LA RENCONTRE DES CULTURES DANS LES PAYS DU TIERS-MONDE


LES RENVERSEMENTS A ENTREPRENDRE EN SOI

ET DANS L’APPROCHE DES PROBLÉMATIQUES

LIÉES AUX ACTIONS D’AIDE AU DÉVELOPPEMENT

(un témoignage)




par Michel LAGOUTTE,

Ingénieur-conseil à l’association GRAPPE

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Article publié dans la revue

"PRATIQUES DE FORMATION — ANALYSES"

N°21, mai 1991

Editeur "Presses Universitaires de Vincennes"

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Lorsque René Barbier m’a proposé de rédiger quelques pages sur ce que j’avais vécu personnellement pendant mes différents séjours en Afrique, sur mes rencontres avec d’autres cultures, sur ce que cela avait provoqué en moi de changements dans mes attitudes tant sur le plan privé que professionnel, j’ai tout de suite accepté tout en sentant au fond de moi toute la difficulté que j’aurais à le faire. Nous avions eu auparavant de nombreux échanges, et la recherche personnelle qu’il menait, en particulier en matière d’ "inter culturalité", me semblait être très en rapport avec ce que j’avais vécu sans l’avoir jamais conceptualisé ni même formulé dans une quelconque analyse. La difficulté que je ressentais était multiple. Il y avait bien sûr le fait que cette proposition tombait à un moment où je me sentais complètement absorbé par ce qui se passait alors dans le Golfe. Il y avait aussi cette méfiance que j’ai toujours eue vis-à-vis du témoignage personnel, surtout lorsqu’il s’agit de "raconter", à propos d’événements relativement anciens, ce qui s’est "réellement" passé à l’intérieur de soi ; méfiance à l’égard d’une mémoire qui se transforme ; méfiance à l’égard des productions d’originalité factice. Il y avait enfin à l’horizon tous les écueils à éviter, la tentation du règlement de compte personnel, ou, à l’opposé, au nom d’une certaine forme de "diplomatie1", celle qui consiste à masquer systématiquement ce qui risque de gêner ou de déranger dans le témoignage.
 
 

A l’instant ou j’écris ces lignes, malgré la fin des combats dans le Golfe, je sens toujours cette difficulté à parler, d’une façon isolée, de problèmes pourtant si intensément liés aux événements que le monde vit en ce moment. Pour moi, comme pour tous ceux qui ont passé quelque temps en dehors de France, en particulier dans un de ces pays dits "en développement", nous savons que cette guerre qui nous a tant troublés avait commencé depuis bien longtemps. La focalisation actuelle sur son fracas est à la mesure de ses enjeux pour le monde développé. Ailleurs, des centaines de foyers insurrectionnels se développent dans le silence. On sait lutter efficacement (et rapidement) pour protéger des réserves de pétrole, on a si peu progressé pour lutter contre la misère de populations qui un jour diront "assez ! ". Pourtant, des guerres se préparent depuis longtemps dans le silence. Les marchands d’armes et de répression continuent d’intituler leurs propositions "projets de développement" 2 et refuser que les budgets qui y sont consacrés, et qui constituent une bonne partie de la dette extérieure de nombreux pays, figurent explicitement sous cette appellation, ni sous aucune autre, dans les statistiques nationales ou internationales. Je vais être amené à parler de technologies, de technologies modernes ou "sophistiquées", et ces termes résonnent dans ma tête avant même de les avoir employés. Car enfin de quoi vais-je parler sinon de lutte (de simple lutte, même pas de guerre) contre la pauvreté de populations, mais aussi contre la pauvreté des méthodes et des moyens mis en œuvre ? Technologie "appropriée", formation adaptée de formateurs, argent et matière grise affectés au compte-gouttes ! C’est peut-être le plus mauvais moment pour en parler sereinement, c’est peut-être un moment privilégié pour replacer ces événements dans une vision plus globale de notre pauvre planète.

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1 Je veux parler de cette diplomatie que l’on trouve non seulement dans les ambassades à côté de la diplomatie normale, mais aussi dans la plupart des institutions, universités, instituts de recherche, sociétés et entreprises, milieux de toutes natures, qui consiste à respecter un certain nombre de règles de conduite, selon lesquelles, par exemple, il ne faut pas faire remonter des problèmes ou des témoignages qui pourraient mettre des "collègues" ou des supérieurs hiérarchiques dans l’embarras, et qui n’ont souvent pour but que de préserver sa propre carrière.

2 C’est un vendeur d’avions militaires qui m’a confié que cette appellation permettait de placer d’emblée les "négociations" dans une ambiance plus en rapport avec l’intérêt général du pays bénéficiaire !

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L’histoire de mon séjour en Zambie (de septembre 1983 à octobre 1986) pourrait être considérée comme relativement banale de même que la trajectoire suivie par ce pays d’Afrique depuis son indépendance. Les aspects presque caricaturaux à la fois de cette trajectoire, en particulier sous son angle économique, et de la façon dont sont menées certaines opérations de coopération bilatérales ou internationales, ont été largement développés dans de nombreux écrits, ouvrages et articles. 3

Je ne ferai donc qu’une brève description du contexte général en ce qui concerne le pays. Par contre je m’étendrai davantage sur l’assistance que j’ai proposée et les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée pendant ces trois ans ; en effet, les événements liés à ces deux aspects ont contribué à éclaircir en moi la perception des réalités culturelles sous-jacentes, à altérer ou renforcer certaines conceptions personnelles dans mon rapport à l’autre, et enfin, à modifier sensiblement mon comportement aussi bien dans ma vie privée que dans mes activités professionnelles, ce que je vais tenter d’exprimer.
 
 

La Zambie, une trajectoire post coloniale caricaturale, mais riche de significations en matière de sous-développement

Depuis son indépendance acquise en 1964, la Zambie a vécu une courte période de relative euphorie due en grande partie à la rente en devises que lui a apportée la nationalisation de ses mines de cuivre ; euphorie vite remise en question par une chute des cours internationaux du cuivre quelques années plus tard. Si l’on peut discuter sur le fait que cette chute des cours aurait pu ou non être prévue, il était par contre certain que cette euphorie aurait été limitée à plus ou moins long terme pour des raisons d’épuisement des réserves et de baisse de rentabilité de l’exploitation des mines. Pourquoi ce pays n’a-t-il pas su mettre à profit cette période de prospérité pour assurer une reconversion agricole efficace, le passage obligé de toute stratégie de développement qui se veut réaliste ? Les réponses sont variées : il y a celles qui font allusion à des causes internes, à l’irresponsabilité ou l’incompétence des dirigeants, et celles qui accusent l’extérieur néo-colonialiste ; il y a les échecs des politiques de développement qui se sont appuyées sur des mythes, le mythe de la croissance par l’industrialisation selon lequel les fruits d’une croissance à laquelle participe une minorité va naturellement profiter au plus grand nombre, le mythe de l’industrialisation agricole et des grandes coopératives de production, le mythe de la modernisation de l’agriculture par des "transferts technologiques forcés", etc.4 ; il y a bien d’autres explications plus en relation avec les processus complexes de développement de sociétés de type inégalitaire dont il est difficile de dégager des caractéristiques communes tant la diversité de ces processus est grande d’un pays à l’autre dans cet immense continent africain au sud du Sahara. 5

Au début des années 80, la participation de la Zambie à l’accession à l’indépendance du Zimbabwe ainsi que sa position de leader des neuf pays de la "ligne de front" pour l’indépendance économique vis à vis de l’Afrique du Sud 6 a permis à ce pays, et à son président Keneith Kounda de bénéficier d’un certain prestige sur le plan de sa politique internationale. Mais tous les Zambiens, les responsables de l’État en tête, reconnaissaient en 1985 que tout restait à faire sur le plan de la politique économique nationale. Comme beaucoup de pays africains, devant les difficultés à faire face à un endettement extérieur grandissant, la Zambie s’est vue imposer, par le Fonds monétaire international, un plan de réajustement structurel dont l’objectif immédiat était de réduire les dépenses de l’État, et dont les conséquences immédiates furent de réduire en première ligne les budgets les plus fragiles, en particulier ceux qui étaient liés à la santé, à l’éducation, et à tout ce qui est rattaché au développement des zones rurales.

En Zambie, l’État reste omniprésent au travers de son administration et de nombreuses "parastatales" affublées de structures bureaucratiques aux effectifs pléthoriques. La conception et la mise en œuvre des actions de développement sont concentrées au sein d’institutions qui canalisent l’essentiel de l’aide internationale et bilatérale. La structure décentralisée de l’Administration manque totalement de moyens aussi bien matériels qu’humains, en particulier en matière de développement rural.

Lorsque le Ministère français des Relations Extérieures m’a proposé courant 1983 un poste de conseiller technique auprès du gouvernement zambien dans le cadre des accords bilatéraux de coopération entre la France et la Zambie, j’étais déjà bien informé de la situation dans ce pays. Les termes de référence laissaient entrevoir la possibilité de trouver des opportunités de création de dialogues et de liaisons entre les deux approches dont je fais mention dans le schéma qui suit : celle de l’assistance classique aux programmes et projets de développement définis et mis en œuvre par la bureaucratie (ensemble de la colonne de droite), et celle dont les actions reposent sur l’initiative de communautés rurales ou urbaines, ainsi que le proposent les organisations non gouvernementales (ONG) locales ou étrangères (colonne de gauche, en bas au niveau E).
 
 
 
 

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3 Voir les ouvrages de René Dumont "Pour l’Afrique, j’accuse", Ed° Plon (Terre humaine), 1986, 450p, et en particulier pour la Zambie : "L’Afrique étranglée", Le Seuil, 1980 ; voir aussi celui de Jacques Giri : "L’Afrique en panne" Ed° Karthala, 1986, 205p.

4 Voir "Les apprentis sorciers du développement" de Serge Michaïlof, Ed° Economica, 1987, 310p

5 Voir "L’Etat en Afrique", de Jean-François Bayard, Ed° Fayard,1989, 440p

6 Réunis dans la SADCC, une organisation régionale pour la coordination du développement économique des neuf pays membres.

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Le "préalable démocratique" représente-t-il la seule alternative à la voie autoritaire et bureaucratique pour l’intervention de l’Etat ?

Ma conviction était qu’il fallait proposer une alternative aux grands débats d’idées du moment à savoir

1/ que l’aide gouvernementale pratiquée jusqu’alors avait fait la preuve de son incapacité à inciter les gouvernements à s’appuyer sur les compétences et les capacités d’initiative de leurs populations, et dans bien des cas qu’elle a plutôt aidé à se couper de celles-ci, en particulier de ses communautés rurales,

2/ que de nombreux micro projets avaient fait la preuve que ces communautés pouvaient prendre en charge leur destin, s’organiser et progresser avec un minimum de moyens, et

3/ qu’en conséquence, ce n’était que sur la "voie participative" (ensemble de la colonne de gauche), que l’aide devait dorénavant reposer ; ce qui a conduit certains organismes bilatéraux et internationaux à poser le préalable démocratique, signifiant que rien ne serait possible tant que les gouvernements en place n’afficheraient pas leur volonté politique de se lancer dans cette voie 7 (niveau A à gauche du schéma). Il y a eu des exemples en Afrique de tels renversements initiés par des hommes courageux au prix de leur vie, des exemples de tentatives de changement radical dans les rapports de force des sociétés en place, mais des exemples qui ont souvent été éphémères.

Je ne dis pas que tout dialogue dans ce sens est inutile; bien au contraire, je pense qu’il devrait être permanent au niveau de tous les échanges entre responsables politiques au Nord comme au Sud (niveau B du schéma), qu’il devrait être au moins le support moral de tous les dialogues qui peuvent naître à d’autres niveaux. Mais quelle place peut actuellement occuper la réflexion interculturelle dans de telles rencontres où il est surtout question d’intérêts stratégiques politiques et économiques défendus par des "conseillers politiques" et "affairistes" de tous bords ? Comment les responsables du Nord peuvent-ils imposer un "préalable démocratique" sans parler de son contenu : s’agit-il de proposer une fois de plus un "modèle" de fonctionnement de l’Etat ? ou s’agit-il de mener une réflexion sur les problèmes majeurs, comme par exemple celui des mécanismes entraînant des masses humaines de plus en plus nombreuses vers des états de pauvreté de plus en plus insoutenables, ou celui des mécanismes d’exclusion et de création de "sociétés à deux vitesses"?

Plutôt que d’initier de véritables rencontres entre les cultures où le Nord et le Sud peuvent chacun apporter tant d’éléments de réflexion, j’ai le sentiment que tous ces discours sur le préalable démocratique ont surtout pour conséquence de justifier le désintérêt actuel pour ce qui se passe en Afrique et de donner de bonnes raisons pour ne rien entreprendre. Penser que les Etats africains vont adopter des structures démocratiques du type occidental ne me semble pas très réaliste, du moins dans un horizon compatible avec l’urgence que suggère le niveau de gravité des situations économiques et sociales. En tous les cas, en Zambie, je n’ai rien vu qui puisse me faire croire à une telle évolution.

Par contre, j’ai pu constater des opportunités d’ouverture à certaines "pressions" venant du "bas", en particulier grâce à de rares mais significatives et courageuses initiatives de fonctionnaires attachés à la planification des projets de développement, eux-mêmes soumis aux pressions d’autres fonctionnaires d’institutions locales vivant plus directement les conséquences d’actions inadaptées aux besoins réels des populations. Ces opportunités peuvent-elles constituer le fondement d’une "troisième voie" pour l’approche de l’aide au développement ?
 
 

Il y a une "troisième voie", celle de la recherche d’opportunités de liaisons entre les bureaucraties et les populations

A l’autre bout, sur le "terrain", il y a donc les communautés, en particulier les communautés rurales, et parmi celles-ci les catégories à la fois les plus défavorisées et les plus vulnérables. On ne compte plus la multitude de projets qui leur ont permis, malgré les risques qu’elles ont pris, de mieux s’organiser, d’acquérir plus d’autonomie, plus de bien-être. Malheureusement, peu a encore été fait pour assurer à ces micro projets la place qu’ils devraient occuper dans l’économie et l’évolution sociale du pays en leur apportant un soutien, en créant les infrastructures nécessaires. Les raisons de cet isolement sont multiples et complexes à identifier, elles sont d’origine interne (conservatisme des élites locales à l’image du conservatisme à l’échelon national) et externe (concurrence fréquente entre certaines ONG étrangères, rejet idéologique de tout rapport avec les institutions en place, chasses gardées, etc). Cependant, on constate une prise de conscience de l’intérêt à identifier et à saisir toutes les opportunités de ce qu’on appelle les liaisons "micro-macro". C’est en effet à ce niveau (E sur le schéma) que se produit, par force, un foisonnement d’échanges interculturels, qu’il s’agisse de confrontation entre des cultures "traditionnelles"8du monde rural et les cultures plus urbaines des agents locaux de l’administration, ou entre les cultures locales et celles des volontaires des ONG étrangères. Les opportunités de transfert vers le haut ("bottom-up") des informations et des problèmes à prendre en charge dans les programmes d’infrastructure (construction de routes, aide au crédit et à la commercialisation des produits agricoles, politiques de prix, centres de santé, écoles, etc.) peuvent se faire selon trois types de processus à partir d’une certaine capacité des populations locales à s’organiser elles-mêmes (niveau D à gauche) en associations professionnelles, coopératives de service, etc. :

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7 Voir le livre de E. Pisani : "Pour l’Afrique" Ed° Odile Jacob, 1988, 250p

8 L’expression "culture locale" me semble plus correcte que celle de "culture traditionnelle" qui prête à confusion en laissant croire que les sociétés rurales sont figées alors que par leur contact avec les problèmes de survie et avec des cultures venues d’ailleurs leur proposer des panoplies de solutions, elles ont souvent évolué dans des proportions bien plus considérables que les populations urbaines.

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1. Au delà des "arrangements" entre les populations et les institutions locales dans le cadre de la faible marge de manœuvre et de moyens qu’ont celles-ci à répondre aux besoins des populations (passerelles ©6a/b et ©5a/b du niveau E) sans faire intervenir la voie hiérarchique, la remontée spontanée des problèmes locaux et des opportunités d’action par cette voie (passerelle ©4a/b) vers les planificateurs et concepteurs urbains (niveau C à droite) est une chose si rare que bien qu’ayant été informé de quelques exemples je n’ai jamais pu en être témoin une seule fois dans mon champ d’observation pendant trois ans. " Les seuls commentaires que nous soyons en fait autorisés à faire sont que les instructions ont été exécutées et que les résultats sont corrects ! " m’a un jour confié un de ces fonctionnaires.

2. Constatant l’impossibilité de faire connaître les problèmes et les besoins des populations rurales en matière de support institutionnel à l’échelon des planificateurs (niveau C) et donc, a fortiori, à celui des décideurs (niveau A), certaines organisations/associations locales ont pu regrouper leurs efforts, exercer une pression pour se faire entendre à l’échelon national (par exemple en ce qui concerne le travail des femmes) et mettre en place certains programmes de soutien et de coordination agissant en parallèle des programmes officiels (au niveau C). Ces initiatives sont parfois issues du système lui-même et conçues comme des soupapes à des difficultés sociales prévisibles ou, dans certains cas, comme des moyens de canaliser des fonds d’aide supplémentaires.

Lorsqu’elles sont réellement issues des organisations locales elles-mêmes, ces initiatives sont tolérées, sans vraiment être prises en compte par la bureaucratie officielle (au même titre que les syndicats ouvriers dans les villes), tant qu’elles ne représentent pas un danger important de remise en cause des systèmes en place. Se focaliser sur cette voie en imposant un " préalable démocratique " illusoire aux responsables politiques du pays9 conduit non seulement à isoler et à fragiliser, parfois même à bloquer, ces actions pourtant porteuses de véritables processus démocratiques, mais aussi, comme tout ce qui " vient du haut ", à fermer des portes vers d’autres voies plus réalistes. Les véritables changements viennent surtout de l’action conjuguée d’individus éparpillés un peu partout, y compris au sein des institutions, dans des sociétés africaines dont on a tant de mal à percevoir quels " chemins démocratiques " elles seront finalement amenées à inventer pour elles-mêmes.

3. En Afrique, des systèmes bureaucratiques sont en place, ils ne peuvent être assimilés à des systèmes connus à l’extérieur sous prétexte de leur référence à des systèmes de type socialiste ou capitaliste, ils sont complexes et variés et ont leur historicité propre10. Des processus de développement isolés, mais s’appuyant sur l’initiative de populations décidées à prendre leur destin en main, restent fragiles et ont peu de moyens pour se faire reconnaître et même survivre au stade de l’expérience. Il existe de nombreuses opportunités de dialogue encore peu explorées. Celles-ci se situent en particulier au niveau des institutions et des organismes impliqués dans la conception et la planification des projets (niveau C du schéma), qu’il s’agisse d’institutions gouvernementales, d’organismes para étatiques ou de grandes entreprises du secteur privé.

Cette "troisième voie" peut se représenter comme une sorte de carrefour informel dont l’initiative viendrait de ceux qui sont directement impliqués dans les processus conventionnels de planification et de conception des programmes, et qui jouerait un rôle croisé : celui d’une courroie de transmission verticale à double sens entre les tentatives locales pour faire connaître leurs problèmes et leurs idées de solution (niveau D) et exercer une pression au niveau des décisions politiques (niveau B puis A) ; et celui d’une plate-forme pour la mise en relation, chaque fois que cela est possible, de tout ce qui est déjà conçu, proposé, suggéré, de tout ce qui émerge des initiatives locales au niveau national, en matière d’action de soutien et de coordination de ces initiatives locales, avec les programmes nationaux en cours d’élaboration ; cette plate-forme facilite ainsi la confrontation des objectifs de ces programmes — en général très sectorialisés et auxquels il faut associer ceux des entreprises du secteur privé — entre eux et dans leur rapport avec des objectifs plus centrés sur des problèmes cruciaux, économiques et sociaux.
 
 

Concrètement, sur quels fondements repose le réalisme de cette voie ?

D’abord, sur quels arguments reposent les jugements a priori de ceux qui ne voient dans ce genre d’approche qu’idéalisme béat, tiers-mondisme aveugle ou gauchisme rétrograde ? L’argument le plus souvent avancé est celui selon lequel " il n’y a rien à espérer des fonctionnaires, politiciens ou affairistes de ces pays ; partout s’installe une solidarité entre les élites privilégiées, pratiquant la corruption11 et le tribalisme ", souvent prolongé par l’ensemble des stéréotypes et clichés issus du colonialisme12, mais qui ont encore la vie dure, selon lesquels l’Africain est arriéré, servile, paresseux, imprévoyant, etc, et qu’il ne pense qu’à une chose, imiter le Blanc !

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9 ...à mettre en parallèle avec l’appel rituel au manque de volonté politique pour expliquer l’échec d’un grand nombre de projets alors que ceux-ci n’ont jamais fait l’objet d’une quelconque étude de faisabilité politique lors de la phase d’évaluation initiale, un véritable tabou pour la plupart des agences d’aides au développement.

10 Jean-François Bayart a besoin de 440 pages dans son ouvrage "L’État en Afrique" et des références sur presque tout ce qui a été écrit à ce sujet pour simplement jeter les bases méthodologiques d’une analyse sérieuse visant à avoir une perception plus claire des processus hégémoniques et des réseaux d’influence dans les sociétés africaines au Sud du Sahara, ainsi que de leur rapport avec l’extérieur.

11 Ce qui ne signifie pas qu’il faille négliger cette réalité importante et dramatique, et contribuer à entretenir un silence sur des pratiques et à protéger leurs auteurs. Sur ce sujet, bien qu’un peu trop décourageant à mon avis, le livre de Pierre Péan, "L’argent noir" est très instructif, Ed° Fayard, 1988, 280p.

12 Dans le même ouvrage de Jean-François Bayart, voir les réflexions sur le véritable sens de l’expression "politique du ventre" employée par les Africains eux-mêmes, et en rapport avec l’hypertrophie de la fonction et de la structure bureaucratique, en réponse aux stéréotypes occidentaux sur le phénomène de corruption ou de tribalisme.

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Bref, je les renvoie aux quelques analyses un peu sérieuses sur les sociétés africaines et sur les notions de pouvoir et d’État en Afrique pour revenir à la première question et parler de réalités :

— l’État en Afrique ne peut pas être considéré uniquement au travers d’un processus de ré-appropriation des institutions d’origine coloniale, il repose avant tout sur des fondements autochtones producteurs de dynamiques extrêmement complexes et variées. J-F Bayard parle de "rhizomes de réseaux personnels" à propos du fonctionnement de l’État africain, celui-ci assurant la centralisation politique par des liens de parenté, d’alliances et d’amitiés à l’instar des royaumes anciens.

— Si la complexité des dynamiques "du dedans" est difficile à percevoir, les spéculations sur leur devenir sont encore plus hasardeuses.13 " Le futur de l’État découlera surtout du déroulement incertain des luttes sociales engendrées par une urbanisation accélérée (pouvant conduire à des dissidences de masse), par la déstabilisation économique et financière, par la dégradation de l’environnement écologique, mais aussi par la prolifération des cultes syncrétiques. Il n’est pas sûr que les "autoritarismes" actuels ne conduisent pas un jour à une intensification de l’exploitation économique et de la domination politique ".

— Il ne s’agit pas pour autant, pour ceux du Nord, d’amoindrir l’importance de leur intervention car " la production de dynamiques du dedans est indissociable des immixtions du dehors, rien n’est innocent jusqu’au regard du diplomate ". 14

— Les sociétés africaines ne sont pas des sociétés fermées15 et elles ne l’ont jamais été. La notion figée de "tradition" a été inventée par le colonisateur qui croyait être le seul porteur de changement social et de "modernité". On sait maintenant que les sociétés africaines ont toujours été des sociétés de débat combinant domination et sujétion, qu’elles ont toujours eu à s’adapter à l’environnement, à s’affronter à l’extérieur et à résoudre des conflits internes, et que "la fabrique sociale et culturelle africaine n’a jamais été inactive".

— Enfin, l’ambition personnelle et l’individualisme ont toujours eu leur place dans ces sociétés. Jadis l’homme africain pouvait rechercher prestige, pouvoir et richesse dans des domaines variés : la maîtrise des armes, celle de la culture de la terre, ou bien celle de l’invisible. Il a trouvé plus récemment des opportunités dans l’école, le travail salarié, le commerce, l’agriculture "moderne", la politique, etc. Il est toujours à la recherche de nouvelles opportunités qui se présenteraient à lui, qu’elles proviennent de l’intérieur ou de l’extérieur.

Quelle que soit la perception du fonctionnement des bureaucraties que l’on peut avoir de l’extérieur, les analyses sérieuses montrent toutes à quel point rien ne permet de les considérer comme monolithiques, focalisées essentiellement sur des opportunités d’accumulation de pouvoir et de richesses par le biais de la corruption ou du clientélisme. Bien au contraire elles tendent à faire entrevoir l’immense potentiel de collaboration par l’échange, la réflexion individuelle et collective, et une approche appropriée de l’aide extérieure.
 
 

Une mission préparée et des termes de référence clairs,...

Le poste de conseiller technique auprès d’une administration zambienne qui m’a été proposé en 1983, constituait une opportunité pour aller explorer concrètement ce potentiel sur le terrain :

— Les termes de référence proposés au départ étaient relativement semblables à ceux que l’on définit habituellement pour tout poste d’assistance technique à la préparation et à la mise en œuvre de projets de développement conventionnels. Dans la plupart des cas, une fois installé, l’assistant technique a en général peu de possibilités de sortir du cadre de la hiérarchie dans laquelle il a été placé. Il se trouve que le domaine technique concerné, " le développement des technologies utilisant les sources d’énergie renouvelables ", impliquait non seulement la participation de nombreuses institutions, mais aussi la nécessité d’études de terrain sur l’évaluation des ressources et des expériences menées par les ONG locales ou étrangères. Ce contexte était donc favorable à la proposition d’une action du type "troisième voie" à la fois aux autorités locales et aux responsables du ministère français.

— Côté Ministère français des relations extérieures, j’ai proposé des termes de référence suivants :

1/ saisir l’opportunité d’une demande d’aide du gouvernement zambien en matière de " technologie appropriée "16 pour travailler, avec les partenaires locaux, sur les méthodes de conception des projets en rapport direct avec les problèmes de développement rural, le point de passage obligatoire de toute stratégie de développement économique et social de ce pays,

2/ identifier, parmi ces partenaires de l’institution d’accueil, et les agents des autres administrations et organisations concernées, ceux qui montrent une réelle motivation pour la constitution de groupes de travail inter institutionnels et la mise en place, au sein de leurs organisations respectives, de dispositifs permettant une meilleure liaison entre les programmes sur lesquels ils travaillent, et les besoins et priorités réels des populations concernées par ces programmes.

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13 Même ouvrage

14 Même ouvrage

15 Même ouvrage

16 Je reviendrai plus loin sur cette notion si importante de "technologie appropriée", disons simplement qu’il s’agit de technologie dont l’efficacité ne peut être évaluée que par son adéquation avec les besoins réels des utilisateurs et les conditions locales d’utilisation.

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— Cette proposition a reçu un accueil très favorable non seulement de la part du responsable chargé de ce contrat d’assistance au sein du Ministère français, mais aussi de la part d’autres organismes qui ont proposé spontanément leur support logistique. L’AFME (l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie), par exemple, a même proposé d’étendre certaines actions envisagées à d’autres pays de cette région d’Afrique. Je pouvais donc m’attendre à un soutien important de la part de ces institutions.
 
 

... un contexte local qui accepte l’expérience et des partenaires motivés,...

Il n’est pas question, dans le cadre de cet article, de décrire en détail le déroulement de mon activité pendant les trois années consécutives passées en Zambie. Je me bornerai aux quelques aspects indispensables à la bonne compréhension de ce que j’essaierai de formaliser ensuite à propos de l’incidence d’une telle expérience sur mon rapport personnel à moi-même et à autrui, sur mon comportement professionnel en tant que consultant, et enfin sur ma vision des actions qu’il est urgent d’entreprendre en matière d’éducation et de formation.

On est toujours tenté d’embellir le récit de ses actions passées, comme il est souvent conseillé de le faire dans un curriculum vitæ  ! On l’est moins lorsqu’on a goûté le confort et le véritable sentiment de sécurité que procure la " transparence ". Le mien comporte, en ce qui concerne cette expérience :

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1983-1986 Conseiller technique auprès du Gouvernement zambien dans le cadre des accords bilatéraux de coopération entre la France et la Zambie pour l’aide à la planification et à la conception de programmes dans le secteur de l’énergie.

Constitution de comités interministériels et de groupes de travail inter institutionnels autour d’objectifs multisectoriels dans le cadre de la préparation du "Quatrième Plan quinquennal zambien" :

- Création d’un groupe de travail inter institutionnel sur la gestion des ressources en eau pour l’étude et la coordination des programmes et projets de développement en matière d’approvisionnement en eau potable, irrigation, adduction d’eau, hydroélectricité et autres infrastructures.

- Création d’un groupe de travail inter institutionnel sur les problèmes d’approvisionnement énergétique des zones rurales et suburbaines pour la coordination des programmes et projets en matière de gestion des ressources en bois, électrification rurale, utilisation décentralisée des ressources énergétiques locales.

Création d’une division "Développement de l’approvisionnement énergétique des zones rurales et suburbaines" (Urban Household and Rural Energy Development Section) au sein du Département chargé de la planification énergétique au Ministère de l’énergie, des transports et des communications à Lusaka.

- Formation d’ingénieurs, de planificateurs et d’économistes locaux aux techniques de planification, méthodes de conception, d’évaluation et de gestion des projets de développement, études de tarification.

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Comme éléments les plus importants à signaler concernant cette aventure, je vois les suivants :

Pendant une première période de trois mois, je n’ai pas défait mes valises ! Lorsque je suis arrivé au Département du Ministère zambien, celui-ci était dirigé par un expatrié européen qui était là depuis plusieurs années, accompagné de trois autres compatriotes. Leur travail avait consisté, apparemment, à mettre en place un projet de remplacement de groupes électrogènes financé à 100% par son pays. Ni ses compatriotes, ni le groupe de six ou sept Zambiens qu’il avait recrutés, n’étaient vraiment au courant de ses activités. Son action, en matière de formation, s’était soldée par un petit exercice d’analyse coûts bénéfices sur cette opération ! Lorsque enfin, il a cédé sa place à un directeur Zambien, il n’a pas passé une seule journée à lui parler des problèmes en cours. Peu de temps après, il a pu obtenir qu’un autre compatriote soit nommé directeur adjoint. Je n’ai pu prendre la décision de rester et de m’engager complètement dans cette fonction que lorsque les conditions minimales ont finalement été réunies, à savoir :

. un accord de principe du directeur zambien sur les termes de référence tels que proposés au ministère français.

. un accord avec les quatre autres expatriés sur le fait qu’ils me laisseraient agir selon ces termes, et qu’ils cesseraient d’essayer de m’entraîner dans leur conception de l’assistance technique qui consistait, à l’instar du premier directeur, à imposer une organisation qui renforçait le caractère bureaucratique et autoritaire de cette institution, et à exécuter eux-mêmes tout un ensemble de tâches, comptabilité, administration, notes de service, organisation et animation de réunions, rédaction de documents dans lesquels ils inscrivaient leurs décisions, la constitution de banques de données, etc., etc., sous prétexte que les jeunes zambiens n’en étaient pas capables et qu’on avait pas le temps de les former ! L’assistance technique qui consiste à se substituer plutôt qu’à former est certainement la chose la plus courante en Afrique, en tous les cas la plus confortable dans la mesure où, généralement, elle satisfait à la fois les responsables locaux 17 et certaines agences bilatérales soucieuses de placer des agents aux bons endroits pour faciliter la mise en place de certaines grosses affaires ! Tout cela était bien sûr aux antipodes de ce que je m’étais fixé comme démarche.

. l’assurance que les partenaires Zambiens du Département, en particulier celui dont j’avais la responsabilité totale en matière d’assistance — un jeune ingénieur qui devait prendre un peu plus tard la direction de la section que nous avons créée ensemble —, avaient une envergure et une motivation suffisantes pour entreprendre ce travail de réflexion à la fois méthodologique et institutionnelle, en plus de celui lié à l’acquisition des connaissances sur le plan technique.
 
 

... un désintérêt total de la part du responsable en charge de cette expérience au sein du ministère français,...

Le support logistique prévu par les institutions françaises, bien que n’ayant jamais constitué un facteur déterminant dans ma décision de poursuivre ou non mes activités d’assistance, n’en a pas moins été un aspect important du contexte, non seulement sur le plan du déroulement des activités, mais aussi pour la perception par moi-même et mes partenaires zambiens des conséquences qu’entraînent une " certaine conception " et un " certain fonctionnement " de l’aide bilatérale pour le développement. Si ces conséquences se sont révélées plutôt comme caricaturales, leur paternité est à attribuer davantage au comportement de certains responsables, qu’à une politique ou une attitude systématique en matière de coopération. Si j’avais à qualifier par quelques mots la nature du support logistique et moral dont j’ai pu bénéficier de la part du ministère français pendant ces trois années, je dirais : silence, mépris, tracasseries, tentatives de détournement de fonds, etc., etc. Quelques anecdotes18:

. J’avais obtenu dès le départ un accord officiel pour l’attribution d’un budget de fonctionnement qui comportait essentiellement l’achat d’un véhicule tout-terrain. Compte tenu de l’orientation de cette assistance, on comprend toute l’importance que revêt un tel outil pour convaincre les fonctionnaires de la ville d’aller voir ce qui se passe dans les campagnes, et ce dans un contexte où toutes les conditions sont réunies pour être " empêché " d’y aller : pas de véhicule disponible ou chauffeur malade, pas d’allocations journalières pour acheter de l’essence, manque de pièces de rechange, etc. J’ai finalement pu disposer de ce véhicule deux ans (!) après le début de ma mission, après avoir reçu chaque mois la promesse (verbale)19que ce serait pour le mois prochain !

. Pendant ces trois années, j’ai dû faire parvenir une pile de dix centimètres de rapports, lettres, télex, demandes d’autorisations pour des voyages, etc., et je n’ai jamais reçu une seule réponse ni un accusé de réception, pas un seul commentaire sur les orientations ou les décisions que j’ai été finalement amené à prendre seul, sur leur adéquation — ou leur aspect dangereux — vis à vis d’une politique de coopération dont je n’ai jamais pu savoir s’il y en avait une ou pas ! Cette incurie trouvait son prolongement au niveau de l’Ambassade de France à Lusaka, en la personne du conseiller culturel et technique dont l’activité se bornait à assurer le fonctionnement de l’école des Français en Zambie, et à l’organisation de séances de cinéma français, en particulier des films d’Alain Delon.

. Il y a bien eu une visite éclair d’un fonctionnaire responsable de cette action au Département du Ministère de la coopération. Ni moi-même ni les autorités locales avec qui je travaillais n’en avions été avertis. Elle se solda par une courte réunion au cours de laquelle il déclara en substance, sans aucune gêne, aux responsables locaux : " En ce qui concerne cette action de coopération, "nous" sommes avant tout intéressés à examiner ce que votre pays peut faire pour réduire le montant du déficit commercial qu’il entretient avec le nôtre. "Nous" ne sommes pas vraiment concernés par les problèmes de développement rural, de bois de feu ou d’approvisionnement en eau. " (!)20. A l’occasion du renouvellement du contrat d’assistance pour la troisième année comme prévu dans les accords de coopération, ce même "responsable", malgré les instructions de ses supérieurs hiérarchiques21, s’est autorisé — sans en avertir ni celles-ci, ni moi-même, ni l’Ambassade, ni personne dans son administration, et ce, jusqu’à trois mois après sa "manœuvre" —, à "transférer" le budget de cette opération vers un autre "usage" plus prioritaire, selon lui !

. Bref ! J’ai été seul, isolé à la fois de ceux qui étaient les promoteurs de cette action, et de presque tous ceux qui composaient la communauté française de ce pays. Dans ma situation d’expatrié, je me retrouvais investi uniquement par moi-même d’une mission dont le sens et le contenu n’ont pu être définis que dans ce double contexte : un isolement total sur le plan des possibilités d’échange et de réflexion avec l’organisme français dont je dépendais, et un contexte local complexe, désireux de mieux connaître notre pays, prêt à tirer le meilleur profit de cette action, et regrettant bien sûr cet isolement.

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17 Le directeur zambien ne manquait pas d’humour lorsqu’il revenait d’une réunion en haut lieu et qu’il déclarait que ce qu’il avait proposé à ses supérieurs n’avait rien à voir avec son opinion personnelle, mais qu’il s’était limité à transmettre les décisions des expatriés !

18 J’ai dit plus haut que les institutions africaines n’étaient pas monolithiques, elles ne le sont pas en France non plus, et je continue à rendre hommage à la personne du Ministère des relations extérieures qui avait accepté cette mission mais qui, malheureusement, quelque temps après a dû quitter ce ministère dans des conditions elles-mêmes assez caricaturales. Je remercie aussi tous ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour appuyer cette mission, en particulier à l’AFME et un consultant de la société SEED chargé d’évaluer l’intérêt de cette mission.

19 y compris de la part du Ministre en personne qui était de passage dans le pays et qui avait jugé cette mission des plus intéressantes ! Au bout de deux ans, j’ai eu finalement une semaine pour faire cet achat dans un autre pays (!), et n’ai jamais été autorisé à "avancer" l’argent. Attendant celui-ci semaines après semaines je n’ai pas pu non plus prendre la décision de l’acheter à mon compte. Et ce sont ceux-là mêmes qui se gaussent de l’incurie des institutions africaines !

20 Je rends une fois de plus hommage au responsable local du Département de l’énergie qui lui a répondu avec beaucoup d’humour et très calmement : "Vous avez, à l’ambassade, un attaché commercial dont c’est, je pense, le travail, et que notre conseiller consulte chaque fois qu’il estime que votre pays peut être en mesure de nous proposer équipements et services en rapport avec nos besoins. Malheureusement, dans notre ministère, nous n’avons pas encore eu l’honneur de sa visite, et nous sommes prêts à le recevoir quand il le désirera.".

21 Je pourrais écrire un roman sur ces pratiques au sein de cette administration, et sur la complicité des ambassades. La presse en a parlé un peu, il y a eu des amnisties, qu’en reste-t-il au niveau de la compréhension de leur incidence sur les problèmes Nord-Sud tels qu’ils sont vécus réellement dans les pays du tiers-monde ? Je sais qu’il n’y a pas que des responsables de cette trempe au sein de nos administrations, et qu’ils n’en constituent pas la majorité. Mais pour que les autres puissent faire un travail efficace, ces administrations devraient trouver rapidement le moyen de se séparer d’individus tels que celui dont je parle et qui, au dire d’autres consultants, continuerait de "sévir" au même poste !

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... finalement, un contexte privilégié pour la rencontre des cultures...

Paradoxalement, cet isolement n’a jamais constitué un facteur de blocage ni remis en question les raisons de poursuivre ce travail, même si, dans un autre contexte, plus en accord avec les promesses de soutien par les responsables français, les résultats en matière d’engagements pris par les jeunes fonctionnaires locaux auraient pu aller beaucoup plus loin. Bien au contraire, il m’a permis d’observer la réalité des situations mieux que si j’avais été, comme certains assistants techniques, constamment harcelé pour faire "passer" telle ou telle affaire, pour "influencer" telle ou telle décision d’un ministre, comme cela est souvent le cas. Du fait que j’étais placé moi-même dans une situation difficile vis à vis de mes propres mandataires, la situation devenait plus équilibrée vis à vis de partenaires qui prenaient eux-mêmes quelques risques dans leur propre hiérarchie. Avec ces africains, nous avons pu ainsi entrer dans une réflexion extrêmement profonde à la fois sur la perception de "ce qui est" dans nos institutions réciproques, sur leurs fondements culturels et leur fonctionnement, sur les opportunités d’action et enfin, sur l’importance que prenait le choix personnel dans la mise en œuvre concrète de ces actions.
 
 

... et l’ouverture d’horizons nouveaux pour ceux qui veulent s’engager dans la recherche et la mise en œuvre d’actions plus efficaces.

Je reviendrai plus loin sur la notion de risque. Si je n’avais à avancer qu’un seul résultat concernant cette activité lorsqu’en septembre 1986 j’ai quitté le pays, un résultat qui, à lui seul, la justifie bien au-delà de ce qui a pu se passer sur le plan technique, formatif ou organisationnel (voir la note plus haut), il serait celui-ci : un nombre important de chercheurs, d’ingénieurs, de responsables d’organisations de toutes natures, se sentaient frustrés et isolés dans leurs efforts ; certains, au bord du découragement, ne voyaient qu’une porte de sortie, " l’escapade " vers d’autres pays. Tous ces gens ont pu, à un moment ou à un autre, à l’occasion de groupes de travail inter institutionnels et multidisciplinaires, espérer d’autres horizons pour eux-mêmes et pour leur pays. Je citerais Silvester Hibajene, le jeune ingénieur avec qui j’ai travaillé pendant ces trois années et qui a pu prendre officiellement la direction de la section que nous avions créée et la responsabilité des groupes de travail inter institutionnels. Celui-ci m’a dit en substance à la fin de mon séjour :
 
 

"Je n’ai plus d’inquiétudes sur le plan technique ou méthodologique. Je ne prétends pas tout connaître, mais la technique n’est certainement pas le problème le plus important ; dans la mesure où l’on sait ce que l’on veut faire, dans la mesure où l’on a associé à l’énoncé des problèmes ceux qui sont concernés en premier lieu par les solutions finales, je sais où trouver les personnes qualifiées à associer ensuite à l’étude de solutions technologiques. En ce qui concerne l’aspect méthodologique, je crois que nous l’avons suffisamment travaillé ensemble, en particulier l’approche des problèmes, et je sais maintenant qu’il nous faudra changer beaucoup de choses, qu’il nous faudra inventer des méthodes adaptées aux problèmes qui nous sont posés, et que, si les pays industrialisés veulent nous soutenir dans cette voie plutôt que de nous imposer leurs modèles, nous pourrons faire ensemble du bon travail. En ce qui concerne la volonté politique, l’amélioration de la qualité et de la compétence de nos institutions, je sais maintenant que tout cela nous concerne essentiellement, nous les Zambiens, que c’est à nous, et particulièrement à ceux qui veulent que ça change, de trouver les opportunités et les voies de ce changement. La façon pour le Nord de nous aider serait d’abord de reconnaître qu’il ne connaît pas grand-chose de nos sociétés, de s’en tenir à la neutralité, et d’arrêter de favoriser le maintien de structures et de pratiques qui font tant de mal à notre pays. Nous avons aussi besoin de sentir que nous sommes soutenus par tous ceux qui, chez vous, partagent notre approche du changement. "
 
Cette confidence, à la fin d’une période de formation technique en Grande Bretagne, ainsi que sa décision, l’année suivante, de faire une thèse universitaire sur le terrain, parmi les paysans et en rapport avec leurs problèmes, plutôt qu’à l’étranger, et ce malgré la possibilité d’obtention d’une bourse et malgré un salaire ridicule de fonctionnaire, pourrait justifier à elle seule ce travail de trois années. Tout ce que j’ai moi-même tiré de cette expérience sur le plan personnel et professionnel et dont je vais parler maintenant, je le considère comme une sorte de cadeau dont je me sens redevable. Ces lignes seront donc aussi un hommage à tous ceux qui dans ce pays m’ont accueilli avec tant de chaleur.

Malheureusement, après trois années, cette action n’a pu être prolongée, malgré mes nombreuses propositions, et la demande de plusieurs autorités locales. J’avais fait part, au Ministère de la coopération française, d’un certain nombre d’actions possibles pour soutenir les volontés mobilisées, mais encore fragiles, par l’envoi de compétences autres que les miennes sur des projets précis et déjà bien définis. 22 Nouvelles élections en France, et une cohabitation dont les préoccupations sont bien éloignées de ce qui se passe sur les rives du Zambèze !

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22 Sans aucune réflexion préalable ni avec les autorités locales ni avec moi-même, un chargé de mission du Ministère de la coopération en visite à la fin du contrat, nous a annoncé que la France avait décidé d’interrompre toute assistance à ce pays, pour se consacrer davantage à l’Afrique de l’Ouest ! La déception fut grande au sein du département zambien qui ne comprenait pas très bien comment la France pouvait d’une part, interrompre une action à long terme qu’elle avait elle-même proposée, et d’autre part, à nouveau faire un partage si radical du continent africain en matière d’assistance alors qu’elle tenait par ailleurs tant de discours généreux sur les échanges Sud-Sud.

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De multiples enseignements sur mon rapport à moi-même et à autrui,

Je suis issu d’une famille matériellement très modeste, mais c’est sur le plan de sa grande pauvreté culturelle, qu’un sentiment d’exclusion ressenti dès le plus jeune âge s’est surtout greffé ; exclusion difficile à vivre, sentiment de ne pas être doté d’une famille "normale" culturellement parlant, mais situation propice à l’ouverture, au métissage. Bien plus qu’aux distinctions entre de grands types de culture, culture occidentale/orientale/africaine/etc., c’est plutôt à la diversité des types d’acquis culturels que je pouvais observer autour de moi que ce sentiment d’exclusion faisait référence : culture politique, littéraire, scientifique, culture universitaire ou culture d’entreprise, etc. Ayant accepté cet état de fait, le sentiment d’indignation s’est vite transformé en sentiment de solidarité vis à vis de tous les exclus, et en une envie de comprendre les fondements des processus d’exclusion, de tous les processus d’exclusion, y compris ceux qui naissent dans des milieux d’exclus vis-à-vis de ceux qui collaborent, souvent inconsciemment, à leur exclusion.

Mes études d’ingénieur et de science économique m’ont permis ensuite de me confronter à la question du sens du "progrès technologique". Progrès pour qui et à quel prix ? La notion de carrière personnelle m’ayant toujours été étrangère, je n’ai travaillé finalement que sur des projets dont je tenais à définir au préalable des "termes de référence" clairs sur le sens des actions envisagées. Qu’il s’agisse de formation ou d’organisation dans l’entreprise, c’est à chaque fois sur le "progrès" que ces actions pouvaient engendrer pour l’ensemble des communautés humaines concernées, que se fondait ma décision de m’y engager. Mais c’est bien sûr dans le tiers-monde, et plus particulièrement en Afrique, après un premier séjour de deux ans au Sénégal comme professeur, que j’ai senti plus profondément, à la fois la portée de ces processus d’exclusion, la difficulté d’en percevoir les mécanismes et la nécessité de la perception du sens de toute action qui se veut être une aide dans ce domaine.

J’ai parlé plus haut de l’approche que j’ai proposée lors de mon dernier séjour en Afrique en matière d’assistance technique et la façon dont j’ai dû seul la mettre en œuvre sur le terrain. Je voudrais traduire combien cette approche repose sur la réflexion individuelle et collective, sur la perception des situations par des individus issus de cultures si différentes ; rencontres entre cultures étrangères et locales, mais aussi, rencontres entre cultures locales au sein de leur propre pays. L’identification et la mise en œuvre de telles actions dépendent fortement de la capacité d’initiative et d’engagement personnels. Dans ce contexte, comment concevoir une quelconque relation d’aide sans au préalable laisser cohabiter en soi sa propre perception des réalités, et celle de l’autre. Ce n’est certes pas une chose aisée, et cela demande du temps.

La contrainte due à l’isolement s’est transformée en une donnée de la réalité de la situation. L’impression de solitude, de marginalisation, a vite fait place à la conviction que, quelle que soit la situation, mon action n’avait de sens que si elle se plaçait dans le cadre d’une totale autonomie et une totale responsabilité vis à vis de l’autre. L’autonomie repose sur l’acceptation de " ce qui est " autour de moi et en moi, l’acceptation de la réalité de la situation et donc de la réalité de l’autre telles que je les perçois ; la responsabilité vient de l’acceptation des conséquences de "ce que je fais".

Ces transformations ne se sont pas faites du jour au lendemain. Il a fallu passer au travers de l’illusion. Il a fallu plusieurs mois pour sortir d’un autre isolement, cette fois au sein même de la communauté d’Africains avec laquelle je travaillais, et qui, au début, acceptait d’emblée tout ce que je proposais. Dès que nous avons pu enfin nous dire que nous n’avions pas la même perception des réalités, j’ai senti à quel point, non seulement nous n’étions pas en mesure de savoir ce que nous pouvions faire ensemble, mais aussi à quel point toute ma propre perception était elle-même remise en cause. J’ai compris à ce moment-là, combien il pouvait alors être tentant de me dire que je n’étais plus en mesure de comprendre correctement la situation, d’accepter tel quel le mode de perception de l’autre, et de me placer finalement dans la situation inverse de la précédente. Je me trouvais en face de ce type d’alternative qui consiste soit à imposer mon mode de perception à l’autre, soit à le rejeter pour tenter d’adopter le sien. Je retrouvais l’alternative observée au niveau des prémisses de l’aide dans le tiers-monde : imposer des modèles de pensée — à l’instar de l’aide gouvernementale qui continue encore trop souvent à les entretenir — ou faire revivre le "noble sauvage" — à l’instar d’idéologies conscientes ou inconscientes au sein de certaines ONG. Cette alternative était finalement la même que celle dont je voulais sortir, en matière d’assistance, en proposant une "troisième voie" : celle de la confrontation des perceptions.

J’ai senti que cette troisième voie devait être appliquée à moi-même. Elle représente depuis ce que j’appellerais mon "miroir intérieur", c’est à dire la présence en moi de la perception de l’autre, non pour qu’elle la remplace, mais pour qu’elle m’aide à mieux observer les fondements de ma propre perception. Ainsi, le mode de perception de l’autre ne représente plus un salut ou un simple objet de curiosité, il devient, par les altérations qu’il provoque en moi, une condition nécessaire pour l’évolution de ma propre perception. C’est, j’en suis maintenant convaincu, par cette cohabitation, sans fusion ni domination, à la fois en moi et chez l’autre, que peut naître une aide mutuelle.

Par de telles démarches, au niveau des sociétés, au lieu d’évoquer constamment "l’aide au développement", on peut être amené à entrer davantage dans des processus de "co-développement". Cela demande du temps, et d’autant plus de temps que les risques sont importants. Certaines communautés rurales sont si démunies qu’elles ont l’impression de n’avoir plus rien à perdre, elles sont par force plus ouvertes aux "rencontres" avec d’autres cultures. Les fonctionnaires bénéficient de certains privilèges ; pour eux, quel que soit l’attrait qu’elle exerce sur eux, l’aventure personnelle peut leur coûter cher et ils réfléchiront longuement sur son réalisme avant de s’y lancer.

Il est évident qu’entrer dans des "processus d’autorisation personnelle" a quelque chose de "subversif" et entraîne des processus de marginalisation de leurs auteurs aussi bien par nos sociétés dominatrices occidentales que par les sociétés fortement inégalitaires du tiers-monde. L’isolement dont j’ai fait l’objet n’est donc pas très surprenant, et il est facile d’imaginer les risques que prennent des Africains lorsqu’ils s’autorisent eux-mêmes à de telles démarches. D’un côté comme de l’autre, ce n’est que par la cohabitation multiculturelle en soi (le "métissage" intérieur) que les notions de risque et d’autorisation personnelles peuvent être perçues. Deux anecdotes :

Un employé d’une grande compagnie parapublique avait proposé un projet d’amélioration au sein de son secteur d’activité et reçut de ce fait une promotion. Ceci dérangeait vivement un de ses collègues qui visait lui-même cette promotion. Il fut victime d’un empoisonnement auquel il survécut miraculeusement.

Un de mes partenaires, récemment recruté, avec qui j’avais travaillé longuement sur un projet et qui avait fait preuve d’une grande clarté de vue, rédigea un document de synthèse confus, mal présenté, qui n’avait rien à voir avec ce qu’il m’avait présenté oralement. Une longue discussion avec lui m’a fait comprendre la raison de cette médiocre présentation : " il n’est pas très prudent de faire preuve de trop d’intelligence et de clairvoyance lorsqu’on vient d’être intégré dans une équipe ". C’est à dessein qu’il avait donc tout simplement saboté lui-même son travail !

Le monde de l’invisible est partout présent en Afrique. En percevoir de l’extérieur les incidences est toujours difficile car il est rarement évoqué dans les raisons avancées pour expliquer comportements et décisions. La présence quasi permanente du risque ultime, la mort, et sous toutes ses formes, dans la plupart des opportunités de changement important du fonctionnement des sociétés africaines, ne peut finalement être perçue par des intervenants extérieurs que dans le cadre d’une totale confiance. Et cette confiance ne peut être acquise que par la conviction chez l’Africain que l’étranger aura acquis une perception de sa situation, une perception globale et sans jugement. L’équilibre des risques pris par les uns et les autres, dans ce qu’ils s’autorisent à faire, est ce qui aide le plus dans la perception des actions possibles. Créer en soi un processus de cohabitation multiculturelle, c’est proposer à l’autre d’accueillir en soi l’ensemble de ce qu’il perçoit, c’est lui proposer d’accueillir en lui l’ensemble de ce que l’on perçoit soi-même. Pour chacun, c’est respecter la décision que l’autre est amené à prendre dans le cadre de la perception qu’il a des risques qu’il court. Si tous ceux qui interviennent en Afrique pouvaient prendre conscience des risques que comportent, pour le paysan africain, certaines actions qu’ils lui proposent — ou, souvent, lui imposent —, comparés à ceux qu’ils prennent eux-mêmes, un grand pas serait fait vers des solutions plus réalistes.
 
 

... et sur mon attitude professionnelle en tant que consultant.

Comme je l’ai dit plus haut, c’est le sens de l’action qui m’a toujours guidé, et non la poursuite d’une carrière professionnelle. Et pour moi, l’action qui a du sens est celle qui conduit à la création de "beau". De plus, le beau, l’objet créé, ne peut être défini en soi et a priori par son auteur ; il ne peut être constaté comme tel que par ceux à qui il est destiné. Chercher à produire du beau, c’est d’abord chercher à savoir ce que les destinataires considéreront comme beau ; et, savoir comment "produire du beau" dans le tiers monde, c’est d’abord "aller chercher là-bas", dans la rencontre interculturelle, ce qui peut être considéré comme beau à la fois pour eux et pour nous.

J’ai essayé de montrer à quel point l’aide au développement ne peut se définir que par une meilleure perception de la réalité des processus de transformation des sociétés ; et cette perception ne peut s’améliorer que dans un contexte de libre rencontre — de rencontre désirée — des cultures, conduisant à des altérations dans chacune d’elles. Ces altérations sont porteuses de changements dans chacune des sociétés d’appartenance des individus en présence. En fait mieux percevoir ce que peut être l’aide au développement conduit à mieux percevoir le sens de l’action dans son propre contexte social, et conduit finalement à substituer progressivement la notion de co-développement à celle d’aide au développement.

Je sais que l’on peut proposer autre chose "qu’un dessous de table" à des quantités d’individus en Afrique au sein des institutions gouvernementales. Je sais qu’il y a des quantités d’individus travaillant dans nos institutions d’aide qui ont eux aussi envie de proposer autre chose. Faire que cela se sache, et soit davantage pratiqué, dépend essentiellement des choix personnels d’individus qui s’autoriseront à prendre des risques personnels de marginalisation ou même d’exclusion. Ce choix que j’ai fait très tôt dans ma vie, sera plus difficile à faire pour d’autres déjà engagés dans des priorités de carrières personnelles. Mais je suis persuadé qu’à plus ou moins long terme, la vérité de ce qui se passe encore en Afrique émergera et qu’il deviendra de plus en plus difficile de se réfugier derrière quelques explications construites sur des stéréotypes ou des pseudo contraintes "venues du haut" 23. Car en fin de compte, la situation serait certainement différente s’il n’y avait pas tant d’agents de coopération prêts à accepter n’importe quoi pourvu que "ça paye" !24

De même, il n’y aurait pas une industrie de l’armement si florissante s’il n’y avait pas 50% des scientifiques et ingénieurs dans le monde acceptant d’y collaborer directement ou indirectement. Je suis ingénieur et je sais que de plus en plus d’ingénieurs et techniciens se posent cette question du sens de ce qui est produit, et, quant il le faut, du " savoir dire non ". Les "cimetières" d’équipements en Afrique peuvent de moins en moins être dissimulés. La vérité sur les impacts des projets commence à s’imposer aux grandes sociétés d’ingénierie, en matière d’environnement, encore bien peu sur le plan des conséquences socio-économiques.

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23 Un conseiller technique français, également en Zambie, a passé presque tout son séjour en proie à une dépression nerveuse due, d’après lui, à l’incurie de l’institution lui ayant proposé ce poste. Il m’a confié qu’il avait passé à peine dix minutes à "négocier" les objectifs de son contrat !

24 Un ingénieur d’une grande compagnie industrielle travaillant dans un pays voisin de la Zambie m’a un jour demandé si je ne pouvais pas collaborer à l’un de ses projets personnels. "J’ai l’intention d’écrire un livre sur toutes les choses épouvantables qu’on m’oblige à faire depuis dix ans en Afrique, de dénoncer des projets qui ne serviront à rien, etc." m’a-t-il confié, ce à quoi je lui ai répondu : "Il y a beaucoup de littérature sur ce sujet ; par contre ce qui pourrait être intéressant, serait de consacrer la moitié de ton ouvrage à expliquer pourquoi, après quelques mois et pendant dix ans, tu es resté à ce poste." J’ai su par la suite qu’il avait renoncé à ce projet !

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Le concept de "technologie appropriée" évoque encore pour beaucoup des relents de technologies arriérées ou de bricolage, alors qu’il devrait représenter, par les problèmes complexes qu’il soulève, le vrai défi de tous les scientifiques et ingénieurs du monde ; y compris au sein des sociétés occidentales elles-mêmes où il y a aussi tant à faire pour combler le fossé entre progrès technologique et besoins sociaux. La différence entre les systèmes d’armes et les technologies appropriées, est que pour ces dernières, ce n’est pas dans un laboratoire confortable, mais sur le terrain et avec les gens concernés, que la complexité des problèmes peut être analysée.

Cette confrontation avec la réalité des processus et des situations engendrées par nos propres sociétés dans les pays du tiers-monde, et la difficulté de percevoir la complexité et la diversité des sociétés dans ces pays, m’a conduit à adopter un certain nombre de dispositions chaque fois que je me trouve devant une opportunité de collaboration pour une action d’assistance : une charte personnelle me permet d’expliciter ce à quoi je suis prêt à collaborer, et ce qui m’autorisera à faire jouer une clause de conscience ; des termes de référence clairs et précis en matière d’engagements réciproques permettent d’éviter les situations ambiguës créées et entretenues, souvent à dessein, par certaines agences bilatérales ou internationales, avec la complicité de quelques responsables locaux25.
 
 

Quelques conséquences en matière d’éducation et de formation

Tout ce qui vient d’être dit conduit naturellement à entrevoir toutes les implications en matière d’éducation et de formation aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. C’est d’ailleurs essentiellement à la formation que je me suis consacré ; mais une formation basée sur l’approche transversale des problèmes et sur la constitution de groupes multidisciplinaires où chacun, moi y compris, était à la fois fournisseur et consommateur de connaissances. Le dispositif du groupe de travail réunissant des gens de diverses institutions, de l’université, d’organisations non gouvernementales, de divers organismes de développement de la petite industrie, représentait, je crois, une grande première dans les institutions de ce pays.

On a beaucoup écrit sur les cursus des universités du Sud, cursus issus de la période coloniale et qu’elles se sont appropriés. Comme dans les autres institutions, nombre de professeurs locaux sont prêts à utiliser leurs degrés de liberté, aussi faibles soient-ils, pour inciter les étudiants à envisager des carrières de chercheurs et d’ingénieurs plus en relation avec les besoins vitaux de leur pays. Ils ne pourront pas grand chose tant qu’ils ne pourront démontrer que des opportunités d’emploi existent en dehors des "job descriptions" actuelles, et tant que des emplois utiles ne seront pas valorisés, en particulier en matière de développement rural26 et de création de petites entreprises. Je ne vois pas de grandes possibilités de changement dans ce domaine tant que l’éducation et l’enseignement ne se trouveront pas inscrits dans une politique plus globale de développement que seuls les Africains sont en mesure de se définir pour eux-mêmes.

J’ai essayé de montrer qu’il y avait des opportunités d’assistance pour l’aide à la création de dynamiques locales. Encore faut-il que ceux qui sont sur place y croient et les utilisent. Ce qui nous renvoie à nos propres pratiques, nos savoir-faire, et donc à leurs fondements, c’est à dire, à notre propre formation. Cette formation concerne tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre seront confrontés à des activités en relation avec les problèmes de développement dans le tiers-monde : chercheurs et scientifiques dans des universités, agents de développement, coopérants, volontaires des ONG, ingénieurs et techniciens des sociétés d’ingénierie, enseignants expatriés, personnel des agences d’aide bilatérales et internationales, etc.

Chercheurs en sciences humaines et ingénieurs doivent se rencontrer — ce qui constitue déjà en soi une rencontre interculturelle — et associer à leurs travaux tous ceux qui ont une responsabilité quelconque en matière de formation, y compris et surtout, en matière de formation technique. Les expériences et les échecs du passé nous font mesurer l’étendue du contenu idéologique des "technologies" ; une technologie n’est jamais neutre, elle a été conçue pour une société donnée. Tenter de la transférer telle quelle, est, consciemment ou non, tenter de plaquer quelque chose des éléments culturels politiques et sociaux, en plus des éléments purement économiques et techniques, sur lesquels elle repose dans la société d’origine.

Replacer les questions de choix technologique en terme de "technologies réellement appropriées" aux contextes des sociétés directement concernées par ce choix, c’est aussi engager des processus de "réflexion-action" sur les pratiques pédagogiques 27 dans tous les domaines de la formation et de l’éducation. Je dirais même "action-réflexion" tant il est difficile, mais nécessaire, d’aller d’abord sur le terrain (difficile d’accès aussi bien pour nos pieds que pour nos têtes !) chercher les éléments d’une réflexion inévitablement transculturelle.

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25 Depuis, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’appliquer cette méthode vis à vis de propositions de postes importants de conseiller technique de la part de la Banque mondiale et d’une agence de développement de l’ONU : je n’ai pas refusé ces postes, mais, compte tenu de la pauvreté du dossier fourni, je leur ai proposé d’examiner avec eux, des termes de référence plus précis et, peut-être, plus adaptés. Il m’a été répondu que ce n’était pas le rôle d’un ingénieur !

26 Peu de temps avant mon arrivée en Zambie, sur proposition de l’Ambassade de France, des bourses ont été accordées à deux étudiants zambiens ne parlant pas un mot de français (!), pour faire, en France, de la recherche fondamentale (!) en énergie solaire. L’un d’eux est resté en France, pour épouser une Française (la raison réelle de sa demande de bourse), le second m’a déclaré à son retour, qu’il avait travaillé sur la modélisation mathématique (!) du séchage des grains de maïs, mais qu’il n’y avait pas d’emploi pour lui en dehors de l’université. Voyant mon étonnement il ajouta : "En fait, en accord avec l’université française, j’ai choisi les grains de maïs pour leur forme sphérique, plus facile à manipuler dans les modèles mathématiques, mais il n’y a aucune raison de sécher du maïs en Zambie" !

27 En 1991, j’avais proposé à l’association CRISE (aujourd’hui GRAPPE), dans le cadre de ses activités de recherche et d’intervention, la création du GRIFF : un groupe de réflexion interdisciplinaire sur la formation de formateurs susceptibles d’exercer leur mission dans des contextes interculturels complexes. Ce groupe n’a pu être créé. Cependant, ceux qui seraient intéressés actuellement par ce sujet peuvent me joindre par l’intermédiaire de l’association GRAPPE au N° 01 43 66 58 17.

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