Christian Verrier (Maître de Conférence en Sciences de l'éducation, université Paris 8)
La Chine, depuis les années 1980, après
la période maoïste et la révolution culturelle, s'ouvre
à nouveau sur le monde extérieur comme elle l'avait déjà
fait au début du XXe siècle, ce qui entraîne des changements
sur les plans politique, économique et culturel. Dans un contexte
de mondialisation dont elle ne
se tient pas à l'écart, les influences
occidentales sont devenues fréquentes dans le pays, comme ce peut
être le cas dans de nombreuses autres régions du
globe. Avec en arrière-fonds une culture plusieurs
fois millénaire, aux traditions fortes, on assisterait dans la Chine
contemporaine à un mouvement
complexe fait d'occidentalisation et de retour à
la tradition, même si ce retour à la tradition ne s'affiche
pas ouvertement, bien qu'il lui soit arrivé d'être
encouragé par le régime d'une façon
ambiguë. Pour éviter au regard de se faire simpliste et simplifiant,
sans doute faut-il considérer qu'il ne s'agit ni d'une
occidentalisation « pure » ni d'un retour
franc à la tradition, mais bien davantage d'un enchevêtrement
en cours de l'une et de l'autre, traduction d'une
époque qui se cherche culturellement. De plus,
tradition et occidentalisation ne sont pas vécues de façon
« brutes », tout d'une pièce, elles sont
certainement en grande partie « revisitées
», adoptées partiellement mais aussi adaptées
aux particularités du tempérament chinois. La Chine serait
devenue à la fin du XXe siècle et au tout
début du XXIe siècle d'une identité culturelle multiple
qui chercherait à se redéfinir entre passé, présent
et avenir, modernité et tradition, culture officielle, culture élitiste
et culture populaire. Des approches traditionnelles sont en contact avec
des múurs et des cultures
occidentales pouvant communiquer entre elles, une altération
est en cours, dont il est encore difficile de discerner quels pourront
en être les résultats dans
les prochaines décennies. Le poids et la pression
du modèle libéral de l'économie occidentale ne sont
pas seuls en jeu , le politique également joue un rôle,
le marxisme de la Chine populaire relevant lui aussi
d'une tradition occidentale .
Un changement culturel au rythme du changement social
Depuis un peu plus de vingt ans, avec l'amorce du mouvement
d'ouverture voulu par le régime, des priorités ont tout d'abord
été données à la tentative
de satisfaction de besoins immédiats : le logement,
l'alimentation, l'habillement, les transports ; dans le pays l'accès
aux biens de consommation était plus
que restreint, les conditions de vie souvent désastreuses
. Devant l'Immensité de ce chantier, la question de l'identité
culturelle est passée au second plan,
l'attention se portant ailleurs dans un premier temps.
Probablement est-ce en cette période que certains traits de la culture
occidentale ont pu commencer à être adoptés sans trop
d'états d'âme, de larges pans de la société
pouvant y trouver des améliorations quotidiennes rapides, à
la fois dans les couches
populaires et les couches plus favorisées. Le
pays n'est plus fermé, on y constate actuellement un accueil délibéré
et volontariste des cultures occidentales,
cela allant souvent au-delà des simples modes
de consommation courants. Si sont bien reçus le mode alimentaire
des fast-foods, les romans populaires
occidentaux comme Harry Potter, le mouvement englobe
aussi des goûts artistiques et musicaux correspondant à
ce qui est proposé sur toute la planète
et est généralement bien accueilli. Avec
cette fréquentation des biens occidentaux, la connaissance de l'Occident
s'accentue en même temps que se
déploient des échanges, ce qui ne peut
que conduire à une réflexion sur l'adaptation, le métissage
de traits culturels occidentaux dans le contexte chinois.
Comme une conséquence logique de cette orientation,
après une première période d'engouement indéniable,
on assisterait aujourd'hui, par petites touches,
à l'émergence de besoins d'un autre ordre,
qui seraient cette fois plus en harmonie avec ce que fut la Chine.
La Chine traverse une phase de mutations multiples, économiques,
sociales, politiques et culturelles, et il est probable qu'une fois la
situation stabilisée
l'intérêt pour la question culturelle ?
occidentale ou traditionnelle - aille croissant . Après les tentatives
de satisfaction de besoins élémentaires, le problème
culturel, relevant de l'identité des peuples,
peut revenir concerner chacun, y compris sous la forme d'une prise de conscience
de l'intérêt d'une culture
traditionnelle tenue aux marges par le pouvoir politique
depuis 1949, mais partiellement remise en selle par la nouvelle autorisation
des cultes dans les
années 1980 ou encore la restauration des grands
monastères bouddhiques . Une culture plusieurs fois millénaire
ne peut pas ne pas avoir laissé
d'empreinte profonde dans cette société
en changement, y compris dans un univers allant s'occidentalisant, l'occidentalisation
pouvant même faire ressortir par contraste les traits saillants de
cette culture pour peu que ses représentants se fassent entendre.
Et, de fait, que reste-t-il aujourd'hui de la culture
antique chinoise dans la connaissance des Chinois, dans la mesure où
les traits constitutifs de la culture
née il y a 3.000 ans peuvent sembler quelque peu
absents des préoccupations des jeunes d'aujourd'hui. Historiquement,
le corpus confucéen a formé un
univers intellectuel très riche, sorte de berceau
de la culture chinoise . Un mouvement récent comme celui du retour
à des formes de sociabilité du passé,
par l'intermédiaire des clubs, des arts corporels
traditionnels, des confréries (parfois illégales) , reflète
en partie cet intérêt pour la culture traditionnelle, qui
se verrait accompagné et serait le résultat
d'une sorte de désarroi culturel selon l'expression d'Yves Chevrier
, après la disparition de l'ambition du
socialisme réel et les retombées de l'occidentalisation.
Une articulation ne serait pas encore réalisée entre le passé
et le présent culturel, ce qui conduirait à
une oscillation entre deux pôles traditionaliste
et occidentaliste.
Toutefois, malgré le développement occidentaliste
récent et malgré l'oubli dont elle est victime dans ce qui
est enseigné dans les écoles, la culture de jadis
n'a sans doute pas disparu totalement ainsi que l'intérêt
qu'elle peut éveiller. Chu Xiao-quan souligne l'existence d'une
sorte de mémoire collective
s'ordonnant autour de mémoires personnelles, de
biographies de personnalités célèbres, de feuilletons
télévisés, de romans populaires. Ne serait-ce que
par
ce truchement, un passé oublié remonte
à la surface accompagné de l'exemple d'un art de vivre qu'on
ne sait plus pratiquer mais qui exerce une force de
séduction sur un public nombreux. Chu Xiao-quan
note encore qu'apparaissent, comme à Shanghai, des lieux touristiques
évoquant la première moitié du
XXe siècle, période durant laquelle s'était
faite une ouverture vers l'Occident, et les générations nouvelles
peuvent découvrir qu'elles ne sont pas les
premières à apprécier les valeurs
occidentales .
En contrepoint de cette prise de conscience du passé,
la Chine ne peut que s'interroger aujourd'hui sur l'intérêt
pour elle d'une culture occidentale qui se
verrait généralisée à tous
les secteurs de son activité. L'occidentalisation telle que proposée
dans le cadre de la mondialisation à marche forcée peut-elle
coïncider facilement et sans problèmes avec
l'âme chinoise profilée par trente siècles de culture
spécifique ? La personnalité individuelle, selon les
porte-parole du culturalisme , est largement définie
et conditionnée par la culture, et le fait d'être brutalement
plongé dans un bain culturel différent ne
peut être sans conséquences pour l'individu
et la société tout entière. Comment un pays si important
par tant d'aspects (culturels, artistiques,
philosophiques, économiques, politiques, et même
géopolitiques et militaires) ne pourrait-il pas être intérieurement
et profondément secoué à terme par un
tel débat ? Tiraillés entre l'occidentalisation
de la fin du XXe siècle et leurs propres racines, les Chinois se
cherchent un avenir incertain. De tels moments
d'incertitude axiologique et culturelle peuvent se repérer
sous d'autres latitudes, avec des différences locales naturellement
? une comparaison fine serait ici
anthropologiquement utile -, et, en Chine comme ailleurs,
on peut supposer sans trop d'imprudence que les choses évolueront
encore pendant des années
entre pro-occidentaux et ceux qui pencheraient vers une
sorte de retour ou de ressourcement aux origines culturelles typiquement
chinoises. Etat de
dissociation se retrouvant au niveau du pays tout entier
mais pouvant également se retrouver en chaque Chinois, qui peut
mesurer l'intérêt de la pensée
confucéenne dans un monde vidé de ses repères
tout en sachant apprécier les avantages apportés par le modernisme.
Culture et perspective historique
Il faut ici s'arrêter un instant et tenter de distinguer
méthodologiquement entre divers type de cultures qu'on trouve en
Chine : la culture établie,
orthodoxe, celle que prône le régime sur
un socle maintenant édulcoré de marxisme-léninisme
mais en conservant encore largement une rigidité certaine,
celle de la tradition ou des universités, où
l'on enseigne les auteurs classiques chinois et occidentaux, la culture
populaire qu'on repère plutôt hors des
grandes métropoles, et enfin la culture de masse
. Depuis deux décennies, l'occidentalisation propose une culture
de masse (films grand public, feuilletons
télévisés, chansons, fast-foods,
etc.), qui a une certaine influence dans le monde entier, la Chine n'échappant
pas à la règle. La question posée est de savoir
si cette culture de masse mondialisée a suffisamment
de puissance pour imprégner en profondeur les cultures locales qu'elle
atteint, jusqu'à réussir à
prendre le pas sur elles. Il est possible de penser que
cette culture imposée par des logiques financières,
économiques et industrielles, parce qu'« inajustable»
absolument aux caractéristiques culturelles chinoises, et ceci malgré
l'enthousiasme évident qu'elle peut déclencher, ne sera jamais
tout à fait capable d'entamer véritablement et de renverser
un patrimoine culturel vieux de trente siècles , qui, sous réserve
de réactualisation, peut demeurer pertinent et prendre à
nouveau du sens.
Au gré de l'histoire récente, celle de l'après
Seconde Guerre mondiale et des errances du maoïsme, la Chine a pu
développer une sorte d'intériorisation de
sentiment d'infériorité par rapport à
l'Occident, qu'elle aurait tenté de combler après la chute
de l'idéal marxiste en adoptant partiellement des valeurs
occidentales, un peu comme le résultat d'un retard
qu'il se serait agi de rattraper au plus vite, d'où une fuite en
avant vers la modernisation économique et
culturelle. S'il y eut sans doute un vrai désir
d'occidentalisation, et pas seulement dans l'esprit des dirigeants et des
intellectuels, il n'empêche que comme
tout pays, comme tout peuple, la Chine est aussi attachée
à sa culture propre et ancestrale. Cette culture d'hier constituerait
toujours les fondements d'une
culture populaire dans la lignée de la culture
traditionnelle, la modernisation et l'occidentalisation relevant plus généralement
d'une culture différente. Selon Chu Xiao-quan un fossé se
creuserait aujourd'hui toujours davantage entre une culture élitaire
et élitiste et une culture populaire. Si une telle dichotomie
peut se retrouver dans toute société moderne,
les conditions sociales chinoises autorisent la formation d'une véritable
dualité culturelle, les dernières années d'occidentalisation
et de modernisation ayant laissé sur le côté du chemin
des laissés-pour-compte du développement économique.
La culture des élites se reconnaît dans la
calligraphie, la musique occidentale, l'opéra, la littérature
classique, et ses représentants sont actifs dans les relations avec
un extérieur principalement occidental. Par contre, dans la campagne
chinoise se révèle un attachement à une culture plus
en harmonie avec la tradition locale, qui se retrouve dans les mariages,
les funérailles, les fêtes traditionnelles, les hommages aux
ancêtres ou divinités de tous genres, les danses, les chants,
le théâtre folklorique, avec des pratiques condamnées
depuis longtemps parce que considérées comme féodales
ou superstitieuses. Dans la plupart des cas un mur d'incompréhension
sépare la culture des élites de cette culture populaire .
La culture chinoise occidentalisée et l'enthousiasme qu'elle engendre
sont peut-être reliés à la crainte qui fut celle de
la Chine d'être laissée à l'écart de l'évolution
du monde. Il put même apparaître parfois que les cultures traditionnelle
et classique lettrée, semblant enfermées sur elles-mêmes
et autosuffisantes pendant des millénaires, ne sauraient répondre
aux nouveaux enjeux internationaux, parce ce que trop spécifiques,
trop décalées pour prendre place dans le concert planétaire.
D'où deux réactions opposées, la première tendant
à vouloir conserver l'essence de la culture chinoise tout en s'adaptant
au mode occidental, l'autre prônant l'éloignement de tout
conservatisme pour adopter ce qui semblait caractériser
une supériorité occidentale, nécessitant d' «
oublier » la culture traditionnelle. Les évènements
de
la République populaire chinoise ont provisoirement
mis sous le boisseau ce type de débat, au profit d'une idéologie
unifiante, globalisante, fournissant un
projet culturel clés en main.. L'idéologie
communiste s'est voulue dominante y compris dans le domaine culturel, mais,
dans la vie quotidienne de chacun,
qu'en était-il des rapports qui n'ont pas manqué
d'être malgré tout entretenus avec la culture traditionnelle
? L'éviction de cette culture vue comme
passéiste et féodale a-t-elle été
accomplie par l'idéologie dominante ? Quel fut l'état de
résistance de la culture traditionnelle, malgré son silence
?
Continuait-il d'exister malgré tout un intérêt
pour la culture traditionnelle, l'allégeance au communisme fut-elle
réelle ou seulement contrainte ? Sans
doute à trop vouloir ignorer culturellement certains
traits constitutifs risque-t-on de les stimuler, ce qui expliquerait en
partie aujourd'hui une réflexion
culturelle semblant revenir au premier plan.
Peut-on avancer l'hypothèse qu'il a toujours existé
un courant dissimulé reliant les Chinois à leur culture,
qui se ferait maintenant plus présent dans une
société contemporaine interrogative sur
elle-même, certains intellectuels servant parfois de courroie de
transmission, ces mêmes intellectuels très longtemps réduits
au silence depuis 1949 ?
La Chine et sa culture seraient actuellement divisées
sur les grandes options à déterminer pour aujourd'hui et
demain, une dissociation culturelle serait
bien présente dans les esprits, sans que cela
soit affirmé comme tel, ce qui tendrait à montrer s'il en
était besoin que la mondialisation culturelle ne va
jamais de soi . L'attachement aux traditions culturelles
peut se voir compris comme du passéisme, voire comme une trace néfaste
de nationalisme étroit,
l'occidentalisme à l'inverse pouvant être
perçu comme négation du passé culturel. La pauvreté
du pays a pu favoriser son occidentalisation et sa
modernisation, et un communisme dogmatique a pu paradoxalement
contribuer à un enracinement dans la tradition, comme par exemple
lorsque le
pouvoir a détourné circonstanciellement
et ponctuellement des traits de la culture traditionnelle, soit pour mieux
gagner les faveurs de la population ? ce
fut aussi le cas en Corée du Sud avec le confucianisme,
mais un confucianisme qui ne disait pas tout du confucianisme, n'en utilisant
que des facettes ne
pouvant être facteur d'avancées pour une
société contemporaine en mouvement -, soit pour servir une
stratégie de pure lutte interne au parti, comme
avec la campagne chinoise de la fin 1973 contre le même
Confucius, en fait engagée afin de déstabiliser le Premier
ministre Zhou Enlai . Double identité et dissociation il y
aurait bien, mais cependant un métissage serait aussi au travail,
et l'hétérogénéité culturelle serait
bien vécue , surtout dans la mesure où l'on constate que
différentes formesculturelles et artistiques savent habilement composer
entre tradition et occidentalisation, ce qui tendrait à montrer
que la Chine peut aussi se placer dans le dialogue culturel mondial en
dépit de sa recherche culturelle d'elle-même. On trouve toujours
des gestes artistiques typiquement chinois voisinant avec d'autres gestes
plus typiquement occidentaux, du syncrétisme est à l'úuvre,
qui parvient à faire vivre et même à mêler les
deux influences..
Indéniablement et contrairement à un regard
superficiel qui pourrait n'y voir qu'occidentalisation en ne considérant
que les grands pôles urbains en pleine
mutation par exemple , la culture chinoise, sans doute
plus fortement que celles d'autres régions extrême-orientales,
fait preuve d'une grande force et
d'une grande résistance. Ce qui n'empêche
pas ceux se réclamant de la tradition de s'inquiéter des
bouleversements dus à l'occidentalisation. Une grande
partie de la population, principalement les jeunes générations,
semble se désintéresser de la tradition, le désarroi
culturel déjà mentionné s'infiltre alors,
d'autant plus que la pensée politique porteuse
du message culturel orthodoxe et globalisant qui était le sien s'est
effondrée , ne laissant en place qu'un
parti-Etat autoritaire à la doctrine politico
économique de moins en moins discernable.
Par rapport au communisme, le temps en est encore à
la transition vers autre chose. La révolution culturelle mais aussi
les événements de la place
Tienanmen en 1989 ont marqué les esprits, avec
une rupture dans la façon de penser, de se positionner politiquement
et culturellement, qui vient
compliquer d'autant le dialogue entre générations
et différentes couches de la population, le débat culturel
ne s'en trouvant pas facilité même s'il s'avère
nécessaire. Une nouvelle culture composite tente
de se mettre en place, en accusant des difficultés dues aux dommages
des quarante dernières années.
Toute une discussion culturelle, bien qu'encore discrète,
s'organise et se déploie dans la littérature, l'art en général,
hors cadre spécifiquement officiel. Si le
parti organise toujours des manifestations culturelles
« idéologiques », elles n'occupent plus tout l'espace,
une culture indépendante tente de s'affirmer et
des artistes réussissent à trouver des
lieux pour présenter leurs créations libérées
du dogme du réalisme socialiste.
Peu à peu, les intellectuels chinois jadis centrés
(par choix ou par contrainte) sur le modèle révolutionnaire
proposé au pays en ont mesuré les manques et
les impasses. Objectivement, la révolution socialiste
n'a pu fonctionner, d'où en partie l'attirance rapide et apparemment
logique vers le libéralisme
économique comme solution de rechange. Toutefois,
il n'est pas certain que cette attirance soit aujourd'hui aussi nette qu'elle
a pu l'être pour la génération
antérieure. Y croit-on encore profondément,
est-on certain que ce qui est proposé - une économie socialiste
de marché en fait synonyme de capitalisme -
est bien ce dont a besoin le pays, en fonction de ce
qu'il fut ? D'où, là aussi, une sorte de trouble renouvelé,
qui peut pousser au repli vers la culture
traditionnelle, dans la mesure où l'occidentalisation
n'a pas apporté à chacun ce qu'il pouvait en attendre, comme
on a pu le constater ailleurs après la
chute des régimes communistes. La phase réformiste
que traverse la Chine engendre une crise sociale et morale qu'on ne peut
ignorer, et qui ne peut pas
ne pas avoir de conséquences sur la vie culturelle,
reflet de ce à quoi on assiste souvent, à savoir en période
de crise des tentations de retour à un passé
quelque peu idéalisé et mythique.
D'une culture indécidable à une culture métissée
On peut appréhender le contexte chinois contemporain
comme non encore totalement métissé sur le plan culturel
- disons-le alors en cours de métissage ?, un peu comme une sorte
de mosaïque superposant et ajustant divers motifs - sans qu'ils se
coordonnent toujours pour former une image d'ensemble
cohérente - empruntés à l'occident
et à une tradition encore solidement enracinée et connaissant
des regains d'intérêt montrant qu'elle n'est pas encore
tout à fait dépourvue de dynamisme et de
profits qui pourraient en être tirés. La Chine est actuellement
un bouillon de culture au sens que donne Edgar
Morin à cette expression dans le cadre d'une dialogique
culturelle. La circulation des idées y est stimulée parce
qu'elle s'effectue avec les idées d'autres
cultures (occidentales) et avec les idées du passé
(la tradition, la culture populaire). Cette circulation irrépressible
des idées et de la culture a produit pour
une part l'affaiblissement du dogmatisme culturel et
politique, et cet affaiblissement accroît chaque jour davantage la
circulation culturelle. Comme les
idées, des cultures qui se combattent peuvent
soit provoquer une contradiction débouchant sur une sorte de crise
spirituelle venant stimuler la réflexivité et susciter éventuellement
la recherche de solutions nouvelles, soit susciter une hybridation ou,
mieux, une synthèse créatrice entre les idées contraires.
Cette description théorique rend assez bien compte
de la situation culturelle de la Chine contemporaine. Ce qui fait du point
de vue du métissage culturel la spécificité chinoise,
est probablement cette force de résistance constitutive à
sa culture traditionnelle propre, qui ne possède que peu d'équivalents
aussi
puissants de par le monde. Le choc avec l'Occident y
sera sans doute plus lent à se résorber qu'ailleurs, le diffusionnisme
culturel plus problématique.
L'histoire culturelle de la Chine du XXIe siècle
est encore largement indiscernable, mais on peut probablement et sans trop
de risques prévoir qu'elle ne
sera ni simple adoption de l'occidentalisation ni retour
à ce qui serait une authenticité illusoire et introuvable
d'une culture tri-millénaire. Elle sera
forcément autre chose, que les décennies
à venir, avec tous les changements qu'elles introduiront, dessineront
progressivement, inventant une identité
culturelle inévitablement intéressante
à découvrir, parce qu'inconnue de nous et de tous aujourd'hui
. Se rejouera alors sous nos yeux l'histoire culturelle
de toujours, faite d'oubli, de revitalisation, d'apports
extérieurs, d'assimilation de ce qui n'existe pas encore et de retraduction
de ce qui existe déjà. C'est le
processus suivi par toute culture vivante et dynamique.
Notes
(1) Le dynamisme de l'économie chinoise n'est pas uniquement
une conséquence de l'exemple de l'économie-monde. Naturellement,
comme tout pays, la
Chine connaît une pratique du commerce et de l'échange
depuis toujours, si l'on excepte certaines périodes radicalement
autarciques de la République
populaire.
Il existerait sur un plan politique un syncrétisme chinois
dont on peut se demander quels ont été les résultats,
comme le note François Julien : « Sa révolution
- la Chine l'a effectivement empruntée -. Du moins elle en a
emprunté le modèle, et surtout l'idée du modèle
: que, sur la base d'une théorie
révolutionnaire (le marxisme-léninisme copié sur
le pays le plus proche par l'état social et politique et dont la
révolution aurait réussi : en 1917 la Russie),
on puisse, par la praxis, changer la réalité ? Le croit-elle
encore aujourd'hui ? » (François Julien, Traité
de l'efficacité, Paris, Grasset, 1996, p. 147).
Roland Lew, La Chine populaire, Paris, Puf, 1999, p. 64.
« Faye Wong, Coco Lee, Joey Yung, Elva sont des chanteuses
très célèbres et très appréciées
en Chine - et ailleurs. Ce sont des noms et des talents qui
ont subjugué les jeunes dans les milieux sinisants ou tant soit
peu sinisants. Ce sont de véritables ambassadrices de l'Occident
en Chine. Qu'elles chantent
chinois ou dans la langue de Shakespeare, les poèmes mélangés
d' exotisme et de frasques locales qu'elles déversent presque tous
les soirs devant un vaste
public bruyant et remuant captent toutes les âmes, les hypnotisent
et les passionnent (Ö) bientôt la Chine entière
» (Le réveil du dragon ; modernisation et
occidentalisation, in Espace Asie, http
: /www.jiang-hu.com).
Comme pour les besoins individuels, la pyramide de Abraham H.
Maslow, bien qu'élaborée dans un cadre psychologique, pourrait
être utilisée pour
rendre conceptuellement compte de cette évolution de la tendance
vers la culture. Aux besoins primordiaux (se nourrir, éviter la
douleur) succèdent les
besoins moins vitaux (se sentir en sécurité, s'abriter)
puis les besoins sociaux et les besoins plus enrichissants (estime de soi,
désir de connaissance), et enfin
les besoins liés à la réalisation de soi.
On peut d'ailleurs remarquer que la culture chinoise et extrême-orientale
plus généralement fait une relative percée dans le
monde occidental, avec
comme exemple la littérature (prix Nobel de littérature
2000 à Gao Xingjian), le jeune cinéma chinois, coréen,
japonais, sans oublier la faveur dont
bénéficie depuis longtemps la cuisine chinoise, mais
aussi l'attrait qu'exercent en Occident le bouddhisme, le taoïsme,
toutes choses ne relevant pas
toujours d'une simple curiosité exotique.
Roland Lew, ibid, p. 96.
Est-il nécessaire de rappeler le caractère plurimillénaire
de cette culture, tout aussi ancienne que nos cultures-souches occidentales
(Mésopotamie, Egypte,
Grèce), qui, bien qu'elle soit largement oubliée de nos
écoles, n'en façonne pas moins l'âme et l'être
chinois de façon subtile depuis toujours ?
Lors d'une conférence récente, le professeur chinois
Chu Xiao-quan relevait à ce propos que les textes confucianistes,
surtout depuis 1949, ont disparu
des programmes éducatifs et ne trouvent plus guère d'échos
dans les discours publics. Conséquemment, la disparition de cette
culture inquiète certains
intellectuels traditionalistes, mais il ne semblerait pas qu'on assiste
à une volonté de retour pur et simple à la culture
traditionnelle. Généralement, on
s'accorderait plutôt sur une évolution et une actualisation
de cette culture (Chu Xiao-quan, Aspects de la vie intellectuelle
et culturelle chinoise, UTLS,
conférence du 13 avril 2003, http://www.lemonde.fr).
Roland Lew, Ibid, p. 94.
De Yves Chevrier, voir : La Chine moderne, Paris, Puf, 1986 ; Mao Zedong et la révolution chinoise Paris, Casterman, 1997.
La première moitié du XXe siècle,
les années 1930 « ne sont pas la seule période nostalgique
sur laquelle les Chinois se penchent. Les romans traitant
d'un passé encore plus lointain s'emparent de l'imagination
populaire. Des dizaines de millions de chinois passent leur temps de loisir
entre des romans de
kung fu et les feuilletons télévisés racontant
des histoires se déroulant dans les cours impériales, et
ces productions, bien qu'irréalistes, renvoient dans un
monde en trompe-l'úil où les spectateurs et les lecteurs
peuvent reconnaître une image de la Chine éternelle, ancienne,
simplifiée, rassurante. Le passé
culturel ressurgit dans l'imaginaire populaire idéalisé
» (Chu Xiao-quan, Ibid).
Voir : Ralph Linton, Le fondement culturel de la personnalité, Paris, Dunod, 1967, 138 p.
A ne pas confondre avec la culture des masses. La culture de
masse est proposée aux masses, elle n'est pas produite par elles.
Pour plus de détails, voir :
Dollot (L), Culture individuelle et culture de masse, Paris,
Puf, 1993, 126 p.
Il a souvent été remarqué, de plus, qu'un
produit culturel « de masse » semblable proposé à
des cultures très diverses, s'il demeure toujours identique à
lui-même, n'est jamais identique dans la façon dont il
est perçu et interprété ici et là de par le
monde. Chaque culture traduit le message de la culture de
masse en fonction de sa propre grille d'interprétation et de
valeurs ; voir : Florence Dupont. 1991. Homère et Dallas.
Introduction à une critique
anthropologique, Paris,:Hachette, 167 p.
Chu Xiao-quan (ibid).
Le regard porté sur la domination, sociale ou politique,
peut renvoyer à l'attention « oblique » ou à
« l'adhésion à éclipses » que selon Richard
Hoggart
les Britanniques des milieux populaires accordaient à la culture
de masse qu'on leur proposait dans les années 1950 (R. Hoggart,
1957, La culture du
pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires
en Angleterre, Paris, Les Editions de Minuit, 420 p).
Dont fait partie la différence entre une culture de Shanghai
et une culture de Pékin, qui reposent chacune sur des tentatives
de mise en valeur de la
civilisation propre à leur région (Chu Xiao-quan, ibid).
« s'il est vrai que la Chine s'intègre au monde
"globalisé" d'aujourd'hui, ses réticences et ses différences,
ainsi que leur prévisible influence sur le
cours du monde, montrent à quel point la mondialisation est
loin d'obéir à une logique unique, capable de simplifier
le monde, et avec lui l'histoire chinoise,
en le ramenant à un seul modèle dont le noyau serait
l'histoire moderne de l'Occident » (Yves Chevrier, présentation
de la conférence UTLS du lundi 6
janvier 2003, Une nouvelle histoire de la Chine au XXe siècle).
Roland Lew, ibid, p. 63.
Chu Xiao-quan (Ibid) souligne que la Chine et les Chinois sont
accoutumés à l'assimilation de traits culturels divers. Selon
Confucius, l'homme de bien est
impartial et vise à l'universel, il n'est pas celui qui
respecte les dogmes, il est celui qui est en quête perpétuelle
de civilité plus élevée, ce qui conduit à une
humilité envers le monde. La culture chinoise est moins sensible
aux contradictions internes que la culture occidentale, ce qui autorise
une vie culturelle
diversifiée. L'accueil que la Chine a réservé
à un bouddhisme indien étranger et étrange à
la pensée chinoise antique en est un exemple célèbre.
La culture
chinoise est une culture ouverte, y compris à l'encyclopédisme
européen, et il n'y a jamais eu en Chine des mouvements intégristes
pour la culture
chinoise. De cette façon le confucianisme pour gouverner le
pays voisine-t-il avec le taoïsme pour préserver le corps et
le bouddhisme pour sauver l'âme.
« Des travaux titanesques sont actuellement entrepris pour
que la Chine du XXIe siècle puisse s'offrir une nouvelle jeunesse.
Quand le dragon se réveille,
toutes les vieilles maisons qui ne sont pas construites en béton,
tremblent. Pour le moment, c'est le quartier de Nanxioajie qui est fortement
secoué par des
bulldozers qui travaillent sans relâche, même pendant le
jour de la fête du Travail, pour reconstruire tout un quartier. Il
faut aller vite car, dans six ans, ce
sera les Jeux Olympiques (JO 2008 ) Chaque année, depuis le
début des années 90, 600 vieux quartiers comme celui-là
disparaissent » (Espace Asie,
ibid).
Ce désarroi est fort bien traduit par l'écrivain
Shan Sa, auteur de la Porte de la paix céleste, (Editions du Rocher,
1998, 132 p) : « Je le constate comme
un fait. Aujourd'hui, il y a une telle suractivité économique
et une telle frénésie de gagner de l'argent chez les jeunes
que ce ne peut être que le résultat du
désespoir. On leur coupe la parole. Il ne leur reste qu'à
développer leurs autres capacités. Phénomène
typique d'une société handicapée. C'est le résultat
d'une rupture avec toutes les croyances préétablies.
Après Tienanmen, l'histoire de ma génération devient
une aventure. Tous les repères sont brisés. On
ne sait plus quelle est la finalité de la vie » (Shan
Sa, http://www.eurasie.net/articles/index.html).
L'effondrement du bloc communiste, l'expérience le montre
ailleurs qu'en Chine, laisse régulièrement la place à
un vide politique, idéologique et culturel,
grâce auquel d'autres influences que locales peuvent trouver
place ainsi que ce qui serait un retour aux traditions, selon deux pôles
apparaissant
contradictoires mais se développant simultanément
Chu Xiao-quan (Ibid).
Edgar Morin, La Méthode Vol 4, Les idées ; leur habitat, leur vie, leurs múurs, leur organisation, Paris, Seuil, 1991, p. 29.
« S'interroger sur la place et sur le sens d'une histoire
du contemporain en Chine, c'est donc bien plus que suggérer des
pistes à des spécialistes pour
lesquels l'éclatement de l'ancien système des références
historiques a ouvert une ère de repli et parfois même de désarroi.
C'est, en réalité, comprendre non
seulement la Chine d'aujourd'hui mais aussi le monde dans lequel nous
vivons » (Yves Chevrier, Ibid).
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