, les deux journalistes auteurs de cette émission  perdant leur place à la suite de l’intervention d’un cadre influent haut placé.
Le problème majeur aujourd’hui est que la Chine entre dans une crise sociale dont on voit de mois en moins l’issue, et dans ce contexte, même des associations culturelles reliées à la grande tradition qui devaient servir à rétablir une sorte de mentalité de soumission, deviennent potentiellement dangereuse politiquement, d’autant plus qu’elles ont une capacité de mobilisation et qu’elles sont implantées dans plusieurs villes, et cela en dépit du fait que les représentants de Fanlun Gong affirment qu’ils ne veulent que devenir meilleurs, et non mettre en question le pouvoir politique.
Le pouvoir actuel a la hantise de l’existence d’associations culturelles autonomes, une paranoïa vis à vis des organismes de religion et de culture populaire. Aussi, lorsqu’il réhabilite la culture traditionnelle, c’est généralement beaucoup plus la culture confucéenne - une fausse culture confucéenne d’ailleurs -, celle de la hiérarchie, qui est en partie recréée pour les besoins de la cause.
A travers cette réapparition spontanée de la culture populaire, on sent pour la première fois pointer un mouvement de résistance très net de la société chinoise, avec des éléments qui ne sont pas parmi les plus rebelles puisque ce sont très souvent des personnes âgées ou au chômage.