L’Inde, le temps et l’éducation
Communication au Colloque de l'A.F.I.R.S.E.
1993 : Education, temps, sociétés...
René Barbier
CRISE,
Université Paris 8
Vishnu
Le sentiment de vivre le temps qui passe semble prendre
trois grandes orientations suivant les zones culturelles dans le monde.
- Il s'agit d'un "temps linéaire" avec un commencement
et une fin en Occident.
- D'un "temps cyclique" dont l'origine est revécue
sans cesse à travers des mythes ancestraux en Orient et dans d'autres
cultures lointaines (1) .
- Enfin d'un "temps spiralé" et "métissé"
qui conjugue à la fois le temps linéaire et fonctionnel et
le temps cyclique à notre époque post-moderne, bien que ces
deux aspects du temps aient toujours coexisté dans toutes les cultures
(2) .
1. Le temps dans les cultures "autres" (3):
L’Orient et le caractère cyclique du temps
Le terme "Orient" est pris ici au sens large, sans méconnaître
les différences, voire les oppositions qui peuvent exister entre
des visions du monde que nous situons si facilement ailleurs d’une façon
homogène et illusoire (4) .
- Le rapport à la nature
La tradition orientale chinoise et japonaise implique
un rapport au temps en liaison avec le sens de la nature. Le temps des
Chinois se reflète dans leur langage et dans leur façon d’agir.
Ils ont développé un sens empirique du temps d’une extrême
subtilité. Claude Larre parle à ce propos de "la saveur du
temps" chez les Chinois (5). Les arts, la poésie reflètent
cette manière de savourer le temps
- La pensée mythique et le temps
La pensée orientale est mythique (6) . Elle pose
la question du Commencement et de la fin des choses. Pour les Chinois au
dessus du temps qui commence et finit et dont le commencement et la fin
sont déterminés par la qualité individuelle de la
vie, il y a ce qui n’a ni commencement ni fin, dont tout provient et vers
quoi tout retourne : le Tao. L’historiographie qui remonte à 40
siècles demeure légendaire et mythique pour ses parties les
plus anciennes.
Mais c’est encore plus, peut-être, en Afrique que
cette pensée mythique liée au temps s’est développée
(7) . Elle y acquiert un statut métaphysique dans la pensée
Bantu par exemple par la distinction de quatre catégories d’être
: l’Etre-d’intelligence (l’Homme) ; l’Etre-sans-intelligence (la Chose)
; l’Etre-localisateur (Lieu-Temps) et l’Etre-modal (Accidentalité
ou modification de l’Etre) (8). Dans la philosophie Bantu l’explosion initiale
donnant naissance au Cosmos lui a imprimé le "mouvement existentiel",
principe actif de son expansion, qui correspond pour chaque existant particulier
à une "trajectoire existentielle". C’est "le mouvement existentiel
qui commande les phénomènes de génération,
de corruption, d’augmentation et de diminution, d’altération, d’action
et de passion" (A. Kagame, p.111). Au mouvement existentiel s’oppose l’Eternité,
attribut fondamental du Pré-existant, non compris dans le genre
"mouvement" mais néanmoins "exister réel", véritable
"être-là" qui n’a pas surgi et qui totalise dans l’actualité
toute la durée. Le Temps est l’entité métrique du
mouvement existentiel et son essence ne peut être recherchée
ni dans le passé ni dans le futur mais dans le présent. Dans
la culture Bantu le temps est une entité indifférente aussi
longtemps qu’un fait concret ne vient pas pour "l’estampiller". Ce qui
ne veut pas dire que le passé est sans importance, bien au contraire,
puisqu’il fonde le présent des existants, en relation étroite
avec les ancêtres. Par contre le futur ne pouvant être "marqué"
par des événements connaissables, reste incertain temporellement.
La culture Bantu limite à l’année (12 mois) la sériation
du temps, en distinguant l’instant, le jour, le mois, les saisons et l’année,
mais également "les temps anciens" et une réflexion sur la
direction globale du temps : le temps "spirale" conçu comme cycle
ouvert. La dimension mythique s’exprime en particulier par le biais d’une
présence symbolique des ancêtres dans la vie quotidienne des
Négro-Africains, comme en témoignent nombre de mythes, de
légendes et contes de ces régions (9) . Par rapport à
la logique cartésienne, elle est l’expression d’une "logique magique"
qui est "un système de pensée complet en lui-même mais
d’un genre différent" (A. Kagame, p.131).
- Un rapport à un autre espace psychique hors
du temps.
La pensée "orientale" insiste sur une relation
au monde où le vide méditatif joue un rôle considérable.
Il est particulièrement difficile pour un penseur occidental de
comprendre cet état d’être (10). Pour l’Oriental il s’agit
de percevoir l’instantanéité du présent. Le Chinois
par exemple vit "une intensité de vie et un besoin instinctif de
réalisme dans l’aperception et le comportement qui valorisent intensément
le présent. Le passé se confond avec le dépassé,
parce que la vie est un flux, que l’Univers est en mouvement, que l’acte
est une marche, que la conduite est une voie à parcourir. De même,
le futur est ce qui vient" (C. Larre, op. cit., p.53).
C’est à travers l’expression poétique du
Haiku
que Chinois et Japonais (poèmes Zen) vont faire ressentir leur état
d’esprit, saisissant d’un seul trait l’envol de l’instant dans le mystère
des choses, des êtres et des situations (11) . La voie du haiku est
celle de l’"instant-ellipse" suivant la formule que nous avons adoptée
récemment Alexandre Lhotellier et moi-même (12). Le haiku,
d’origine chinoise et largement développé au Japon, est un
petit poème de trois vers et de 17 syllabes incluant traditionnellement
une allusion saisonnière. On parle à son propos de "saisissement
de l’émotion", d’ "herbier vivant de vérités immuables"
ou encore de "quête de l’éclair". Pour les poètes orientaux
il s’agissait de noter spontanément et intuitivement un regard porté
sur le monde fugace et éphémère pour en saisir l’essence
instantanée. Ainsi de ce haiku célèbre de Ryôto,
sur le silence partagé entre les êtres humains et les choses
dans une sorte d’écologie ontologique :
Ils sont sans parole
l’hôte l’invité
et le chrysanthème blanc
Le haiku vise à exprimer la méditation non
réfléchie, la vision pénétrante des choses
et des êtres.
2. Le temps dans la philosophie de l’Inde
C’est peut-être l’Inde qui a produit une pensée
mythique des plus évoluées concernant le temps. Dans la pensée
traditionnelle de l’Inde l’existence de l’univers et de l’histoire humaine
et cosmique, est sous l’emprise de deux forces supérieures : kâla
(le temps) et karman (l’acte). Le temps est tout à la
fois le fruit d’une action rituelle, l’expression d’un pouvoir cosmique,
animée par un principe absolu (le destin) et régie par le
pouvoir de Dieu, à moins que "le vase au dessus du temps" se soit
brisé en d’innombrables morceaux ou que le temps ne soit qu’une
illusion cosmique (13).
Le temps du sacrifice
Dans l’Inde védique le temps naît avec le
rite sacrificiel et c’est par le sacrifice qu’il est détruit. Le
temps est lié au culte. C’est le purusha, l’homme cosmique
dans le Rig Veda et Prajâpati dans les Brâhmanas
qui est immolé à l’origine afin que le monde soit. Le sacrifice
dans un deuxième acte accomplit le mouvement en sens inverse et
reconstitue le Seigneur des êtres. La symbolique de la Roue cosmique
permet d’imaginer ce processus.
Le temps du pouvoir cosmique
Ce processus temporel est d’ailleurs conçu comme
un pouvoir cosmique. Le temps apparaît alors comme "créateur
du créateur", Prajâpati et qui est Brahman
lui-même. Le célèbre Mahâbhârata exprimera
plus tard, d’une manière plus populaire, une conception du temps
en tant que Destin insurmontable. Le Temps est divin, il est la cause de
tout. Il crée et il détruit, inexorablement. L’influence
bouddhiste semble déterminante dans cette vision du monde. En effet
l’Atharva Veda parlait par contre d’un "vase plein qui est placé
au dessus du temps" car Brahman a deux formes : temps et atemporalité
selon la Maitri Upanishad.
Le temps est pouvoir de Dieu : il mûrit (cuit)
tous les êtres dans le grand Soi - ce en quoi le temps même
est cuit : celui qui le sait connaît le Veda.
Le temps et l’action
Bien que certaines écoles philosophiques aient
nié l’existence d’un temps indépendant de l’action, en général,
le temps est lié à l’acte (Karman). Karman est d’abord
l’acte puis le résidu de l’acte qui produit des résultats
bons ou mauvais et qui survit à la personne et finalement la loi
qui régit la rétribution des actes et le réseau de
correspondances entre les karmas des étants. Le temps a besoin du
karman qui est comme la qualité intérieure du temps. D’autre
part sans le temps le karman ne pourrait pas se réaliser. Même
le "libéré vivant" (jivanmukta) qui a brûlé
tous ses karmas et qui vit en quelque sorte en dehors du temps continue
a consumer tous les résidus du karman subtile dont son corps est
la condensation. L’Inde a vécu son passé d’une façon
quasi-mythique : "Ce qui en Occident remplit la fonction de l’histoire
est ce qu’en Inde l’Occidental appellera un mythe" ( Panikkar, p.88)
Le temps est incorporé et intériorisé
Les Veda cherchaient la continuité du temps
par l’acte cultuel du sacrifice. Les Upanishads commencent à
douter de la permanence de cet acte et de cette durée. Ils ne subordonnent
plus l’immortalité à l’accomplissement du rite. Ce n’est
plus à l’extérieur, dans le culte ou le cosmos, que se trouve
la continuité mais à l’intérieur de l’homme, dans
le Soi, l’atman. La continuité cosmique sera retrouvée par
la dynamique du souffle de vie, le prana.Prana est d’une part le
principe de vie et l’aspect individuel (adhyâtma) du vent
cosmique (vâyu) infatigable et omniprésent.Le Pranayama
devient un exercice de contrôle de la respiration permettant un développement
spirituel pour surmonter la mort.
Les Upanishads cherchent ce qui est au-delà du
passé et du futur. Elles cherchent l’infinitude (bhûman)
et la plénitude (pûrnam) qu’elles trouvent symbolisées
davantage dans l’espace que dans le temps. A partir de cette époque,
le temps - succession et durée - est dévalorisé ainsi
que l’univers de l’acte et à la fin du processus, c’est la doctrine
du cycle des existences (samsâra) qui entraîne une conception
négative du temps.Les écoles philosophiques tendent à
nier toute valeur réelle au temps. On voit apparaître un dépassement
du temps par des pratiques yoguiques de cessation des états mentaux
inscrits dans l’instantané : "les écoles spirituelles, à
partir des Upanishads et du bouddhisme, prennent l’instant, kshana,
comme point d’appui pour le "saut dans l’intemporel""(R. Pannikar, 1975,
p.84). Le temps est vide de réalité. Le yoguin n’accepte
que l’instant présent, sans passé ni avenir.L’instant est
qualifié de vibration de la conscience. Il est l’éternel
présent qui seul donne plénitude et félicité.Il
débouche sur une attitude méditative.
Le cas exceptionnel et contemporain de Jiddu Krishnamurti
Krishnamurti fut une figure exceptionnelle au XXe siècle
de ce que j’entends présentement par cette "pensée orientale"
liée à l’instantanéité, dégagée
du tout dogmatisme religieux et centrée sur l’attitude méditative.
Il la vivait depuis son enfance, à longueur de journée, sans
faire le moindre effort (14) . Pour Krishnamurti :
"il est un sacré qui ne provient pas de la pensée,
ou d'un sentiment qu'elle aurait ressuscité. La pensée ne
peut ni le reconnaître, ni l'utiliser. Elle ne peut non plus le formuler.
Mais ce sacré existe, qui n'a jamais été effleuré
par le symbole ou la parole. Il n'est pas communicable. Il est un fait"
(15)
La pensée fait partie du temps, donc de la naissance
et de la mort, comme le désir. La méditation nous entraîne
vers la non-pensée, l'absence de toute représentation, le
vide de l'esprit et s'ouvre sur un présent toujours neuf, au delà
du temps et de l'espace.
" La méditation est cette attention qui comporte
une conscience globale et sans choix du mouvement de toute chose...Et dans
cette attention tout s'est calmé, immobilisé, aussi bien
les tours et détours de la conscience que le temps d'hier se poursuivant
dans l'espace de demain. Il est, dans cette immobilité, un mouvement
non mesurable, non comparable ; mouvement sans être, c'est l'essence
de la félicité, de la mort et de la vie." ( 1988, p.97).
Seule la méditation nous permet de voir sans faire
d'expérience tout en voyant toujours pour la première fois
ce que nous avons regardé déjà des dizaines de fois.
Car la méditation comme "l'aigle dans son vol ne laisse aucune trace
derrière lui, à l'encontre du savant" (16) . C'est une attention
de lâcher-prise qui saisit le mouvement et la création dans
son devenir incessant, fait de structurations/destructurations, d'instant
en instant de commencement en commencement. Elle est mouvement dans l'immobilité
. Dans l'attention totale de la méditation, il n'y a ni connaissance,
ni recognition, ni le souvenir de ce qui a eu lieu. Etre présent
au monde dans la méditation, c'est laisser sa sensibilité
s'ouvrir tous azimuts dans la rencontre avec le réel. On ne redira
jamais assez, dans notre ère de "barbarie", à quel point
la sensibilité - notamment esthétique - est morcelée,
cassée, bafouée, annihilée même ou rendue grotesque
sous couvert de sentimentalisme, par une technologisation et une rationalisation
"scientifique" généralisées de notre société
( Michel Henry ) (17) .
La méditation est la vigilance même, le
contraire de l'esprit léthargique. Elle est intensité dans
la tranquillité, mouvement dans l'inconnu. Disparition de celui
qui médite. Elle est compréhension immédiate et bouleversante,
éclair destructeur qui ne s'apprivoise pas. Elle débouche
sur l'intelligence qui n'a rien à voir avec la pensée. L'intelligence
est vision globale et immédiate de la vie dans ses diverses manifestations.
Sous la diversité des formes vitales, l'intelligence perçoit
la reliance totale de celles-ci : "L'intelligence est la conscience sensitive
de la totalité de la vie; la vie avec ses problèmes, ses
contradictions, ses peines et ses joies." (1988, p.148).
Même Socrate a été surpris dans un
état que nous pouvons qualifier de méditation au sens entendu
ici. Marie-Magdeleine Davy en parle dans son livre sur la connaissance
de soi : Socrate restant un jour et une nuit, sans manger, sans parler,
debout, ailleurs (18).
L’Inde, le temps et l’Histoire
Il ne faut jamais oublier que l’Inde, contrairement à
l’Occident, vit encore largement dans sa tradition. Elle ne peut tout-à-fait
avoir conscience d’être "dans l’Histoire" et surtout de "vivre l’Histoire".
Karman et la dimension historique de l’homme
Pour l’Inde le sujet de karman ne peut être
que Dieu.Karman est d’abord l’acte puis le résidu de l’acte
qui produit des résultats bons ou mauvais et qui survit à
la personne. Finalement il s’agit de la loi, comme causalité universelle,
qui régit la rétribution des actes et le réseau des
correspondances entre les karmas et les étants. Elle reflète
moins une historicité extérieure, une explication des événements,
qu’une historicité intérieure subtile et invisible. Le temps
sera nécessaire tant qu’il y aura du karman dans le monde.
Ce dernier est la qualité intérieure du temps. Par ailleurs,
le karman ne pourrait pas se réaliser sans le temps. Il devrait
rester à l’état latent et il n’y aurait pas de délivrance
qui suppose la consumation de tous les karmas, comme le propose la figure
exemplaire du "libéré vivant" (le jîvanmukta)
qui vit en dehors du temps. Le karman inscrit le temps à
l’intérieur des êtres : leur passé détermine
leur présent et leur futur. Leurs actions ne sont jamais perdues
ou sans répercusssion.
Le poids du mythe
L’Inde vit son passé beaucoup plus par ses mythes
que par l’interprétation de son histoire en tant que souvenirs des
événements passés. Il y a comme une sorte d’inversion
de sens par rapport à l’Occident. Ce qui en Inde est conçu
comme mythe est appelé Histoire en Occident. Les personnages et
les événements historiques importants sont retraduits en
terme mythique.Les grands leaders politiques comme Gandhi ou Vinoba Bhave
ont trouvé leur source d’inspiration dans la spiritualité
de l’action de la Gita.Pour eux l’histoire n’est pas une fin en
soi mais un accomplssement d’une destinée pour laquelle il faut
s’engager totalement et avec détachement.
C’est à travers cette vision mythique que le temps
cosmique, à l’échelle humaine, est mesuré par la notion
de yuga dont 4 yuga forment un "grand âge" (mahâyuga).
Les yuga révèlent une conception historique qui conçoit
l’âge d’or au début de la création, avec une dégénérescence
progressive jusqu’au quatrième yuga. Nous avons ainsi le
satyayuga
(âge d’or et de vérité de 4000 ans), le tretayuga
de 3000 ans, le dvâparayuga de 2000 ans et le kaliyuga
de 1000 ans dans lequel nous sommes.Entre chaque
yuga il faut ajouter
les temps d’aurore et de crépuscule au début et à
la fin d’un yuga. Selon certaines conceptions, un mahayuga dure
ainsi 12000 ans et la destruction cosmique s’opère à la fin
d’un cycle.Mille mahayuga constituent un kalpa, c’est-à-dire
un jour (ou une nuit) de Brahmâ, le créateur. Au-delà
du temps il y a le Brahman indifférencié.
3. Influences éducatives
Le temps apparaît en Inde, en fin de compte, comme
relié et comme instantané. Le temps relié permet aux
personnes de laisser le mythe revivre dans leur existence quotidienne par
le truchement de la connaissance rituelle. Le temps instantané est
ressenti par les effets des pratiques de respiration dans le yoga.
Les philosophes de l’éducation en Inde reprennent
l’ensemble de cette vision du monde pour proposer une éthique et
une praxéologie éducatives, avec un sens de la tolérance
et du métissage culturel qui nous étonne (19) .
Cette conception philosophique du temps oriental est
peut-être plus moderne qu’on ne le pense. C’est en tout cas l’opinion
d’une indianiste contemporaine yougoslave, Rada Ivekovic, dans sa comparaison
de la pensée indienne avec des philosophes occidentaux comme Gilles
Deleuze, François Lyotard, Luce Irigaray, Michel Serres ou Kostas
Axelos (20) .
Un certain nombre de traits caractéristiques apparaissent
:
- Le sens du développement de la personne et
de la société
Il s’agit d’une conception intégrée du
développement qui inclut le développement économique
mais également le développement artistique et celui de la
personne totale (21) . Les penseurs économistes n’hésitent
pas à inclure la question des valeurs dans leurs propositions, comme
V.K.R.V. Rao par exemple qui parle, à partir de la pensée
de Gandhi, d’un "modèle éthique de la vie économique"
(22) .
- Le sens de l’expérience
On comprendra facilement que dans la vision du monde
en Orient, l’ "expérience" joue un rôle essentiel. les sens
de la curiosité, du merveilleux, de l’exemplarité suggestive,
de la sincérité sont proposés tant du point de vue
de l’élève que du professeur. L’exemple de l’enseignement
du Bouddha est valorisé à cet égard (23) . On peut
souligner la valeur de l’ "attente" d’un enseignement et d’un maître
de qualité, notamment dans le perspective d’une connaissance passant
par l’initiation (24). L’expérience transcendantale du Satori
bouddhique est reconnue. Toujours on insiste sur la développement
expérientiel, vigoureux et rigoureux, du corps dans l’ensemble de
l’éducation de la personne.
- Le sens des méthodes actives en pédagogie
et du travail de groupe
Des groupes peuvent être constitués en fonction
de sujets dépendant de la compétence de divers enseignants,
ou en fonction du rythme des élèves. Ce travail de goupe
s’accompagne de relation individuelle de conseil et d’aide. L’éducation
est centrée sur la personne (25) . Il faut signaler que dans les
écoles qui s’inspirent de la philosophie de Krishnamurti, un groupe-classe
peut être constitué pour quelques élèves seulement
si cela paraît nécessaire d’un point de vue pédagogique.Il
est vrai que nul enseignement de va plus en profondeur, dans le sens d’une
authentique connaissance éducative, que celui de Krishnamurti (26)
. Le sens du silence est reconnu dans la philosophie orientale (27) . Les
éducateurs authentiques savent bien que l’étude approfondie
implique une zone de calme extérieur et intérieur. Un lieu
propice à la réflexion sans être pour autant une tour
d’ivoire. C’est ainsi que fut pensé le Centre Krishnamurti pour
adultes à Brockwood Park, en Grande Bretagne, dans les années
récentes (28) .
- Le sens du développement spirituel de la
personne
On ne trouvera pas de philosophie de l’éducation
en Inde qui ne s’appuie, d’une manière ou d’une autre, sur cette
finalité de l’éducation. L’ensemble de la publication sur
"le bon professeur et le bon élève" reflète largement
ce projet-visée. Pour une éducation centrée sur ce
que j’ai nommé l’ "autorisation noétique" (29) - s’autoriser
(par l’autre) à devenir et à se créer comme être
développant un "éveil de l’intelligence" (du coeur et de
l’intuition affective) dans une perspective holistique - le rapport d’autorité/obéissance
est inscrit dans la temporalité et destiné à être
dépassé. Il dépend d’un choix réciproque, un
peu comme dans la cure analytique. L’ "autorité" n’est pas la dictature
et l’ "obéissance" n’est pas la soumission. C’est une marque d’estime
et de reconnaissance réciproques. Cette relation éducative
exprime un sens ontologique des valeurs que l’enseignement occidental de
masse semble avoir perdu. Est-ce la raison pour laquelle notre culture
philosophique a proprement rejeté tout ce qui venait de l’Inde,
comme l’a montré Roger-Pol Droit (30) ? Certes, chez nous il s’agit
d’apprendre un savoir laïcisé, plus ou moins fonctionnel et
abstrait, ou étroitement professionnel. En Inde, depuis l’origine,
l’éducation est, avant tout, spirituelle en vue de la "libération"
des conditionnements (31) . Malgré tout le "gap culturel" n’est
pas aussi large que nous pouvons le croire à première vue.
D’une part parce que l’Inde doit se métisser avec le type de représentation
technologique du monde propre à l’Occident. D’autre part parce que
tous nos grands éducateurs en Europe n’ont jamais laissé
de côté le développement psychologique et spirituel
de la personne, quelle que soit, par ailleurs, leur conception du monde.
Bibliographie
(1) René Houde développe, d’une manière
plus existentielle, la théorie des “temps de la vie” qui correspondent
à différents “cycles de vie” “Les temps de la vie. Le
développement psychosocial de l’adulte selon la perspective du cycle
de vie”, Québec, Gaétan Morin, 1986, 308 p.
(2) René Barbier, Colloque de l'A.F.I.R.S.E. (Lyon 28-30
mai 1992) Le temps en éducation, communication sur “la question
du métissage temporel”, 28 pages
(3) La notion de culture “autre” a été précisée
par Jacqueline Roumeguère-Eberhardt, in Le signe du début
de Zimbabwe, facettes d’une sociologie de la connaissance, Paris, Publisud,
1982, 202 p., “Nous utilisons le terme “autre” - population, société,
culture “autre” - de préférence aux termes “primitifs”, “archaïque”,
“non-industrialisé”, “en voie de développement”, tous termes
impropres comme le nôtre d’ailleurs qui pourrait dénoter un
flagrant culturo-centrisme. Mais c’est précisément pour cela
que nous l’adoptons ici. Nous utilisons pour des raisons épistémologiques
appliquées à la sociologie de la connaissance afin de marquer
qu’autrui est “autre” pour moi comme je suis “autre” pour lui dans tout
dialogue authentique évoquant une réciprocité de perspectives.
Car nous pensons que ce n’est que lorsque l’on cessera de tenter d’assimiler
autrui que l’on est alors en mesure d’engager de relations permettant une
compréhension de son génie “autre”. Cette perspective est
essentielle pour le sociologue abordant des sociétés ayant
un héritage “autre” que celui de sa propre société.”
(p.26). Voir aussi Pensée et société africaines.
Essais sur une dialectique de complémentarité antagoniste
chez les Bantu du Sud-Est, Paris-La Haye, Mouton, 1963
(4) Ainsi les Aztèques croyaient en un temps linéaire.
Celui-ci commença avec la lutte que se livrèrent les quatre
Tezcatlipocas pour devenir le soleil. L’histoire est divisée
en cinq soleils et nous vivons la période qui se terminera par une
catastrophe mondiale.
(5) Claude Larre, Aperception empirique du temps et conception
de l’histoire dans la pensée chinoise, Les cultures et le temps,
Paris, Payot/Unesco, 1975, pp. 43-71
(6) Je veux parler ici d’un “Orient” au sens large car je ne
doute pas que les peuples amérindiens soient également largement
d’une imagination mytho-poétique débordante. Cf Benjamin
Perret, Anthologie des mythes, légendes et contes populaires
d’Amérique, Paris, Albin Michel, 1989 (1960), 410 p. B. Perret
y écrit une phrase très actuelle : “La religion s’évanouit,
mais le mythe poétique n’en demeure pas moins nécessaire,
épuré de son contenu religieux” (p.26)
(7) Honorat Aguessy, Rythmes à contretemps, Le Courrier
de l’UNESCO, regards sur le temps, avril 1991, pp. 24-25 ; dans la
même publication voir sur la Chine Xiong Bingming, Innocence et mémoire,
pp.20-23 et sur la culture islamique,Ahmad Hasnawi, Intelligence
multiple, pp. 26-28
(8) Alexis Kagame, Aperception empirique du temps et conception
de l’histoire dans la pensée Bantu, in Les cultures et le temps,
op. cit., pp 103-133
(9) Louis Vincent Thomas, René Luneau, La terre africaine
et ses religions, Paris, Larousse Université, 1975, 336 p.,
notamment tout le Livre 1. cf également Jacqueline Roumeguere-Eberhardt,
totems et sociologie de l’épistémologie africaine : base
d’une microhistoire, Cahiers du Laboratoire de sociologie de la connaissance,
I, 1967, Anthropos, E.P.H.E.S.S., VI° section, pp197-206
(10) Cf à ce sujet la démonstration dans
l’entretien que nous avons réalisé, J. Ardoino, Florence
Giust-Desprairies et moi-même, avec Cornélius Castoriadis,
pour la revue Pratiques de Formation/Analyses, Université
Paris VIII, 1° semestre 1993, n° sur la multiréférentialité
en éducation coordonné par J. Ardoino et R. Barbier.
(11) Claude Roy, Le voleur de poèmes. Chine, Paris,
Mercure de France, 1991, 430 p.
(12) Lors de ma modeste co-animation d’un module centré
sur “la voie du haiku” en formation de formateurs (DUFA Paris VIII, 1992)
dans laquelle A. Lhotellier, enseignant de psychologie à l’Université
de Nantes, est passé maître. cf A. Lhotellier, la voie
du haiku dans la formation d’adultes, Pratiques de formation/Analyses,
le devenir du sujet en formation, l’influence des cultures “autres” qu’occidentales,
Paris VIII, n°21-22, juin 1991, 233 p., pp.149-157
(13) Raimundo Panikkar, Temps et histoire dans la tradition
de l’Inde, in Les cultures et le temps, op.cit., pp.73-101. L’auteur
distingue 13 acceptions du mot “temps” dans la langue de son pays (pp.90-91)
(14) René Barbier, Krishnamurti ; une approche radicale
pour la recherche contemporaine en éducation, Pratiques de formation/Analyses,
le devenir du sujet en formation, l’influence des cultures “autres” qu’occidentales,
op. cit., pp. 193-226. Je donne chaque année un cours semestriel
sur les rapports entre Krishnamurti et l’éducation à l’Université
Paris 8.
(15) Jiddu Krishnamurti, Carnets, Monaco, Editions du
Rocher, 1988, 388 pages, p.24.
(16) Jiddu Krishnamurti, Le Vol de l’aigle, Neuchatel,
Suisse, Delachaux et Nietslé, 243 p., 1971, p.6
(17) Michel Henry, La Barbarie, Paris, Grasset, 1987,
248 p. Voir René Barbier, l’écoute sensible en approche transversale,
dans le numéro double à paraître de Pratiques de
Formation/Analyses, 1° semestre 1993, la multiréférentialité
en formation, Université Paris 8, Formation Permanente.
(18) Marie-Magdeleine Davy, La connaissance de soi, Paris,
PUF, 1989, 5¯éd., p.35
(19) Je fonde mon argumentation sur des textes récents
publiés en Inde (en anglais), aimablement communiqués par
Michel Debeauvais qui a travaillé sur ces questions de philosophie
de l’éducation indienne, notamment : A Philosophy of the Role
of the Contemporary Teacher, Indian Council of Philosophical Research,
text by Kireet Joshi, Design by Niren Sengupta, New Delhi, 1988, 60 pages
; The Good Teacher and the Good Pupil, ouvr. coll. de recueil de
textes tirés des Véda, d’Aurobindo, de la Mère (ashram
d’Aurobindo), de Ramakrishna et Vivekananda, de Tagore, de Nehru et d’Indira
Gandhi, de Premchand, mais également de Platon, de Molière,
de Rousseau ou de Pestalozzi, du poète anglais Wordsworth, de Montessori,
d’Helen Keller et de Anne M. Sullivan, de B. Russel, de St. Exupéry,
d’H. Hesse, de R. Bach, de Paulo Freire comme de textes zen ou soufi, Sri
Aurobindo International Institute of Education Research, Auroville, 1988,
554 pages ; Sri Aurobindo and the Mother on Education, Sri Aurobindo
Ashram, Pondicherry, 1990 (1956), 168 pages ; Sri Aurobindo and the Mother,
by Kireet Joshi, Inde, The Mother’s Institute of Research in association
with Motilal Banarsidass Publishers Private Limited, Delhi, 1989, 295 pages
; The Veda and Indian Culture, an introductory Essay, by Kireet
Joshi, Inde, Rashtriya Veda Vidya Pratishthan, New Delhi, 1991, 115
pages ; The Gandhian Alternative to Western Socialism, by V.K.R.V.
Rao, Inde, Bharatiya Vidya Bhavan, Chowpatty, Bombay-7, 1970, 81 pages
(20) Rada Ivekovic, Orients, critique de la raison post-moderne,
Paris, Noël Blandin, collection le Diwan occidental/oriental, 1992,
173 pages, notament pp.39 à 59
(21) “A progressive development of various parts of the
being, physical, vital, rational, aesthetic, moral and spiritual, is a
necessary condition of the integral growth” in A Philosophy of the Role
of the Contemporary Teacher, opus cité, p.21
(22) V.K.R.V. Rao, opus cité, pp.7-9. Gaston Mialaret
nous rappelle que l’esprit de Gandhi inspire parfois des réformes
éducatives en Inde : Pédagogie générale,
Paris, PUF, 1991, 595 p., celle décrite par Pierre Bovet et citée
p.218-219.
(23) The Good Teacher and the Good Pupil, opus cité,
p.90
(24) The Good Teacher and the Good Pupil, opus cité,
pp. 188 sq : “A good teacher is not eager to give away his knowledge indiscriminately
to anyone who simply declares that he wants to learn.”
(25) A Philosophy of the Role..., opus cité, pp.39-44
(26) Louis Nduwumwami, Krishnamurti et l’éducation,
Monaco, Editions du Rocher, 1991, 549 pages, notamment pour les “écoles”
nouvelles pp.393-458, Robert Linssen, Education créatrice,
Bruxelles, Etre Libre, 1984. (sur les écoles dans la ligne de Krishnamurti)
(27) The Good Teacher and the Good Pupil, opus cité,
“Even non-verbal communication can be used most effectively. Every good
teacher knows that silence often says more than long discourses” (p.147)
(28) Le Centre Krishnamurti, Brockwood Park, Bramdean, Hampshire,
Grande-Bretagne SO24 OLQ, tel : 096279 748, la brochure décrivant
le Centre, avec un entretien de Krishnamurti, est disponible en français
auprès de l’Association Culturelle Krishnamurti France (Paris).
(29) René Barbier, L’Approche Transversale,
sensibilisation à l’écoute mytho-poétique en éducation,
Habilitation à diriger des recherches, Université Paris 8,
1992, 619 pages, 2 tomes et "L'approche transversale, l'écoute
sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 p.
(30) Roger-Pol Droit, l’Oubli de l’Inde, Paris, PUF,
1989
(31) ” The early Indian educational theory affirms that it is
possible to transcend the limitations of sense-bound experience and reason-bound
consciousness, and that the most fundamental object of education is to
prepare the pupil to free himself from those limitations and attain that
level of knowledge where he can dwell permanently in existent reality,
in light and in immortality” in The Good Teacher and the Good Pupil,
opus cité, p. 31