Articulation des savoirs autodidactiques et académiques

 

Christian Verrier (CRISE)

 

Notre hypothèse centrale est ici que toute véritable création artistique ou scientifique &endash; et plus généralement intellectuelle &endash; participant d'un savoir nouveau, procède pour une large part de connaissances produites et acquises sur un mode autodidactique, cela même si elle se développe dans un contexte réputé " officiel " et institutionnalisé. En ce sens, des processus de nature autodidactique seraient originellement constitutifs de savoirs dont certains deviendront académiques en s'officialisant. L'académisme s'originerait ainsi en des savoirs produits sur un mode autodidactique, dont il serait dépendant. De même, par une circulation en boucle s'établissant dans l'ensemble des savoirs, l'autodidactisme serait lui aussi pour une bonne part dépendant de l'académisme pour pouvoir à la fois exister et créer de la nouveauté. Ce qui revient à proposer que le savoir autodidactique devient le savoir académique, celui-ci ne pouvant sortir de l'enfermement académique qu'en redevenant autodidactique, selon un mouvement d'alternance constant et irrégulier.

 

Qu'est-ce qu'une articulation ?

 

Selon le dictionnaire Robert, une articulation, dans le sens qui nous intéresse, est une organisation en éléments distincts contribuant au fonctionnement d'un ensemble comme ce peut être le cas pour l'articulation de masses architecturales par exemple.

L'articulation qui nous préoccupe, c'est cette organisation des savoirs disponibles dans la société, qui forment l'ensemble-savoir produit par les hommes. Mais cet ensemble est constitué d'éléments qui ne sont pas absolument et structurellement semblables, même s'ils font partie du même " savoir " global disponible. N'étant pas semblables, il est possible de les distinguer en éléments distincts. Si on observe attentivement, on constate que ces éléments sont souvent de nature extrêmement hétérogène, qu'ils sont difficilement assimilables, parfois contradictoires, également profondément distants les uns des autres quelquefois. Savoirs " profanes " et savoirs " savants ", savoirs " officiels " et savoirs " clandestins ", savoirs " autorisés " et savoirs " interdits ", sont distincts dans leurs composants, dans ce qui constitue leurs contenus, et ils le sont également dans la façon dont ils se sont constitués. Mais si leurs statuts ne sont pas absolument identiques et équivalents, ils n'en forment pas moins autant de parties d'un même ensemble. Il semble à première vue en aller ainsi pour ce qui est des deux savoirs particuliers qui nous occupent - savoirs autodidactiques et savoirs académiques - qui paraissent s'opposer sur de multiples plans. Nous nous proposons pourtant de réfléchir à la façon dont ils s'articulent, et ceci implique pour essayer de saisir cette articulation, de dire tout d'abord plus en détail ce qu'ils sont respectivement. Mais avant que d'en arriver là, demandons-nous tout d'abord, dans le cadre qui est le nôtre, ce qu'il faut entendre par " le savoir ".

 

Qu'est-ce que le savoir ?

 

Le savoir est lui aussi un ensemble de connaissances plus ou moins bien systématisées, acquises par une activité mentale suivie (Robert). De cette définition on peut déduire que le savoir, qu'il soit ou non académique, posséderait un certain " jeu " - au sens où il peut y avoir du " jeu " entre les différentes pièces d'un mécanisme, dans l'assemblage des éléments d'un moteur par exemple - entre les différentes connaissances qui le composent. Dans cet assemblage de connaissances constituant le savoir, " plus ou moins bien " systématisées entre elles, on peut d'ores et déjà percevoir une part de flou, d'incertain, de dérèglements et dysfonctionnements potentiels, dans le cas où le " jeu " irait s'agrandissant, disjoignant peu à peu les connaissances, ou se réduisant, les rapprochant trop les unes des autres, au point que l'ensemble pourrait parfois ne plus fonctionner, soit par un éloignement - une ouverture - interdisant tout fonctionnement " en prise ", soit par un rapprochement trop prononcé - une fermeture - induisant un frottement bloquant (fermant) l'ensemble sur lui-même. Cette plus ou moins bonne systématisation des connaissances entre elles, jamais tout à fait satisfaisante et impeccablement réglée, se déréglant constamment, autorise néanmoins le fonctionnement de l'ensemble.

Ce savoir est également le fruit d'une activité mentale suivie, qui permet l'avancée et la reconsidération de ce qui est considéré comme acquis. Mais si cette activité est inscrite dans la temporalité (" suivie "), parce qu'elle a besoin d'elle pour naître, mûrir, dépérir et renaître, cela ne signifie pas qu'elle soit linéaire, rectiligne, se développant selon une progression sereine, constamment égale à elle-même. Il en va bien différemment dans la réalité, et tout observateur attentif peut remarquer, dans cette activité mentale suivie, de nombreux moment d'accélération, de ralentissement, de stagnation. Ce qui revient à considérer que le savoir est rarement immobile pour de très longues périodes. S'il s'immobilise, c'est que l'activité mentale en quelque sorte n'est plus suivie, mais qu'elle s'enracine dans ce qui est acquis, sans plus évoluer, ancrée dans ses certitudes. Toutefois cet ancrage est un appel au voyage, la préparation d'un élan vers l'aventure de la curiosité, qui fera qu'une nouvelle évolution adviendra tôt ou tard. L'activité mentale suivie dont résulte le savoir induit du mouvement et vient combattre l'immobilisme. L'activité mentale lorsqu'elle rompt avec son ancrage conformiste et déterminé, s'engouffre dans la brèche du " jeu " offert par l'approximation de la systématisation des connaissances, et produit de nouvelles connaissances régénérant les savoirs.

Partant d'une telle représentation dynamique, qu'en est-il maintenant du savoir autodidactique ?

 

Qu'est-ce qu'un savoir autodidactique ?

 

Les formes que peut prendre l'autodidaxie sont extrêmement diverses selon les époques, les lieux, les individus, les contextes sociaux et culturels. L'autodidaxie est un auto-apprentissage qui ne peut que difficilement être abordé sous un angle unique, et par sa situation " hors institution ", elle produit toujours une sorte d'imprécision qui met dans l'embarras nombre de spécialistes qui s'essaient à la définir et à l'étudier. Le fait qu'elle soit un apprentissage se situant généralement hors normes alimente cet état d'incertitude. Il n'existe pas à vrai dire de moyen idéal pour la qualifier, la reconnaître, les représentations qu'elle suscite sont nombreuses. Toutefois, certains se sont essayés à cerner l'autodidaxie (B. Cacérès, 1967 ; N. Tremblay, 1986 ; C. Fossé-Poliak, 1992 ; G. Le Meur, 1998 ; etc), et ont tenté parfois d'établir en son sein des classifications, des typologies. Celle d'Hélène Bezille (1999) nous servira de référence. Cette auteure, s'appuyant sur différents travaux, pense reconnaître trois types d'autodidaxies : une autodidaxie dite " réparatrice ", une autodidaxie " initiatrice ", et une autodidaxie " créatrice ". Il sera fait principalement référence à cette dernière, que nous avons nous-mêmes évoquée avec d'autres mots lorsque nous avons traité de l'autodidaxie et de l'avancée du savoir ainsi que de ce que nous avons nommé les divergences, les imprévus et résistances autodidactiques (C. Verrier, 1999, pp. 201-214).

Ces quelques lignes sont l'occasion de prolonger cette réflexion sur ce type de savoirs autodidactiques " créateurs ". Intéressons-nous donc à cette autodidaxie " créatrice " qui est " prise de risque plus ou moins calculée ", qui peut être celle " de l'artiste qui construit son ¤uvre en transgressant les règles de l'art, pour, dans le meilleur des cas, faire figure d'avant-garde ", et qui est également celle " du chercheur qui, non satisfait des modélisations que lui propose sa discipline, va explorer ailleurs, en autodidacte, sur d'autres territoires " (H. Bezille, 1999, p. 9). Ce n'est pas à une autodidaxie de pure " acquisition " à laquelle nous nous référons ici, mais bien davantage à une autodidaxie inventive, créatrice, qui peut ouvrir à des perpectives nouvelles tant dans le domaine de l'art que dans celui de la science et de la pensée en général. Ce n'est pas celle qui renvoie à la " réparation " culturelle, au comblement d'un manque initial et individuel, qui s'inscrit dans un cadre social et/ou militant prégnant. Il s'agit plutôt de cette autodidaxie qui a pu être considérée comme " l'aristocratie de la culture ", souvent placée en contrepoint de l'autodidaxie " prolétarienne " considérée comme " l'orpheline de la culture " (Pineau, 1983, p. 58), étant entendu que la création et l'invention n'appartiennent à aucune classe ou catégorie sociale particulière. Curieusement, pour autant que nous le sachions, le fonctionnement de cette autodidaxie créatrice est rarement l'objet d'études attentives, et ses relations avec les savoirs académiques sont souvent négligées.

Il est important de préciser tout d'abord que les savoirs autodidactes " créateurs " peuvent l'être de différentes façons. Il y aurait dans un premier temps ceux qui sont constitués de ce qui est le " déjà là " des savoirs académiques. Dans ce cas, ils vont tenter de coller à une forme reconnue, et ils peuvent même être dans une large mesure identiques à ceux qui sont habituellement délivrés par les institutions hétéroformatives les plus classiques. Les livres que lit " librement " l'autodidacte peuvent être les mêmes que ceux dont la lecture est prescrite par le professeur à son étudiant. Ici, même si l'autodidacte tel que nous l'entendons en son sens le plus radical - celui qui apprend " seul et sans maître " - ne disposera pas du guidage et de l'accompagnement d'un enseignant pour progresser dans son apprentissage, il arrivera fréquemment que le contenu auquel il se confrontera soit assez semblable à celui rencontré par un apprenant traditionnellement " hétéroformé ". Chacun se situe dans la catégorie classique et académique du savoir, celle qui est reconnue, sur laquelle on s'appuie habituellement. Toutefois, ces savoirs autodidactiques appris individuellement, s'ils sont " orthodoxes " quant à leurs contenus envisagés, peuvent ne pas l'être quant à la façon dont ils ont été acquis. Car, on le sait, pour l'autodidacte, pas de maître pour l'instruire de ces savoirs académiques, leur acquisition n'a pas connu l'intermédiaire de l'enseignant. Il est bon de constater déjà cette différence qui peut créer une certaine originalité.

Ces savoirs autodidactiques (passant traditionnellement par le livre bien sûr, mais aussi le film, le C.D Rom, Internet, les réseaux relationnels, etc), entrent en résonance avec les savoirs académiques selon différents degrés d'orthodoxie, parce qu'ils n'ont pas été passés au filtre de la parole professorale académique, ni contrôlés et évalués institutionnellement. Disons qu'ils sont arrivés directement à l'autodidacte, qui les a construits lui-même, dans une relative solitude, et il est probable, sinon certain, qu'une telle approche autodidactique du savoir académique n'est pas tout à fait identique à une approche classique. Ne serait-ce que par les lacunes qu'il peut contenir, par les agencements " autres " qu'il a mis en place durant sa constitution, ce savoir autodidactique diffère quelque peu d'un savoir acquis académiquement. Ce savoir autodidactique méconnaît ou ne connaît qu'approximativement les routines et principes du savoir académique, aussi les interprète-t-il, les envisage-t-il selon sa propre grille de lecture et d'interprétation personnelle. De par sa structuration particulière, il peut, en toute innocence dirait-on, s'installer en un positionnement décalé vis à vis du savoir académique. Par la force des choses, n'ayant pas de modèles apprenants, avoir quant au savoir académique des interprétations, des modes de compréhension et d'explication différents, est pour l'autodidacte chose assez normale. Ce décalage peut donc produire une originalité et une étrangeté cognitives et culturelles inconscientes d'elles-mêmes. Cette capacité même, inconnue de lui, peut quelquefois faire de l'autodidacte une sorte de réinventeur de sens. Non pas un sens préexistant qui serait à découvrir, mais un sens qu'il se créerait pour lui-même, pour son propre usage, sans doute non communicable, non partageable parce que construit sur des fondations essentiellement auto-référentes, et pouvant être sans significations pour autrui, contrairement à ce qui est la règle pour le sens se dégageant des savoirs académiques, qui se doivent d'être universellement partageables et signifiants. Ne serait-ce que par cette atypicité, par ce " bricolage ", l'autodidacte centré sur les valeurs de l'académisme est partiellement un créateur et un inventeur. Cependant, il ne s'agit pas là à notre avis de créativité ou d'invention absolument marquantes, même si elles possèdent une part d'originalité et d'ingéniosité propres. Parce qu'elles sont tout de même marquées par des principes, des règles, des théories préexistantes à l'auto-apprentissage (qu'il soit d'ordre scientifique, littéraire, technique, philosophique), elles demeurent des inventions ou créations assez courantes et mineures, pouvant se reproduire quotidiennement pour l'auto-apprenant, mais sans altérer grandement le savoir en place, qui ne s'en voit pas modifié ou infléchi radicalement sur le fond.

Mais il arrive aussi que le savoir autodidactique soit réellement novateur, inventeur, créateur, dans le plein sens du terme, des individus isolés pouvant faire preuve de créativité et d'inventivité capables de rénover le savoir en place, aussi bien sur le plan scientifique qu'artistique. La portée de ce savoir autodidactique franchit alors le seuil de la signification auto-référentielle, et peut atteindre un horizon bien plus large, jusqu'à rénover et bouleverser l'académisme en place. On a souvent évoqué de ce côté des cas célèbres d'autodidaxie &endash; dans le domaine philosophique, scientifique ou artistique - forgeant des savoirs, des pensées et des pratiques autodidactiques novateurs, que les savoirs " institués " et la pensée académique n'avaient pas produits. Citons pour mémoire des personnages tels que Jean-Jaques Rousseau, Michael Faraday, Camille Flammarion, le Douanier Rousseau, un Leeuwenhoek pour l'utilisation du microscope, ou même Sigmund Freud par certains aspects, comme le suggèrent D. Anzieu et P.L. Assoun par exemple (Anzieu, 1975 ; Assoun, 1992).

Dans ce cas, l'autodidaxie peut devenir pourvoyeuse de pensée, de connaissances et de formes nouvelles, ne faisant pas partie du savoir académique et reconnu jusque là. Le savoir autodidactique n'est plus alors dans l'existant, il se situe dans un " en-devenir " du savoir.

En plus de donner quelquefois des noms nouveaux à des choses nouvelles, la tendance de ces savoirs autodidactiques créateurs est de se positionner dans un espace qui va tenter de systématiser autrement ce qui était plus ou moins bien systématisé par les règles conventionnelles du savoir académique. C'est un savoir insatisfait, qui va là aussi " bricoler " le savoir académique, mais plus audacieusement que tout à l'heure, qui va s'y opposer, entrer en conflit avec lui, en effectuant parfois avec " candeur " des " sauts logiques " (Frijhoff, 1996, p. 22) qui n'étaient pas osés auparavant par la communauté savante et intellectuelle qualifiée. Ce type de savoir autodidactique est alors " disjonctif ", il n'est plus d'essence " réparatrice " d'un manque à combler par rapport à un savoir établi qui n'aurait pas été transmis à l'autodidacte (Bezille, 1999, p. 10).

Le savoir autodidactique peut donc être " fermé " par et sur le savoir académique, qui est sa référence, son idéal. L'autodidacte, par ce savoir, se " travaille " de l'intérieur, et il peut dessiner ainsi une certaine ingéniosité, appliquer à son développement une part de créativité, qui lui est propre. Etant sans véritable guide, l'autodidacte " apprenant " se fabrique ses méthodes d'apprentissages, plus ou moins calquées sur l'orthodoxie apprenante, et souvent quelques détails viennent le singulariser, le placer hors normes. Mais le savoir autodidactique peut également être plus largement " ouvert " à d'autres perspectives, et devenir véritablement créateur et inventeur, en rompant avec l'orthodoxie des contenus et des méthodes qu'il met en place. Ce qui se dégage maintenant de savoirs nouveaux n'est plus enfermé dans l'auto-signification, un sens communicable se crée et se répand. Le savoir autodidactique est devenu véritablement hétérodoxe, se montrant quelquefois capable de s'élancer vers des domaines inexplorés ou négligés. C'est surtout parvenu à ce point qu'il nous intéresse pour notre propos.

 

Qu'est-ce qu'un savoir académique ?

 

Selon le dictionnaire Robert, académique signifie : qui suit étroitement les règles conventionnelles, avec froideur ou prétention. Académisme  quant à lui signifie " observation des traditions académiques, classicisme étroit ", et il est signalé que le terme peut prendre un tour péjoratif. Mais le savoir académique, comme tout savoir, est aussi ensemble de connaissances plus ou moins systématisées. Ce " plus ou moins " cependant ne peut qu'à terme engendrer une sorte d'insatisfaction au sein même de " l'académie ". Les acteurs qui la composent peuvent alors eux aussi passer d'une " fermeture " reposant sur des certitudes paradigmatiques, à une " ouverture ", qui, prenant comme tremplin le doute qui les assaille sur le bien fondé des certitudes, commencent à explorer d'autres façons d'être dans le savoir, ce qui provoque du renouvellement.

Aussi, comme c'était le cas pour le savoir autodidactique, nous postulons qu'il existe plusieurs stades dans le savoir académique. Le premier serait véritablement " académique ", et il ne serait que ce qui est " déjà là ". C'est ce savoir fixé depuis longtemps, sur lequel une certaine unanimité, une connivence de fond s'est établie. C'est un savoir éprouvé, dont on s'accorde généralement à reconnaître la valeur. Il est reconnu comme étant fiable, les communautés intellectuelles, scientifiques et artistiques l'ayant normalement placé à l'épreuve de la réfutation, aux feux renouvelés de la critique. C'est en quelque sorte, de par sa " reconnaissance ", un type de savoir qui entraîne l'adhésion, qui fait " foi ". Il se peut qu'il ait encore à faire face à quelques réserves, quelques réticences ici et là, mais on le sent bien, au fond, chacun lui accorde du crédit. Nombreuses sont ces ¤uvres, ces théories ou concepts, qui s'il peut arriver qu'on en discute encore, ne déchaînent plus les passions, comme s'ils étaient définitivement installés. Il s'agit de ce savoir qui a déjà été validé par l'institution, qui a trouvé place dans les encyclopédies. Ce savoir académique s'organise selon une transmission-reproduction qui " va de soi ", comme une certitude apaisante.

Un autre stade serait celui où le savoir académique ne l'est plus tout à fait, se plaçant en situation de ne plus l'être. Quelques doutes dans un premier temps se sont infiltrés dans ce savoir. Son emprise sur les esprits donne des signes de faiblesse dans la mesure où on le perçoit de plus en plus comme dogmatique, dictatorial, mais aussi relativement inadapté à rendre compte des nouvelles tendances qui pointent à côté de lui, mais aussi en lui-même. Si on y demeure attaché pour diverses raisons ayant affaire avec sa position dominante, il n'empêche que l'on mesure toujours davantage le fossé se creusant entre ce qu'il est et ce qu'il pourrait être. Et la pensée créatrice qu'il contient, dans tous les sens du terme, va finir par tenter de s'autonomiser par rapport à lui, parce qu'elle pressent qu'il est désormais synonyme d'impasse, de stagnation. C'est alors que tout en demeurant attachés partiellement à " l'académie ", certains artistes, certains chercheurs, prendront de la distance, générant de l'originalité, de la déviance, s'écartant des conventions et règles en vigueur dans l'académisme étroit. Sur ses flancs, l'académisme commence à être recherche, c'est à dire conquête de ce qui n'est pas encore tout à fait là, ou pas du tout là encore. Il devient sur ses marges un savoir en-train-de-se-faire, c'est-à-dire celui présentant de nombreuses facettes inconnues, ombrées, qu'il s'agit par l'acte de recherche ou de création de mieux éclairer, de dévoiler peu à peu. L'académisme voit alors s'inscrire en lui la marque de déviance nécessaire pour que, de la fermeture, il puisse progresser vers l'ouverture devenue indispensable à sa survie.

 

La création/invention des savoirs autodidactiques et académiques.

 

Qu'en est-il alors de cet " autre " savoir, qui est en défrichage, en voie de constitution, travaillé par la recherche d'un savoir académique en quête de nouveauté ? Il n'est pas encore stocké dans les mémoires de toutes sortes. Il est à créer, à fabriquer, à découvrir. Face à cette étendue vierge qu'il faut planter, quelques-uns des chercheurs ou artistes " institués ", avec ce qu'ils véhiculent de classicisme, de simples reproducteurs qu'ils étaient, se font alors inventeurs, découvreurs, créateurs.

Bien qu'armés des meilleures méthodes et savoirs académiques, ils doivent désormais mettre à profit tout ce qui va relever de leur intuition, de leur inspiration. S'ils veulent avoir quelque chance de découvrir du savoir véritablement nouveau, il doivent souvent combattre ce que leurs savoirs précédents contenaient d'allants de soi, ils en sont à un moment de basculement, de remise en question profonde de leur capital intellectuel, et aussi d'eux-mêmes, de ce qui les constitue. Le savoir installé, celui sur lequel leur formation et leur situation reposaient, se doit d'être combattu, peut-être oublié, pour laisser ouvertes les portes de l'inspiration et de la création. Les maîtres qu'il eurent, porteurs de doctrines et d'enseignements plus riches les uns que les autres, ne sont pas toujours à ce moment d'un secours indispensable. Il se pourrait même qu'ils deviennent des sortes de freins. Pour vraiment découvrir du savoir neuf, le vrai chercheur doit en quelque sorte s'émanciper de ses maîtres, du savoir académique, sinon, inévitablement, il entrera le plus souvent dans une vague répétition du " déjà là ". S'il pourra tout de même avancer quelques hypothèses intéressantes de cette façon, il ne s'agira pas d'un savoir vraiment neuf. Pour vraiment trouver du neuf, notre chercheur ne peut que se lancer dans le vide, faisant l'effort de lâcher ses bagages qui renferment l'inertie de l'académisme. Il lui faut, pour devenir un vrai " lui-même " faisant de la recherche, lâcher du même coup la main de ses maîtres, peut-être même trahir leurs enseignements. C'est le temps des séparations, des éloignements douloureux de ce qui paraissait acquis, le temps des repositionnements épistémologiques, paradigmatiques et même affectifs. C'est le moment où il se doit d'être seul face à l'énigme des savoirs qui bougent, se cachent, contrairement à ceux, immobiles et sécurisants, dont les bibliothèques sont pleines.

C'est le moment où le chercheur et l'artiste académiques doivent véritablement s'instruire seul et sans maître dans le livre du monde écrit d'une écriture qui leur est encore inconnue. Alors le chercheur est vraiment le savoir. Non pas le savoir académique, celui d'hier, suffisant, immobilisé sous son propre poids, mais le savoir dynamique, en train-de-se-faire, dans l'ici et le maintenant. Il ne va plus apprendre ou découvrir ce qu'il savait déjà, comme dans la formule trompeuse prétendant que "Tu ne chercherais pas si tu n'avais pas déjà trouvé ", il va vraiment se mettre en situation de trouver ce qu'il ne cherchait pas tout à fait. 

Qu'on nous comprenne bien : à nos yeux, le savoir académique est indispensable et souvent du plus haut intérêt, mais il ne vaut pleinement que s'il est constamment remis en question et contredit. L'ensemble-savoir, s'il n'était que savoir-en-train-de-se-faire interdisant la présence d'un savoir installé, ne pourrait exister véritablement et fournir des fondations sur lesquelles une société pourrait s'adosser et s'organiser durablement. Sans point d'ancrage passager, sans fondations, il ne serait pas viable, il s'épuiserait constamment en une marche forcée. Le point d'ancrage de l'académisme est certainement en partie indispensable, comme une étape de repos durant un long voyage, qui permet la reconstitution des forces et de l'énergie pour mieux repartir en avant. Ce que nous voulons signifier, ce n'est pas une inutilité du savoir installé, académique. Nous tentons plutôt de le relativiser, d'en prendre en compte l'utilité mais aussi la force d'inertie, afin de dire que le savoir qui demeurera toujours le plus intéressant et le plus passionnant ontologiquement, c'est celui en train-de-se-faire, parce qu'il est l'essence même de la création et de l'inventivité, et ses résultats ce qui constituera l'ensemble-savoir de demain, tout ceci ne sous-entendant pas que nous méconnaissions l'indispensable " ciment " qu'est le savoir académique.

C'est le geste même de chercher et de créer sans guide, sans maître, qui fait agir en profondeur le chercheur comme l'artiste. C'est justement quand le maître ne sait plus ou n'est pas suffisamment convaincant que le savoir académique n'a plus d'autres façons d'avancer que de chercher lui-même sans plus être instruit. Par bien des aspects, la progression du savoir académique devient alors, en une sorte de retournement de situation, de nature autodidactique-créatrice. C'est le point où le savoir en-train-de-se-faire devine que si le savoir installé demeure précieux, comme un arrière-fond indispensable permettant d'évaluer la distance séparant l'ancien du nouveau à créer, il ne lui est plus absolument fondamental. Il ne peut plus reposer que sur sa propre dynamique, en une logique de l'en-soi.

Dans ce geste d'émancipation de ce qui préexiste, l'artiste ou le chercheur à l'origine académiques deviennent des autodidactes " créateurs ". Ils apprennent seuls et sans les maîtres qui peuvent les encombrer. Ils sont acculés à l'autodidaxie, à cette autodidaxie qui quelquefois sait inventer, produire de la nouveauté.

Il est d'ailleurs bien connu que dans l'univers de l'art, de la science, ce sont bien souvent des êtres relativement atypiques qui marquent les avancées majeures. Ce sont des esprits peu marqués par le conformisme académique - ou qui parviennent à s'en dégager -, qui sont enclins à marquer leur différence par des comportements divergents quant aux normes artistiques, intellectuelles et scientifiques. Sans doute la curiosité - la vraie, celle qui a tué plus de souris que de chats - est-elle une de leurs caractéristiques principales, ce qui leur confère sans doute une certaine capacité de résistance au conformisme, préservant en eux le sens de l'aventure intellectuelle. C'est ainsi que quelquefois des personnages solitaires, éloignés des formations canoniques, parviennent à éclairer transgressivement les savoirs d'une lumière nouvelle. E. Morin cite les exemples de Galilée, de Pasteur, de Planck, de Newton pour illustrer cette catégorie de chercheurs (Morin, 1991, p. 34). Il note ainsi que bien des créateurs/inventeurs sont des sortes " d'enfants et de bâtards culturels, partagés entre deux origines, deux ethnocentrismes, deux modes de pensée, ou de déclassés, métèques, marranes, exilés, qui ressentent une faille dans leur identité ou leur appartenance (╔). Une " mauvaise éducation ", une arriération psychologique tard surmontée, une infirmité, un traumatisme infantile constituent également des conditions favorables à la déviance intellectuelle " (Morin, 1991, p. 49). Maints écrits concernant les autodidactes - autodidactes " communs " ou autodidactes " créateurs " marquants - ont mis l'accent eux aussi sur des facettes de leur personnalité rappelant ce qui vient d'être évoqué à propos de chercheurs célèbres : le partage entre deux appartenances sociales et culturelles, entre une pensée profane et une pensée savante, le déclassement social, une psychologie scindée entre ce qu'ils furent et ce qu'ils sont, une éducation incomplète ou ratée, etc.

Certes, tel qu'on le conçoit habituellement, l'autodidacte " commun " est plutôt celui qui va puiser d'une façon indépendante son savoir dans le déjà là des bibliothèques. Mais, comme nous l'avons dit, la façon dont il s'y prend souvent est déjà généralement déroutante, autrement dit innovante, même s'il lui arrive naturellement de se fourvoyer. Ici, ne serait-ce que par ses stratégies d'apprentissage quelquefois étonnantes, l'autodidacte invente, créé, en ce sens que sa façon de procéder lui est éminemment personnelle, intime, et ne ressemble peut-être à aucune autre trait pour trait. Il ressemble déjà ainsi au chercheur universitaire qui se construit de nouveaux voyages scientifiques et intellectuels qui n'ont pas encore été balisés. Et il faut noter que ce chercheur et son savoir en train-de-se-faire peuvent eux aussi se fourvoyer.

Mais l'autodidacte va ressembler encore davantage au chercheur quand il va se mettre tout comme lui à défricher de nouvelles formes de savoir. Cette fois, il n'est plus lui non plus dans le " déjà là ". D'une façon non reconnue et non instituée, il est devenu un vrai chercheur, un vrai créateur. Et il est possible que la nature même de sa formation hétérodoxe l'y prédestinait. Les étendues vierges ne l'effraient pas, il les a toujours eues devant lui. Et il faut rappeler que " Darwin fut un amateur éclectique et Faraday un autodidacte sans formation régulière. Le premier eut-il inventé sa théorie de l'évolution, le second la loi de l'induction électromagnétique s'ils avaient bénéficié (le terme est ici impropre) d'une formation universitaire spécialisée ? " (Morin, 1991, p. 13).

Et si paradoxalement savoirs autodidactiques et savoirs académiques " vrais " - en voie de constitution - étaient donc, dans le geste profond qui les constitue, d'une nature très proche ? Une autodidaxie ¤uvrant dans le " déjà là ", se forgeant progressivement une façon de faire inédite, ou une autodidaxie qui invente, réinterpréte, cherche en un mot, n'est-ce pas aussi là ce qui fait la nature vraie d'un savoir académique en rupture d'académisme, qui s'invente ? Non pas celui d'une institution tournée vers le passé du savoir, mais vers celui qui est en train-de-se-faire, au quotidien, celui qui se cherche, se découvre, ce savoir mis en question, non résolu.

 

Comment " travaille " l'articulation envisagée ?

 

Pour en revenir à notre question centrale, en fonction de ce qui vient d'être dit, nous postulons que les éléments distincts que sont savoirs autodidactiques et savoirs académiques s'organisent entre eux plutôt qu'il ne s'opposent pour contribuer au fonctionnement de l'ensemble " savoir ". Ces savoirs ont cette particularité paradoxale que s'ils paraissent " fermés ", tôt ou tard, nécessité leur est faite de s'ouvrir à autre chose que ce qui est de l'ordre du déjà là. Il s'agit ici pour nous d'une caractéristique fondamentale, qui leur permet de se conserver, mais aussi de ne pas dégénérer dans la fermeture, de se ressourcer par et dans l'ouverture. C'est cette continuelle alternance qu'il s'agit d'avoir à l'esprit si l'on veut voir l'articulation, la relation, l'interaction qu'ils entretiennent les uns avec les autres.

Savoirs autodidactiques et savoirs académiques sont fermés parce qu'ils s'appuient tout d'abord, et pour des durées très variables, sur ce qui préexiste. L'autodidacte " commun " est celui qui explore la bibliothèque, ce qui est là. S'il peut déjà à ce niveau oser inconsciemment quelque hétérodoxie, quelques imprudences cognitives et intellectuelles peut-être porteuses de nouveauté, il n'en demeure pas moins prisonnier du conformisme qui continue d'englober et de dominer ses micro-créations. Le savant ou l'artiste " académique " en fait autant lorsqu'il se contente d'opérer dans les grands schèmes-paradigmes qui l'ont formé et qui constituent le quotidien, le tout-venant de son art, de son atelier, de sa discipline, de son laboratoire. Comme l'autodidacte précédent, il peut agencer différemment quelques éléments du schème-paradigme, imaginer d'autres les emboîtements, mais globalement le savoir dans lequel il évolue n'évolue plus.

Pourtant, il est inévitable qu'un jour ou l'autre la pulsion créatrice entre dans cette belle organisation fermée. Toute l'histoire culturelle, celle de l'art ou des sciences nous montre ces mouvements d'ouverture succédant à des périodes de fermeture, variables quant à leurs intensité et durée. Mais pour que l'ouverture artistique, scientifique ou intellectuelle plus largement, advienne, il est besoin qu'une déviance forte se produise, et il lui arrive d'être individuelle dans un premier temps. Pour ce qui est des savoirs académiques, cette pulsion ne peut être que déviante par rapport au conditionnement et au déterminisme culturels habituellement puissants.

Cette pulsion dont sont dépositaires quelques individus, voire un seul au début - qui pourra se voir considérer comme radicalement " autre ", fou peut-être -, pour trouver satisfaction, ne peut plus pour générer l'ouverture utiliser seulement les savoirs académiques à sa disposition, il lui faut créer, inventer de la nouveauté. Comme personne ne peut enseigner ce qui n'existe pas encore, pour y parvenir, elle doit s'instruire elle-même, s'auto-engendrer, sans ses maîtres habituels. C'est le moment clé des évolutions des savoirs constitutifs du déterminisme, où l'artiste et le scientifique " chevronnés ", moulés dans le savoir académique, peuvent rompre avec leur conditionnement, entrer en dissidence, s'engouffrer dans l'instant d'ouverture pour aller explorer dans d'autres directions, d'autres domaines non balisés, devenant créateurs là où ils n'étaient auparavant que disciples redondants. Selon nous, cette démarche les fait devenir des sortes d'autodidactes pratiquant une autodidaxie " créatrice ", comme ce fut le cas pour un Rousseau, un Freud, un Douanier Rousseau, voire, pourquoi pas, un Socrate en rupture des sophistes qui l'avaient formé.

Cette sortie des savoirs académiques est un moment fondateur, elle permet à terme au savoir académique de ne pas se figer et de se régénérer. La plupart du temps tout savoir académique est constitué durant sa formation initiale de telles émergences. D'une certaine façon, on peut dire que tout nouveau savoir - qu'il soit produit par des individus en rupture de ban d'avec le paradigme formateur/enseignant qui les a produits ou par de véritables autodidactes s'étant auto-enseignés - est fait dans un premier temps de savoirs de nature autodidactes, de curiosité et d'ingéniosité défricheuses et aventurières s'écartant du connu et du reconnu. En ce sens, création artistique et invention scientifique sont très souvent au départ de nature autodidactique, avant qu'elles ne " s'académisent " à leur tour.

Si cette hypothèse est juste, on peut alors tenter de répondre comme suit à la question posée de l'articulation entre savoirs académiques et autodidactiques. Cette articulation n'est pas à proprement parler une organisation stable, fixée de toute éternité, il s'agirait davantage d'un ensemble dont toutes les parties sont en mouvement. Les parties (savoirs autodidactiques et savoirs académiques) sont chacune en mouvement interne, alternativement ouvertes et fermées, et l'ensemble englobant ces parties - l'ensemble " savoir " - l'est aussi. Une boucle récursive s'établit en continuité dans cet ensemble, fonctionnant selon des périodisations variables dépendantes des durées d'ouverture-fermeture-ouverture des savoirs autodidactiques et des savoirs académiques.

 

 

Savoirs autodidactiques, Savoirs académiques

 

Cette organisation/désorganisation permanente de l'ensemble-savoir est donc une sorte de dynamique entre éléments a priori distincts de par leur nature de production et d'acquisition, mais ils ne peuvent se passer les uns des autres, sinon ils sombrent dans l'isolement, dans un fixisme les faisant s'appauvrir puis dégénérer.

On peut même supposer que les savoirs sont tout d'abord de nature autodidactique-créatrice (sinon, ils ne seraient pas créés, donc n'existeraient pas), puis qu'ils deviennent à leur tour, s'ils sont valides et passent l'épreuve de la reconnaissance en forçant la barrière des conformismes installés, des savoirs académiques (cas du darwinisme, du freudisme ou du rousseauisme). Une fois devenus académiques, ils se " ferment ", s'ossifient, perdent leur caractère de déviance devenu tendance, ce qui engendre à terme un nouveau besoin d'ouverture, développant de nouvelles approches passant à nouveau par la déviance, par le savoir autodidactique créateur. Mais à ce moment, les savoirs autodidactiques qui vont être à nouveau dégagés vont bénéficier de l'apport du savoir académique antérieur, mais aussi du constat de ses lacunes, de ses manques. Si bien que cette seconde circulation dans la boucle trouvera un savoir autodidactique différent de celui trouvé lors du premier passage, qui ne repartira pas d'une terre vierge. Par les apports de l'académisme, du déjà là, le savoir autodidactique repartira en quelque sorte d'un point plus élevé que la fois précédente, et ce qu'il mettra à jour, quand il deviendra savoir académique, participera alors de l'avancée globale d'un savoir qu'on dit aujourd'hui en " croissance exponentielle ".

Le caractère d'abord fermé puis inévitablement ouvert des savoirs académiques - par le biais de la déviance - est ce qui leur confère une dynamique paradoxale. Toute fermeture trop importante finit toujours par provoquer des exaspérations suscitant l'ouverture, qui amorce le mouvement en boucle vers l'acte créateur de nature autodidactique. Dans cette conception, le savoir autodidactique est une tentative de réponse à la fermeture du savoir académique. Sans cette fermeture par trop importante du savoir académique, le savoir autodidactique créateur n'existerait peut-être pas. Le savoir académique aurait toujours alors suffisamment de souplesse pour pouvoir évoluer sans des actes de déviance, de dissidence forts. L'ouverture pourrait alors avoir lieu sans rupture forte, elle n'aurait pas nécessité de se projeter dans un processus de défrichage seul et sans maîtres, voire contre les maîtres dépositaires de l'académisme " fermé ". Mais les choses ne se sont jamais passées de cette façon. Toute avancée importante du savoir et de l'art s'est toujours déroulée avec une certaine violence, en fonction de sauts en forme de rupture, l'expression "d'obstacle" épistémologique étant ici parlante.

Avec un tel schéma en boucle récursive, ces savoirs distincts ne s'opposent pas radicalement, s'annulant réciproquement. Ils collaborent conflictuellement à la progression globale de " l'ensemble  savoir ". Il y a bien circulation permanente entre savoirs académiques et savoirs autodidactiques " créateurs ". De chaque côté de l'articulation, il n'y a pas deux membres-savoirs dont les extrémités seraient indépendantes, pendantes dans le vide, au contraire, ils sont reliés et communiquent entre eux, avec des ressemblances frappantes dans les moments de fortes déviances.

En ce sens on peut dire que le savoir académique n'est jamais définitivement et tout à fait sûr de lui-même, tout comme l'est souvent le savoir autodidactique. S'il se sent sûr de lui-même, il se censure, s'empêchant d'évoluer, il s'engage dans un processus d'autodestruction. Chacun attend de l'autre une possibilité de progresser pour mieux exister : le savoir autodidactique tend vers l'académisme parce qu'il y voit une indispensable reconnaissance, et le savoir académique tend vers le savoir autodidactique parce qu'il pressent que c'est en en employant les formes qu'il peut se recréer, se renouveler.

C'est bien le " jeu " qui existe dans l'articulation entre ces deux savoirs, jeu auquel nous avons fait allusion en début d'article, qui donne de la souplesse à l'ensemble-savoir, qui l'autorise à fonctionner " en prise ", sans que le système ne se bloque en une articulation stérile et non communicante.

 

C.Verrier 1999

 

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