Coopération interuniversitaire
Brésil-France
Faculté de l'Education,
Université de Brasilia, 02-05 et 09-11 août 2000
KIM Sun-mi
04/08/2000
Doctorante en sciences de l’éducation,
Université de Paris VIII
Centre de Recherche sur l’Imaginaire social et l’Education (CRISE)
Conflit des valeurs entre l'Orient et l'Occident :
réalité et expériences
La question du conflit des valeurs est inévitable lors d'une rencontre de différentes cultures. La différence de l'autre conduit le sujet à réfléchir sur ses propres valeurs en s'interrogeant sur le sens de celles-ci. Si l'individu perçoit ses valeurs comme quelque chose de contraignant, il est naturel qu'il aspire à d'autres systèmes des valeurs. En effet, l'introduction de la culture occidentale dans la société asiatique a suscité (et suscite toujours avec le processus de la mondialisation), surtout chez les femmes, l'aspiration à d'autres valeurs dites occidentales comme la liberté et l'autonomie. Mais, comme les normes confucéennes influent toujours sur les femmes asiatiques d'une manière contraignante, elles ont l'air d'avoir du mal à bien se situer par rapport à leur désir à l'égard de nouvelles valeurs et à l'éducation qu'elles reçoivent dans leur société. Ainsi, la question du conflit des valeurs se pose. Or, s'il s'agit des femmes asiatiques qui vivent en France, qui sont en contact direct et permanent avec la culture française, la question du conflit des valeurs augmente en intensité. Je vais vous présenter les expériences interculturelles vécues par les femmes asiatiques vivant en France en termes d'acculturation. Mais avant cela, je vais vous donner quelques notions essentielles dans la discussion du conflit des valeurs et de l'acculturation.
Par définition, l’étudiant étranger signifie une personne qui est " inscrite dans un établissement d’enseignement supérieur d’un pays ou d’un territoire où elle n’a pas son domicile permanent " (Unesco, cité par N. Panayotopoulos, 1998, p. 78). Cela suppose inévitablement, entre autres, la question interculturelle entre le nouveau modèle culturel et celui d’origine de la personne, lesquels sont parfois très lointains et impliquent donc une différence significative quant aux " programmations mentales " (G. Hofstede, 1994). C'est le cas de mon travail : les étudiantes asiatiques dans les universités françaises. Il surgit inévitablement la question d’acculturation chez ces femmes ; car suivant la définition de l’acculturation comme " l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact continu et direct et des changements qui se produisent dans les patrons (patterns) culturels originaux de l’un ou des deux groupes " (Memorandum de Redfield, cité par R. Bastide, 1998, p. 185), il est évident que les étudiants étrangers ne peuvent éviter le processus d’acculturation dans un nouveau modèle culturel. En effet, chez chaque étudiant asiatique doivent se produire, consciemment ou inconsciemment, certains effets psychologiques qui entrent en contact continu et direct avec une culture " autre " que la leur. Certains auteurs abordent ce phénomène psychologique d’un sujet à l’égard d’un nouvel environnement en termes d’" intégration " ou d’" adaptation ", lesquels impliquent tous la question d’acculturation. Développons-les davantage.
Les types d’adaptation à un nouveau monde
Il est vrai que les femmes asiatiques qui viennent étudier en France,
ont, pour la plupart, de la sympathie plutôt que de l’hostilité
à l’égard de cette culture " autre ". Toutefois, vue la considérable
différence culturelle entre les deux, il semble normal qu’elles
affrontent un certain problème d’adaptation à ce nouveau
monde. Le degré de leur adaptation se différencie chez l’une
de l’autre en fonction de leur motivation du départ, de leur caractère,
de l’histoire personnelle et familiale, et des événements
qu’elles rencontreront au cours de leur séjour en France, surtout
relationnellement. Tous ces éléments jouent un rôle
important pour décider le type d’adaptation par lequel chaque femme
en question sera classée. Pour ce travail, je me réfère
à trois auteurs ; premièrement, J. W. Berry propose quatre
types d’adaptation chez les étrangers se trouvant dans une culture
autre, selon le processus ou le résultat de leur adaptation :
- l’intégration
- l’assimilation
- la séparation ou la ségrégation
- la marginalisation (J. W. Berry, 1989, p. 137).
Ensuite, un éminent spécialiste, C. Camilleri met en particulier
l’accent sur la question de l’identité dans un contexte interculturel
en proposant trois types d’adaptation, notamment concernant le sujet :
- l’intégration
- la séparation
- l’assimilation (C. Camilleri, 1989, p. 30).
Enfin, un autre auteur S. Abou sur L’identité culturelle, les présente
d’une autre manière, en les formulant comme le " processus
psychologique de l’acculturation " :
- la déculturation dominée
- la déculturation évitée
- la réorganisation culturelle dominée (S. Abou,
1995 (1981)).
Etant donné que les types d’adaptation proposés ci-dessus
par ces trois auteurs montrent tous le degré d’intégration
du sujet à un nouveau groupe culturel, nous pouvons les rapprocher
de l’un et de l’autre ; tout d’abord, le terme de " déculturation
dominée " de S. Abou pourrait rejoindre celui d’" assimilation "
des deux autres dans la mesure où celui-là semble être
un facteur de désintégration de la personnalité d’un
individu dans un pays d’accueil. Autrement dit, lors de la rencontre avec
une culture " autre ", l’individu perdra la sienne au profit de la culture
du pays d’accueil pour des raisons plutôt conscientes (notamment,
lorsque la question de la survie se pose chez les immigrés).
Ensuite, le concept de " déculturation évitée " de
S. Abou peut être traduit, selon le degré d’évitement
dans le processus d’acculturation d’un sujet, par celui de " séparation
" ou de " ségrégation ", ou encore de " marginalisation "
des deux autres. En d’autres termes, contrairement à l’étape
précédente, l’individu attache plus d’importance à
sa culture d’origine qu’à celle du pays d’accueil pour des raisons
politico-religieuse et historico-culturelle. Par conséquent, il
pourra éviter plus ou moins l’acculturation par l’autre, mais il
devra assumer le fait d’être séparé, voire marginalisé
du nouveau groupe culturel. Aussi, cela conduira-t-il à susciter
parfois une certaine ségrégation de la part du pays d’accueil.
Enfin, le terme de " réorganisation culturelle dominée "
d’Abou peut être rapproché de celui d’" intégration
" de Berry et de Camilleri dans la mesure où l’individu de
cette étape arrive à s’adapter à une culture " autre
" en trouvant un certain équilibre entre sa culture d’origine et
celle du pays d’accueil. Toutefois, bien que j'aie ainsi tenté de
rassembler ces différents types d’adaptation selon leur convergence,
la nature de ceux-ci ne semble pas tout à fait s’inscrire dans le
même registre. Par exemple, S. Abou traduit le terme de " réorganisation
culturelle " par " l’enrichissement de la personnalité " du sujet,
voire la " créativité ". En revanche, l’" intégration
" dans l’optique de J. W. Berry se traduit par la participation de l’individu
au sein d’une nouvelle société tout en maintenant partiellement
son intégrité culturelle. Autrement dit, dans la notion d’intégration
de Berry, il existe toujours l’idée de maintien de la culture d’origine
du sujet ; en revanche, la " réorganisation culturelle dominée
" d'Abou est fondée sur l’idée de la " création "
et de la " nouveauté " qui ne se réfèrent plus à
la culture d’origine de chacun. A travers le processus de la " réorganisation
culturelle ", l’individu enrichit sa personnalité, laquelle le conduit,
de manière naturelle, à une créativité. S’il
en est ainsi, le terme de " réorganisation culturelle dominée
" de S. Abou peut rejoindre sans difficulté celui de " métissage
axiologique " de R. Barbier (1999).
Selon ce dernier, le " métissage axiologique " est un élément
créatif dans la mise en contact de la tradition et de la modernité
; le métissage naît dans un processus de confrontation des
valeurs de l’Orient et de l’Occident, de la tradition et de la modernité.
Celui-ci demande donc une reconnaissance de la tradition, en tant que composante
majeure de l’identité d’une part, et d’autre part, de la modernité,
en tant que réalité inévitable. Il ne s’agit pas là
d’une simple composition de différents éléments ou
d’un mélange, ou encore des mulâtres chez lesquels on peut
toujours retrouver leur origine ou leur race. C’est le processus d’" altération
" et d’" interaction " des valeurs qui donnera naissance à un métissage,
lequel constituera en fin de compte une culture nouvelle et " autre ".
Ainsi, au niveau de l’individu du métissage, son identité
peut être morcelée au moment de la mise en contact avec d’autres
valeurs que les siennes, et c’est à ce moment-là qu’une nouvelle
identité naît ; dans ce cas, il n’existe plus de " noyau dur
" qui résiste aux nouvelles valeurs.
Or, comment se déroule la rencontre interculturelle dans un contexte
réel, précis, et habituel ? Quelle place y occupe le métissage
culturel au sens de R. Barbier et de S. Abou, c’est-à-dire de l’ordre
de la création (A+B=C) ? Afin de pouvoir répondre à
ces questions, il me semble nécessaire de bien tenir compte de la
nature psychologique de l’étranger. Celui-ci vit essentiellement
dans une phase transitoire entre sa culture d’origine et celle de la nouvelle
société. Compte tenu de la définition du mot de transition
relevant essentiellement l’aspect de passage, la situation transitoire
pourrait être perçue par le sujet comme quelque chose d’aventureux
et en même temps, surtout, de problématique et d’interrogatif
; " (...) le modèle culturel du nouveau groupe n’est pas un lieu
de refuge mais un champ d’aventure, pas une évidence, mais un point
d’interrogation à investiguer, pas un instrument utile pour clarifier
les situations embrouillées mais une situation problématique
et même difficile à maîtriser " (A. Schütz, 1987,
p. 232). En d’autres termes, selon cet auteur, le contexte interculturel
suppose pour un étranger, beaucoup plus de problématique
et d’instabilité plutôt que de certitude et d’assurance. Sur
ce point, Alfred Schütz a bien montré, notamment à partir
de son concept de " pensée courante " ou de " recette ", - étant
une sorte de " schème général d’interprétation
du monde " -, les caractéristiques que l’étranger peut avoir
dans un nouveau modèle culturel. Continuons donc à réfléchir
sur l’état de l’étranger, sous l’optique d’A. Schütz,
afin de mieux saisir la possibilité de métissage.
Le " schème général d’interprétation du monde " chez Alfred Schütz
A. Schütz définit le terme " étranger " comme un " individu
adulte de notre époque et de notre civilisation qui essaye d’être
accepté pour de bon, ou tout au moins toléré, par
ce nouveau groupe " (1987, p. 217). Si j'accepte cette définition,
l’étranger désigne non seulement celui qui est d’une autre
nation (par rapport au locuteur) - au sens où je l'entends habituellement
dans mon travail -, mais aussi celui qui n’appartient pas à un groupe
familial, social ou à un ensemble, et par conséquent, celui
qui se tient à l’écart de quelque chose (Le Robert, Dictionnaire
historique de la langue française, 1998). Ainsi, A. Schütz
cherche-t-il le sens de l’étranger dans son désir d’être
accepté, ou toléré par le nouveau groupe en abordant
le rapport entre les deux - l’étranger et le nouveau groupe - par
la question du " schème général d’interprétation
du monde ".
Lors d’une rencontre entre deux groupes dont les cultures sont hétérogènes
plutôt qu’homogènes, a nécessairement lieu l’affrontement
de la "pensée courante", issue de différents systèmes
de valeurs de chaque groupe : la manière de voir, de penser, d’agir
et enfin d’être. Il s’agit donc de " schème général
d’interprétation du monde " qui n’est pas identique d’un groupe
à l’autre et d’une nation à l’autre. Autrement dit, la personne
qui se trouve dans une nouvelle culture dont la " pensée courante
" n’est pas la sienne, a du mal à comprendre le code social de celle-ci
dont la signification et le fonctionnement sont différents des siens.
Cette situation incompréhensible suscite chez lui un sentiment d’insécurité
et de peur, et par conséquent, lui demande de faire des efforts
afin de la dépasser ou de l’effacer.
Face à cette situation instable, l’étranger peut adopter
deux attitudes ; l’une, n’ayant pas pu acquérir la " pensée
courante " du nouveau pays, est de se séparer et de se marginaliser
de celui-ci ; et l’autre est de s’y intégrer en apprenant son modèle
culturel : le " schème d’expression " et le " schème d’interprétation
" par excellence (ibid., p. 222). Plus précisément, le premier
groupe d’étrangers est ceux qui n’arrivent pas à trouver
un équilibre entre leur culture d’origine et celle du nouveau modèle,
éprouvant un sentiment de crise, issu d’un trouble de leur fondement,
de leur conception naturelle du monde. Ils se sentent donc démunis
et ne sont pas sûrs d’eux. Par conséquent, le nouveau modèle
culturel ne peut jamais lui procurer un sentiment de sécurité
ou un " asile protecteur " ; au contraire, celui-ci est comme un " labyrinthe
dans lequel il a perdu tout sens de l’orientation " (ibid., p. 233).
En revanche, le deuxième groupe d’étrangers désigne
ceux qui font des efforts plus consistants et assidus que les premiers,
lors de l’affrontement de leur " schème général d’interprétation
du monde " avec celui du nouveau groupe. Ils y entreprennent donc, toujours
selon le terme d’A. Schütz, le " processus d’investigation " impliquant
les étapes suivantes ; " Nous commençons par définir
le fait nouveau, nous tentons d’en saisir la signification ; nous transformons
ensuite petit à petit notre schème général
d’interprétation du monde de telle manière que le fait étranger
ainsi que sa signification deviennent compatibles et consistants à
l’égard de tous les autres faits de notre expérience, ainsi
que leurs significations " (ibid., p. 234). En somme, le " processus d’investigation
" suppose la transformation de notre pensée courante en celle du
nouveau modèle culturel, en nous permettant de comprendre le nouveau
fait social et sa signification.
Si ce processus d’investigation réussit, les éléments
de nouveau groupe, naguère troublants et déroutants pour
l’étranger, deviennent désormais un " fait acquis et additionnel
de la connaissance ", aboutissant à une autre manière de
vivre. L’étranger ayant ainsi acquis le nouveau code culturel, peut
vivre une expérience riche sans avoir l’esprit tiraillé entre
sa culture d’origine et celle de la nouvelle société. Ayant
élargi et redéfini la " réserve d’expérience
" sous forme de " connaissances disponibles " (A. Schütz, ibid., p.
12), il aura la possibilité d’agir plus grande et rassurante qu’auparavant.
S’il en est ainsi, quel rapport y a-t-il entre l’étranger ayant
réussi ce " processus d’investigation " et celui qui se réalise
à l’issu du métissage culturel ?
En fait, ce que montre A. Schütz concernant l’étranger en terme
de " réserve d’expérience " ne semble pas désigner
le terme de métissage au sens que défend R. Barbier. Comme
le mot " réserve " implique le sens de stocker et d’en magasiner,
elle a toujours quelque chose à voir avec le passé, la racine,
l’origine, enfin tout ce qui reste en nous comme mémoire ; alors
que le métissage ne se repose pas sur celle-ci car il est un état
tout à fait nouveau à l’issue de la création (A+B=C).
Autrement dit, celui qui réussit le processus d’investigation et
qui, par conséquent, élargit la réserve d’expérience,
peut se retrouver sans grand conflit dans un nouveau modèle culturel.
Toutefois, cela ne lui empêche pas de se référer et
de retourner à tout moment à son modèle d’origine,
car la réserve d’expérience n’est qu’un fait additionnel,
mais non pas une création. Dans ce cas, le nouveau " schème
général d’interprétation du monde " qu’il a acquis,
n’est qu’une sorte d’outil qui lui permet de " mieux vivre " dans un nouveau
monde. L’apprentissage de la langue étrangère en est un exemple
par excellence, au sens d’outil afin de pouvoir interpréter le nouveau
monde. En nommant le langage comme " schème interprétatif
et expressif ", A. Schütz souligne que toutes ses caractéristiques
ne sont accessibles que pour le membre du groupe (ibid., pp. 228-229).
En un mot, il ressort des concepts de Schütz que c’est son intégration
qui est mise en relief, et non pas son métissage, qui est de l’ordre
de la création.
En revanche, le concept de métissage s’inscrit dans un autre registre
par rapport à l’intégration. Il ne s’agit plus d’un outil
ou d’une " pensée courante ", mais d’une question ontologique de
tout être humain, laquelle repose essentiellement sur celle de l’autorisation.
Au cours du processus de métissage, qui est, par nature, une période
interrogative, voire bouleversante, l’individu est inévitablement
invité à se poser des questions sur le sens de la vie, de
l’être humain, de la famille, de l’amour, enfin sur toutes les interrogations
essentielles de la vie. Parmi celles-ci, la question de la libération
de l’homme de toutes sortes de contraintes semble être cardinale
; c’est-à-dire, " devenir sujet " de sa propre histoire, impliquant
" devenir son propre auteur " selon les termes de J. Ardoino. En fait,
lorsque notre petite vie quotidienne semble tranquille et rassurante, nous
ne cherchons pas tellement à nous poser ce genre de question qui,
n’aboutissant pas toujours à une réponse, paraît être
trop sérieuse et ennuyeuse. C’est pourquoi le contexte interculturel
peut être un espace propice à se poser ce genre d’interrogation
dans la mesure où celui-ci nous rappelle sans cesse, à partir
d’expériences sur le sentiment d’insécurité et de
peur, que " nous vivons toujours au bord de l’Abîme " (C. Castoriadis,
1996, p. 202). Aussi, cela nous conduit-il à contempler le plus
profond de notre être, où l’autorisation est un besoin cardinal
et urgent. C’est cela qui est le principal questionnement d’un individu
autonome dans le processus de métissage. En un mot, celui qui est
issu de ce métissage ontologique, accompagné par le processus
de l’autorisation, devrait être quelqu’un de nouveau par rapport
à son passé, à sa tradition, à son code social
bien établi, lesquels auraient pu l'empêcher de devenir son
propre auteur. Seule la question de l’autorisation compterait désormais
le plus pour lui.
A partir des concepts que nous venons de décrire, regardons maintenant
comment les femmes asiatiques en France vivent leurs expériences
interculturelles en termes d'acculturation.
Le processus d'acculturation psychologique
Avant de parler du processus d'acculturation, je présente brièvement
le cadre de mes interviewées. J'ai interviewé vingt-neuf
étudiantes asiatiques inscrites (ou ayant déjà fini
leurs études) dans les universités françaises dont
seize Coréennes, dix Japonaises et trois Taïwanaises. Les deux
éléments auxquels j'ai prêté une attention particulière
quant au choix de mes interviewées, sont d'une part, la durée
de leur séjour en France et d'autre part, la nationalité
de leur mari. Le premier élément était de mieux connaître
l'acculturation de ces femmes par la culture française, ou encore,
la réflexion plus approfondie issues de leurs expériences
suffisamment vécues. Le deuxième élément avait
pour finalité d'exclure l'éventuelle possibilité que
celles-ci pourraient prévoir, à cause de leur mariage mixte,
de ne pas retourner dans leur pays. C'est pourquoi j'ai essayé de
trouver les étudiantes asiatiques qui avaient vécu en France
au moins trois ans, et en même temps, qui soient célibataires
ou mariées avec un homme de même nationalité. En fait,
je n'ai pas rencontré une seule personne mariée, ni chez
les Japonaises, ni chez les Taïwanaises. Seules les quatre femmes
coréennes sont mariées avec leur compatriote.
Mes interviewées ont toutes (sauf une Japonaise) fini leurs études
universitaires dans leur pays et certaines d'entre elles étaient
en cours d'études au troisième cycle de leur université
d'origine. L'âge moyen de celles-ci est 31,6 ans pour les Coréennes,
28,5 ans pour les Japonaises et 30,6 ans pour les Taïwanaises. La
durée moyenne de leur séjour en France est 5,1 ans pour les
Coréennes, 3,1 ans pour les Japonaises et 3,5 ans pour les Taïwanaises.
La moitié des femmes japonaises sont des boursières, ce qui
n'est pas le cas pour le reste. La majorité des étudiantes
coréennes - qu'elles soient mariées ou non -, dépendent
uniquement de l'aide familiale pour le financement de leurs études.
Quant aux Japonaises et aux Taïwanaises, elles semblent être
plus indépendantes de leurs parents que les Coréennes. Sauf
quatre Japonaises, personne ne compte uniquement sur l'aide de ses parents
: soit elles ont déjà fait des économies avant de
venir en France, soit elles exercent un travail à mi-temps.
Les entretiens que j'ai menés reposent sur l'"interview non directive",
c'est-à-dire sur l'empathie de l'interviewer à l'égard
de la personne interviewée : "L'attitude "non directive" qui préside
à sa mise en œuvre laisse à l'interviewé la liberté
de parcourir comme il entend la question ouverte qui lui est posée"
C'est donc avoir la volonté de ne rien lui imposer pour obtenir
de lui des expressions spontanées (A. Mucchielli, 1996, pp. 109-110
; 1994 (2e éd.), pp. 28-30). En ce sens, cette méthode rejoint
nécessairement la ligne de recherche que R. Barbier nomme l'"approche
transversale" (1997) : née dans le souci de comprendre la complexité
du fait éducatif, elle s'inscrit essentiellement à l'"écoute
sensible" du chercheur et de l'éducateur en tant que théorie
et méthode.
Le fait d’être en contact avec une culture " autre " semble changer
le point de vue par rapport à l’idée que les femmes asiatiques
avaient avant de partir de leur pays. Même si celles-ci avaient eu
des informations plus ou moins abondantes et détaillées concernant
le pays dont elles rêvaient, tant qu’elles n’avaient pas d’expérience
réelle, elles ne pouvaient avoir à disposition que des informations
amplifiées et mystifiées par leur imaginaire. Notamment,
s’il s’agit d’un pays pour lequel les femmes asiatiques ont projeté
des valeurs philosophiques et existentielles comme la liberté et
l'autonomie, il semble fort possible que l’idée qu’elles se sont
forgée de ce pays soit d’autant plus alimentée par leur imaginaire.
Autrement dit, plus les femmes asiatiques s’appuient sur des valeurs imaginaires
d’un nouveau monde, plus le décalage entre la réalité
et leur imaginaire est grand. En ce sens, chaque témoignage de mes
interviewées a un sens singulier.
Il semble que les modifications d’attitudes de mes interviewées
aient un lien étroit avec les motivations de leur départ.
C’est-à-dire que le mode de vie d’une étudiante asiatique,
venue en France avec le désir de " vivre une expérience "
devra être différent de celui d’une autre ayant pour but d’obtenir
un diplôme doctoral dans l’espoir de devenir professeur. De même
que la recherche d’un contact quelconque avec la culture française
sera également différenciée l’une de l’autre. Ainsi,
en fonction de leurs attitudes vis-à-vis de la population française
et de la culture de celle-ci, j'ai classé mes interviewées
en trois groupes. Il semble intéressant de présenter les
témoignages des femmes de chaque groupe afin de mieux saisir leur
vécu. Voici les deux témoignages du premier groupe de femmes.
" Je n’ai pas beaucoup d’amis français. Parce que d’une part, c’est difficile d’en avoir à cause de la différence de culture. Au début, je voulais faire connaissance avec eux, mais ayant des difficultés à communiquer je me suis retournée vers les Japonais. Pour moi, le fait de pouvoir communiquer avec ma langue est une sorte de soulagement. D’autre part, j’ai peur d’être déracinée de la culture japonaise, de même que je ne peux imaginer que je resterais en France après mes études " (Yosmi, 32 ans, Japonaise, 2 ans de séjour, thèse en cours).
" Je ne connais pas la société française puisque je n’ai pratiquement pas l’occasion de rencontrer des Français. Bien que je le regrette, j’ai du mal à m’approcher d’eux par crainte de malentendus à cause de la langue et de leur différente manière de penser. Le contact avec d’autres étudiants coréens me donne un certain sentiment de tranquillité, mentalement. C’est la raison pour laquelle peut-être je ne ressens pas le grand besoin de rencontrer des Français " (Hye-jin, 29 ans, Coréenne, mariée, 3 ans, thèse).
Le premier groupe de femmes est les plus fermé vis-à-vis de la culture française, cherchant un "soulagement" auprès de leurs compatriotes avec qui elles ne sentent pas de barrière culturelle et langagière. Ce genre d'attitudes se retrouve surtout chez les femmes mariées. La deuxième tendance d'attitudes des femmes asiatiques envers la culture française n'est pas loin de la précédente.
" Je pense que j’ai beaucoup changé depuis. Je me sens vraiment seule ici et cela semble m’avoir aidée à être plus forte. Je n’étais pas souvent bien comprise par les Français et cette incompréhension est due aux différences de langue et de culture. Je ne savais pas comment me comporter vis-à-vis d’eux. Je me disais que d’un côté, je devais me comporter comme une Française et de l’autre côté, je ne pouvais (et ne voulais pas) rejeter ma propre culture. Cela m’a créé beaucoup de conflits intérieurs et finalement j’ai décidé d’être moi-même. Par conséquent, je pense maintenant être ni Française ni Japonaise. En tout cas, Je me sens bien en France et je suis contente d’être entre deux cultures " (Hukuomi, 35 ans, J, 2,5 ans, maîtrise).
" Je ne pense pas que je raisonne de manière coréenne, mais cela ne veut pas dire pour autant que je me sois adaptée à la société française. J’aime bien la façon de raisonner chez les Français - raisonnable et logique - de même que j’aime bien l’ambiance de cette société fondée sur cette façon de vivre. Néanmoins, il me paraît être difficile de vivre en France psychologiquement et relationnellement ; chez les Français, je ne trouve pas la même affection, le même cœur que chez les Coréens " (Mi-hyon, 33 ans, C, mariée, 11 ans, thèse).
Ce groupe de femmes montre également une certaine réticence ou difficulté à avoir une attitude ouverte à l'égard des Français à cause de la langue et de la différence culturelle. Celles-ci expriment tout de même leur intérêt favorable envers la société française qui leur paraît avoir des avantages. Elles ont donc tendance à se laisser influencer par la culture du pays d'accueil qui les conduira à avoir une attitude "à la française". En fait, mes interviewées semblent distinguer les Français, de la culture française : celles-ci disent qu'elles ont changé par le biais de la culture française, et non pas au contact avec les Français. N'ayant pratiquement pas de contacts avec les personnes d'une culture "autre", peur-on dire que les femmes asiatiques puissent tout de même s'adapter à ce nouveau modèle culturel ? Ainsi, le troisième groupe de femmes sont celles qui sont ouvertes non seulement à la culture française mais aussi à sa population.
" Je me sens beaucoup plus libre en France qu’au Japon et je pense que je me suis bien adaptée à la société française. Si jamais je dois retourner dans mon pays, je pense que je m’y adapterais mal psychologiquement. Je me sens ni Japonaise, ni Française. Cela me fait peur mais en même temps je trouve ça intéressant... Je voudrais rester en France à condition de trouver un travail " (Nabako, 33 ans, J, 2 ans, thèse).
" Je ne me considère plus comme une Coréenne mentalement. Je suis allée trop loin pour être " apte " aux normes sociales préconisées par la société coréenne. C'est pourquoi même si je sens toujours des difficultés pour communiquer avec les Français, je me sens plus à l’aise avec mes amis français ou étrangers plutôt qu’avec les Coréens. Cela ne veut pas dire toutefois que je sois devenue Française. Ce ne sera jamais possible, car malgré tout, j’ai vécu plus d’un quart de siècle dans mon pays et cela a établi mes structures. A vrai dire, je ne me sens ni Coréenne, ni Française. Pourtant, ayant peur de ma réadaptation dans la société coréenne, je voudrais rester en France. Tout cela dépendra du travail que j’aurai. Malgré le problème de réadaptation, je n’ai pas du tout l’intention de rester en France pour travailler chez Mac Donald’s " (Ae-jin, 31 ans, C, 5 ans, thèse).
" Je pense que j’ai beaucoup changé depuis. Quand j’étais au Japon, je devais " cacher " ce que je pensais et sentais. Tandis qu’ici, on m’incite à m’exprimer. Si je ne parlais pas, les Français ne me comprendraient jamais et parfois me traiteraient comme une " imbécile ". C'était le cas au début de mon séjour ici. Je suis alors obligée de parler. Je ne pense pas que ma nouvelle attitude marcherait au Japon. En tout cas, j’ai trouvé la " force " et par conséquent, je me sens plus forte qu’auparavant... J’ai reçu récemment une lettre de ma mère me disant qu’elle se sentait triste parce que je lui semblais différente. Elle a ajouté que j’étais devenue une étrangère pour elle... Après tout, je ne veux pas retourner au Japon. Je me sens beaucoup mieux ici. Personne ne me dira de faire ceci ou cela comme au Japon " (Yokuchi, 27 ans, J, 6 ans, licence).
La différence entre le deuxième et le troisième groupe
de femmes se résume par leur attitude vis-à-vis des Français
et par le projet de retour dans leur société d'origine. Les
étudiantes du deuxième groupe sont favorable au changement,
voire l'altération par la culture française. Cependant, elles
ont du mal à s'ouvrir aux Français qui leur paraisse être
trop différents d'elles. Tandis que dans le troisième groupe,
les femmes s'entendent parfois mieux avec les Français qu'avec leurs
compatriotes. De plus, elles n'ont pas tellement l'intention de retourner
chez elles par peur de leur réadaptation. Pourvu qu'elles trouvent
un travail intéressant en France, elles envisagent d'y rester toute
leur vie.
En fait, il n'y a que Nabako, Ae-jin et Yokuchi qui appartient au troisième
groupe. La plupart de mes interviewées restent dans le premier (14
femmes) ou dans le deuxième groupe (12 femmes). Ici, on peut relier
les trois tendances d'attitudes de ces femmes à ce que j'ai précédemment
présenté comme trois (ou quatre) types de processus d'acculturation
psychologique : l'intégration / l'assimilation / la séparation
ou la ségrégation (la marginalisation). Ou encore, la réorganisation
culturelle dominée / la déculturation dominée / la
déculturation évitée. Selon cette typologie, la plupart
du premier et du deuxième groupe de femmes appartiennent au type
de la séparation, voire de la marginalisation, ou encore de la déculturation
évitée. Il semble difficile de distinguer le premier groupe
d'avec le deuxième groupe dans la mesure où ces femmes ne
semblent ni s'assimiler, ni s'intégrer à la société
française. Bien que le deuxième groupe de femmes montre une
attitude plus ou moins ouverte envers la culture française, cela
ne semble pas être suffisant pour être classé dans la
typologie de l'intégration. Si l'on accepte la définition
de l'intégration comme "une opération pour laquelle un individu
s'incorpore à une collectivité, à un milieu" (Le Petit
Robert), le processus de l'intégration de mes interviewées
ne peut pas exclure la présence des Français. C'est-à-dire
que leur intégration ne doit se faire que par l'intermédiaire
de la population française. Vu la jonction inséparable entre
la culture française et sa population, il n'est pas juste de dire
que les femmes du deuxième groupe aient une véritable ouverture
à l'égard de la culture française. C'est pourquoi
j'ai classé le deuxième groupe de femmes dans la typologie
de la séparation.
Quant au troisième groupe de femmes, elles ne cherchent pas tellement
un soulagement psychologique auprès de leurs compatriotes. Elles
essaient de s'ouvrir à la culture du pays d'accueil et également
à sa population. Dans ce cas, on peut les associer au type de l'intégration
dans la mesure où elles s'incorporent au milieu français.
Par ailleurs, ces femmes disent souvent que : "je ne me sens ni Française
ni Coréenne (Japonaise)". Cette étape identitaire n'est-elle
pas un dilemme pour ces femmes en créant une situation conflictuelle
? Il est vrai qu'elles ont peur de ne plus avoir l'identité solide,
mais paradoxalement, elles trouvent cela tantôt intéressant,
tantôt rassurant du fait qu'elles puissent vivre deux cultures différentes.
Cela semble dépendre en effet de l'état d'âme de chaque
sujet et de son caractère. Face à une telle situation conflictuelle,
certains pouvant la traduire comme un enrichissement de leur personnalité
alors que d'autres comme une angoisse. Ainsi, selon l'interprétation
de chacune, ce processus d'acculturation peut être vécu comme
une "intégration" ou une "réorganisation culturelle dominée",
voire comme un "métissage" que j'ai décrits précédemment.
En fait, les témoignages les plus souvent répétés
concernant la question de l'identité et le processus d'acculturation
chez mes interviewées était l'obstacle langagier. Je voudrais
souligner davantage le problème de la langue, qui est la question
ontologique chez les femmes asiatiques.
La question de la langue
La langue suscite souvent un conflit considérable chez la plupart des étudiants asiatiques. Cela menace parfois, le " sentiment de sécurité " chez eux, lequel est primordial afin d'avoir une identité " solide ". Lorsqu'un individu se sent partie prenante dans une communauté culturelle, cela suppose que celui-ci connaisse le système codé de sa culture qu’il maîtrise et qu’il puisse agir selon les règles de ce système. Sans connaître cela, son sentiment de sécurité n’est plus garanti. Or, la langue est, par excellence, le système symbolique le plus important dans une culture (M. Abdallah-Pretceille s/d et al., 1995, pp. 39-40). En ce sens, le fait que mes interviewées ne maîtrisent pas suffisamment la langue étrangère de ce nouveau modèle culturel, risque d’atteindre directement le sentiment de sécurité qui constitue la base de leur identité. Le problème de la langue chez mes interviewées était l’un des plus grands empêchements dans leur processus d’adaptation à la société française.
" Au début, je voulais faire connaissance avec eux (les Français) mais ayant des difficultés à communiquer je me suis retournée vers les Japonais " (Yosmi, 32 ans, J, 2 ans, thèse).
" Rencontrer les Français signifie pour moi, un effort supplémentaire et une fatigue puisque je dois toujours écouter attentivement ce qu’ils disent pour les comprendre " (Sook-yong, 32 ans, C, 4 ans, maîtrise).
" Après avoir rencontré mes amis français, je me sens plus stressée que soulagée. Certes, le stress est dû à la langue " (Sun-ja, 35 ans, C, mariée, 6 ans, maîtrise).
" Tant que je ne peux pas faire une phrase correcte, je n’ose pas la prononcer. Dans ce cas, quand j’étais avec les Français, je gardais souvent le silence et cela finissait souvent par me gêner. Alors, je préférais petit à petit laisser tomber les Français " (Ka-rin, 24 ans, C, 2 ans, maîtrise).
N’ayant pas franchi la barrière langagière, mes interviewées
se replient souvent sur elles ou bien cherchent leurs compatriotes. Face
à la difficulté de s’exprimer correctement en langue française,
au lieu de s’y affronter, celles-ci semblent préférer se
résigner. Cette attitude peut être expliquée par deux
aspects : le premier, par l’" aspect culturel " asiatique. Notamment, la
" manière d’être " des femmes asiatiques due, en grande partie,
à leur éducation traditionnelle confucéenne, ne semble
pas être favorable pour surmonter ce genre d'obstacle - la langue
- qui leur demande d'avoir une attitude active. L’autre, par l’" aspect
existentiel ". Le dialogue basé essentiellement sur la langue est
un moyen de s’affirmer auprès des autres. Cela est aussi une façon
d'exprimer ce que l'on est, ou encore l'image que l'on veut avoir de soi.
C’est-à-dire que l’individu affirme son existence envers les autres
à travers le langage qu’il utilise (E-M. Lipiansky, 1996).
Or, le fait de ne pas pouvoir dialoguer, chez les étudiantes asiatiques,
d’égal à égal avec les Français, semble atteindre
l’amour-propre de celles-ci, voire leur existence en tant qu’être
humain. Le fait de balbutier en langue française comme un " bambin
" en bas âge, leur fait éprouver un sentiment d’infériorité.
La " honte " surgit ; la honte d’être " au-dessous " de tout. Vincent
de Gaulejac explique bien l’origine et le processus de cette honte dans
son ouvrage Les sources de la honte. Selon lui, la honte est le " sentiment
brutal d’effondrement narcissique qui survient lorsque de l’extérieur
l’individu est invalidé et est impuissant à réagir
" (V. de Gaulejac, 1996, p. 63). C’est l’image de soi qui est en jeu ;
le sentiment de honte est produit par le " décalage existant entre
l’image que l’on a de soi-même, qui se réfère à
un idéal de moi et l’image négative qu’est renvoyée
par le regard de l’autre " (ibid., p. 77 / V. de Gaulejac et I. Taboada
Léonetti, 1994, p. 185).
Néanmoins, puisqu’il est " normal " en quelque sorte, de ne pas
bien savoir parler le français en tant qu’étranger, le regard
des Français concernant le niveau de langue présenté
par ces femmes, ne semble pas être aussi médiocre que cela.
Cela n'est-il pas dû à l'image que mes interviewées
forment d'elles-mêmes plutôt qu'à celle renvoyée
par les autres ? N'est-il pas une " auto-invalidation " ? La plupart d’entre
elles ont déjà fait des études supérieures
pendant quatre ans dans leur pays d’origine et plus de la moitié
parmi elles sont inscrites en troisième cycle dans l’enseignement
supérieur en France. Certaines étaient déjà
enseignantes à l’université dans leur pays. Que signifie
ce niveau d’instruction de mes interviewées par rapport au " sentiment
d’infériorité " que celles-ci éprouvent à cause
de la langue étrangère ? Ces femmes asiatiques dépassent
largement le niveau moyen d’instruction que leur société
d’origine attend d’elles. Elles devancent, en la matière, non seulement
la plupart des autres femmes restées dans leur pays mais aussi la
majorité de leurs homologues masculins. En fait, issues des sociétés
où la valeur de l’éducation est tenue en haute considération,
l’image que ces femmes donnent d’elles-mêmes, est loin d’être
négative. Au contraire, celles-ci doivent en être fières.
En tant qu’intellectuelles débutantes, leur amour-propre doit être
rempli.
Or, la langue étrangère les fait se confronter tout d’un
coup à un problème identitaire si fondamental et basique
qu’elles ne peuvent plus affirmer leur existence en tant qu’intellectuelles.
Elles se rendent compte qu’elles ne sont pas capables de communiquer avec
leurs homologues français en langue soutenue. Elles se sentent "
humiliées " et leur amour-propre est atteint. Après avoir
assisté à un cours à la faculté, la fatigue
" impuissante " envahit ces étudiantes asiatiques, accompagnée
par une interrogation non pas seulement sur leur capacité de langue
mais plutôt, en expansion, sur leur capacité intellectuelle.
Leur image auparavant " enviable " lorsqu'elles étaient dans leur
pays, devient " mesquine " du jour au lendemain. Elles en ont honte. Elles
essaient donc de diminuer cette " brûlure interne " (V. de Gaulejac,
1996, p. 65) produite par l’obstacle langagier en se référant
à leur statut d’étrangère ; elles se soulagent en
pensant qu’ayant une autre culture (que les Français), il est normal
qu’elles ne maîtrisent pas bien le français et qu’elles raisonnent
différemment de ceux-ci. Mais cela ne semble pas suffire pour apaiser
leur " âme blessée " en constatant le fait que d’autres étrangers
autres qu'asiatiques, n’aient pas l’air d’affronter de difficultés
langagières autant qu’elles.
Dans ce contexte, pour dissimuler leur " sentiment d’infériorité
" ou bien pour préserver leur amour-propre, ces femmes asiatiques
choisissent tantôt le silence, tantôt leur entourage familial
avec qui elles ne sont pas confrontées au problème de la
langue. Ne voulant pas remettre en question leur identité, elles
renforcent leur barrière culturelle ; de telle sorte qu’elles peuvent
exister " dignement " et qu’elles ne pourront plus être blessées.
S’il en est ainsi, peut-on dire que chez elles, le problème identitaire
soit définitivement réglé ? Ce problème n'est-il
pas déplacé de la surface en profondeur ? N'est-il pas plus
sain de se libérer de la honte au lieu de la garder au fond de soi,
afin que ces femmes puissent se construire une identité positive
?
Face au problème de l’identité causé par la langue,
certaines (du 1er et du 2e groupes) ont choisi de rester dans leur milieu
d’origine et que d’autres (du 3e groupe) ont préféré
s’ouvrir à la population de la nouvelle culture. Dans ce sens, peut-on
dire que les femmes du 1er et du 2e groupe gardent leur honte au fond d’elles-mêmes
tandis que celles du 3e s’en libèrent ? Existe-t-il différents
moyens de se libérer de la honte selon le groupe de femmes ? Pour
répondre à ces questions, je me reporte sur l’optique de
Vincent de Gaulejac, même si celle-ci met uniquement l’accent sur
l’aspect social. L’auteur souligne que " se libérer de la honte
" est de pouvoir l’" externaliser ", en développant, chez le sujet,
ses capacités d’imagination et d’expression par la création,
l’écriture, le militantisme ou l’humour (V. de Gaulejac, 1996, p.
271). C’est-à-dire que les femmes asiatiques ont besoin d’une certaine
" imagination créatrice " afin de pouvoir relâcher leur honte.
Cela ne se fait pas par le biais d’évitement, mais par celui d’acquisition
des capacités fondées sur l’" imagination créatrice
" que les femmes asiatiques peuvent regagner confiance en elles. De Gaulejac
appelle cette capacité " l’imaginaire moteur " dans le sens où
celui-ci permet à l'individu de s’affirmer comme sujet de son histoire
(ibid., p. 260). Certes, chez mes interviewées, le fait de constater
leurs " balbutiements " en langue française peut causer une blessure,
et cette dernière signifie une souffrance. Mais, cette souffrance
peut être, soit créatrice, soit destructrice selon De Gaulejac
: étant les sources de la lutte et de la révolte, la " souffrance
créatrice " s’oriente vers l’ambition, alors que la " souffrance
destructrice " finit par le désespoir avec ses caractéristiques
de résignation (ibid., p. 131) .
Sous cet angle, on peut dire que certaines des femmes du 1er et du 2e groupe
se résignent, en quelque sorte, à leur souffrance destructrice.
Bien que celles-ci dissimulent leur blessure et qu’apparemment, elles n’en
souffrent pas, ce n’est qu’un évitement de leur souffrance potentielle
qui risque un jour ou l’autre de blesser ces femmes. Sans surmonter cette
" souffrance destructrice ", les femmes asiatiques ne peuvent jamais s’approcher
des personnes de cultures différentes. Puisqu’" aller vers l’autre
" demande préliminairement d’avoir confiance en elles et en leurs
propres valeurs. Face aux difficultés de la langue et à la
différence culturelle, certaines se résignent et d’autres
luttent. Bien que ces dernières maîtrisent moins bien la langue
étrangère que les premières, leur souffrance peut
être une force créatrice à l’aide de leur " imaginaire
moteur ".
En ce sens, les femmes asiatiques peuvent avoir une " identité solide
" en surmontant leur conflit intérieur, présenté ici
par le 3e groupe de femmes. En effet, si on n’avait pas de sentiment de
sécurité fondé sur l’identité solide, on ne
pourrait aborder le nouveau modèle culturel avec un esprit ouvert.
C’est pourquoi " aller vers l’autre " chez les étudiantes asiatiques
présuppose la confiance en leurs propres valeurs. Faute de quoi,
celles-ci ne sont que des personnes " aliénées ", privées
du sens de leur identité (G. Hofstede, 1994, p. 302). Pour les femmes
coréennes, ce point semble être plus particulièrement
important, car nombreux sont les chercheurs qui soulignent que la Corée
est un pays en transition, étant en quête d’identité.
Par conséquent, beaucoup de Coréens semblent se sentir perdus
n’ayant pas encore confiance en eux-mêmes (J. Piel, 1998, pp. 17,
109, 132 et 176). En fin de compte, on revient à la question de
l'"autoformation existentielle" dans le sens de devenir auteur de ses pensées,
de ses actes, de ses paroles, de son silence, de son extérieur et
de sa vie intérieure, enfin de sa vie entière, et non pas
d'une vie fragmentée. Selon les termes d'O. Reboul, il s'agit de
"devenir adulte" au sens d'avoir la "maturité psychologique" que
l'auteur nomme autrement par la "sûreté de jugement", et non
pas d'atteindre seulement la "majorité" au sens juridique et social
du terme : "l'adulte, c'est l'être humain parvenu à l'indépendance,
tant intellectuelle qu'affective, capable de choisir sans qu'on ait décider
pour lui à sa place ; c'est l'homme sans illusion mais non sans
courage, capable d'affronter lucidement le réel, de créer
et de procréer ; c'est l'homme assez fort pour trouver son bonheur
en lui-même et le partager au lieu de mendier" (1974, p. 453). Cela
rejoint tout à fait le terme de "grandir" chez P. Meirieu : "Grandir,
ce n'est pas mourir de honte à la conscience de nos mauvaises pensées.
C'est les regarder en face" (1999, p. 60). En ce sens, la situation interculturelle
peut être, par sa nature foncièrement conflictuelle, un moteur
favorisant, chez les femmes asiatiques, de "devenir auteur", de "devenir
adulte", ou encore de "grandir".
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