Pascal GALVANI (Université de Tours, François Rabelais)
Un processus vital et permanent de mise en forme de soi par soi
Qu’est-ce qui est formateur pour chacun d’entre nous ? Comment produisons-nous
une forme et un sens cohérent tout au long de la vie au travers
des multiples interactions qui nous relient à notre environnement
physique et social ? C’est cette exploration de l’autoformation, envisagée
comme un processus vital et permanent de mise en forme et de mise en sens
de soi par soi qui caractérise ce que l’on nomme l’approche existentielle
de la formation.
Ce questionnement s’est développé à partir des
pratiques de formation d’adultes. Les différentes disciplines des
sciences humaines ou biologiques ne fournissaient que des approches relatives
à la formation de l’enfance et de l’adolescence. L’adulte était
considéré comme un être achevé. C’est sous la
pression des pratiques de formation d’adultes que se sont ouvertes des
pistes d’exploration des morphogenèses et des transformations tout
au long de la vie.
Plusieurs courants articulant la recherche la formation et l’action
se sont développés autour de cette problématique.
Pour ne parler que de la France on peut citer l’éducation populaire
avec Joffre Dumazedier, plutôt centré sur la dynamique culturelle
; et l’éducation permanente avec Bertrand Schwartz et Henri Desroche,
plutôt centré sur la dynamique de production de savoirs.
Une prise en compte de la globalité de l’existence
Ces approches ont contribué à prendre en compte la globalité
de l’existence dans le processus de formation avec ses multiples dimensions
: cognitives, expérientielles, pratiques, symboliques… L’intégration
de la vie et de la formation s’est ensuite développée avec
Gaston Pineau et l’histoire de vie comme démarche d’exploration
de l’autoformation (Pineau, 1983). L’ASIHVIF (association internationale
des histoires de vie en formation) à pris une forme associative
en 1992. Elle organise des rencontres périodiques entre chercheurs
et praticiens ; elle fédère les initiatives de plusieurs
associations régionales dans le même champ (Suisse, Belgique,
Québec, France, Portugal, etc.)
L’exploration des récits de vie en formation a ainsi fait apparaître
des processus complexes d’articulation entre les différents aspects
de l’expérience de vie qui ne relèvent pas seulement du champ
cognitif mais aussi de la pratique, de l’expérience, de l’imaginaire
personnel et social…
Un trait d’union entre la vie et la connaissance
L’autoformation apparaît alors comme un processus vital et permanent
de rétroaction de la personne sur les éléments de
l’environnement qui déterminent les évènements traversés.
Cette rétroaction permanente se vit dans une alternance temporelle
de situations plus ou moins déterminées par trois pôles
: par soi (autoformation), par les autres (hétéroformation)
et par les choses (écoformation).
L’approche existentielle envisage l’autoformation comme l’un des trois
pôles qui orientent le processus de formation. L’autoformation n’est
donc pas un processus indépendant mais un processus de rétroaction
sur les événements et sur soi-même qui met en forme
et en sens des éléments temporels différents : expériences
de vie et connaissances, pratiques et savoirs théoriques, expérience
existentielle et significations symboliques… Cette articulation permanente
de la vie et de la connaissance caractérise l’autoformation comme
un processus bio-cognitif.
Un double mouvement de prise de conscience
Dans cette perspective, l’autoformation se présente comme un
double mouvement de prise de conscience (action de soi sur soi, subjectivation)
et de rétroaction sur les éléments de l’environnement
social et culturel (socialisation) et/ou naturel (écologisation).
L’approche existentielle ouvre donc une exploration à grande
échelle de l’autoformation tout au long de la vie. Une des caractéristiques
majeures de cette approche est l’élaboration de démarches
qui articulent dans un même mouvement : la perspective de conscientisation
formatrice, la perspective d’exploration de la recherche, et la perspective
d’action de l’expérience.
A partir de ce cadre général se développent des
pratiques de recherches-action-formations centrées sur des dimensions
plus spécifiques de l’autoformation. Il s’agit alors d’explorer
plus finement ce qu’il en est des mouvements de prise de conscience et
de rétroaction sur des dimensions particulière de l’interaction
personne/environnement.
Des questionnements déjà en chantier…
On peut citer à titre d’exemples non-exhaustifs :
v L’autoformation de l’existence globale par l’approche biographique
(Pineau 1983 ; Josso 1991 ; Dominicé 1990)
v L’autoformation par production de savoirs formels (Desroche 1990
; Galvani 1991)
v L’autoformation par production de savoirs d’expérience et
d’action : professionnelles (Courtois, 1984 ; Riverain-Simard 1984) ; pratiques
(Denoyel 1999 ; Lhotellier 1995) ; autodidactiques (Le Meur, 1998 ; Bezille
1999 ; Verrier 1999)
v L’autoformation par production de savoirs symboliques (Galvani, 1997),
dans les pratiques culturelles (Mlekuz, 1995) et interculturelles (Leray,
1998)
v L’autoformation dans et par des collectifs (Dionne 1996 ; Lani 1997
; Couceiro 1998 ; Brun 1999 ; Héber-Suffrin 1998)
Nouvelles questions et pistes d’exploration…
Les différentes dimensions des situations d’autoformation combinent
de manière différente les dimensions réflexives et
didactiques (articulation de l’expérience de vie et des savoirs
formels) des dimensions pratiques (présence et conscientisation
des gestes dans le flux de l’action) et des dimensions symboliques (résonances
harmoniques entre les formes de l’environnement et les formes symboliques
personnelles). Le mouvement de prise de conscience et de rétroaction
prend ainsi des formes différentes selon les dimensions de l’autoformation.
Comment distinguer et relier ces différents modes d’interaction
dans l’autoformation ? La prise de conscience, par exemple, se manifeste
alternativement par des moments d’immersion et de présence sans
distance dans l’acte et par d’autres moments de prise de distance par rapport
à l’expérience dans l’analyse réflexive. Comment s’articule
la distanciation réflexive, la conscientisation, et l’intuition
créatrice dans l’autoformation ?
En s’inscrivant dans le registre de la vie concrète de l’homme
et de sa condition, l’autoformation existentielle permet d’interroger autrement
la formation formelle. Quelle place fait-on réellement à
l’autoformation dans les dispositifs de formation tels que l’alternance,
les formations ouvertes, les formations à distance, et l’offre générée
par l’introduction massive des technologies de l’information et de la communication
dans la formation ? Même si ces dispositifs affichent souvent l’autoformation
comme principe ou comme méthode, il est important que des démarches
de recherche-action-formation posent les questions épistémologiques,
méthodologiques et déontologiques pour éclairer et
fonder ces pratiques. Deux points retiennent particulièrement l’attention,
au-delà de la nature et de la qualité de l’apprentissage
:
v l’articulation de l’intime et de l’institutionnel,
v les questions de reconnaissance et de validation.
Lectures conseillées
Bezille Hélènne, 2000, Compétences et autodidaxie.
Entre pratiques et représentations dans Questions de recherche
en éducation, n°1 INRP/Educations pp.33-50.
Courtois et Pineau, 1991, coord., La formation expérientielle
des adultes, La Documentation Française.
Courtois B., Prévost H., 1998, coord., Autonomie et formation
au cours de la vie, Lyon : Chronique Sociale.
Denoyel Noël, 1999, Alternance tripolaire et raison expérientielle,
dans Revue Française de Pédagogie n°128.
Dominicé Pierre, 1990, L’histoire de vie comme processus
de formation, Paris : L’Harmattan.
Desroche Henri, 1990, Entreprendre d’apprendre : d’une autobiographie
raisonnée aux projets d’une recherche-action, Les éditions
ouvrières.
Galvani Pascal, 1991, Autoformation et fonction de formateur,
Chronique Sociale.
Galvani Pascal, 1997, Quête de sens et formation anthropologie
du blason et de l’autoformation, L’Harmattan.
Héber-Suffrin Claire, 1998, Les savoirs la réciprocité
et le citoyen, Paris : Desclée de Brouwer.
Josso Christine, 1991, Cheminer vers soi, Lausanne : L’Age d’Homme.
Le Meur Georges, 1998, Les nouveaux autodidactes : néoautodidaxie
et formation, Chronique Sociale.
Leray Christian, 1995, Dynamique interculturelle et autoformation,
Paris L’Harmattan.
Lhotellier Alexandre, 1995, " Action, praxéologie et autoformation,
dans L’autoformation en chantiers, revue Education Permanente n°122,
pp : 233-243.
Mlekuz Gérard, 1995, La TSF, le Kino et l’étrange lucarne,
dans Education Permanente n° 122.
Pineau et Le Grand, 1993, Les Histoires de vie, Paris : PUF,
Que sais-je ?.
Pineau Gaston, 1983, Produire sa vie, autoformation et autobiographie,
Paris : Edilig.
Pineau Gaston, 1999, " Expériences d’apprentissage et histoire
de vie ", dans Traité des sciences et des techniques de la formation,
Dunod.
Verrier Christian, 1999, Autodidaxie et autodidactes, l’infini des
possibles, Paris : Anthropos, 230p.